VIII AVERTISSEMENT
faire, corrigé les erreurs et rempli les lacunes qui m'ont été signalées; en un mot, j'ai fait tous mes efforts pour tenir les promesses dont l'Académie a bien voulu prendre l'initiative, c'est à dire pour récompenser de quelques résultats utiles la peine de ceux qui m'auront fait l'honneur de me lire.
A.-Ed. chaignet
La Flèche, Novembre 1860.
C'est une chose au premier abord étrange , et cependant singulièrement honorable pour l'esprit humain, que la curiosité insatiable et indiscrète dont il se sent tourmenté. Non seulement il s'enquiert des faits positifs qu'il peut tourner à son profit et à son usage : mû par un invincible sentiment , il lui faut encore démêler les origines des choses , en trouver les lois , en discuter les raisons , en peser la valeur, en découvrir les principes, et s'élever ainsi à cette connaissance des causes au delà de laquelle il ne désire et ne conçoit plus rien , parce qu'elle constitue la science même. Cet avide besoin de savoir, de tout savoir et de tout savoir avec certitude, n'est nulle part plus remarquable et, en apparence , plus inutile et à la fois plus funeste que lorsqu'il s'attaque aux jouissances mêmes de l'homme. Comment ne lui suffit-il pas d'enchanter ses regards des grands et sublimes spectacles de la nature, de se
laisser ravir aux sons mélodieux de ses concerts? Comment ne lui suffit-il pas d'ouvrir son cœur et son âme aux joies intérieures qu'excitent en lui les nobles créations de la peinture, de la musique, de la poésie? Pourquoi troubler un bonheur si serein, un plaisir si pur, et n'en pas goûter la douceur sans mélange? Eh quoi! l'humanité, travaillée de tant d'angoisses, en proie à de si laborieuses épreuves, et souvent à des douleurs si cruelles , trouve dans le monde idéal des arts un refuge , un repos , une consolation , une force , une espérance, et elle n'est pas satisfaite! Enfant toujours destructeur et incrédule, elle brise aussi la poupée dont le ressort mystérieux irrite sa curiosité. Au risque de détruire ce jouet divin, qui fait briller à ses regards consolés le céleste et pur sourire de la beauté, elle veut en connaître , en examiner le secret inconnu , en découvrir le principe caché ; il faut qu'elle sache si ce monde enchanteur est réel, véritable; si cette grâce a droit de lui plaire , et en quoi consiste au fond cet agrément qui l'a séduite ; il faut qu'elle sache si elle a eu raison de s'émouvoir, de pleurer, de rire, et si tous ces sentiments ne sont pas produits par des illusions menteuses et de fausses et vaines apparences. En effet, quelque bienfaisantes que soient ces émotions, c'est la dignité de l'homme de leur demander ce qu'elles valent, et, s'il n'en reconnaît pas la légitimité , d'en repousser loin de lui le charme perfide. Il ne veut pas acheter même le bonheur, ou au moins le plaisir, au prix de l'erreur et du mensonge. Il s'estime trop haut, et est à la fois trop intelligent, trop honnête et trop fier,
pour consentir à être une dupe, même la dupe d'une enchanteresse. N'est-ce pas là un noble spectacle? Ce fier désintéressement, ce courageux dédain d'un plaisir qui ne se justifie pas , ne relève-t-il pas l'homme et ne le grandit-il pas à ses propres yeux? Non, ce n'est pas pour le plaisir qu'il se sent fait; ce n'est pas à jouir qu'il se croit, qu'il se sait appelé : autrement, que lui importeraient les causes et les raisons des choses? Pourvu que le breuvage fût délicieux et enivrât ses sens de voluptés, il viderait la coupe, sans s'inquiéter curieusement de connaître quelle est la liqueur qu'elle contient. Mais plus haut est le but où il aspire : l'infaillible voix de la conscience le persuade qu'il est fait uniquement , ou au moins essentiellement , pour chercher et trouver la vérité, comme pour pratiquer la vertu.
