‹ Les principes de la nature [microform]Chapitre 147 sur 199 · QUANT A LA MATIERE · texte numérisé non relu

QUANT A LA MATIERE

d'idées où l'imagination nous porte, admettre en ce monde primitif une matière réelle et des organismes capables de la mouvoir, aux ordres de la volonté, pour servir à Tinstitution des signes nécessaires aux communications et aux actions mutuelles des êtres conscients.

Gardons- nous de confondre la matière dont nous réclamons ici l'existence avec l'être en soi des doctrines matérialistes, qui suppose un espace-sujet^ et des corps formés de parties infinies toutes actuellement données dans cet espace, et des mouvements réels de ces corps dans ce même milieu. Cette matière-là, selon nos principes, a une existence purement objective (1), une réalité, mais à titre à' objet réellement et nécessairement représenté à tous les sujets conscients, pour leur être signe, en ses modifications diverses, de leurs affections, actions et relations de toutes sortes. La matière, en un sens idéaliste, que nous imaginons avoir pu et dû être donnée dans le monde primitif, est tout autre chose : l'ensemble des sujets- monades, — servons- nous de ce mot, tout en rejetant de sa signification les

(1) 11 m'a seml)lé utile d'employer ici les mots objet, sujet, et leurs dérivés, dans le sens ancien, auquel j'ai, il y a lon<^nemps, proposé de revenir (Voir Essais de Critique générale, l*"- Essai, 2« édit., t, l, p. 16) et que je trouve toujours le meilleur, quoique j'aie dû souvent depuis lors me conformer au langnge habituel et vicieux des philosophes, devenu malheureusement celui du public.

l'état intttal

QUAxXT A LA :\rÀTIÈRK

propriétés impliquant l'infinité actuelle et le déterminisme que Leibniz y joignait, — qui sont exclusivement le siège des phénomènes de Tordre physico- chimique. Ces monades n'appartiennent par elles-mêmes, ou nécessairement, à aucune organisation ; elles sont régies par des lois mécaniques ; une partie seulement d'entre elles est prise pour la composition élémentaire des corps organisés qui les entraînent dans leurs tourbillons et leurs évolutions ; elles circulent des uns aux autres dans les milieux où se développent des êtres vivants, et se tiennent toujours, pour ainsi dire, à la disposition de ces derniers, qui toutefois ne les soustraient point, en les organisant, aux lois générales sous l'empire desquelles ils les trouvent, mais les soumettent aux enchaînements spéciaux de l'organisation, à des lois nouvelles par où les premières sont modifiées.

Le propre de ces lois, outre qu'elles réalisent un état statique particulier des molécules que composent les monades, — l'état cellulaire, — consiste dans l'évolution de la forme du vivant, depuis un certain germe insensible jusqu'à la fin donnée en puissance dans ce germe, et jusqu'à la dissolution de l'être individuel dont les fonctions actuelles sont accomplies, — le tout, en supposant que les conditions extérieures, l'état du milieu restent constamment favorables et, parleurs

changements, n'arrêtent pas le cours de l'évolution individuelle.

En l'état actuel des choses, ce que la fonction des molécules physico -chimiques a de plus remarquable, c'est qu'il est double : engagées dans les corps organisés de toutes espèces, elles sont par eux quittées et reprises, assimilées à leurs formes diverses, selon qu'elles s'y rencontrent appropriables, ensuite abandonnées définitivement par chacun d'eux quand cette sorte de circulation n'est plus possible pour lui , et qu'il meurt; elles composent ainsi élémentairement des organes et servent à la vie individuelle de ces corps; mais, d'un autre côté, formant de vastes agglomérations de parties variées qui restent libres de ces engagements, elles constituent par telles et telles parties différents milieux qui ne sont pas seulement à la disposition des vivants, comme on vient de le dire (alimentation, respiration, et tous les emplois que l'industrie de ceux-ci leur donne à raison de leurs aptitudes), mais encore qui servent à leurs communications mutuelles (transmission des mouvements par impulsions, pressions, vibrations, etc., transmission des sentiments et des idées par des signes que transportent les ondes sonores, les ondes lumineuses, etc.).

