LA MATIÈRE, LE !SIOi:VEMENT KV LA FORCE
cond parti est le plus logique, attendu que le premier ne répond pas à la question de la composition ultime ou de la constitution de ce qu'on appelle 7)ialérieL et peut à peine la reculer; mais, lequel que Ton prenne, l'intérêt en est entièrement nul pour l'aspect philosophique des choses, quand on ne se dissimule pas que, de toutes manières, il ne peut s'agir que d'un point de vue à adopter pour construire la théorie des apparences naturelles, et non d'une définition de l'essence de l'être.
La matière se trouvant ainsi réduite à des points en mouvement, il est manifeste que ce n'est pas elle, mais bien le mouvement qui est, en physique, la notion essentielle. Lorsqu'on a retranché de l'idée de matière, et il le faut bien, tout ce qui appartient à nos sensations, il reste l'abstraction qu'on vient de voir, et il n'y a plus alors que le mouvement qui donne encore à cette abstraction une vie apparente, grâce à la variété de nos modifications de sensibilité qui accompagnent les phénomènes perçus objectivement comme des changements de relations spatiales. D'un autre côté, depuis qu'il est manifeste que les théories de physique générale ne peuvent être que des théories de mécanique rationnelle, et qu'il est reconnu que la notion propre de force doit s'éliminer de la mécanique et ne laisser place qu'aux fonctions d'espace et de temps, changements locaux et vitesses, c'est là encore à la considération des mouvements que tout revient; car la notion de
LA MATIERE, LE .MOUVEMENT ET LA FORCE. V2o
masse est depuis longtemps réduite à un rapport mathématique, où l'idée d'un quantum de matière n'entre plus que sous la forme de la plus ou moins grande aptitude du mobile à prend)-e un mouvement de vitesse donnée dans les mêmes circonstances.
Les progrès les plus récents de l'appHcation de l'électricité aux machines apportent une intéres«!ante conlirmation aux principes scientifiques, les seuls rigoureux, qui réclament l'élimination, dans les théories de physique générale, de cette idée vague de matière, autrefois regardée comme la plus positive de toutes, et comme désignant un substratum nécessaii-e de la force. En elfet, quand on voit, dans les ex])ériences de translation des forces par l'intermédiaire d'un simple lit métallique, le long duquel passe un courant électrique sur une longueur de 50 kilomètres ou davantage, des masses considérables être mises en mouvement au point d'arrivée de ce iil, en coiTespondance avec d'autres déplacements de niasses qui avaient lieu à son i)oint de départ; et quand on réfléchit au peu de matière contenue dans une petite section, prise à volonté, qu'il faut bien que la force transportée traverse, ou dans laquelle il faut bien (.{w'elle réside transitoirement, d'après le point de vue de l'imagination, on est forcé de se dire que la (quantité de matière importe peu à la qiîantité de force déployée. Si l'on objecte que, cette dernière étant toujours proportionnelle à la masse et au carré de la vitesse, peut se représenter, dans une
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section très mince du fil, par une somme de produits de molécules vibrantes par les carrés de leurs vitesses respectives, et que dès lors la grandeur de ces vitesses fait compensation à la faiblesse de la masse totale des molécules réunies, on répondra que cela même confirme ce qu'on a dit ; car, dans la formule vmv2, on peut diminuer à volonté les m à condition d'augmenter les v dans le rapport voulu ; et cette diminution n a pas de limites, ce qui doit être, puisque nous avons remarqué que les m ne peuvent euxmêmes se définir que par des rapports.
Tout ceci bien examiné, si nous ajoutons que la réduction de la force au mouvement, en physique, satisfait mal à l'idée philosophi(iue de force et de cause, il est clair qu'on doit chercher ailleurs l'éclaircissement de cette dernière.
La physique de Kunt.
Les Principes de la Nature de Kant dépassent, pour la rigueur des concepts et la profondeur des vues, non seulement tout ce qui s'enseignait de son temps, et ce qu'on a enseigné depuis dans les écoles, ce qui serait bien peu dire, mais aussi et de fort loin les tentatives dogmatiques de ses successeurs dans le domaine de la physique. Ils s'opposent à ces dernières en ce qu'ils sont vraiment scientifiques, et mélaphysiques de nom seulement, c'est-à-dire d'une
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entière généralité, exempts d'hypothèses ontologiques sur la matière et la force; et ils diffèrent des notions mal éclaircies, ou vagues, ou faussement empiriques dont se contentent les professeurs, par un caractère d'abstraction logique et de positivité précise des définitions, auquel ils doivent d'occuper dignement la place réservée dans le criticisme à la critique des idées les plus générales sur le monde matériel. Il ne faut que les compléter par la théorie kantienne du ciel, partie plus concrète et hypothétique du même sujet, dont nous parlerons plus loin, et l'on aura un système général de philosophie physique, ({ui reste jusqu'à présent la seule construction de ce genre appuyée sur des notions correctes, et ne réclamerait que des cliangements d'ordre secondaire. 11 faudrait surtout en éliminer une partie factice, qui a pour objet la distribution et la classification des cha[)itres de l'ouvrage. L'auteur s'oblige à en arranger les matières dans un ordre conforme à son tableau artificiel des catégories, et se jette, là comme ailleurs et presque partout, dans une recherche de rapports obscurs, difficiles, forcés, qui rebutent le lecteur, à moins qu'il ne prenne le parti de n'en tenir point compte et de considérer lui-même les divisions du sujet indé])endamment de la classification des concepts, cette partie maïKiuée de l'analytique transcendantale. Alors tout devient clair.
