CRITIQUE GÉNÉRALE
TROISIÈME ESSAI
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Lorsque Descartes fit du doute universel un moment préparatoire du système des connaissances certaines, on lui objecta l'impossibilité de soustraire l'entendement au joug des pensées dont en ellet l'on ne doute pas. Lui-même fut loin de porter l'elVort à cet égard jusciu'aux limites du possible. Les dogmes traditionnels de la philosophie, la substantialité, la causalité, s'imposèrent à lui sans critique, comme si ces grandes abstractions réalisées eussent pu partager l'évidence première des phénomènes. 11 est difficile à un pliilosophe d'échapper aux conditions de son éducation et de son siècle; il lui est impossible,
en réglant les premières données qu'il accepte et ■^ 1. — 1
MAUOHË ET RKSUMK
veut tenir pour indubilables, de ne point les choisir et les disposer de manière à préparer bi déduction commode des propositions dont il est d'avance persuadé, et qu'il destine à former son établissement définitif.
Pénétré de cette vérité de morale, aussi bien que d'histoire et de bon sens, au début de ces Essais, ie n ai ni subi ni cherché à produire l'illusion d'un commencement tellement logique et nécessaire que rien ne fût admis ou supposé auparavant. Je ne me suis dissimulé ni ce que je devais à mes devanciers et à l'histoire entière de la métaphysique, ni le but ({ue mes études et mes réllexious me faisaient apercevoir à lissue de ma propre spéculation, en quebiue ordre qu'elle fût conduite. J'ai dfi m'abstenir d'aborder en commençant le problème de la Certitude, un des plus complexes qui existent, et dont les véritables données ne sont point acquises à l'origine; mais j'ai procédé spontanément à l'exposition de ce que je croyais savoir, en apparence comme celui qui ignorerait la difhcullé de démontrer tout ce ([u'on avance, en réalité parce que la connaissant je la connaissais insurmontable.
Je suis donc entré de conhance dans le champ des thèses abstraites qui sont en possession d'exercer les philosophes depuis tant de siècles. J'ai embrassé la raison et ses procédés, sans contrôle, sans autre précaution que de borner les
Dl'.S rUÉCÉDINTS ESSAIS.
principes qui m'étaient nécessaires au petit nomjn-e de ceux (lu'on a rarement contestés, et dont fait inévitablement usage celui-là môme qui les conteste. J'ai détîni et précisé tant (lue j'ai pu. .lai formulé des vérités générales sur la nature de la connaissance, que Kant me paraît avoir mises hors de doute, et que l'impossibilité de les développer pour les éclaircir, tant elles sont simples, rend seule obscures pour les esprits qui n'approfondissent pas. Enfin, j'ai tâché de m'approprier la substance des travaux les plus solides, anciens ou presque contemporains, pour tracer un tableau systématique des éléments irréductibles du savoir en général. Mais je n'ai pas poussé le système jusqu'à donner pour définitive, et surtout pour achevée dans sa forme et son développement, une œuvre qui, semblable à toutes les œuvres des sciences, exige des tentatives multipliées et une suite de vérifications. Kant admit sans examen, dans son entreprise de la criticiue de la raison, non seulement la looique, mais encore la psychologie communément reçue. Celte faute ne l'empêcha pas d'être le orand novateur que Ton sait; ce qui prouve qu'il n'importe pas tant à l'analyse de se procurer des principes originaux, et de procéder avec une rigueur apparente comme d'une sorte de commencement absolu, que de creuser le sujet commun, de serrer de plus près les vérités connues,
DES IMU.r.ÉDKNTS ESSAIS.
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et d'éviter les fautes que Thistoire signale et les systèmes dont elle constate Tinipuissance. On n'a plus alors qu'à se porter sans crainte aux conséquences extrêmes des principes avoués, car la timidité n'est pas faite pour le philosophe, et la logique ne trompe pas, la vérité ne se dément pas en se poursuivant. La timidité seule , appuyée sur un reste d'habitudes onlologicpies , empêcha Kant d'apercevoir la conclusion formelle du criticisme : Il n'existe que des phénomènes ])oiir la connaissance ; les phénomciies et leurs lois, lesquelles sont aussi des j^ltcnomcnes, mais constants ou constamment assemblés ou 7^eproduits, sont la réalité même.
Cette conclusion fut presque reconnue de Hegel, (lui cependant la comprit mal, puisiiu'il ne l'adopta pas. Mêlée à de grossières erreurs et au plus violent abus de la négation déguisée en indiiïérence ou ignorance forcée, nous l'avons vue reparaître sous une forme plus nette, et avec une origine bien dillerente, dans la philosophie dite positive et ensuite positiviste, dont elle est tout le fond sérieux, dans ces matières. C'est celle que je me suis d'abord attaché à mettre en lumière, dans la pensée, de plus en plus accusée, de montrer (jue la méthode qu'elle engendre est non seulement compatible avec les plus hautes aspirations morales, et avec toute croyance qui ne sacritie point la raison, mais
encoi-e s'emploie très heureusement à poser les bases d'une foi rationnelle.
Ma premièi-e Etude m'a conduit, par l'analyse des phénomènes les plus formels du savoir, à marquer des limites nécessaires de la connaissance. J'ai dû reconnaître que la synthèse universelle est impossible à déterminer; que de quelque nom quon la liomme, Dieu ou Monde, telle que les philosophes se la sont proposée, elle impU.iue contradiction, perd le titre de science, et n'est pas même un mystère dont les termes soient intelligibles, car la raison ny trouve qu'un vain assemblage logomachique. et le sentiment religieux voit s'y évanouir tout ce (ini peut véritablement être son objet.
Parvenu à ce point, la nécessité de rétrograder m'a été démontrée. Je me suis demandé si, ({uittant le projet de la synthèse irréalisable, pour nValtacher à un sujet Uni et tout entier compréhensible l'Homme et ses fonctions, mon analyse, ontre lintérêt propre qu'elle ne pourrait man- <,uer d'avoir, ne préparerait point des inductions de nature à remplacer les idoles de l'ancienne foi métaphysique et à satisfaire au besoin de croire sans olfenser la raison.
J'ai donc abordé par une analyse nouvelle la série des faits -iu'on appelle psychologiques. J ai po>u- cela rattaché les fonctions humaines aux catégories de la connaissance en général, non