On peut se demander si ces deux sortes de fonctions sont nécessairement aussi séparées les

HYPOIHÈSE d'un ORGANISME

INITIAL UNIVERSEL

unes des autres que nous les observons ; si, en soi, ou pour un autre monde, on ne peut pas concevoir que les molécules soient toutes organisées, comme elles sont toutes oiganisables ; que les organes des êtres vivants supérieurs pour lesquels un monde normal est fait soient prolongés en leur sphère d'action aussi loin que la matière s'étend, et que néanmoins la fonction des milieux de transmission et de communication s'accomplisse librement, ainsi qu'elle fait aujourd'hui dans une atmosphère ou dans un éther à peu près entièrement placés hors des atteintes de la

vie?

Les molécules qui entrent dans la composition des organes sont soumises, directement ou indirectement, à l'intluence des fonctions mentales de l'être vivant et conscient, imaginations, désirs, volitions : indirectement, plus ou moins, celles qui appartiennent à des organes susceptibles d'être actionnés par les émotions, les passions et tout ce qu'on appelle iniluence du moral sur le physique, encore bien que la vie proprement organique soit faite de mouvements involontaires; directement, celles qui dans les systèmes nerveux et musculaire s'ébranlent en conséquence immédiate de la volonté, ou de ce qu'un certain état mental est maintenu sans inhibition dans la conscience. Au contraire, dans les corps formés de molécules non assimilées à rorganisme, celles-

ci ne sont atteintes, quand elles peuvent l'être, que par des inlermédiaires ; à savoir, quand des mouvements sont transmis des parties mues d'un composé organique aux parties des autres composés, organiques ou non qu'ils soient euxmêmes, (|ui sont étrangers au premier.

Ce qu'on demande donc, contrairement à l'ordre actuel, c'est la possibilité d'imaginer les individus de l'organisation la plus haute comme des membres d'un organisme unique . non point sans des organes distincts attribués à chacun , mais en ce sens que tous les corps du monde pussent être niodillés par les fonctions mentales de chacun : tantôt placés comme mobiles sous l'action des dilïérentes volontés individuelles, et directement, en ce cas, comme les muscles de l'homme le sont à présent sous la volonté de l'homme ; tantôt subissant l'inlluence des autres fonctions de tous, de la manière dont le cœur ou d'autres organes à vie exclusivement organique et à mouvements involontaires la subissent en conséquence des affections et des passions de Thomme individuel. Cet accord d'une haute solidarité avec l'existence des individualités parfaites s'exprime en termes de notre doctrine de la causation, comme il suit :

Une harmonie de causalité, établie par la création, non pas exclusivement entre les déterminations volontaires d'une conscience et les modi-

HYPOTHESE D UN ORGANISME

INITIAL UNIVERSEL

fications des éléments du composé qui lui sert d'organe spécial ; entre ces dernières , causées d'une autre part, et les modifications involontaires de cette munie conscience ; mais, universellement, entre chaque conscience d'ordre supérieur et le corps commun des corps des consciences semblaljles, par lequel s'elfectuent leurs relations et leurs communications.

Il s'agit donc bien d*une sorte d'organisation intégrale des molécules physiques, sans résidu, sans parties mortes, puisque l'action des fonctions mentales s'étend partout; et toutefois on imagine sans peine le fonctionnement, en qualité de milieu de production et de transmission des phénomènes physiques, de ces mômes parties qui composent en un sens des organes pour un corps universel vivant. Il n'est pas impossible de se figurer que des atmosphères, tant du genre aérien, circulant autour de corps plus cohérents, que du genre éthérien, propre à les pénétrer tous, puissent avoir leurs particules en corrélation de modiiications avec des consciences données , avec leurs modes actifs d'être et de vouloir, comme avec leurs modes d'être afl'ectés passivement, et ne pas laisser de former des milieux mécaniques à mouvements mathématiquement déterminés.

