‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 202 sur 235 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

salîe immense de l'Opéra qu'aux jours de sa gloire M. Dupré bouleversait de ses cris pathétiques et sublimes. J'oserai pourtant dire que dans cette œuvre il manque une chose, peut-être une seule, mais essentielle : la variété.

M. Meyerbeer, si différent de M. Rossini, lui est cependant égal. Ce n'est pas la variété qui lui manque : il aime, recherche les contrastes, et peut-être il en abuse. Quoi qu'il en soit, il intéresse, et malgré la longueur un peu effrayante de ses œuvres lyriques, il mène jusqu'au final de son dernier acte ses auditeurs, sinon charmés et séduits, du moins captivés, intéressés, émus. C'est un français dont le principe est l'expression, mais qui ne veut pas y sacrifier la mélodie, et qui connaît, comme un allemand, tous les mystères de l'orchestre ; mais aussi c'est un moderne ; il pousse loin la fidélité de l'expression ; il aime les situations passionnées, et il en poursuit la vérité souvent au détriment du naturel, de la simplicité, delà grâce, toujours aux dépens de la sérénité. Il n'y a pas de sérénité dans les œuvres de M. Meyerbeer ; mais quelle éloquence l quels cris tragiques ! comme cet homme sait peindre la douleur, l'amour, les luttes du devoir et de l'honneur, les tentations du mal! comme il associe l'orchestre aux chanteurs! c'est un échange de sentiments qui se préparent et se complètent; le côté orageux, les tempêtes de l'âme, sont exprimés avec une puissance saisissante. Comparez ses opéras comiques avec les Noces de Mozart ; il semble qu'on passe d'un intérieur d'usine avec ses

machines compliquées, et dont l'ordre même n'exclut pas l'idée du désordre et imprime une certaine terreur, dans le jour frais et l'atmosphère limpide des champs, par une belle matinée de printemps. Il y a dans M. Meyerbeer toujours une intention, mais qui n'arrive pas à son but sans laisser de traces , quelque chose de pénible et de tourmenté ; la mélodie ne coule pas de source ; elle est de courte haleine ; la tonalité , le mouvement, le rhythme, la mesure, tout change brusquement et à chaque instant ; son style puissant n'est pas simple ; il n'a pas de naïveté , c'est à dire , outre la simplicité , une certaine vérité innocente , une certaine originalité naturelle et sans contrainte de l'artiste, et, ainsi entendu, « le naïf est essentiel à toute production des beaux-arts. * » M. Meyerbeer a une manière , mais c'est un créateur : Bertram, Marcel, Raoul, Alice, sont des figures qui laissent dans l'imagination une empreinte profonde, qui ont une physionomie originale, vraie, distincte, un caractère ; ils vivent; aucun d'eux ne se ressemble ; M. Rossini n'a pas , autant que je suis capable d'en juger, cette force de création dramatique.

Page 1