M. Mercier et le prêtre
Si M. Mercier sait au besoin aduler le clergé, il ne se gêne guère d'accuser ses membres, lorsque l'opportunisme l'exige.
§ 1 Un jour dans un procès qu'il plaidait en cour de justice à St-Hyacinthç contre un conservateur dont il venait de trahir le parti, il poussa le manque de respect jusqu'à retenir, pendant deux jours dans la salle d'audience, M. l'abbé Ouellct, Supérieur actuel du Séminaire de cette ville, sous le spécieux prétexte qu'il voulait l'interroges comme "témoin, mais évidemment pour le molester.
§ 2. Dans XUnion% journal libéral dont il était alors collaborateur, ce fut M. l'abbé Chartier, aujourd'hui du Séminaire de St-Hyacinthe, qui fut à son tour'insuite en 1876. HjH
§ 3. La contestation de l'élection du comté de Jacques-Cartier, en 1884, dans laquelle M. Mercier était destiné à recevoir $5,000 comme prix de vertu, fournit à cet avocat l'occasion d'accuser l'Hon. M. Mousseau d avoir acheté î influence de deux prêtres, jouissant pourtant de la considération publique, M. l'abbé Perreault, curé de Ste Geneviève, et M. l'abbé Chevrefils, curé de Ste Anne du-Bout de riie.
Voici le texte même de l'accusation portée contre eux, dans les plaidoiries, par M. Mercier.
2. Le défendeur [M. Mousseau] dans le cours de l'été de 1882, a promis et il a fait obtenir de la législature de Québec, a sa session de 1832, à Messire Perreault, «uré de Ste Geneviève, et à un grand nombre d'autres électeurs de cHte
paroisse, une gomme de $500 pour aider a U construction du collège commercial de l'endroit, afin de les engager à fa- Yoriser son élection et à- voter pour lui.
€. Le défendeur, dans 1* cours de l'été de 1882 a promis et fait promettre à M es 8 ire George J. 0. Chevrefils, curé* de Ste Anne, des sommes d'argent considérables en règlement ou compensation de certaines difficultés qu'il avait aveo le gouvernement fédéral, pour l'engager à favoriser la dite élection et à voter pour lui."
Ces accusations étaient fausses et mensongères, comme bien on pense, et tout-à-fait malicieuses.
M. l'abbé Perreault écrivit à un journal de Montréal pour repousser cette accusation de vénalité. Dans sa lettre il disait :
" Tout ce que je regrette, c'est de n'avoir pas eu l'occasion de rendre témoignage dans la première contestation, car j'aurais établi que je n'ai ni écrit ni fait écrire, ni vu M. Mousseau lors de son élection, 6auf une petite visite de cinq minutes le jour de la présentation des candidats, eu présence de plusieurs témoins. A cette visite il ne fut question ni de demande ni de promesse, pas même du collège."...
M. Mercier a distribué plusieurs cadeaux dans différentes localités de la province, depuis qu'il est au pouvoir. \ Il a donné à telle paroisse une cloche, à telle autre une offrande pour l'église, à tel collège ou à tel couvent une gratification à même le trésor public. Il a accepté aussi avec empressement d'être le parrain de plusieurs cloches. Etait-ce parce qu'il croyait notre clergé susceptible de se vendre, comme il l'affirmait dans le cas de l'élection de Jacques-Cartier ou espérait-il acheter son silence ?
Qui connaît le fonds de la pensée de cet opportuniste sans vergogne ?
On se rappelle les $300 qu'il fit remettre au curé de Knowlton en pleine lutte électorale, pour une école qui n'existait pas, pendant qu'un agent d'élection écrivait à ce même curé d'employer cet argent comme il le voudrait.
Qu'on lise la lettre de M. Rodolphe Lemieux au curé Bachand.
Montréal, 26 Novembre 89.
Bév. M. Bachand,
St-Edouard de Knowltori.
