TROISIÈME PARTIE
forme il est essentiel , naturel ou arbitraire ; mais d'un autre côté, par sa matière ou son contenu, il se distingue en deux grandes divisions : le Beau spirituel et le Beau corporel.
Le Beau corporel, à son tour, se divise en Beau visible, et en Beau musical ou de l'ouïe; le Beau spirituel, en Beau moral et Beau intellectuel, ou, suivant les expressions mêmes de l'auteur, considéré dans les pièces d'esprit. Ces quatre sortes de Beau, dont chacune est tour à tour envisagée sous sa forme , c'est à dire où l'on étudie le Beau essentiel, le Beau naturel et le Beau arbitraire , font la matière de chapitres ou discours qui forment l'ensemble et la division de l'ouvrage.
Le premier discours est consacré à la définition du Beau, brièvement empruntée à S. Augustin, et qui n'est que la reproduction du mot : omnis porro pulchritudinis forma, unitas est. La beauté est l'ordre, ou mieux l'unité. Ce chapitre traite spécialement du Beau visible , et il développe des idées très singulières sur les degrés divers de beauté qu'expriment les divers éclats lumineux des couleurs ; le second discours traite du Beau dans les mœurs ; le troisième, du Beau dans les pièces d'esprit; le quatrième et le cinquième, du Beau musical. D'autres discours, mal liés aux précédents, et détachés de l'ensemble du système, s'il y a là un système, sont consacrés à ce que le P. André appelle le Modus , ou le sens de la mesure, le décorum ou « la décence, l'accord, l'harmonie, le juste assortiment de tous les traits qui composent le Beau par
rapport aux circonstances de temps, de lieux, de personnes;* » les grâces qui se subdivisent en grâces du corps et grâces de l'esprit, sujet pour lequel l'auteur demande à l'Académie , à qui il adressait son ouvrage, une attention gracieuse ; enfin il termine sa minutieuse et superficielle analyse par deux chapitres où il étudie l'origine et la nature de l'amour du Beau, et le désintéressement qui caractérise cet amour.
Comme nous l'avons déjà dit, dans chacune des quatre espèces de Beau qu'il a trouvées dans la considération de la matière ou du contenu de la beauté , le P. André applique la division du Beau en trois espèces, selon la forme; par exemple, dans les ouvrages d'esprit : ce Je définis, dit il, le Beau, non ce qui plaît à l'imagination , mais ce qui plaît à la raison et à la réflexion , par son excellence propre , par sa lumière ou par sa justesse, et, si l'on me permet ce terme, par son agrément intrinsèque. » Je ne vois, pour moi, aucun inconvénient à autoriser le P. André à user de ce terme ; mais il est permis de n'être pas satisfait de la définition : le Beau , défini par ce qui plaît ou agrée par son agrément, me paraît défini d'une manière assez vague. Quoi qu'il en soit, l'unité est le caractère général que doivent présenter, dans les ouvrages d'esprit, le Beau essentiel, le Beau naturel et le Beau arbitraire. Le Beau essentiel, c'est le vrai, l'ordre, l'honnête, le décent ; le Beau naturel , ce sont les images grandes et gracieuses, les sentiments nobles et généreux, les
1 P. André , 6e discours.
mouvements pathétiques , forts et tendres ; le Beau artificiel consiste :
1 ° Dans l'expression et la clarté ;
2° Dans l'originalité et le tour ;
3° Dans le style.
Le style est « une certaine suite d'expressions et de tours tellement soutenus dans le cours d'un ouvrage , que toutes les parties ne semblent être que les traits d'un même pinceau ; ou, si nous considérons le discours comme une espèce de musique naturelle, (qui a jamais ainsi considéré le discours?) c'est un certain arrangement de paroles qui forment ensemble des accords, d'où il résulte à l'oreille une harmonie agréable. » a Je suis fâché de le dire, ajoute le P. André, mais c'est là l'idée que nous donnent du style les maîtres de l'art, et peu d'auteurs aujourd'hui ont un vrai style. » Hélas I dirai-je à mon tour, moi aussi je suis bien fâché de le dire , mais est-ce là une vraie définition du style ? Un mot de Cicéron nous en apprend un peu plus que toutes ces périphrases oratoires et ces périodes laborieuses ; il nous a révélé, par un trait aussi éclatant que juste et profond, ce que c'est que le style, en l'appelant la physionomie de l'âme : oratio quasi vultus animi.
Pour en revenir au P. André, le style, défini comme nous venons de le dire , a quatre conditions :
1 ° Une suite marquée dans les matières , les raisonnements et les idées ;
2° Un assortiment dans les tours et les figures ;
3° L'harmonie ;
4° Un certain feu partout répandu, feu qui reste fort obscur dans mon esprit, et dont le P. André réduit le résultat à des effets purement négatifs, comme « à ne souffrir ni les réflexions inutiles, ni les faux brillants, ni les paroles superflues. » Enfin l'unité, qui doit faire le caractère de tout l'ouvrage, se divise, elle aussi , en trois unités :
4° Unité de rapport entre les parties de l'ensemble ;
%° Unité de proportion entre le style et la matière, ce qui n'est autre chose que l'excellent précepte de Cicéron : sit par rébus oratio ;
3° Enfin l'unité de bienséance entre la personne qui parle, les choses qu'elle dit, et le ton qu'elle prend pour les dire.
Cet ouvrage renferme des préceptes de rhétorique très sensés, mais très connus, et confondus avec des idées fort opposées. Sous son apparence systématique, il y a une absence réelle de vues d'ensemble, une pauvreté absolue d'idées originales et de pensées de quelque profondeur. Je ne puis attacher aucune importance philosophique à cette œuvre, dont le mérite, tout oratoire, suivant Diderot même, est même sous ce point de vue assez contestable. L'auteur n'aura laissé à la science de l'esthétique ni un principe, ni une méthode, ni une analyse fine et judicieuse, ni une idée piquante ou neuve. Le chapitre sur la musique est le plus étudié et le plus curieux. Je m'étonne des éloges, répétés depuis, que Diderot a prodigués à ce livre, et je ne puis m'empêcher de croire que, par ces éloges excessifs, Diderot était bien aise de contredire et de com-