Mais connaître c'est penser, et penser c'est d'abord douter : pensar, dudar; c'est se questionner, s'interroger soi-même , peser la valeur et la portée de ses idées ; c'est mettre en hypothèse méthodique des faits fournis par l'activité irréfléchie, par la spontanéité naïve de l'esprit, et dont on veut vérifier l'exactitude. Le doute cependant est un état douloureux pour l'âme ; c'est une inquiétude pénible et une agitation tumultueuse qui devient même une souffrance ; mais l'âme ne peut s'en affranchir que par l'examen qui la travaille, et qui, seul, peut la conduire enfin à la certitude raisonnée, à l'évidence invincible où elle aspire et où seulement elle se repose. C'est le sort de l'humanité de ne conquérir la vérité qu'au prix douloureux de Vexa-
men et du doute qui le provoque , de ne goûter la paix de l'esprit qu'après les épreuves du combat ; mais c'est aussi son honneur. Au bout de la carrière où il se débat et s'agite , l'homme voit briller les palmes triomphales ; il apprend à goûter ces tressaillements de la victoire et ces frémissements intérieurs et profonds de l'âme , quand enfin la vérité le visite et quand sa lumière le couronne.
Quoique l'homme n'en ait pas toujours conscience, ce doute n'en subsiste pas moins au fond de notre être, y émousse nos plus vives jouissances, comme il y secoue nos opinions et nos croyances les plus chères et les moins fragiles, semblable à ces vents invisibles, précurseurs des orages , qui plient comme des roseaux les robustes troncs des chênes. Ce n'est que lorsque des recherches laborieuses ont éclairé sa raison et rassuré sa conscience, c'est lorsqu'il s'est convaincu de la légitimité, de la moralité, de la dignité même de ses jouissances intellectuelles, que l'homme jouit sans scrupule des plaisirs de l'art, et qu'il boit sans crainte et sans remords à cette coupe divine que les poètes remplissent à l'envi de leur salutaire ambroisie.
Et non seulement la philosophie du Beau est utile en ce qu'elle rassure la conscience du genre humain sur la légitimité de ses plaisirs, en ce qu'elle montre à l'homme qu'il est, jusque dans ses distractions et ses jeux, un être raisonnable et moral; mais encore elle accroît la vivacité de ses impressions et la pureté comme la grandeur de ses jouissances esthétiques, en les lui faisant toucher de plus près, en les ramenant
vers leur origine , en en manifestant clairement le but; toujours elle les éclaire, souvent elle les épure, quelquefois les corrige et les redresse.
Les arts, en effet, dont le -but propre, comme nous le verrons, est de produire, de concert avec la nature, ces prodigieux enchantements de l'âme, les arts ne sont pas uniquement des instruments de plaisir. La psychologie la plus subtile et la morale la plus sévère , après en avoir soigneusement analysé tous les effets , en ont constaté la noblesse et la dignité ; ce sont moins encore des agents de plaisirs inférieurs et suspects , faits pour amuser les oisivetés opulentes ou pour introduire une variété dans les débauches populaires ; ils ne sont pas , ils ne doivent pas être les complices de nos désordres , ni même de nos langueurs morales. La contemplation du Beau n'est pas une vision enivrante , qui fait oublier à ceux-ci le poids du travail et du jour, à ceux-là le cours trop lent de ces heures vides où pèse un inexorable ennui ; ces nobles créations du génie, la science le démontre, ont une portée plus élevée et plus longue. C'est une vérité consolante que cette proposition aujourd'hui démontrée : l'émotion du vrai Beau est saine; les arts qui se vouent à la produire et à l'exprimer sont des instruments à la fois puissants et doux de la civilisation, et des agents merveilleux du développement intellectuel, de l'éducation morale et religieuse des peuples. En rendant l'homme heureux, ils le rendent aussi meilleur ; ils parlent à son imagination , et en même temps à son
esprit et à son âme ; ils l'enchantent, et, par surcroît, le moralisent et l' éclairent :
Mens hebes ad verum per malerialia surgit : Et demersa prius, hac visa luce, resurgit.
