QUATRIÈME PARTIE
jusqu'à détruire le sens propre, l'expression indépendante de la musique. Gluck est un ancien, et quoique peut-être il ne fût pas un savant harmoniste, et que Hœndel ait dit de lui qu'il ne savait pas plus de contrepoint qu'un cuisinier, ce n'est pas par ignorance, mais de parti pris qu'il renonce aux effets tumultueux, et qu'il ne déchaîne pas les orages de l'orchestre dans sa simple et sévère musique ; il veut que les sons expriment des paroles, ce qui est une idée fausse et qui enlève aux sons de la musique toute leur valeur propre ; mais son génie ne va pas aussi loin que son système ; sa phrase a la netteté de contour et la précision de dessin d'une pensée et presque d'une parole, et ne perd pas cependant le charme musical : de là la simplicité sévère de sa mélodie.
Haydn est le créateur de la symphonie , que Beethoven , son élève , a portée à la perfection et dont il a fait un drame instrumental où il a su porter un pathétique inouï. La grâce facile, la naïveté enjouée, l'élégance naturelle du style , une inspiration féconde mais réglée, l'ordre et la méthode, un génie heureux sans effort : voilà Haydn dans ses symphonies et dans ses sonates charmantes; un thème d'une simplicité extrême, qu'il varie avec une facilité et dont il se joue avec une habileté merveilleuses ; sa musique religieuse, les sept paroles de Jésus-Christ, son oratorio de la Création, respirent tous un caractère de gravité calme, d'onction religieuse et d'une tristesse sereine. Mozart, qui est universel , est partout à la même hauteur : son Requiem et sa messe en ut ont les mêmes caractères
que son œuvre dramatique et sont des chefs-d'œuvre ; avec une pensée toujours claire, méthodique, une grâce correcte, moins d'abandon, moins de gaîté, moins de liberté qu'Haydn, moins de profondeur émouvante et tragique que Beethoven, il ne fatigue et n'épuise jamais, intéresse et charme toujours; il se renouvelle, toujours égal à lui-même et l'égal de tous, là même où ils excellent, supérieur à tous en quelques genres et dans les hautes parties de son art.
Ce n'est pas une faible gloire pour les noms de MM. Rossini et Meyerbeer, de pouvoir être encore cités après ces noms qui sembleraient tout effacer. Sans égaler aucun des maîtres que nous avons cités, ils soutiennent cependant une comparaison terrible et n'en sont pas accablés. La mélodie italienne, dans sa fraîcheur, sa grâce un peu sensuelle, son charme propre, éclate clans tous les opéras italiens de Rossini. Guillaume- Tell seul et quelques parties de Moijse attestent l'influence du génie français, et révèlent la puissance d'expression dont ce maître eût été capable : par exemple, le fameux trio où éclate ce cri déchirant : Mon père! tu m'as dû maudire! et quand la vengeance a fait taire l'amour et la douleur ; quand, ayant rompu les liens qui le détournaient des devoirs sacrés qui l'appellent à venger son père et la patrie , le héros s'écrie : D'Altorf, les chemins sont ouverts, suivez-moi! suivez-moi!
On se souviendra longtemps de l'émotion frémissante et contenue qui agitait tous les cœurs et suspendait la respiration de toutes les poitrines, dans cette