‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 140 sur 199 · SUR L AVENEMENT DE L HOMME · texte numérisé non relu

SUR L AVENEMENT DE L HOMME

IVD

but spécial, comme Thomme guide celle de beaucoup de formes animales et végétales » ; en d'autres termes, ces esprits auraient opéré, il n'est pas dit comment, des sélections artificielles sur les produits de générations humaines sorties des matrices animales et soumises, pour le surplus, à la loi commune des sélections naturelles. De môme qu'on pourrait penser aujourd'hui, si l'on ne savait pas positivement le contraire, que les produits les plus spéciaux et les plus perfectionnés de nos horticulteurs et de nos éleveurs sont des créations de la simple nature, et obtenues par ses voies sélectives ordinaires, de môme, et quoique les savants puissent en douter, « un esprit supérieur a pu, si nous ne sommes pas les plus hautes intelligenees de funivers, diriger le travail de développement de la race humaine par le moyen d'agents plus subtils ciue ceux que nous connaissons (1) ».

Ce dernier passage donne à l'hypothèse de R. Wallace plus d'élévation, en même temps qu'il la rend plus vague, par le recours à de subtils agents inconnus aux ordres d'^^?^ esprit supérieur, qui ne peut être que Dieu, cette fois. Si nous la prenons par ce cùté élevé, elle nouséditie sans nous éclairer. Si nous redescendons à Tœuvre terrestre de l'éducation de l'humanité, ou, plus exactement, de son élevage, nous lui

(1) Ibid., p. o7i-j8:2, et notes A et B à la lin du volume.

trouvons avec les récits des temps supposés où les dieux vivaient dans la société des hommes, — ou avec celui qui nous montre le premier homme placé sous le patronage de l'Éternel dans des conditions spéciales, — une incontestable analogie, et nous ne sommes pas pour cela mieux instruits du procédé par lequel la progéniture de la Bète fut élevée à la dignité de l'Homme. L'hypothèse est, il faut en convenir, de l'ordre religieux dans son vrai fond, et elle ne présente, comme telle, aucun avantage sur celle de la création spéciale; car elle n'y supplée point en ce qui est de rendre compte de l'origine de la vie, de la production de l'animalité en général, non plus que de la nécessité où se serait vu le Créateur de passer par l'interminnble série des animaux soumis à la loi des sélections naturelles, pour arriver, encore n'est-ce pas sans y mettre le coup de pouce final, à constituer un être humain fort éloigné de l'idéal de la nature humaine. Et cette loi chargée de produire, dans le cours de quelques milliers de siècles, la première ébauche de cet être, c'est la loi de la guerre universelle des vivants.

Passons maintenant aux doctrines franchement religieuses : ce sont celles qui remontent jusqu'à l'origine du monde pour trouver l'origine de l'homme. Et ne nous arrêtons pas aux théogonies et aux systèmes d'émanation. Ces anciens

HYPOTHESES

dogmes n'ont pas d'explications particulières à nous offrir pour l'apparition de l'homme sur la terre, ou, s'ils en avaient, elles seraient du genre des cosmogonies matérialistes accompagnées de fictions mythologi'jues. Seule, la doctrine de la création, j'entends e nihilo, comme on la nomme quand elle ne dégénère pas en panthéisme, a à se poser de façon catégorique la question de savoir comment la créature de Dieu la plus éminente, à notre connaissance, est arrivée sur notre planète, et dans quels rapports avec des êtres précédents ou concomitants. Considérée sous la forme légendaire ou symboli(iue qu'elle a reçue dans les traditions bibliques, cette doctrine suffit en raison pratique de religion, si cette expression m*est permise, parce qu'elle déclare au plus haut degré la dépendance des êtres, et avant tout de l'homme,

à l'égard de l'intelligence créatrice. Mais elle ne répond pas aux exigences de notre raison, laissant, comme elle fait, inexpliqué, le rapport de l'humanité à la nature, sans solution le problème de l'animalité. Elle ne rend qu'imparfaitement compte de l'existence de la douleur par le péché, puisqu'elle ne prétend pas en atteindre la source première, mais qu'elle suppose un esprit tentateur, extérieurement au premier homme, et recule ainsi l'existence du mal. En somme, après qu'on a donné sa plus haute signification au récit de la création, soit dans le second chapitre de la

SUR l'avènement de l'homme.