Sous toutes ses formes, charmantes ou sévères, c'est la pensée, le ciel en soit loué, qui gouverne le monde.
Il n'est donc pas indifférent de rattacher les arts à leurs principes, de les rappeler à leur véritable nature quand ils s'en écartent, de leur faire connaître les grandes maximes qui les dominent et les limites justes de leur action salutaire. Si les mœurs corrompent les arts, s'il est difficile de goûter le Beau quand l'esprit n'en connaît plus la véritable essence, quand l'âme n'en possède plus le chaste amour, il n'est pas moins exact de dire que , par une réaction nécessaire , les arts, une fois corrompus, précipitent et étendent la corruption morale et hâtent la dissolution sociale , qui en est la conséquence redoutable et certaine. Que tout le monde le sache bien : pour conserver le goût il faut conserver son âme ; cet intérêt est de tous les temps : il n'a jamais été permis impunément d'abandonner les arts sans principes aux caprices qui les altèrent et les dégradent, les hommes sans guide à toutes les impressions qui les séduisent et , sous le nom menteur de la beauté , peuvent les corrompre ; mais on peut dire , sans être accusé de sévérité chagrine, que notre temps en a peut-être plus besoin qu'aucun autre. Dans cet affaissement moral,
dans cette langueur des esprits qui caractérise si tristement notre époque , il semble que nous ayons perdu jusqu'au sens poétique, l'amour de la beauté. On a signalé de toutes parts , on a flétri avec beaucoup plus de raison que de succès les tendances matérialistes de toutes les formes où l'art aspire à représenter l'idée du Beau. S'il n'y a rien d'héroïque dans les caractères, rien de chevaleresque dans les âmes, on peut dire, avec plus de vérité encore, qu'il n'y a rien d'idéal, c'est à dire de chaste et de grand dans nos plaisirs. Le côté voluptueux, sensuel, la provocation à des sentiments ou plutôt à des sensations ardentes, mais violentes et grossières , voilà ce qui domine la peinture, la poésie, le théâtre et jusqu'à la musique ellemême ; car cette muse céleste est descendue aussi des régions sublimes et sereines où l'avait emportée le génie des Gluck , des Mozart et des Beethoven , et où Rossini avait eu l'honneur de la maintenir encore. Je ne serais donc pas étonné que le sentiment d'un danger présent, d'autant plus redoutable qu'il se dérobe facilement aux regards , et qu'il plaît alors même qu'il nous menace, je ne serais pas étonné que ce noble et intelligent souci des idées morales eût provoqué la question que l'Académie a mise au concours. Fidèle à son nom et à ses traditions , elle a voulu , peut-être , diriger les études sur un sujet vaste, où l'intérêt de la science, de la société et des arts, l'intérêt de la morale et celui des plus charmants et des plus délicats de nos plaisirs , où enfin une partie de la gloire de ce noble pays, se trouvent confondus et compromis. Non,
b INTRODUCTION.
assurément, il n'est pas hors de propos de rappeler les solutions qu'avaient données, de maintenir plus ferme et plus haut que jamais les immortels principes qu'avaient déjà posés, il y a vingt siècles, la sagesse et le génie antiques. Efforçons-nous donc, comme Platon , comme Plotin lui-même , de rattacher le culte des arts à l'amour du bien , tout en conservant leur originalité propre , et de faire reposer la beauté sur le sein fécond de la vérité et dans les chastes bras delà vertu.
Le sujet se présente ainsi avec tous les caractères qui peuvent solliciter la curiosité et exciter l'ardeur des esprits : problème philosophique élevé , légitime et nécessaire ; problème moral qui porte dans son sein des conséquences fécondes ou funestes à la société; problème esthétique qui intéresse l'artiste et le poète. La science des principes du Beau n'a pas la prétention d'imposer à l'art des règles pratiques et des procédés d'exécution ; mais comme elle fait mieux connaître son but véritable et ses conditions essentielles , elle règle ses inspirations , conseille le génie , et à son insu quelquefois le gouverne. L'homme d'état ne saurait y rester indifférent, si toutefois sa prévoyance s'étend au delà des intérêts du jour, au delà des difficultés de l'heure présente. Rien n'abaisse plus vite et plus profondément l'âme d'un peuple que les plaisirs violents ou énervants d'un art malsain.
