TROISIÈME PARTIE
ou déplaisir, puisque l'âme , dans cette modification , est toujours passive : donc le Beau ne se rattache pas à la sensation.
D'un autre côté , le plaisir éprouvé ne consiste nullement dans la connaissance rationnelle des principes de l'objet. Sans doute la notion de l'objet en soi , dans sa nature et son essence , peut ajouter un élément au plaisir du Beau , mais un élément propre , spécial et tout à fait distinct. Ce n'est donc pas à la faculté de l'intelligence qu'on peut rattacher le sentiment esthétique.
Or, comme ce plaisir nécessaire est en même temps universel , il faut absolument qu'il y ait dans l'homme une faculté spéciale, sui generis, pour le lui faire goûter. Hutcheson l'appelle un sens , parce qu'il est certain que l'état de l'âme, à la vue du Beau, est un sentiment ; il l'appelle sens interne , parce qu'il n'a aucun organe corporel , et qu'il nous fait éprouver un plaisir par suite de la contemplation d'une idée. Mais les idées par la contemplation desquelles nous éprouvons ce plaisir sont de deux sortes : celles qui présentent un caractère moral et celles qui manifestent l'ordre, la régularité, la proportion ; dans un cas, c'est le sens interne du bien ; dans l'autre , c'est le sens interne du Beau. Le plaisir du Beau est individuel et n'a rien de commun avec l'intérêt.
Il distingue un Beau absolu et un Beau relatif; mais, par le premier de ces termes , il n'a garde d'entendre quelque chose d'absolu en soi, mais simplement le Beau que l'on observe dans les objets réels et qui
semble leur appartenir ; tandis qu'il appelle Beau relatif, celui qu'on aperçoit dans les objets qui ne font qu'en imiter d'autres, c'est à dire dans les œuvres d'art. Le Beau absolu est partout et toujours en raison composée de l'uniformité et de la variété, et Hutcheson pousse cette thèse jusqu'à des détails si minutieux qu'il suffit de les citer pour en faire ressortir l'excès et l'erreur. Ainsi , suivant lui , une figure uniforme de vingt côtés, quelle qu'elle soit, est plus belle qu'une figure uniforme de douze côtés. Il n'y a pas à donner d'autre raison, si ce n'est que l'uniformité étant égale dans les deux figures, et le nombre des côtés, c'est à dire la variété , étant plus grande dans la première , la beauté résultante en raison composée de ces deux éléments , a dû s'accroître en raison même du nombre des côtés. Pour le Beau relatif, il n'existe réellement pas; il consiste soit dans la beauté absolue de l'objet imité, soit dans la perfection de l'imitation.