Genèse où Thomme, formé de la terre, reçoit de son créateur un souffle de vie, et où les animaux sont formés de la terre après lui; soit dans le premier chapitre, où, d'abord, la ferre produit les êtres vivants sur le commandement de Dieu, où, ensuite, Dieu fait l'homme à sa ressemblance, il reste une vaste lacune à combler entre la pensée religieuse et le domaine des sciences. Dans aucun de ces récits on ne trouve d'indication sur la manière de comprendre l'homme comme être naturel ou partie de la nature ; et l'origine du monde moral, absente de l'un, n'est point, dans l'autre, une origine première.

L'hypothèse de la création évolutive, mise récemment en circulation, se donne pour combler l'intervalle de la foi religieuse et de la spéculation naturaliste. Création, pour les hommes de religion, évolution, pour les hommes de science, il s'agit de concilier pour les unir ces deux aspects de la cause première. Un moyen d'y parvenir est d'imaginer Dieu en arrière du monde et le créant, et le monde opérant néanmoins dès l'origine et se développant de lui-même comme s'il n'y avait pas de Dieu. Le mot de cette énigme est l'idée métaphysi(|ue de puissance : Dieu a constitué le monde à l'état de puissance; ce qu'il y a mis n'était ({u'un minimum d'être, c'est-à-dire un

néant d'être,— le minimum ne pouvant être en pareil cas (jue zéro, le rien ; — mais ce rien était ^

HYPOTHESES

le germe de tout ; tout en est sorti, non par Tœuvre de Dieu, mais par soi, spontanément, et même enfin librement quand l'heure est venue de l'apparition de la liberté, parce que Dieu a établi ce germe, ce rien actuel, en puissance de tout devenir. Le vice capital de cette conception, pour ne rien dire de la difficulté de la comprendre, assez grande pourtant, c'est d'ouvrir un chemin tout tracé au pur naturaliste qui représente au métaphysicien ceci : qu'éternité pour éternité, la nature du monde n'est pas plus incompréhensible que la nature de Dieu, et que, dès lors, la puissance de la première suffit* sans recourir à l'acte de la seconde qui, après tout, ne fut qu'une puissance aussi, antérieurement à la création, si celle-ci n'est pas éternelle comme son auteur, et si le germe que Dieu projette hors de lui pour devenir le monde n'est point une fiction. On ne peut bien envisager ce système sans le voir suspendu entre deux différents modes du panthéisme : celui qui a le monde pour Dieu, et celui qui met en Dieu le monde.

En le supposant métaphysiquement acceptable, eu admettant qu on puisse, à l'extrême rigueur, le concilier avec l'esprit des récits bibliques, — autre point que ses auteurs ont à cœur de maintenir, — et en ne s'arrêtant pas à cette objection : que ni les méthodes scientifiques, ni les connaissances exi)érimentalt'S possibles ne

SUR L AVENEMENT J)i: L HOMME.

sauraient jamais s'étendre jusqu'à la généralisation absolue qui conduit révolution, en sens régressif, jusiju'au pur indéterminé, au négatif, pour point de départ, et qu'ainsi la science qu'il prétend satisfaire ne l'appuie et ne l'autorise en réalité nullement, — cet évolutionisme religieux reste en un profond désaccord avec la doctrine morale du libre arbitre et avec la notion du péché. Il est impossible, en effet, de marquer dans le cours de l'évolution l'avènement de l'être libre, qui suppose une rupture de continuité dans les phénomènes : impossible de trouver le moment initial de la connaissance du bien et du mal, et de la conscience morale, chez un être qui, ayant fait en vertu de sa nature nécessaire, et d'ailleurs dans un monde où règne physiquement le mal, les mêmes actes qu'il doit plus tard juger mauvais et défendus, ne saurait plus sans contradiction, ou sans un inexplicable renversement des termes du procès, arriver à former ce dernier jugement (1). Gomment éprouverait-il le remords avant d'avoir su, en faisant, qu'il faisait mal? et comment se trouverait-il dans le cas de l'alternative et de l'épreuve, quoique n'en remplissant pas la première condition, qui consiste à penser, de deux actes entre lesquels l'option est proposée et forcée, l'un comme moralement bon ou permis,

(1) V. ci-dessus § X, note G.

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