Cher monsieur et ami,
Je suis heureux d'apprendre que l'honorable premier-ministre ait favorablement reçu votre deannde. Je savais qu'en s'adressant à lui, il y ferait droi*. Ce qui distingue par dessus tout Monsieur Mercier, c'est son esprit de charité et son bon cœur. Quant à la question que vous me posez, je ne saurais y répondre impertinens. Il est évident que si Monsieur jlercier a consenti à vous accorder le montant que vous lui demandiez, c'est qu'il entendait vous ea laisser la libre disposition. Vous êtes donc justifiable, il me semble, d'employer ces argents à vos œuvres. Il ne serait peut-être pas inopportun, ("et ceci est mon opinion personnelle] de faire connaître Monsieur Mercier à vos paroissiens, après un tel aote de sa part.
J'ai l'honneur d'être
Votre tout dévoué,
Rodolphe Lemieux.
On remarquera surtout le mot de la fin par lequel M. Lemieux demande au curé de faire connaître à ses paroissiens le bon, le généreux M. Mercier.
En effet quel grand cœur un premier ministre doit posséder pour payer, en pleine lutte électorale, non de sa propre bourse, mais aux dépens de la caisse publique trois cents piastres pour une école qui n'existe pas. Certes, il méritait bien, ce magnanime M. Mercier, qu'on proclamât son nom du haut de la chaire de vérité, comme un bienfaiteur incomparable.
Oh M. Lemieux, comme vous aviez bien compris la pensée du Premier Ministre !
Sa Grandeur Mgr Moreau de son côté comprit si bien la pensée de FHon. M. Mercier qu'il lui écrivit une lettre, rebuffade bien méritée. Il le pria fort poliment mais bien explicitement de ne plus chercher à compromettre le clergé à l'avenir.
Voici cette lettre :
St-Hyaointhe, 18 février 1890.
A l'honorable M. Mercier, Monsieur le Premier,
Je viens de voir sur les journaux les documents produits «levant le comité des comptes publics relativement à l'affaire de St-Edouard de Koowlton. Ne voulant pas tarder à amener le dénouement dans cette affaire et à donner satisfaction à l'opinion publique, je vous informe que j'ordonne à l'instant à M. Bachand de remettre au gouvernement les trois cents piastres reçues dans le mois de novembre dernier. Veuillez en informer aussitôt le comité des eomptes publics et clore ainsi ce pénible incident.
Je veux croire que M. Bachand a été animé de bonnes intentions en retardant de faire parvenir à destination l'argent qu'il a reçu pour les écoles de sa paroisse. Quelles qu'aient pu être ses intentions, ce retard fâcheux va être réglé par les moyens canoniques dont je dispose.
Afin d'éviter pour l'avenir de semblables désagréments, je prie votre gouvernement de refuser toute considération aux demandes de secours qui pourraient être adressées par les prêtres de ce diocèse et qui ne seraient pas apostillées par l'Ordinaire.
Je demeure bien sincèrement, M . le Premier, votre dévoué serviteur.
f L. Z., Evêque de St-Hyaointhe.
§ 4. M. Mercier a dit un jour en chambre ce qui suit du curé Labelle, d'après des notes prises sur le champ ;
" J'ai cru moi aussi longtemps que M. l'abbé Labelle était un véii able apô rj de h colonisation et un bienfaiteur de sou pays ; mais le jour où j'ai découvert qu'il n'était qu'un partisan enragé, le jour où je l'ai vu organiser la cabale contre le parti national, le jour où je l'ai vu conseiller M. Chapleauet le député local de Terrebonne et où je l'ai vu travailler effrontément pour empêcher que la oause natioaale ne triomphât, ec jour là j'ai appris à connaître ce qu'est réellement le turé Labelle."
Les besoins de sa politique lui firent peu de temps après offrir à Mgr Labelle la situation de député ministre de l'agriculture.
Opportunisme et politique payante 1
§ 5. Reportons-nous au mois de mars 1889. Il y
eut une nombreuse assemblée à Montréal pour demander que la loi donnât à la cité le droit de fixer le nombre des licences, dans l'intérêt de la moralité publique. Plusieurs membres du clergé et les citoyens les plus influents tant protestants que catholiques y assistaient.
En l'absence de l'Archevêque Fabre qui n'avait pu s'y rendre, le curé M. Sentenne p ésida cette importante réunion.
Les débitants de liqueurs envoyèrent une députation auprès du Premier ministre à Québec pour s'opposer aux résolutions de l'assemblée des citoyens. M. Mercier leur adressa la parole et voici ce qu'il dit en substance, d'après les journaux.
