TROISIÈME PARTIE
ou moins beaux , dont l'absence les fait cesser d'être beaux ; qui ne peut changer de nature sans faire changer le Beau d'espèce ; dont la qualité contraire rendrait les plus beaux désagréables et laids ; celle, en un mot , par qui la beauté commence , augmente , varie à l'infini, décline et disparaît. »
Or, il n'y a que la notion de rapports capable de ces effets, ce J'appelle donc Beau, hors de moi, tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans mon entendement l'idée de rapports; et Beau, par rapport à moi, ce qui réveille cette idée. » Diderot excepte cependant les qualités relatives au goût et à l'odorat, sans expliquer pourquoi elles sont exclues , et tout en avouant qu'elles nous fournissent ou réveillent en nous l'idée de rapports.
Mais qu'est-ce qu'un rapport? Le rapport, en général, est une opération de l'entendement qui considère soit un être, soit une qualité, en tant que cet être ou cette qualité suppose l'existence d'un autre être ou d'une autre qualité. Ce rapport n'existe que dans notre entendement ; mais il a son fondement dans la nature des choses : il y a donc en même temps des rapports aperçus, des rapports réels, et même une troisième classe de rapports intellectuels, c'est à dire des combinaisons, des formes et des figures, qui sont conçues simplement dans l'entendement, distribuées dans le vide, et n'ont point de fondement dans un objet réel où elles puissent exister elles-mêmes réellement.
c'est l'intensité et l'affaiblissement, la diminution et l'accroissement qui peuvent produire cet effet.
Il y a un Beau hors de moi ; car mon entendement ne met rien dans les choses et n'en peut rien ôter ; et si elles possèdent en soi de quoi éveiller dans l'esprit l'idée de rapports, que je l'aperçoive ou non, elles n'en sont pas pour cela moins belles. Il y a donc un Beau réel et un Beau aperçu ; mais il n'y a pas de Beau absolu, puisque l'idée de relation, de rapport, est contradictoire à celle d'absolu.
Ces rapports, aperçus ou susceptibles de l'être, ne sont pas et ne doivent pas être déterminés. C'est l'indétermination de ces rapports, la facilité de les saisir et le plaisir qui accompagne leur perception , qui ont fait croire que le Beau était plutôt une affaire de sentiment que de raison : erreur qu'on reconnaîtra bien vite , suivant Diderot , quand la complication des rapports et la nouveauté des objets suspendront forcément notre jugement; on s'apercevra que, dans ces occasions, pour que le plaisir se fasse sentir, il faut que préalablement l'entendement ait prononcé.
Bien que les rapports indéterminés suffisent pour faire naître l'idée de la beauté, les rapports les plus déterminés ne la détruisent pas, toutes les fois que cette détermination précise, ce calcul exact de leur valeur numérique est l'objet immédiat, unique, d'une science ou d'un art. Dans ce cas, la beauté est en raison composée du nombre des rapports et de la difficulté qu'il y avait à les apercevoir ; c'est la beauté de la science des nombres. C'est pour cette raison que le théorème qui énoncera que les asymptotes d'une courbe s'en rapprochent sans cesse, sans jamais la
rencontrer, et que les espaces formés par une portion de l'axe, une portion de la courbe, l'asymptote et le prolongement de l'ordonnée, sont entre eux comme tel nombre est à tel nombre ; c'est pour cette raison que ce théorème est justement appelé Beau, d'une beauté où entre cependant aussi la surprise.
Diderot accepte les classifications adoptées de Beau moral, littéraire, musical, naturel, artificiel, d'imitation. Envisagées en soi , toutes les choses de la nature sont belles d'une beauté réelle ; « car en toutes j'aperçois, dans les parties dont elles sont composées, de l'ordre, de l'arrangement, en un mot des rapports ; car tous ces mots n'expriment que diverses manières d'envisager les rapports mêmes. Si on compare ces choses entre elles, elles sont belles d'une beauté relative qui croît à mesure qu'elles réveillent en moi les idées d'un plus grand nombre de rapports, qui décline à mesure qu'elles en réveillent moins. »
Cependant il ne faut pas multiplier à l'infini le nombre des rapports dans les choses , et la beauté ne suivrait pas cette progression illimitée ; il ne faut admettre de rapports dans les belles choses que ce qu'un bon esprit peut en saisir nettement et facilement. Mais, dit lui-même l'auteur, qu'est-ce qu'un bon esprit? à quelle vague notion ramenez-vous l'idée de la beauté ? et quelle source de dissentiments , aussi affligeants qu'inévitables , dans tous les jugements sur la nature et les arts ! Comme il n'y a peut-être pas sur la terre deux hommes qui aperçoivent les mêmes rapports dans un même objet, et qui le jugent beau au même degré , il
y a dans l'esprit humain des causes incurables de diversité que Diderot a la patience d'analyser, d'énumérer, et qu'il réduit à douze.
Bien que la beauté ne soit que la somme des rapports que peut saisir un bon esprit, elle n'est pas cependant chimérique, l'idée de rapports existant réellement dans l'entendement et ayant son fondement dans les objets.
La beauté relative naissant de la comparaison des rapports dont les choses comparées peuvent réveiller l'idée , il y a évidemment plusieurs Beaux relatifs , et il faut avoir une grande connaissance de la nature pour prononcer que certains objets sont beaux ou laids ; car ce jugement ne peut être légitimé que par la comparaison d'un nombre infini d'objets de la même espèce. Il n'est donc pas facile d'entendre le précepte si souvent répété aux artistes, d'imiter la belle nature, et encore moins de le pratiquer. Ce précepte ne peut avoir d'autre sens que celui-ci : imiter le plus bel objet de la nature dans l'ordre de ceux que vous avez à reproduire. D'où il suit : premièrement, que le principe de l'imitation de la belle nature demande l'étude la plus approfondie et la plus étendue de ses productions en tout genre ; deuxièmement, « que quand on aurait la connaissance la plus parfaite de la nature et des limites qu'elle s'est prescrites dans la production de chaque être , le nombre des occasions où le plus beau pourrait être employé dans les arts d'imitation, serait à celui où il faut employer le moins beau, comme l'unité est à l'infini ; » ce qui rend bien stérile un principe dont l'application est si rare , ou plutôt ne se ren-