Mais ce qui fait l'intérêt multiple de cette recherche et de cette étude , en crée aussi et en accroît les difficultés. Le problème du Beau a cela de particulier qu'il exige du philosophe qui le veut résoudre ,
des qualités d'esprit qui sont propres au poète et à l'artiste, c'est à dire la vivacité d'impression et d'imagination la plus riche , et la plus exquise délicatesse du sens esthétique. La nature ordinairement n'est pas assez généreuse pour réunir dans la même organisation intellectuelle des dons si divers , des facultés qui semblent s'exclure, au moins qui se détruisent, et dont le concours est ici nécessaire. Pour analyser avec exactitude toutes les confuses impressions qui agitent l'âme, quand elle aperçoit et admire la beauté, il faut une pénétration , une sûreté de coup d'oeil intérieur, l'habitude et le don de l'observation , de l'abstraction et de l'analyse , une puissance de concentration interne jointe à un sens juste, en garde contre les illusions des systèmes, un ensemble enfin de qualités qui ne s'accordent guère avec une imagination enthousiaste, et que d'ailleurs réchauffement de la pensée inspirée ne peut qu'affaiblir. D'un autre côté cependant, comment analyser ces émotions , étudier et distinguer les caractères , les phases , les transformations du phénomène , et reconnaître l'objet qui cause en nous l'enthousiaste admiration du Beau, si on ne l'a pas partagée et subie? Comment comprendre des transports qu'on ne connaît point? Comment observer, comment analyser, si on n'en a pas déjà ressenti l'atteinte, cette fureur divine qui s'empare des esprits touchés du Dieu, cette inspiration féconde qui crée la beauté, ou du moins en réveille l'invisible harmonie et en dépose la splendide image , dans une forme sensible où seulement l'homme peut la voir et la sentir? Ce délire que célèbre eu
termes magnifiques le plus grand des disciples de Socrate, i et qu'il élève au dessus de toute sagesse, ce délire de l'imagination, si voisin de l'extase que Plotin enseigna et pratiqua plus tard , comment l'accorder avec la raison froide, qui ne se laisse pas éblouir par les images, ni séduire par la splendeur des formes et le luxe des métaphores? comment le concilier avec les opérations lentes et tranquilles de l'observation, du raisonnement, de l'abstraction et de l'analyse ? Qui peut espérer de réunir ces dispositions d'esprit, ces tempéraments intellectuels si divers, si opposés , et cependant si nécessaires ?
Pour celui qui aura reçu du ciel ce double génie du penseur et de l'artiste, du poète et du philosophe, toute difficulté n'aura pas disparu, La beauté, elle est partout : elle brille dans les œuvres de l'homme ; elle éclate et resplendit dans les œuvres de Dieu ; elle est dans la petitesse et elle est dans la grandeur; dans l'ombre et le silence comme dans le bruit et la lumière ; dans la vie comme dans la mort. Tous les extrêmes la contiennent ou peuvent la contenir» Le chêne gigantesque dans ses luttes héroïques contre l'orage qui le rompt, mais ne le plie pas ; le roseau qui se baisse à tous les souffles et se redresse à tous les vents, le roseau, cette poétique et trop fidèle image de l'inconstance humaine ;
1 Platon : Le Phèdre . « Tout délire inspiré par les Dieux est supérieur à la sagesse qui est le fruit de la pensée humaine
» Il est un troisième délire inspiré par les muses, et lorsque l'inspiration, remplissant une âme délicate et pure, l'anime, la transporte, et lui fait chanter des hymnes ou d'autres poèmes à la louange des anciens héros , elle sert à instruire les races futures. »
liNTRODUCÎiON. Il