44 M. Mercier demande ce que l'association a fait pour protéger ses intéi êts. Les deax évêqaes de Montréal avaient convoqué une grande assemblée au cabinet de Lecture et ont fait signer une requête. Où était alors l'association t Pourquoi ne se son->ls pas défendus à l'assemblée qui n'était qu'une affaire politique montée par M. Pagauelo et autres... .
M. Mercier parla ensuite des principes de
tempérance fanatiques et excentriques et avertit les membres de l'association que s'ils ne se protégeaient pas eux-mêmes ils seraient écrasés par Us fanatiques de la tempérance.
Etait-ce bien respectueux pour le clergé et les amis. 4e la tempérance à Montréal ?
N'est-ce pas qu'il y a du démagogue chez M. Mercier ? il n'existe pas de doute chez ceux qui le connaissent à fonds.
§ 6. M. Mercier, en attaquant d'une manière aussi frivole qu'inconvenante des membres du clergé, pouvait tout aussi bien manquer de respect vis-à-vis l'épiscopat et vis-à-vis un prince de l'Eglise. ArTaired'opportunisme !
C'est ce qui est arrivé dans la correspondançeéchangée entre Son Eminence le Cardinal Taschereau et l'Hon. M. Mercier, en sa qualité de Premier mi~ nistre, au sujet du projet de loi pour constituer légalement la compagnie de Jésus,
Nous n'avons pas à dire si M. Mercier avait raison ou non de s'opposer au sursis demandé par le Cardinal Archevêque de Québec. Nous ne faisons allusion qu'au langage hautain et déplacé du Premier ministre à l'égard de Son Eminence et fort peu respectueux pour l'épiscopat.
Dans sa lettre du 27 avril 1887, le Cardinal disait :
" Dans le moment actuel il ne s'agit nullement entre vous et moi de discuter si le bill est conforme ou non à la loi de l'Eglise et aux intentions du Saint Siège, mais comme j'ai eu l'honneur de le dire dans ma lettre du 22 courant, il s'agit de donner aux évoques le temos d'examiner et de disenter ensemble ce projet de loi et d'en référer au St Sièg« s'ils le jugent à propos."
Dans la réponse de M. Mercier, datée le 28 avril, on trouve l'étrange paragraphe suivant.
" J'ai dit que si Nos SS. les évêques étaient uuanimes, mon devoir serait tout tracé, mais je ne me suis jamais engagé à suivre aveuglément V opinion de la majorité de» Eveques"
En comité général de la Chambre, M. Mercier s'étant oublié au point de se servir de paroles que les députés considérèrent comme insultantes pour le Cardinal et qui accusaient chez le Premier-ministre un manque de savoir vivre fort prononcé, ce qui du reste n'avait pas lieu de surprendre, Son Eminence écrivit au Premier-ministre, le 4 mai, ce gui suit :
" Je cï ois avoir le droit de me plaindre de certaines expressiocs ngrettables employées par le Premier ministre de cette catholique province, dans la discussion qui a eu lieu en comité gérfral. En réclamant comme je l'ai fait, ce que je crois être les droits de l'épiscopat, je n'ai fait que mon devoir ; il Le s'en suit nullement que je puisse être appelé ub tyran qui v ut opprimer le faible ni une persécuteur de la compaguie de .lésue."
M. Mercier, le lendemain, écrivit au Cardinal l'explication suivante qui ne faisait que confirmer ce qu'on l'accusait d'avoir dit :j
D'abord, il nia, ce qui est dans ses habitudes.
" Votre Eminence, diS-il, a été mal informée."
Puis il continue :
" Quelques dépotés opposés au bill s'étaut servis du nom de Votre Emmenée avec une inconvenance regrettable pour influencer la députation et laisser oroire que j'étais en révolte ouverte avec un prince de l'église et l'épiscopat canadien, j'ai protesté éncrgîquement contre oe système d'intimidation et dit que nous n'étions pas des enfants, mais des hommes libres de juger cette question purement civile au meilleur de notre connaissance, que nous n'avions jpx« d'ordre à recevoir de qui que ce soit et que nous devions protéger lefaMe contre le fort et soutenir les bons Pères Jésuites couire leurs persécuteurs."
C'était sonore, mais creux.