N'est-ce pas là ce qui se passe pour les phénomènes actuels de la pesanteur, régis par une loi mathématique rigoureuse, et cependant soumis

à cette loi de telle manière que nous pouvons manier les corps qui la subissent, et faire servir leurs poids à nos fins, et jusqu'à vaincre la pesanteur elle-même où cela nous convient? Les autres mouvements à lois déterminées dont nous parlons maintenant sont les vibrations qui correspondent aux sensations du son et de la lumière, à celles de la chaleur, à d'autres encore ; il faut les supposer dans une dépendance et de l'aperception et de la volonté des consciences, incomparablement plus claire, plus directe et plus étendue que celle que nous connaissons et qui se réduit à de très faibles interventions indirectes. D'une manière générale, il importe de remarquer que tout ce ijue nous imaginons de l'extension des pouvoirs de l'individu pour le maniement des forces naturelles doit s'entendre sous la réserve des lois nécessaires, inviolables, que la création a instituées et qui sont la nature physique elle-même. On use de ces lois, on commande à leurs ell'ets par certaines interventions; on ne les supprime pas. Une autre réserve, qui va de soi ici, est celle qui porte sur l'individu considéré au for inaccessible de la conscience. Quelque puissance qu'on lui attribue sur les choses, et par là sur les personnes, l'individu ne saurait atteindre, comme actif, ses semblables dont il modilie la vie. non plus qu'être atteint, comme passif, par eux dans cette conscience pro-

HYPOTHÈSE d'un ORGANISME

pre qui a pour fond la volonté et où réside l'individualité morale, la vraie individualité.

Dans rhypothèse idéale où nous nous plaçons, les seuls agents pour lesquels le monde est institué sont ces consciences douées de réflexion et de liberté, qui sont des êtres de forme humaine, (juelque dillerenle que puisse ùtre de la nôtre, si elle n'y est en rien semblable, Y image sous laquelle ils sont représentés pour eux-mêmes comme apparences sensibles. Il n'y a place après eux, dans la nature livrée à leur puissance, à leur industrie, à tous leurs arts, que pour des êtres subordonnés, inoffensifs, soit de forme végétale, soit aussi de forme animale, mais alors exempts de tout instinct violent et destructif, ainsi (lue dépourvus de réflexion et soustraits à la douleur, dans l'ordre naturel des choses. Ces êtres d'organisations variées et de consciences inférieures, toutes déterminées et passives, dont rorganisme commun de l'humanité libre n^exclut pas^'rexislence, on ne peut bien les imaginer aujourd'hui sous leurs formes spécifiques, non plus d'ailleurs qu'on ne peut les hommes de la création premicre, puisqu'il ne convient de se représenter ni les uns ni les autres avec des organes plus ou moins appropriés, comme nous les voyons maintenant, à la vie prédatrice. Il n'en est pas moins nécessaire de concevoir que les essentiels habitants et les maîtres de ce monde parfait, et les

INITIAL UNIVERSEL

espèces vivantes admises avec eux dans le plan de cette création, ont dû tous être en relation entre eux au moyen de perceptions sensibles de leurs existences particulières, en d'autres termes par des corps et par des images. C'est la seule manière que nous ayons de les envisager capables de faire des sujets e^iev nés leurs objets^ d'agir sur eux, de produire des mouvements, de créer des signes, etc.

Revenons à l'idée de l'organisme universel. On se la rendra plus accessible, au moins dans ses traits généraux, si on réfléchit à certaines indications qui peuvent se tirer de la nature actuelle. Ce sont :

1*^ La puissance d'assimilation de la matière par les formes, dont nous avons plus haut remarqué l'immense étendue (1), cette puissance capable d'envelopper progressivement des quantités indéfinies de molécules, indiflerentes au point de vue organique et vital, dans l'évolution d'un germe microscopique, — au fond, de moins que cela encore, — qui couvrirait de ses descendants vivants des continents entiers en peu de temps, si rien n'arrêtait sa fécondité spécifique: il est clair (|u'en faisant abstraction et de la concurrence vitale des autres espèces, et de l'existence de celles des parties du milieu physique qui sont impropres à l'assimilation spécifliiue requise

(1) Voir ci-Tlc\s.su;s, t. 1, p. 227.