la majesté de la montagne, le désert immense, les tumultes et les colères de l'océan déchaîné, la révèlent, et elle est présente encore au bord du ruisseau qu'Oberon le nain franchirait d'un bond, près de la mare croupissante où dort une eau verdie , où croissent les herbes fangeuses ; on la voit et on la goûte encore dans la feuille sèche que le vent emporte, dans le brin d'herbe qu'on £pule aux pieds et où se cache et chante l'insecte invisible. Tous les objets semblent la respirer, et tous les esprits , tous les hommes sont capables de la sentir. On croit qu'il suffit d'étendre la main pour la saisir et dans les choses qui la portent, et dans les intelligences qui la goûtent. Mais la trompeuse image recule, si elle ne s'enfuit pas ; et délicate, subtile, légère, trop semblable à une vaine ombre, elle se dérobe aux efforts qui la veulent étreindre et à l'esprit qui la veut embrasser. La raison éblouie , enivrée , ne peut pas décrire l'objet merveilleux qui l'enchante sous les formes et avec les couleurs où il lui apparaît ; elle est sous le charme, et incapable d'un autre acte que celui d'admirer. Quand notre esprit reprend possession de lui-même , nous ne voyons plus des mêmes yeux ; l'objet et nous-mêmes avons changé. L'état moral que sa vertu , comme une flamme magique , a excité dans l'âme, disparaît ou change avec lui ; on ne peut pas le surprendre et le décrire au moment où l'esprit est encore sous sa domination : mais comment l'analyser quand on ne le ressent plus ? L'impression est effacée; le trouble, l'émotion qui la caractérisent ou l'accompagnent, ont fait place à un état tout contraire de l'âme,
à la sérénité et, pour ainsi dire, à l'impassibilité qu'exige la réflexion, et qui est la condition de toutes les opérations bien faites de la raison philosophique. Il ne reste plus sous les yeux de l'observateur, et sous son regard devenu indifférent, qu'un souvenir vague, un reflet effacé et comme un retentissement sourd et lointain de l'impression elle-même ; c'est une image confuse, semblable à un miroir troublé, qui ne renvoie de l'objet et du phénomène qu'une copie incomplète et peut-être inexacte. La difficulté d'apprécier sainement un état de l'âme qu'il faut éprouver, si l'on veut le connaître , et qui cesse nécessairement au moment et par le fait seul qu'on le veut étudier, n'a pas peu contribué au sort de la science du Beau, dont nous nous proposons de rechercher les principes , et explique , en partie du moins, le petit nombre de théories complètes que nous ont laissées sur cette question d'un intérêt si général et si élevé , les écoles nombreuses et fécondes de la philosophie ancienne comme de la philosophie moderne.
C'est en effet une chose remarquable que, jusqu'à nos temps , Plotin soit le seul philosophe qui ait laissé une théorie complète du Beau , et qui en ait ordonné les principes et développé les conséquences dans un ensemble vraiment systématique et avec les détails nécessaires pour constituer une science. Platon avait posé les fondements de l'édifice ; mais ses vues sur le Beau, comme sur tous les autres objets de la métaphysique , sont éparses et confondues dans toutes ses œuvres ; cet éparpillement est aggravé encore par les
écarts charmants, par l'abandon plein de grâce et de naturel, mais peu logique , delà méthode dialectique et du mouvement de la conversation. Il est difficile de considérer les idées de Platon , répandues dans l'Hippias, le Banquet et le Phèdre, égarées jusque dans les Lois et la République, comme arrivées à la forme véritable de la science. Àristote avait fait , sous le titre de Pulehro, un traité aujourd'hui perdu, qui peut avoir eu pour sujet le Beau comme le Bien, suivant le sens qu'on donne au mot grec fort équivoque dans un titre, quand il n'est déterminé par aucun mot de texte. Les brèves et concises définitions qu'il en a données ailleurs, et principalement dans la Politique et dans le traité fort mutilé de la Poétique, en nous éclairant sur sa manière d'envisager la question, semblent nous autoriser à dire qu'il ne l'avait pas embrassée dans toute son étendue, ni analysée avec une suffisante exactitude dans sa profondeur. Son école, aussi bien que le Portique, ne nous a pour ainsi dire rien laissé sur ce sujet qu'ils paraissent avoir dédaigné. La philosophie romaine, s'il y a eu une philosophie romaine, a répété sur cette question, comme sur toutes les autres, la leçon incomplète du Portique ou de la nouvelle Académie. Les livres que S. Augustin avait écrits sur le Beau, au nombre de trois ou de quatre , il ne le savait plus bien lui-même , * ont été perdus , même de son vivant , comme il nous l'apprend dans ses Confessions. Les idées ingénieuses et vraies que lui a suggérées ce sujet