Le cardinal Taschereau écrivit de nouveau :
" Dans ce résumé (lettre de M. Mercier) se trouvent en toutes lettres les expressions mêmes dont vous vous êtes servi et dont je me suis plaint. C'est en vain qu'après cela vous protestez de votre plus grand respect pour moi personnellement et pour les autres prélats canadiens "
Avec ces airs de fanfarons qu'on lui connaît, M. Mercier répliqua :
" Il faut que j'aie tort pour avoir osé défendre la cause de taints religieux dans une chambre catholique. Ea France les législateurs expulsent les jésuites et leur refusent les droits des autres citoyens ; dans la province de Québec le» législateurs les protègent et leur accordent les droits civils.
'En France les législateurs sont censurés, et avec raison, p?r les autorités religieuses à cause de cette persécution inique. Dans la province de Québec les législateurs sont menacés d'encourir Ja disgrâce d'un Prince de l'Eglise parée qu'ils ont cru de leur devoir de soutenir ces religieux."
On reconnaît bien dans ce langage le démagogue faisant argent de tout.
Le Cardinal Taschereau finit par dire à M. Mercier.
" Je compte bien que plus tard, quand vous lirez à tête reposée vos discours et vos lettres, vous regretterez bien de? passages qne vos meilleurs amii on . déploré!?."
Au Conseil 'législatif, Mgr Hamel, dans un mémoire protesta contre les insinuations malveillantes et cc&omnieuses dt M. Mercier. (Textuel).
M. Lafontaine, député de Napiereville, ami politique de M. Mercier, en fit autant devant le comité delà Chambre.
§ 7 — Terminons cette nomenclature des principes libéraux, nous pourrions dire démagogiques du chef national \>a.r un sujet auquel nous avons consacré quelques pages de ce travail. — la tenue des registres de l'Etat civil.
On se rappelle la circulaire envoyée en 1887 aux Protonotaires par M. Mercier concernant la tenue des registres de paroisses, dans laquelle il assimilait le curé à un fonctionnaire de l'état, lui appliquant l'épi thète de délinquant.
L'année suivante ce fut sous les auspices de son gouvernement qu'un projet de loi fut présenté pour séculariser les registres des baptêmes, mariages et sépultures, mettre le clergé sous la férule de l'Etat et infliger une amende de $1.00 à $20.00 aux curés transformés en fonctionnaires publics.
Ce bill ne put être adopté à la Chambre Haute.
En 1889 le même projet de loi fut de nouveau présenté par le gouvernement, puis retiré devant les protestations des députés conservateurs.
Dans ces deux projets de loi M. Mercier n'a t-il pas donné la mesure de ses principes gallicans et <}e son libéralisme ?
1/ Annexion.
L'annexion du Canada aux Etats-Unis a été te- -gardée de tout temps comme contraire aux intérêts religieux et nationaux du peuple canadien français.
Cette alliance d'un peuple de cinq millions d'âmes avec une nation qui compte audelà de 60 millions, serait le coup de mort porté à notre nationalité.
Notre langue maternelle cesserait d'être langue officielle ; on ne pourrait en faire usage à Washington comme on le fait à Ottawa.
Nos lois civiles, ce bel héritage légué par la France, que nous avons conservé avec tant de sollicitude depuis la cession du pays à l'Angleterre, disparaîtraient devant le droit américain.
Nos écoles paroissiales seraient fondues dans le système scolaire des Etats-Unis, et notre population serait obligée de se taxer lourdement pour jouir de la liberté qu'elle possède aujourd'hui de fairejinstruire ses enfants dans cet atmosphère religieux qui les préserve des atteintes meurtrières de l'impiété.
Dans le champ de la politique, la race française ne pourrait avoir dans le Congrès l'influence qu'elle exerce aux Communes du parlement fédéral.
Aurions-nous même un ministre canadien-français dans le cabinet du Pésident ?
Nous, canadiens-français, sommes aujourd'hui deux contre cinq ; avec l'annexion, nous serions deux consoixante et cinq. Où serait notre autorité et que deviendraient les garanties que nous possédons par le traité de Paris et la constitution de 1867 ?
De 1775 à nos jours le clergé et les * hommet perspicaces de la province de Québec ont toujours manifesté la plus grande répugnance pour la réunion des deux pays, préférant travailler à fonder une nation belle et grande sur les rives du St-Laurent.