HYPOTHÈSE D UN ORGANISME

parTespèce unique qu'on supposerait, on ne voit plus de bornes à la possibilité de cette absorption de la matière en un seul organisme ; or la double abstraction est précisément voulue par l'hypothèse d'une création où toutes choses seraient conçues et dirigées harmoniquement en vue d'un organisme dominateur et de quelques autres subordonnés ;

2^ L'existence de ces formations de terrains immenses qui ïie sont composés que de détritus d'animalcules en nombres incalculables, et dont les pareils se forment encore sous nos yeux dans certaines régions. Des naturalistes ont pu penser, sans manquer à de trop fortes vraisemblances, que toutes les roches, là même où il ne subsiste plus trace des formes que l'organisation a pu donner autrefois à la matière, ont eu peutêtre une origine du mùme genre et sont aussi des résidus d'êtres anciennement vivants. Défendable

ou non ({u'elle soit, nous n'avons pas besoin de cette supposition. Nous remontons beaucoup plus haut, et à des êtres d'une espèce incomparable, avant tous les terrains, avant la nébuleuse! A la place du milieu simplement physico-chimique, donné indépendamment des organes où ses parties peuvent s'engager, mais dont il est besoin pour fournir à la circulation des molécules, et aux phénomènes de composition et de décomposition, d'assimilation et dedésassimilation, insé-

INrriAL UNIVERSEL.

parables de la vie, on peut imaginer pour l'organisme du monde idéal des relations plus étroites et un emploi constant de tous les matériaux à la fois suffisants et nécessaires. Ce pourrait être (juelque chose comme la corrélation remarquable et l'espèce d'équilibre par compensation qu'on a signalé entre les fonctions respiratoires de la vie animale et celles de la vie végétale, mais alors avec une généralité et une précision ton t ensemble des correspondances, avec une circulation périodique, telles que nul dégagement de parties ne se produisît sans que leur emploi se trouvât préparé simultanément en d'autres êtres vivants, et leur remplacement assuré à l'endroit qu'elles quittent. Et ce pourrait être aussi une stabilité plus stricte, une absence totale de circulation et d'échange d'éléments, dont l'idée nous éloigne davantage des lois et des fonctions de la vie selon notre expérience. A l'un de ces points de vue comme à l'autre, on peut comprendre l'existence permanente (incorruptibilité , immortalité) de l'individu, mais le second paraît le mieux adapté à un état de choses dont nous ne devons pas écarter peut-être une loi d'échanges, qui en est une de communauté, mais seulement les phénomènes de la génération et de la destruction . Ces derniers phénomènes ne sont pas ceux de Yindividu stable^ mais de YévoliUion individuelle ; ils représentent la loi de la vie et de la mort ; mais c'est

HYPOTHÈSE D UN ORGANISME

INITIAL UNIVERSEL

de la loi de la vie seule que nous essayons de formuler des conditions de possibilité.

En ce qui touche les actions exercées sur le monde externe, c'est-à-dire, au fond, sur les monades composantes des corps et sur leurs fonctions de milieu, sur les mouvements, par l'elfet des déterminations d'une conscience, il faut rappeler ici que le fait de la causalité efficace, entendu rationnellement, se réduit à un fait d'harmonie préétablie entre les phénomènes qui ont rang de causes et ceux qui ont rang d'effets; non que toute la série des modifications de chaque monade soit prédéterminée en coordination avec celles d'une autre monade quelconque, ainsi que Leibniz comprenait cette harmonie, mais bien en ce sens que ces modifications se produisent en fonction les unes des autres (dans l'acception mathématique du mot ), ce qui permet de poser des variables indépetda)iles dont les déterminations libres impliquent ipso facto, en vertu des lois, des suites de déterminations nécessaires des autres variables qui lui sont liées. Nulle autre théorie de la causalité n'est réellement intelligible que celle qui, écartant ainsi la transitivité des causes, — simple mode d'imagination, expression symbolique des communications et des dépendances, — fait disparaître en le généralisant, en l'absorbant dans le fait universel et premier de l'existence des relations d'action et de

passion des êtres, le mystère qu'on trouve à ceux des genres de modifications corrélatives que l'habitude n'a pas rendu à nos yeux plus naturels ou moins inexplicables que d'autres.

Mais il n'est en rien plus facile d'expliquer comment tel état de la conscience, s'il ne survient nul acte d'inhibition mentale, est immédiatement suivi d'une décharge nerveuse et d'une contraction musculaire, — phénomène habituel, — qu'il le serait de rendre compte d'une relation semblable, — qui ne s'observe jamais, — si elle s'observait, entre un état de conscience du même genre et un mouvement directement imprimé à quelque corps éloigné, sans l'intermédiaire de nos organes. Je dis : qui ne s'observe jamais, et pourtant la croyance à la réalité actuelle des transmissions de volonté sans cet intermédiaire séduit assez souvent des personnes dont l'attachement aux méthodes de constatation correcte des faits n'est sans doute pas la qualité dominante, mais enlin qu'on ne taxe pas de folie. Le penchant de ces sortes d'esprits est un témoignage de possibilité idéale.

