DIDEROT
Quand on s'est évertué à suivre la pensée des philosophes de l'Allemagne moderne, je crois que rien n'est plus salutaire ni plus prudent, rien ne rafraîchit mieux l'esprit que de lire quelques pages de Diderot ou de Voltaire. Sans doute il est agréable de descendre dans les augustes profondeurs , ou de gravir les cîmes ardues de la pensée ; il est agréable de contempler, du haut de ces sommets de la science , l'immense horizon abaissé à nos pieds et déployé sous nos yeux; mais outre qu'à ces hauteurs qui donnent le vertige, il règne encore des brouillards qui obscurcissent la vue et, en atténuant la netteté des perceptions, diminuent notoirement le plaisir de la contemplation, il faut avouer que le voyage est pénible et laborieux. Quand on ouvre un livre de philosophie française , il semble qu'un air plus libre, plus sain, plus frais, rende plus dispos votre esprit ; l'horizon des idées est plus étroit ; la hauteur des pensées n'est pas inaccessible ; mais on respire dans la clarté , on nage dans la lumière ; un souffle, venu de la Grèce, a déposé comme un reflet de l'élégance et de la grâce dont ce peuple, amoureux de la beauté, a revêtu tout ce qu'il a touché. Les Allemands ont beau rire de cette légèreté française, je crois que ni la clarté ni la grâce n'excluent la profon-
(leur, et Diderot en sera la preuve ; c'est un vrai Français, inégal et charmant, mais toujours d'une clarté limpide , ce qui n'a pas empêché Lessing de lui adresser cet éloge flatteur et mérité, d'avoir été le penseur le plus original et le plus profond qui eût, depuis Àristote, spéculé sur l'art.
Diderot, comme tous les philosophes du XVIIIe siècle, ce ne reconnaît d'autre principe en philosophie, que l'expérience; d'autre source de nos idées et de nos pensées, que la sensation. » Suivant lui, les notions positives et abstraites d'ordre, de proportion, de combinaison, de rapports, d'unité, comme les notions abstraites et négatives de désordre et de disproportion, sont expérimentales, comme toutes nos idées, et nous viennent également des sens; comme elles ont leur origine dans nos besoins et dans l'exercice de nos facultés , ces idées sont universelles, c'est à dire communes à toute l'espèce , aussi bien que celles d'existence, de largeur, de profondeur, de nombre, notions claires et sur lesquelles on ne conteste pas , et dont nous pourrions par conséquent nous servir légitimement pour définir le Beau, s'il est vrai qu'il n'entre dans la notion du Beau que les idées de rapport, d'ordre et de convenance, et c'est ce que nous allons rechercher.
Il y a dans tous les êtres appelés beaux une qualité commune dont le terme Beau est le signe. Cette qualité ne peut être ce que celle dont la présence les rend beaux , dont la fréquence ou la rareté * les rend plus
1 Ces mots sont de Diderot ; ils paraissent peu justes et même impropres :