1 Conf. . liv. TV. c. 13.
plein d'attrait pour son âme si sensible, et qu'on trouve dans ses lettres , dans quelques ouvrages spéciaux, particulièrement dans le traité de la Musique , et dans le livre de l'Ordre, livre charmant et d'un esprit tout moderne, ne constituent pas un système philosophique. Les auteurs scolastiques n'étaient guère faits pour s'occuper d'un pareil problème. S. Thomas, qui représente cette école, naguère trop oubliée, et aujourd'hui surfaite, s'il ne l'a pas développé, du moins le pose, et en quelques mots le résout par une définition qui n'est pas sans profondeur» *
La philosophie française garde le plus profond silence. Descartes n'a peut-être prononcé qu'une seule fois le nom de Beau, avec une intention philosophique. Il faut excepter un livre judicieux et élégant, mais peu profond, du P. André. Cette œuvre estimable, mais peut-être trop estimée de Diderot, qui l'appelle le système le plus suivi , le plus étendu et le mieux lié qu'il connaisse , est en effet fort systématique et même fort scolastique dans son cadre , sinon dans son style , mais ne renferme aucune vue originale , aucune conception féconde. Le livre des Beaux arts réduits à un principe, de Le Batteux , est plutôt un manuel pratique qu'un système. Les idées sensées de Reid, la théorie plus ingénieuse que solide de Hutcheson , les vues agréables
1 Je n'ai pas la prétention d'avoir lu les 15 ou 16 volumes in-fol. qui renferment les œuvres de S. Thomas. Il faudrait peur cela l'énergie et la résignation de ce robuste et patient travailleur dont il portait le surnom dès l'enfance ; mais j'ai parcouru les deux Sommes, et n'y ai rien découvert qui ressemble à un système sur le Beau ; j'avoue que je l'y cherchais sans beaucoup d'espérance, et que je ne l'aurais pas trouvé sans un vif étonnement.
et superficielles de Burke, le traité si pauvre d'idées et si dépourvu de méthode de Crousaz, les pages pleines de sens, mais d'un sens un peu étroit, quoique profond, parce qu'il est trop peu spiritualiste , dont Diderot accompagne ses vives et lucides analyses, ne méritent vraiment pas d'être comptés au nombre des théories scientifiques de l'esthétique.
Pour se trouver en face d'un système qui mérite ce nom, il faut arriver jusqu'à la théorie incomplète, inexacte en quelques points, mais originale, puissante, féconde, de Kant, et à celle de Hegel qui l'accepte et la développe, et dont les résultats, dès à présent certains et acquis à la science, forment aujourd'hui la base de toute la philosophie de l'art. Contestable sur plusieurs points, et particulièrement dans la partie métaphysique, elle n'en présente pas moins le plus vaste ensemble de doctrines, et le système le plus approfondi , le plus lié , le plus original , et en somme le plus vrai qui soit connu sur la matière. Depuis lors , en Allemagne et en France, 1 des travaux nombreux et importants ont répandu la lumière sur ce sujet si longtemps obscur, ont rempli des lacunes , relevé et réparé des erreurs , et permis à tout le monde de comprendre au moins la question , de prendre un parti et de faire un choix parmi les solutions délicates et graves qu'elle a provoquées.
1 Citons d'abord MM. Cousin, Jouffroy, Lamennais. On a dit que M. Jouffroy ne connaissait pas la Critique du Jugement quand il écrivait , en 1816, sa thèse sur le sentiment du Beau; mais il est difficile de croire que ce grand monument de la philosophie esthétique fût encore ignoré de ce savant professeur, quand eu 18*26 il exposait, devant un auditoire d'esprits d'élite . son célèbre cours de la rue du Four.