Eclaircissons encore un point dans une hypothèse qui fait ainsi violence aux notions accoutumées que nous tirons de l'expérience. La lumière et le son sont des sensations que toutes sortes de raisons esthétiques et phj'siques nous commandent de conserver dans notre plan du

216 HYPOTHÈSE d'un ORGANISME UNIVERSEL.

monde idéal, outre qu'on est impuissant à se figurer des systèmes de signes capables de tenir lieu de ceux dont elles sont les moyens. Mais, s'il est aisé, raisonnant d'après les phénomènes actuellement en notre pouvoir, de comprendre une production des sons directe et suffisante pour tous besoins, dans le milieu physique tel qu'il faut se le représenter pour notre hypothèse, il n'en est pas tout à fait de même en ce qui concerne la lumière, puisque, si l'on a bien compris ce qui précède, on doit voir qu'il n'y a place pour aucun de ces amas immenses de matière, sièges de phénomè!ies éminemment subversifs, tels que le soleil et les étoiles, corps effroyables qu'on n'a si longtemps adorés et poétisés que faute de savoir ce qu'ils sont et ce qui s'y passe. Mais alors où chercher la source principale de lumière? La réponse est dans le rapprochement que la physique autorise, entre la lumière et le son, l'air et l'éther. Il n'est pas plus besoin en soi de source principale, donnée dans la nature, pour l'un de ces genres de phénomènes que pour l'autre, et il suffit d'imaginer, comme on l'a indiqué plus haut, la puissance de l'homme sur les vibrations de l'éther aussi simple et directe qu'elle l'est sur les vibrations de l'air et des autres corps, pour que la production de lumière artificielle, aujourd'hui si inférieure au regard de la lumière naturelle, puisse ne le céder esthétiquement en rien à cette der-

CHUTE DU MONDE CRÉE

nière, et présente en outre les avantages des causes et eifels volontaires et réglés parla raison sur ceux qui ressortissent à des forces aveugles.

Si nous avons réussi à nous rendre jusqu'à un certain point compréhensible l'hypothèse d'un monde primitif parfait, d'un organisme commun enveloppant des individus libres, d'une vie immortelle des êtres sans aucune évolution individuelle ni générale, d'une harmonie constante des phénomènes universellement corrélatifs, au lendemain de leur création simultanée, avec rétablissement de leurs lois, nous n'avons rien à ajouter pour faire entendre que la société des vivants de forme psychique humaine, sensibles, intelligents, doués de passion, de raison et de volonté, a dû être originairement parfaite comme l'étaient les conditions externes de son institution et l'ordre tout entier de la vie. Il ne nous reste plus qu'à nous faire une idée de la déchéance.

Autant il était difficile, partant du monde de la nature et du monde humain qui nous sont connus, de s'élever à la conception d'un ordre universel primitif, fait pour l'homme idéal et la société idéale, autant il est aisé, fort de la môme expérience, de s'expliquer comment un tel ordre a dû être détruit. La puissance de l'homme sur les forces naturelles, au degré où nous l'avons supposée, sa puissance sur ses semblables, exté-

CHUTE DU MONDE CRÉÉ

CHUTE DU MONDE CRÉÉ

rieure, indirecte, mais très grande, exercée par l'intermédiaire des actions sur le milieu commun de la vie, rendaient indispensables au bien de tous la justice de chacun, son obéissance à la raison, ses sentiments de bienveillance pour tous les êtres, son respect pour la liberté de ceux qui étaient libres comme lui. La perturbation se comprend donc mieux que la conservation, à notre point de vue actuel de la nature humaine, ou, pour mieux dire, c'est la conservation qui aujourd'hui nous paraîtrait improbable, invraisemblable au plus haut degré, une part plus ou moins grande de contrainte étant requise pour la garantie de bonne conduite même des meilleurs. Les agents libres du monde primitif, quelle qu'ait été la perfection de Tétat premier de la moralité avant l'épreuve, tel que le réclame la justice divine dans l'hypothèse de la création, ont dû, suivant une hypothèse de la chute qui prend le péché là où nous le concevons et le connaissons , usurper sur leurs droits mutuels; s'attribuer, sur le domaine commun des puissances et des jouissances, des parts excédant leurs parts naturelles et légitimes, et commettre, en vue de se grandir, des actes contraires au bien d'autrui, nuisibles à la communauté entière. Les passions, tant bonnes que mauvaises, provoquées en réaction contre les premières injustices, la nécessité de la défense et