Cette idée d'annexion avait germé dans la tête du fondateur du parti libéral, M. L. J. Papineau, qui ne
voulut jamais accepter le régime politique de i84i,et même opposa, en principe, le gouvernement responsable.
C'est dans son programme de 1847 que M. Papipîneau inscrivit, comme article foudamental, l'annexion du Canada awx Etats-Unis.
Le nouveau programme formulé en 1854 par les libéraux, contenait le même article.
Dix ans après, lorsqu'on mit à l'étude le projet de confédération des provinces de l'Amérique Britannique du Nord, les libéraux du Bas-Canada croyant avec raison que la réunion de ces provinces donnerait une force nouvelle à la Couronne d'Angleterre sur ce continent et qu'on jetait les bases d'une puissance qui allait s'élever à côté de la république des Etats-Unis, employèrent tous leurs efforts pour faire échouer ce projet.
Les journaux libéraux entrèrent en campagne contre la confédération en arborant le drapeau annexionniste.
t Le Pays, le principal organe du parti libéral, étala ses préférences pour le régime américain et il y eut un mouvement organisé aux Etats-Unis pour recevoir l'appui de nos compatriotes émigrés, en faveur de l'annexion. Des assemblées eurent lieu dans plusieurs endroits de la Nouvelle-Angleterre et des résolutions favorables à la séparation du Canada de la mère-patrie furent adoptées. Les canadiens d'Elmira rédigèrent un mémoire adressé au Général B. F Butler et signé par le Dr Cadieux et autres. On y lisait le passage suivant :
" Il y a en Canada d'habiles et dévoués compatriotes qui regardent les Etats-Unis comme leur dernière espéraroe. La phalange des jeunes cmadieDS généreux et amis de la liberté qui son t conduits par des hommes comme les Antoine Aimé Dorion et les Lt uis AntoiDe Dessaulles, et guidés par le flambeau de l'américanisme, demandent à entrer sauts dans notre port. Les refuserons-nous ?"....•—•
C'est en 1866 qu'on chercha à créer ce mouvement.
Le 12 mars 1867, le Pays dit dans son premier Montréal :
" Le mouvement pour empêcher l'établissement d'une confédération de l'Amérique du Noid se oontinue aux Etats- Unis. "
Puis il reproduisait les résolutions des canadiensfrançais du Nord de l'état de New- York, réunis en convention à Albany, exprimant le désir de voir le Canada s'annexer à la république de Washington.
Plusieurs jeunes libéraux du Bas-Canada adhérèrent aux manifestations de leurs compatriotes des Etats-Unis, entre autres, MM. L. H. Fréchette, Alphonse Lusignan, Méderic Lanctot, etc.
L'épiscopat Canadien, protecteur constant de notre nationalité, crut devoir élever la voix pour mettre le peuple sur ses gardes. Des mandements furent publiés et dans l'un d'eux on lit :
11 Que ia prudence vous mette en garde contre les tendanees de certains esprits et de certains journaux exaltés, qui •ont loin de nous apparaître comme des guides que vous puissiez suivre sans danger. Fermez vos oreilles à l'insinuation perfide assez souvent répétée : " Plutôt l'annexion que la Confédération telle qu'elle nous est donnée. " Demeurez omaincas que pour ceux qui tiennent ce langage, la confédération n'est qu'un priUxte mis en avant, l annexion est claire' ment V objet de leurs cênvictions politiques et d'une convoitise qu'ils flattent et fomentent depuis assez longtemps. Nous en sommes témoin. Er à r.otre estime, l'annexion, si jamais elle a lieu, sera la mort ou la destruction certaine de notre nationalité qui ne vit que par nos institutions, notre langue, nos lois et surtout notre religion, et c'est parce que nous somme» plein de la convietion que tous nos intérêts religieux auraient grandement à souffrir de notre annexion aux Etats- Unis, que nous nous faisons un devoir 4c vous signaler le danger. "
Ainsi s'exprimait un de nos émine.nts prélats, Mgr Chs Larocque, évêque de St- Hyacinthe.
La confédération se fit, mais les idées d'annexion continuèrent à hanter le cerveau de certains libéraux.