Il a pu se faire qu'un certain dédain orgueilleux de la philosophie, pour un sujet frivole en apparence, et d'une importance aussi mince, ait contribué à retarder longtemps et à détourner l'attention des grands esprits. Absorbée par la métaphysique , par les problèmes ardus que soulève la réalité de nos idées sur l'être, la substance, sur l'existence de Dieu et l'immatérialité comme l'immortalité de l'âme ; occupée d'analyser les facultés, de rechercher les lois qui président à la découverte et à la démonstration de la vérité, et à l'acquisition de nos connaissances; soucieuse d'établir les principes qui doivent servir de base à la morale et à la politique, et surtout de les éclairer de sa vive lumière, la philosophie , trop pénétrée de la gravité et de l'austérité d'une telle mission, n'a peut-être pas regardé, n'a pas vu ou n'a pas voulu voir ce côté du grand problème , cette face divine du monde , comme l'appelle Plotin, ce Beau enfin, qu'on ne supprime pas quand on le dédaigne, et qu'on ne peut pas dédaigner si on ne le supprime pas.
Quelles que soient les causes qui ont si longtemps retenu cette science dans un état d'infériorité relative , elles ont cessé d'avoir leur action. Il n'est permis ni de négliger ni de dédaigner aucune question , si humble qu'elle paraisse , lorsqu'elle fait partie de l'explication complète de la nature, de l'homme et de Dieu. La négligence serait une faute sans excuse , et le dédain une impertinence. Quant à la difficulté de l'œuvre, elle subsiste et n'est que trop réelle. Celui qui écrit ces lignes le sent mieux que personne, et il me semble qu'il ne
m'est pas permis d'aller plus loin sans donner des explications qui justifieront , peut-être , ce qu'il y a de téméraire et de présomptueux dans la tentative où j'ose m' aventurer.
S'il s'agissait de constituer ab integro une science nouvelle , ou d'en reconstruire les fondements ruineux ; s'il fallait en tirer de nous-même , par l'observation patiente et l'interprétation sagace des faits , ou en deviner, par une intuition spontanée du génie , les grands principes ; s'il nous fallait édifier seul la théorie de l'esthétique, l'asseoir définitivement sur des bases d'une indestructible solidité , et en poursuivre les déductions les plus éloignées par la plus sévère logique, j'avoue qu'il serait plaisant qu'un humble et obscur professeur de collège en . eût conçu la pensée et osât la mettre à exécution. Rien n'est plus éloigné de mon esprit : je n'ai pas la prétention de découvrir des principes nouveaux ni de fonder une science , et cela par une raison qui me paraît excellente, c'est que je crois les principes découverts il y a longtemps , et la science même fondée. Il nous suffira d'étudier et de comprendre les grandes théories qui les contiennent, et tout au plus de les développer, ou de modérer quelques unes de leurs conséquences douteuses, quelques uns de leurs résultats moins certains. Des maîtres ingénieux, des critiques sagaces et éloquents nous guideront dans l'interprétation exacte de ces doctrines, antiques ou modernes, où la vérité tantôt se cache sous la profondeur obscure de la pensée , tantôt disparaît dans l'éclat
même et comme dans l'éblouissement de l'expression. S'il en est ainsi , quel peut donc être l'intérêt sérieux de la question que nous nous proposons d'agiter? quel fruit , quels avantages pouvons-nous obtenir d'un travail dont les conclusions et même les principes sont tout trouvés?