Ce système de physi([ue est un mécanisme rigoureux, absolument comme nous le comprenons aujour-
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d'hui. Il ne faut pas s'attendre à y trouver ce que des découvertes bien postérieures nous ont appris sur r <( unité des forces physiques » et sur le ^/enre de théories propre à la représenter, mais il y en a tout le cadre, ci on nV voit entrer, pas plus qu'autrefois dans la physique de Descartes, aucune notion volontairement ou involontairement empruntée à Tordre des qualités vitales. C'est ce que nous pouvons montrer en rapportant brièvem-nt les termes dans lesquels Kant explique le sens des idées de matière, masse et inertie et réfute le commun préjugé contre les « actions à distance ».
« La matière est le mobile dans la mesure où. en tant que mobile, il est doué de force motrice. « La force motrice consiste essentiellement en atiraclion ou en répulsion, selon qu'une matière est cause (jue d'autres s'approchent d'elle, ou que d'autres s'éloignent d'elle (ou, ce qui est la même chose, selon qu'elle s'oppose à ce que d'autres s'éloignent ou s'approclient). C'est par les forces répulsives que la matière re7npli( un espace et possède les propriétés à'expansion, et de résistance à la pénélralion. Mais « la réplétion de l'espace n'est qu'une impénétrabilité relative », et c'est un concept erroné que celui d'une substance solide qui, occupant réellement un espace donné, s'opposerait par le principe de contradiction cà la présence simultanée d'une autre chose pareille au môme lieu. « Le principe de contradiction ne fait point reculer un corps qui s'avance
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pour pénétrer dans un espace où un autre est déjà installé » ; il n'y a que des forces répulsives qui puissent rendre raison de la résistance à la pénétration. Quant aux forces attractives, inverses des premières, elles ne sont pas moins essentielles à la conception de la « possibilité de la matière », atteudu que, comme force répulsive seulement, la matière ne trouverait pas de bornes à son expansion, se dis[)erserait à l'inQni et ne pourrait pas être considérée en quantité assignable dans un espace assignable. L'attraction sans répulsion ne saurait non plus nous fournir un concept satisfaisant de la matière.
Le contact, au sens physique du mot, — sens profondément différent de celui du contact mathématique, — est « l'action réciproque des forces répulsives à la limite commune de deux matières ». Il faut donc, en cette théorie, que toute action soit une « action à distance ». Cela paraît, au ])remier abord, étrange; cependant l'analyse de la (piestion montre qu'on ne peut concevoir autrement les forces.
« Vouloir qu'on rende intelligible la possibilité des forces fondamentales est une exigence qu'on ne saurait satisfaire; car on les appelle fondamentales précisément parce qu'elles ne sont dérivées d'aucune autre, c'est-à-dire qu'elles ne p)euvent être comprises,.. L'objection la plus commune contre l'action immédiate à distance est qu'une matière ne peut pourtant pas agir immédiatement là où elle n'est pas. » Prenons pour exemple la sollicitation mu-
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tuelle de la Terre et de la Lune à se rapprocher; il y a si peu contradiction à supposer leurs actions sans matière intermédiaire, « qu'on peut dire bien plutôt : toute chose dans l'espace n'agit sur une autre qu'en un lieu où le corps agissant n'est pas. Car, si elle devait agir au lieu où elle est elle-même, la cliose sur laquelle elle agit ne serait point alors en dehors d'elle ; cnv ce dehors désigne la présence en un lieu d'où l'autre corps est absent. Môme si la terre et la lune se touchaient,... au point de contact on ne trouverait aucune partie ni do la Terre ni de la Lune, car ce point est situé à la limite des deux espaces qu'elles remplissent; or cette limite ne constitue aucune partie ni de Tun ni de l'autre de ces deux espaces ».