Trois ans après l'inauguration du régime fédéral, il
fut question d'annexion au Congrès^de Washington. La proposition qui fut faite le fut-elle à la suggestion ou avec la connivence des libéraux canadiens de la province de Québec ? nous l'ignorons pour notre part.
Ce que nous savons, c'est que les journaux libéraux en parlèrent favorablement et exprimèrent l'esipoir qu'avant longtemps le mouvement annexioniste 5e généraliserait.
La Gazette de St-Hyacinthe du 25 mai 1870, alla jusqu'à dire : " Il ne nous reste plus qu'à savoir '" quand se fera le dénombrement des voteurs sur "" cette question brûlante et qui le provoquera. "
Durant cette nouvelle effervescence annexionniste, M. L. H. Fréchette alla à St- Hyacinthe parler d'an- Jiexion dans une réunion des citoyens à l'Hôtel de Ville. M. Mercier, aujourd'hui Premier ministre, assistant à cette réunion, prit la parole et se déclara .aussi lui annexioniste.
L'année suivante, en 1871, l'Hon. M. H. Fabre fit une conférence devant l'Institut Canadien de Québec, favorable à l'annexion.
Comme bien on pense, ce mouvement rata, et les libéraux annexionnistes remirent à plus tard leur <rêve de séparation de l'Angleterre.
Depuis 1872 à 1879, la question sembla sommeiller, mais, à cette époque, I [Eclair eur, organe des libéraux de Québec, raviva la chose et s'écria : " L'an- 4J nexion aux Etats-Unis nous serait beaucoup plus At avantageuse que la confédération actuelle des pro-
** vinces de l'Amérique britannique du Nord La
■" province, pour une, s'accommoderait donc mieux * à l'annexion qu'au présent régime. "
En 1880 eut lieu à Montréal une agitation en faveur d'une union commerciale ou d'un zollverein entre le Canada et les Etats-Unis. Le Globe de Toronto, opposé à cette union commercia'e, se crut obligé lui-même de dénoncer cette agitation en Pat* tribuant aux idées d? annexion de certains hommes publics.
En 1884, dans un discours qu'il prononça sur l'autonomie des provinces, M. Mercier, alors chef de l'opposition, déclara qu'il avait été l'adversaire de la Confédération.
Il le prouva de nouveau en 1886.
M. Fielding, Premier-ministre de la Nouvelle- Ecosse, avait arboré dans les élections générales du mois de juin de cette année le drapeau de la sécession et conseillé aux électeurs des provinces maritimes de se séparer du Canada. Les élections lui ayant été favorables, M. Mercier et ses amis envoyèrent de Québec à M.Fielding un télégramme de félicitations, en exprimant V espoir eûen arriver mu menu résultat que lui avant longtemps.
Dans une circonstance plus récente, M. Mercier a prononcé des paroles qui ne sont peut-être pas très explicites, mais si on les rapproche des idées annexionnistes qu'il avait en 1870 et en 1871 et de la déclaration qu'il a faite d'avoir été l'adversaire de la confédération des provinces, on ne peut s'empêcher d'y remarquer une nouvelle tendance de sa part en faveur de l'annexion du Canada aux Etats-Unis.
C'était en 1887, à un banquet offert à l'Hon. M. Mercier lui-même, au restaurant Delmonico à New- York, par quelques américains, entre autres MM. Erastus Wiman, Fairchild, Lcvy.
Que dit M. Mercier " inter pocula "?
" Je no sais quelle sera la destinée 4e Québec et du Canada. Nous aimons la Reine. Sous son rogne nous fumes libres et indépendants. La seule chose que nous demande l'Angleterre c'est de payer $50.000 par année au Gouverneur qu'elle nous envoie.
La grande difficulté est la ligne 45e. Dieu seul sait si neus voulons que cttie ligne disparaisse afin que vous puissiez nous passer votre richesse, et nous, un peu de netre pauvreté "
Ce pouvait être un compliment à faire aux Etats- Unis que de parler de leurs richesses, mais ce n'en était pas un à la province de Québec de parler de sa pauvreté. Ce fut un mot bien malheureux et toutà-fait déplacé dans la bouche du Premier-Ministre
qui était allé à New- York faire un emprunt et qui aurait pu vanter les ressources de sa province sans manquer à la vérité. Il commettait à New- York en 1887 la même faute qu'il avait commise en 1884 à Toronto où, là encore, il avait représenté sa province comme une province appauvrie.