celle de la répression, ont dû motiver des institutions de guerre pour la conservation d'une paiœ dès lors imparfaite et précaire (1). Mais Tempire delà raison perdu ne pouvait faire place, comme il arrive dans nos sociétés, à un ordre de contrainte à peu près suffisant pour les maintenir comme elles sont. La puissance des individus sur la nature, et de là pour se nuire les uns aux autres et à eux-mêmes, était pour cela trop grande. Comparons ce que les facultés actuelles de l'homme comportent d'excès et d'abus pour se faire du mal et corrompre ou détruire le bien commun et la vie sociale, avec ce que permettait, toujours selon notre hypothèse, une domination beaucoup plus étendue sur les forces naturelles; pensons aux conséquences du libre emploi de ces forces, comme instruments pour altérer l'équilibre des justes pouvoirs des consciences sur l'organisme universel, et cet organisme lui-même, ou son fonctionnement, tel qu'il était prévu pour l'avantage de tous. L'introduction de la douleur et de la mort dans le monde s'explique par la simple application d'une loi générale qui fait de la douleur et de la mort des lins inévitables pour tout organisme employé contre sa nature et contre son but normal.

Une telle loi est parfaitement intelligible dans Tordre de la création ; on peut même dire qu'elle

(1) Voir ma Science de la morale, t. 111, l""* section.

CHCTE DU MONDE CREE

CHCTE DU MONDE CRÉÉ

est la contre-partie nécessaire de la liberté. La liberté appliquée à la production du mal doit aboutir à la destruction de Tagent. Le concept de punition, que la conscience est portée à invoquer ici, est primé par un autre encore plus fondamental dans le plan du monde. La barrière au mal ne peut se poser en principe que dans Tanéantissement fatal de son auteur libre et persévérant, ou bien il faudrait que ce plan admît la possibilité du triomphe et de l'établissement définitif du mal par l'effet de la perversion totale des agents libres, ce qui est contraire à l'idée de la création comme bonne.

Il serait facile de rappeler ici les mythes anciens de la révolte des anges et de la guerre des Titans, et de considérer la corruption du monde primitif au point de vue de la violation de la loi divine, soit prise au sens de commandement divin, soit comme prescription de la raison, interne à la conscience; mais il est plus utile, pour l'exégèse philosophique de la question de la chute, d'insister sur une partie plus neuve, sur la matière de la catastrophe, sur la guerre sociale des égaux, et sur le bouleversement du monde. On peut ici, sans entrer en des détails que l'imagination ne fournirait qu'au détriment de la généralité des vues, se contenter de faire allusion au Paradis perdu de Milton et à la manière dont ce grand homme a traité poéti(iuement

le drame du ciel, la lutte des démons et des anges, tous êtres de môme origine et de même nature créée. Il faut seulement remplacer les moyens et les engins, relativement infirmes et mal adaptés au théâtre céleste ou atmosphérique de la guerre, par des iuventions destructives d'une autre envergure, que la physique et la chimie ne mettaient pas alors au service de l'inspiration poétique, mais dont aujourd'hui les machines à feu, les courants électriques et les explosifs nous donnent la connaissance et l'usage, et nous conduisent à rêver des elïets plus terribles et plus vastes encore, pour ainsi dire sans mesure. Quelqu'un a imaginé, de notre temps, que la science des forces naturelles, aristocratique de sa nature, ainsi qu'il se la figurait, pourrait être un jour monopolisée par les chefs des classes dirigeantes de la société, servir à la conservation de l'ordre social par la terreur, et mettre le peuple à l'entière discrétion de gens capables de réduire en poudre le globe et ses habitants. On n'a qu'à supposer ces mêmes moyens, et d'autres d'un genre analogue, avec une puissance incomparable pour les mettre en œuvre, telle que notre hypothèse la réclame pour les créatures premières, et l'on s'approchera de l'idée à se faire de l'étendue de la révolution des éléments, et des forces dont la volonté pervertie de ces créatures a pu être la cause.

