‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 139 sur 199 · SUR L AVENEMENT DE E HOMME · texte numérisé non relu

SUR L AVENEMENT DE E HOMME

La théorie des modifications individuelles spontanées, transmises et étendues par voie de sélection naturelle^ semble au premier aspect plus propre à nous satisfaire. Pour elle, il n'est plus question de la vie du tout, de l'unité substantielle et du développement solidaire. Le principe métaphysique de ce nouveau système d'évolution des espèces serait plutôt une sorte de monadisme, interprété dans le sens de la concurrence et de la lutte, non d'une harmonie prédéterminée (V. ci-dessus | IX). En l'acceptant, nous éviterions les inconvénients de l'identité et de la continuité de nature; et nous pourrions nous passer de l'incompréhensible intervention des causes physiques extérieures pour amener le changement interne et produire toute la variété des êtres et la série de leurs progrès en intelligence. La thèse de la spontanéité, sans loi ni direction morale, soit avant, soit après l'homme (car où placer un siège assez fixe de cette loi?) nous exposerait plutôt à expliquer les plus grands faits, tels que celui de l'apparition de l'humanité, par l'accident et le hasard, ensuite à prendre dans la supériorité physique de l'individu, ou dans son intelliL;ence, qui est une force aussi, le seul critère de la classification des phénomènes, tant naturels qu'historiques, sous le point de vue du bien.

En effet, la loi de sélection naturelle foit voir

HYPOTHÈSES

dans les individus vivants d'une époque quelconque, dans leurs modifications successives transmises par hérédité, les sources accidentelles des familles, races, espèces, genres, etc., riiumanité comprise, et de toutes les propriétés, instincts, facultés et chances de conservation des groupes ainsi parvenus à l'existence. On ne sait donc où trouver le fondement stahle, où chercher l'obligation des règles que l'homme appelle raison, justice, morale, et dont la nature est de s'étendre à tous les individus humains et tle ne dépendre d'aucun. Au nom de quoi peut-on accorder à l'idée contre le fait, ou à l'espèce contre l'individu, un droit, à moins que ce ne soit seulement ce droit du fait et de la victoire, que la théorie reconnaît tout d'abord à l'individu seul, facteur véritable de l'espèce, mais que l'espèce a ensuite le pouvoir de généraliser, quand elle jouit de la faculté d'association ? Ce serait nier le droit et non pas le fonder (1).

(1) L'interprétation à laquelle ces objections se rapportent n'est pas une pure hypothèse. C'est celle que nous donne l'impertiirbuble logique du lirillant et hardi traducteur de Darwin, Mlle Auguste l'.oyer. L'auteur anglais s'est, je ne sais parquets motifs, interdit de faire connaître ses vues sur l'origine de l'espèce humaine, à laquelle on doit supposer qu'il étend sa théorie. Il eût été intéressant de connaître l'application probablement plus réservée qu'il eut fait lui-même de son théorème général au problème délicat des instincts et des sentiments moraux.

(Je conserve cette note de la l'- édit. de cet Essai UîS'J'i).

suH l'avènemext i)i: l'hommk. tGU

Tel est peut-être l'esprit, et telles sont certainement les déductions naturelles de la théorie de Darwin, individualiste par un grand côté, si l'on voulait y regarder. Mais, d'autre part, la doctrine de l'unité des espèces est, au fond, et de sa nature, favorable aux tendances panthéistes, et les concepts métaphysiques du Tout et de l'Un exercent une attraction puissante. Quoi qu'il en soit, ou de quelque manière que nous entendions la philosophie du système des sélections, ce système lui-même est, nous l'avons vu, sans preuves, dès qu'on dépasse, pour en appliquer le principe' certaines limites encore indéterminées; il ne se généralise que grâce à une accumulation d'hypothèses. Appliqué à l'espèce humaine, il devient particulièrement arbitraire, et ne donne d'ailleurs aucune ouverture à l'explication de celles des facultés de l'humanilé qui tranchent sur le règne animal, et que cependant il faudrait y rattacher dans leurs origines.

Si je n'ai pas prétendu opposer une impossibilité démonstrative aux hypothèses sur l'origine de l'homme, hypothèses qui ont cours, mai's si faibles qu'on a peine à les trouver développées

c'est-à-dire d'une époque où Darwin n'avait pas encore été entraîne par ses disciples allemands jusqu'à la formule radicale de la descendance des êtres d'une origine unique, — faut-il dire organique ou inorganique? - et aux conséquences de cette formule. Je ne parle pas ici des conséquences morales qu'il n'a sans doute jamais reconnues.)