Décrier sa patrie en pays étranger c'est le comble de la bassesse. M. Mercier préféra recourir à ce dénigrement pour mieux laisser entrevoir aux américains que le Canada ne serait véritablement prospère que quand la ligne 45e aurait cessé d'exister entre les deux pays.
Un an après le dîner de New- York, Y Electeur, journal de prédilection de M. Mercier, entreprit, à la sourdine, une petite campagne en faveur de l'annexion. Son chef et son inspirateur entrait en relation avec certains capitalistes des Etats-Unis pour la construction d'un chemin de fer à travers notre province ; il s'agissait de faire octroyer par notre législature des chartes dans ce but ; des amis du gouvernement y étaient tout spécialement intéressés, et comme l'or exerce sur certaines gens un empire plus séduisant que les sentiments nationaux, il fallait peut-être laisser entrevoir à ces étrangers que tôt ou tard la province de Québec tomberait dans le giron de la république voisine.
Pour entrer en matière, le journal de M. Pacaud, le 10 novembre 1888, réédita la " Circulaire du comité de l'Association d'Annexion à Montréal, " en i849,Jsous le spécieux prétexte que ce document était introuvable en librairie ; mais en même temps, il publia un article de quatre colonnes intitulé : " Les horizons du Canada ".
Il commença comme suit :
" Que personne ne s'effraie du sujet que traite aujourd'hui YEkctwr.
11 Ce n'est pas notre prétention si notre intention de trancîier la question, mais simplement d'exposer avec autant de précision et de netteté que possible, la position qui sera faite au Canada, dans l'éventualité de grands changements
politiques. Pour n'être pas d'uie imminence absolue, ees changements n'en sont pas moins en perspective ; ils occupent sérieusement Y attention des hommes politiques j ce sont des sujets qu'on peut disouter librement, d'autant plus qu'ils ne sont pas nouveaux. L'éventualité de Vannexion du Canada aux Etats-Unis est prévue chez nous, en Angleterre aussi depuis un bon demi-siècle, et dès 1849 le projet était discuté à fond devant l'opinion, et il avait de nombreux partisans. "
Après une étude comparative de la fédération impériale et de l'annexion, Y Electeur se demande :
" Comment serait le Canada annexé aux Etats-Unis ? Bien de plus facile, ajoute- 1— il, que dé répondre à eette question. Il n'y a qu'à ouvrir la Constitution américaine et appliquer au Canada les précédents créés par l'admission de nouveaux états dans l'Union.
" H ny aurait presque pas de changement à faire. Les provinces tiennent à leurs limites actuelles, elles entreraient
toutes rondes comme Etats
Il n'y aurait plus de couronne et aussi plus de
veto à craindre sur la nomination d'un magistrat ou sur aucune mesure quelconque. "
Et la langue française, nos lois françaises, les écoles séparées, nos institutions, etc., — bagatelle que tout cela. Pas de couronne, pas de veto, Champagne magistrat de district à Montréal, quel plus parfait bonheur pour une nation ?
Le portevoix de M. Mercier revenait à la charge dans son numéro du 23 novembre suivant.
'• Nous nOT.s en tenons pour le moment, disait-il, à l'ordre de chosss actuel" qui, dans son opinion pouvait durer encore un certain temps; mais pour rendre le présent heureux, rien comme préparer l'avenir, ajoutait {'Electeur.
*' En ce moment, continuait-il, nous faisons interroger Son Eminenee le cardinal Gibbons et les prélats américains sur la situation des catholiques dans la république américaine, afin de savoir s'il est bien vrai, comme on l'a si souvent proolamé chez nous, que Vannexion serait fatale aux catholiques du Canada."
Le 28 novembre Y Electeur parlait de nouveau de la question. Ça ne déplaisait pas à M. Mercier, car il aurait bien su le faire taire.
11 V Indépendant (de Fall River) noua apprend, dit-il, avec l'autorité que lui donne une connaissance approfondie de la eonetitution canadienne et du jeu des institutions américaines qve nous nr aurions pas lieu (Titre inquiète sur le sort de notre tetngue, de nos mmuro tt de nos lois s* Punnession devenait accomplie"
U Union de St-Hyacinthe, organe de M. Mercier dans le comté qu'il représente en parlement, prit part à cette campagne annexionniste et alla jusqu'à dire que " la ligne imaginaire qui divise le Canada des Etats-Unis a fait beaucoup plus de mal que de bien à la nationalité canadienne et aux canadiens-français."