CHUTE DU MONDE CREE

Cette révolution totale, pour la résumer en un mot, ne peut être autre chose que la perte de la puissance même qui a servi au mal, et que la libération des éléments, afTranchis de l'organisme où ils étaient enchaînés. Indépendants désormais des consciences qui réglaient leur distribution et leur emploi, ceux-ci deviennent les su • jets exclusifs des lois de leur nature propre. Pour ces consciences qui violent la loi morale en voulant se réduire les unes les autres à la condition de simples instruments de leurs fins pirticuliôres, et qui emploient les forces naturelles pour leur mutuel dommage^ et puis même, conséquence logique, pour se dépouiller les uns les autres du pouvoir de commandera ces forces, la conséquence est la dissolution de leurs organismes, puisque leurs organismes ne sont précisément que ce qu'ils possèdent de moyens pour exercer cet empire; c'est donc la mortalité, c'est la mort progressivement établie et régnante, à mesure que se propagent dans l'univers les effets de la guerre ; c'est finalement l'anéantissement des êtres conscients, quant à leurs natures physiques, à cause de leur solidarité matérielle, et parce que le milieu, tel qu'ils arrivent à le modifier, devient impropre à l'existence. Essayons de nous faire une idée du changement de ce milieu devenu enfin inorganique par l'affranchissement de la matière des formes de la vie.

CHUTE DU MONDE CREE

Notre hypothèse doit paraître étrange, car il n'y a guère que les cosmogonies matérialistes qui aient eu jusqu'ici le don de familiariser les philosophes avec des idées au fond plus inconcevables, par exemple avec l'idée de la sortie spontanément évolutive de l'ordre, au sein du chaos des éléments d'une matière éternelle. Il faut donc que nous appelions l'attention du lecteur sur une vue, à dégager pour nous de ce qui précède. Non seulement nous étendons la conception de Yhomme de la création primitive fort au delà du premier couple dont la forme mythique des récits traditionnels a fait pour notre esprit un mode habituel de représentation, et jusqu'à une société entière de ces êtres créés dans la puissance et la connaissance, dans la liberté et le bonheur, mais, si l'on songe à ce que nous avons exposé sur l'état initial de la matière et l'organisme universel, on comprendra ({ue nous devons nécessairement porter cette société même jusqu'aux extrêmes limites de ce monde matériel, quelles qu'elles puissent être, et, par conséquent, la quantité des vivants ses membres, compris dans cet univers, jusqu'à des nombres qui dépassent de beaucoup toute imagination (1). Cette re-

(1) Voir ce qui est dit plus liant des grands nombres et de riivantciKe réel qu'ils ont sur l'idée banale de Vinflni pour grandir rimaginatiou et lui peindre la réelle immensité (t. I, p. 80-81).

CHUTE DU MONDE GREE

CHUTE DU MONDE CREE

marque était nécessaire pour que, concevant Torganisme universel étendu aussi loin que nous nous représentons le plus vaste univers de nos conjectures, — celui dans lequel la voie lactée tout entière, dont nous sommes une partie si étonnamment petite, ne serait elle-même que semblable à l'une de ces nébuleuses que nous apercevons à peine dans des régions du ciel plus éloignées, — pour que, pensant à cela, dis-je, nous saisissions du même coup la possibilité de nous rencontrer, en notre hypothèse de la dissolution de cet organisme, avec l'hypothèse contraire, suivant laquelle la matière inorganique à l'état libre de nébuleuse, est le point de départ, et, finalement, par ses propriétés, la cause de tous les organismes possibles. C'est un i)oint commun de deux directions, inverses l'une de Tautre, de l'esprit appliqué à l'idée de l'évolution : —évolution ou révolution selon le point de vue, — d'où le monde actuel a dû procéder.