Si l'on pèse bien toutes les expressions de l'auteur et si l'on rélléchit que, pour lui, la substance, quoiqu'il donne à cette notion un sens réaliste, est quel- (jue chose d'absolument inconnu ; ({u'il en est, par conséquent, de même de la matière en tant que substance ; que la définition de cette dernière repose exclusivement sur le concept du anoblie dans Vespace ; que l'espace et les déterminations locales sont des formes de la sensibilité auxquelles s'appli(iuent des concepts de l'entendement, tels que la quantité ; et qu'enfin les forces, qui sont des propriétés de ce mobile et servent, avec l'espace, à le définir, ne sont elles-mêmes définies que par des relations spatiales : éloignement ou rapprochement des mobiles; si l'on
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se rappelle tout cela, on devra reconnaître que la physique de Kant, quelques sujets de critique qu'on puisse trouver dans certaines de ses observations ou dans son langage, est une vraie physique mécanique, conforme aux idées que nous regardons aujourd'hui comme les plus correctes scientiliquement, et étrangère, au fond, aux idées anciennes de la matière en soi et de la force physique, aussi bien qu'à celle de la communication du mouvement par une vertu transmise. Il est vrai que Kant lui-même ne veut pas que cela s'appelle du mécanisme : pure question de mots ; il entend réserver cette désignation à l'ancienne doctrine corpusculaire, atomistique, et qualifier la sienne de dynainisme. Mais l'opposition qu'il établit ainsi n'a plus de raison d'être, depuis que les concepts d'atome et de composition moléculaire se sont transformés et que les atomes se définissent par des forces, les forces par des mouvements. D'ailleurs si Kant ne fait pas usage de l'atome ou de la monade dans sa théorie, il faut bien que, sans le vouloir, il suppose quelque cliose de ce genre pour nous représenter les éléments du mobile, les sièges des forces élémentaires qui le constituent.
Les explications de Kant sur la masse et l'inertie ne sont pas moins satisfaisantes. En apparence, il définit la masse dans les mêmes termes que fait le réalisme le plus ordinaire, c'est-à-dire comme quantité de matière, quantité de substance, mais il explique à plusieurs reprises que, dans sa théorie, la
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matière est cette cho^e abstraite : le mobile ; que i la quantité de matière ne peut être pensée que comme la multiplicité de ce qui est mobile » ; que la substance, dans l'espace, est « la pluralité des sujets en mouvement d'une manière identique pour des vitesses égales » ; et il est facile de voir que cette définition, traduite en termes mathématiques, signifie que la masse ne peut être représentée que par un coefïicient numéri(iue. La conclusion s'impose d'autant plus que Kant évite systématiquement la considération des derniers éléments (corpuscules, atomes), et que, sans prétendre nier la a possibilité du vide », accordant môme que l'hypothèse du vide est plus favorable que celle du plein de matière à l'application des mathématiques à la physique, il donne cependant la préférence à celle du plein, ([ui se prête mal à l'imagination des différences de quantité sous un même volume. La variation des densités doit alors s'expliquer par celle des forces antagonistes d'expansion et d'attraction; l'idée vulgaire de la masse disparait; et, par là même aussi, la supposition du plein et du continu n'est plus du tout, — nous l'avons remarqué plus haut, — ce qu elle serait pour une conception réaliste de la matière. Ces mots n'y sont applicables qu'à contre-sens.
Enfin, Kant a parfaitement compris que la loi de l'inertie, — impossibilité pour un corps de changer son état de repos ou de mouvement sans cause extérieure, — n'est autre chose qu'un corollaire du con-
cept du sujet passif et abstrait de la science physique et mécanique. « L'inertie de la matière n'est et ne signifie rien, dit-il, que le manque de vie de la matière en tant que matière. On appelle vie, dans une substance, le pouvoir qu'elle a de se déterminer à agir en vertu d'un principe interne... Or, nous ne connaissons pour une substance d'autre principe interne qui paisse la déterminer à changer d'état que le désir; nous ne connaissons d'autre activité interne que hx x^ensée, et avec elle ce qui en dépend, le sentiment du plaisir et de la peine et le désir ou la volonté. Mais ces principes de détermination et ces actions ne font point partie des représentations des sens externes, ni par conséquent des déterminations de la matière en tant que matière. Donc toute matière comme telle est privée de vie.,. Dans la science de la nature, en eftet, il est nécessaire de connaitre d'abord les lois de la matière en tant que matière, et de les purifier de l'immixtion de toutes les autres causes efficientes avant que de l'unir à ces dernières, afin de bien discerner quel efi'et produit chacune de ces causes prise à elle seule et comment elle le produit. La possibilité d'une science propre de la nature repose tout entière sur la loi de l'inertie (jointe à la loi de la persistance de la substance), hliylozoïsme, qui est le contraire de cette loi, est par là aussi la mort de toute science vraie de la nature (1). »
(1) Voyez Kant, Principes métaphysiques de la science de la nature, traduction de MM. Ch. Andler et Ed. Gha-