" Autrefois, dit encore Y Union, on faisait un crime aux journaux d'agiter cette question et de la mentionner ; o'était à l'époque où les intolérants, les ignorants et les serviles contrôlaient V opinion publique "
Or quels étaient ces intolérants, ces ignorants ? Les évêques, le clergé, nos hommes politiques les plus distingués, Sir H. L. Lafontaine, l'Hon. A. N. Morin, Sir E. P. Taché, Sir Geo. Cartier, etc.
Voilà le langage peu respectueux que tenait l' Union de St-Hyacinthe en octobre 1888, en prônant,pour le profit de M. Mercier, l'annexion du Canada aux Etats-Unis.
En janvier 1889, Y Electeur, s'adressant aux électeurs de Joliette, vanta la république voisine aux dépens de son pays. Citons.
"Tandis que nous avons au sud de la ligne imaginaire 45e lat, le spectacle d'une prospérité colossale d'Etats dont la population et la richesse se doublent en quelques années, d'un immense pays qui ne sait que faire de ses surplus qui se chiffrent par centaine* de millions.
" Et dire qu'une barrière de pure convention et e,ui, entre parenthèse, nous coûte fort cher, sépare les deux pays, marquant les limites entre le progrès et le tâtonnement, entre la richesse et la pauvreté."
Comme cette Jcitation de Y Electeur rappelle bien les paroles de M. Mercier au banquet Wiman à New-York.
" La grande difficu lté, disait-il, est la ligne 45e. Dieu
seul fait ei nous voulons que cette ligne disparaisse, afin que tous puissiez nous passer votre richesse et nous un peu de notre pauvreté. "
A New-York ou à Québec c'est la même cloche qui tinte, n'est-ce pas ?
Oui, M. Mercier est aujourd'hui annexionniste comme il l'était en 1871.
Opportunisme et politique payante !
Une dernière remarque. En réfléchissant sur les faits et les paroles que nous venons de citer et que personne ne peut contredire, ne se sent-on pas comme entraîné à rattacher tout le bruit que l'on fait, depuis cinq ans, autour de l'Acte de l'Amérique Britannique du Nord, au désir secret de quelques hommes d'affaiblir la confiance du peuple dans nos institutions, de lui faire regarder avec défiance la constitution qui nous régit et de préparer un changement de régime politique ?
La conférence interprovinciale de 1887 qui fut un fiasco, n'avait- elle pas été préparée par les libéraux de Québec pour mieux accentuer le mouvement annexionniste, lorsqu'on aurait cru l'esprit public suffisamment préparé à le favoriser ?
Si ce n'est pas là la pensée de personnages politiques plus ambitieux que sages, avouons que leurs idées en faveur de l'annexion, leur programme, leurs opinions onvertement exprimées par leurs organes dans la presse, les préjugés nombreux que Ton cherche à susciter contre les auteurs du régime inauguré en 1867, le désir avoué d'amender la constitution dans ses dispositions les plus importantes, forment un faisceau propre à faire concevoir de fortes crain» tes sur l'existence de3 législatures locales, car, en remettant sur le métier le pacte fédéral qui était un compromis entre les provinces, on court le risque de tomber dans l'union législative.
Ceux qui gouvernent à Québec ne devraient pas •ublier que la Confédération a été faite surtout pour les Canadiens-français, et par conséquent plus que
tous autres le peuple de cette province doit respecter la constitution de 1867.
Pour le vain plaisir de faire parler de lui, de poser en réformateur et de créer de l'agitation, que M; Mercier n'aille pas, de propos délibéré, jeter sa province dans l'inconnu, de peur de voir nos espérances nationales s'engloutir et notre autonomie disparaître. Ce qu'il nous faut à nous, peuple de Québec, c'est du tact, c'est de la prudence, c'est un grand calme, afin d'exercer de l'Atlantique au Pacifique, l'influence que donne la perspicacité diplomatique, la sagesse dans la conduite et la loyauté dans le caractère.