UYi»0THE^5i:s

quelque part (1), on conviendra que j'ai résumé des doutes et des difficultés graves. Maintenant voici ma conclusion. En abandonnant la chimère de la continuité et les explications apparentes qu elle fournit, on doit considérer l'existence d'un être en général comme une fonction composée de séries d'actes pulsatiles de divers ordres, liés par des lois, et l'existence de la nature comme une fonction plus complexe qui s'étend aux rapports des différents êtres. La question particulière qui s'agite est la même au fond. On voudrait, en effet, concevoir, au delà de l'harmonie entre les phénomènes actuels, entre ceux qui se succèdent dans le môme groupe, un ordre affecté à la production successive des espèces, ces grandes fonctions qui apparaissent à de longs intervalles sur la scène du monde. On est donc conduit, quand on envisage le problème en sa plus haute généralité, selon la méthode criticiste, à voir, dans les moments d'énergie attachés aux révolutions géologiques, de nouveaux actes

(1) Ecrit il y a vingt-cinq ans. Quel changement depuis lors I Mais la faveur dont jouit riiypothùse de la pure origine animale de notre espèce n'est point due ù quelcjne confirmation directe (fu'on en aurait trouvée, — il n'est survenu rien de tel, — ni à des réponses tant soit peu satisfaisantes aux ol)jections de l'ordre psychologique et moral. Elle provient d'une cause négative, de Fimpossibilité d'en imaginer une autre qui soit pliysic^uement moins obscure, et puis de l'habitude croissante de ne tenir point compte des raisons morales.

SUR l'avènemekt de l'homme.

spontanés, intei'mittents et harmoniques, des effets d'éjaculation de forces physiques, vitales, intellectives, inexplicables comme tout ce qui est premier, irréductibles par rapport à leurs précédents, et dont l'ordre est pour nous presque aussi caché, du moins aussi incompréhensible, en principe, que Torigine.

Nous savons qu'il faut s'arrêter quand on arrive aux actes primitifs (et tout devenir, en ce qu'il a de nouveau et d'irréductible/ est un de ces actes), et s'arrêter encore quand on en vient à se poser une question d'harmonie dont la solution impliquerait la connaissance de la fonction totale du monde. Ce n'est pas une raison pour nier l'existence d'une loi de succession des grands actes de générations terrestres, pas plus que d'une loi des actes d'une même période, ou d'un même être, tous également discontinus malgré l'apparence contraire. Mais c'est une obligation d'avouer que nous ne savons ni d'où procède le lien des moments de la grande vie, ni comment s'opère le passage d'une évolution à une autre, et des anciennes espèces, conservées ou non, aux espèces nouvelles. La loi même dont une hypothèse géologique aventurée prétend nous découvrir la forme (le progrès de l'organisation des êtres de phase en phase), en supposant (|u'elle lût rigoureuse et délinilivement vériliée, nous nen connaîtrions que la moindre et la moins

HYPOTHESES

intéressante partie, puisque nous ignorons comment se règle le sort des indiviius. En dehors de ce que Ton croit pouvoir en déterminer, cette loi générale renferme bien des éléments inconnus, et des possibles, dont la recherche dépasse la portée de toute science et comporte un genre de spéculation et d'hypothèses tout autre que scientifique.

A la limite des hypothèses de l'ordre scientifique et de ce qu'on pourrait appeler des postulats de religion —ou plutôt en dépassant cette limite, comme je le crois, et quoique l'auteur n'en convienne pas (1), — nous rencontrons une supposition sur l'origine des dons spéciaux de la nature humaine, d'autant plus remarquable qu'elle émane d'un naturaliste qui a partagé avec Darwin l'honneur de l'invention de la doctrine des sélections naturelles; qui en a admis les développements, jusques et y compris la descendance de l'homme d'une forme animale inférieure; qui n'a pas même iaitdiflîculté, remontantplus haut, de peiiser que l'organisation et la vie pouvaient s'expliquer à l'origine par l'action des forces physico-chimiques; mais qui s'est arrêté devant lim-

(I) La scleclio}i naturelle. Essais par A. It. Wallace, Irad. pHT J.iK'itjn i\r. Ciiiult»!!^ (1«S7:2}, p. Î3X8 : m Ces considérations Sont en «général tenues poiu* dépasser de l»eaucuup les limites de la science : mais elles me paraissent être des déductions plus légitimes des laits scientiliques que celles qui réduisent l'univers entier à la matière. »

SUR L AVÈNEMENT DE l'hOMME.

possibilité de tirer de ces mêmes forces le sens intime et la perception (1). La partie la plus intéressante des idées propres de Russel Wallace consiste en ce qu'il a soutenu et montré par de très sérieux arguments que le développement cérébral de l'homme, son intelligence, portée si loin au delà de son utilité et des besoins de sa vie, son sens moral, ses sentiments délicats, ses aptitudes esthétiques, et enfin des particularités toutes matérielles, telles que l'absence de poils aux parties du corps dont la protection contre les intempéries est la plus nécessaire, que tous ces caractères devaient avoir une cause différente de cette loi des sélections naturelles qui n'est applicable qu'aux seules qualités dont la possession est avantageuse, dans la bataille de la vie, aux individus qui les ont acquises par l'accident des variations natives. La cause inconnue, R. Wallace a cru pouvoir la prendi'e chez « des êtres intelligents, supérieurs à nous, dont l'action directrice se serait exercée conformément aux lois naturelles universelles pour le développement des portions essentiellement humaines de notre organisation et de notre intelligence ». Ces êtres intermédiaires dont il faut, suivant l'auteur, admettre l'existence entre fintelligence suprême et la notre, auraient « guidé la marche de l'espèce humaine dans une direction définie et pour un

(1) liji'i. [). ;]7'.i.

Kl.

HYPOTHESES

Page 1