S'il s'agit à' évolution, c'est-à-dire avec la pure matière pour point de départ, on prétend comprendre qu'un amas de nébulosités, partout homogène, dont les éléments de composition sont définis par deux forces antagonistes, attraction et répulsion, se concentrent, s intègrent, shétérogénisent, perdent de la chaleur, acquièrent du mouvement, en suite de quoi le prêtée Force et Matière produit en se difl'érenciant tous les phé-

nomènes de la nature physique et de la vie, à \diqwçMQV'à, pari passu, s'adaptant la pensée, qui est une forme de la Force aussi, jusqu'à ce (jue ce mouvement universel rhythmique change do sens et ramène finalement le tout à l'état de nébuleuse (1). S11 s*agit de révolution, la matière en quelque sorte déch;iinée, échappant aux lois de l'organisation première qui l'enveloppait, se présente à notre hypothèse également avec ses propriétés nues, on peut même dire abstraites : attraction et répulsion, cohésion et élasticité, pesanteur et vibrations lumineuses, calorifiques, etc. De quelque manière qu'on entende que le jeu de ces propriétés ait pu amener la formation des grands corps de l'espace, la réunion et la séparation des masses, les mouvements réglés, les incandescences, les refroidissements, et enfin les conditions de la vie, notre hypothèse ne nous fait une situation ni meilleure ni pire : nous nous en remettons à la mécanique et à l'astronomie, autant que ces sciences peuvent nous informer de l'histoire, sinon de la cause de l'état physique initial et des premières productions du monde chaotique ; mais nous avons cet avantage que, cet état nous apparaissant comme l'eûet d'une révolution, et celte révolution comme précédée par un ordre de choses où l'esprit était

(1) llorbert Spoiicer, Les iwcmiers prmcipes. — V. ci-

de66U6, I Vlil, note C.

GllUTlC DU MONDE CHÉÉ.

CHUTE DU MONDl': (IF^ÉÉ.

institué par création maître de la matière, nous sommes exempts, d'une manière générale au moins, de deux difficultés pour lesquelles les partisans de l'origine matérielle absolue n'ont aucune ressource. Il s'agit de ces deux questions, autrement insolubles : 1° Comment la vie et les évolutions de finalité qui en constituent toutes les formes diverses ont-elles pu procéder des propriétés physiques sous l'aspect desquelles on envisage exclusivement la matière première? 2° Et cet esprit de l'homme, qui embrasse l'univers matériel, et qui a le pouvoir d'en mettre l'existence en doute, se l'attribuant toute à luimême, en la représentation qu'il en a, comment peut-il y avoir été contenu, alors qu'il en est exclu par définition, et comment peut-il en être sorti s'il n'y a pas été contenu ?

Dans notre hypothèse, on comprend que le créateur du monde des êtres libres a dû, en prévision de la destruction possible de l'organisme qui les enveloppait, mais dont ils étaient les maîtres, pourvoir de quelque manière à la conservation des semences de ces êtres, tant individus qu'espèces, à l'état latent, et préordonner leurs puissances de reproduction sous de nouvelles conditions d'existence. ^

Le changement des conditions est radical; un motle résume : les milieux, les propriétés des éléments étaient soumis aux personnes ; les persou-

lies sont maintenant soumises à ces milieux et à ces propriétés. La première des propriétés est la pesanteur. La pesanteur est la limite extrême des inductions scientifiques pour nous représenter le passage de la matière disséminée du chaos à sa concentration vers un ou plusieurs centres. Le fondement de l'induction est ici l'observation astronomique des états plus ou moins avancés, croit-on, des nébuleuses en voie de devenir des astres. La loi de la gravitation universelle, — autre induction, quand on Tétend ainsi à toutes les régions de l'univers, — et le système des tourbillons, qu'on voudrait cependant voir plus complètement élaboré, expliquent les agglomérations d'où naissent les sphères célestes emportées dans leurs doubles mouvements de rotation et de transport dans l'espace. Enfin, la théorie mécanique de la chaleur, grande découverte de notre siècle, la plus importante des temps modernes après celle de la loi de la gravitation, nous rend compte des développements de chaleur qui accompagnent les concentrations de matière, et de l'incandescence des masses formées par des arrêts de mouvement de translation, quand de tels phénomènes ont lieu sur de vastes proportions. La chaleur en ses plus terribles efl'ets s'ajoute ainsi à la pesanteur pour constituer les phénomènes les plus généraux de la révolution universelle, et créer des propriétés en un sens

Page 1