LES
PRINCIPES Dfi L4 MÉCANIQUE
Herz, un des premiers, a élevé des doutes sur la correction des principes sur lesquels est fondée la mécanique classique. Il a éliminé le concept de force et a remplacé le vecteur qui porte ce nom par des liaisons indéformables entre des masses : c'est l'inverse de ce qu'a faitd'Alembert. Cependant, il ne paraît pas avoir suffisamment éclairci les principes. La beauté de son œuvre n'en est pas moins incontestable et il est probable que son système, qui tend à introduire l'unité dans toute la physique, sera repris un jour.
Mach, son compatriote, a soumis ces principes à une critique à la fois historique et rationnelle et a surtout cherché à en bannir la métaphysique. A ce point de vue, il a rendu un grand service à la science. J'ajoute que l'auteur donne des phénomènes mécaniques des explications synthétiques qui en font comprendre le fonctionnement d'une façqn plus spéciale que ne le fait le seul calcul et qui obligent à réfléchir davantage à l'enchaînement des circonstances qui les caractérisent.
M. Poincaré, dans un livre qui fait époque (1), s'est vigoureusement attaqué à ce qu'il appelle « l'idole anthropomorphique » et a soumis les principes à une analyse pénétrante pour voir ce qu'il y a au fond, réellement. Il a ainsi frayé la voie à tous ceux qui sentaient le besoin d'assainir renseignement de cette science et à qui il fallait la garantie de sa haute renommée scientifique pour oser se lancer à leur tour dans l'arène, et pour avoir le courage d'affronter la lutte contre des préjugés enracinés.
M'inspirant de ces illustres exemples je me suis essayé, d'une part, à démolir ce qui reste encore debout de l'idole (dont la solidité se ressent trop de la puissance de ceux qui Tout construite) et, de l'autre, à éliminer les conceptions métaphysiques qui encombrent les traités de mécanique.
J'ai ensuite examiné les théories mécaniques au point de vue de l'enseignement pour tâcher d'établir entre elles un lien logique plus étroit. Les meilleurs traités présentent, à cet égard, de nombreuses lacunes que je considère comme très préjudiciables à l'étude de cette science.
Ils offrent une suite de théorèmes et de calculs mathématiques fort bien établis sans doute ; mais, le pourquoi des choses n'y est pas indiqué. En un mot, la philosophie de la science en est complètement bannie : d'où une extrême aridité qui, au contraire, dans les ouvrages de mathématiques pures, est tempérée par la beauté propre aux théories de la pure spéculation intellectuelle.
Dans ces traités, les théories se suivent ou se juxtaposent sans se pénétrer et donnent ainsi aux débutants l'impression de recettes hermétiques au lieu d'un corps de doctrines logiquement déduit.
(1) La Science et V Hypothèse, Paris, Flammarion, édit.
Un dernier reproche que je leur adresserai c'est de méconnaître, pour la plupart, la genèse purement expérimentale de la mécanique. Expérimentale dans ses origines, cette science est encore expérimentale dans son but. Tous ceux qui ont étudié les travaux de Galilée, de Newton et d*Huygens savent quel rôle important l'expérience a joué dans leurs spéculations mécaniques, au point qu'on peut presque dire que, sauf le théorème de Coriolis (dont on ne saurait exagérer l'importance) les mathématiques n'ont rien ajouté d'essentiel aux principes que ces grands hommes ont établis.
Les belles théories mathématiques de Bernouilli, d'Euler, de Lagrange, de Gauss, de Jacobi, d'Hamilton (sans parler des modernes) n'ont fait que développer les conséquences de ces principes et ont facilité leur application aux découvertes des sciences physiques.
Mais, il importe qu'on n'oublie pas que les équations de la dynamique ont besoin du contrôle de l'expérience. Qu'une expérience vienne à contredire une seule de leurs déductions, cela suffira pour nous obliger à modifier les principes. Les équations ne sont infaillibles que dans leur forme et l'expérience est responsable des données sur lesquelles elles ont été établies.
Si les théories de Newton se ressentent des doctrines philosophiques de son époque et participent ainsi de la caducité dont le progrès scientifique les a frappées, il n'en est pas moins vrai que les expériences de ce grand homme subsistent ainsi que les déductions mathématiques qu'il en a fait sortir. Mais, il y a autant de métaphysique dans les traités actuels et c'est là qu'est le principal obstacle au progrès d'une saine philosophie de cette science. Les coups portés au vieil édifice par des mains vigoureuses l'ont fortement ébranlé et il règne, en ce moment, un grand
désarroi dans les esprits. Pour construire l'édifice nouveau que tout le monde attend, il faut d'abord que la démolition s'achève et que le terrain soit complètement déblayé. En collaborant, pour ma modeste part, à cette œuvre nécessaire, j'espère avoir acquis des titres à l'indulgence du lecteur.
Ce qui pourra consoler les âmes sensibles que les démolitions^ effrayent, c'est que la reconstruction de l'édifice se fera avec les matériaux anciens, à savoir les expériences et les équations que nous connaissons. Ce qui sera changé, ce sera la distribution des appartements afin de les doter de la commodité requise et de les approprier aux exigences de la science moderne.
Paris, le 8 décembre 1904.
E. WiCKERSHEIMER