C'est Dugald-Stewart , je crois, qui a dit qu'aujourd'hui l'œuvre de la philosophie était beaucoup moins de découvrir des faits nouveaux et des vérités inconnues, que d'expliquer les faits connus et les vérités acquises avec une clarté plus parfaite , dans un ordre plus lumineux , avec une abondance plus riche de développements ; de les construire en un système plus lié , de les enchaîner par une méthode plus logique ; en un mot, d'en faire une science plus complète et plus certaine. Quelquefois la mission de la philosophie doit se borner à présenter une doctrine ancienne , mais dans une forme plus appropriée aux goûts nouveaux et aux exigences variables de l'esprit aux diverses époques de l'histoire; car la vérité elle-même subit des changements, sinon dans son essence, dans sa forme intellectuelle, du moins dans sa forme extérieure, dans son costume , et doit se plier aux modifications incessantes, peu profondes si l'on veut, mais non sans importance, qu'apportent dans les esprits la succession des faits et le mouvement des idées.
Sans prétendre que ce soit là le seul rôle réservé à la philosophie moderne , c'est au moins le seul dont la modestie convienne à nos forces , et peut-être le poids
de ce fardeau est-il encore bien lourd pour nos épaules, et n'avons-nous pas assez écouté la vieille recommandation d'Horace et du bon sens.
En effet, ce trésor de vérités acquises, ce dépôt de principes aussi certains que profonds se trouve éparpillé dans tous les systèmes ; ils sont dispersés , confondus et presque perdus dans les théories les plus diverses et parfois les plus contraires. Il en est du Beau comme de beaucoup d'autres objets de la science philosophique ; il n'y a pas une école qui ait dit toute la vérité et rien que la vérité : des lacunes , des erreurs déparent les plus beaux systèmes ; des vices de méthode ou des excès de logique gâtent les conceptions les plus profondes des plus sages penseurs. Il devient donc indispensable de comparer ces opinions diverses, de peser ce qu'elles valent, de les contrôler, de les vérifier, de les éclairer les unes par les autres , enfin d'en faire un choix intelligent et justifié : ce choix, c'est l'éclectisme.
L'éclectisme est, je ne dirai pas un système, mais un mot peu en faveur aujourd'hui. On s'est diverti à en dénaturer le sens pour avoir un prétexte commode d'en plaisanter. Défiguré par ses adversaires ou plutôt par ses ennemis, ce qui n'est pas la même chose, il a perdu peut-être de son prestige apparent , et certainement de son influence officielle ; il a cessé de nourrir de ses idées , qu'on n'a du moins jamais accusées d'être vulgaires, la jeunesse de nos collèges et de nos écoles ; mais sa proscription a été la proscription de la philosophie même, dont le nom, qui est le nom de la science
et de la sagesse, a disparu comme lui de l'enseignement public.
Enveloppée dans la même ruine , cette noble école n'a rien perdu de sa force et de sa puissance véritables ; son principe reste ce qu'il a toujours été : le rêve des grands esprits * et l'idéal de la philosophie. Ce n'est point, en effet, un pandœmonium banal qui reçoit de toutes mains toutes les idées , et où les dieux de la vérité et du mensonge sont l'objet d'une adoration égale et odieuse par son indifférence. L'éclectisme n'a de culte que pour la vérité ; mais il prend son bien partout où il le trouve , et comme Sénèque , non seulement il l'avoue, mais il s'en vante : quod verum, meum est. Il n'a pas la prétention de croire que cette vérité vient de naître, et que trois mille années ont passé sur la cendre de Socrate et de Platon sans qu'aucun fruit ait germé sur ces grands et immortels tombeaux ; il ne peut pas, il ne veut pas croire que tant de vertus, tant de génies aient tant travaillé et tant souffert pour la justice et la vérité , et aient souffert et travaillé en vain. L'histoire de la philosophie n'est pas destinée à servir de pâture vaine aux vaines curiosités de l'esprit; si elle n'est pas la philosophie même, la vérité entière, elle en contient au moins des éléments précieux. En remuant cette poussière de tant de nobles systèmes, cette cendre encore chaude de si généreux desseins , l'éclectisme espère y rallumer plus d'une étincelle, raviver la flamme qui couve encore et que rien ne peut
1 Plotin et Leibnitz s'en sont enchantés.
éteindre. Il est vrai qu'en outre il proclame son indépendance : il ne prête pas de serment de fidélité et ne s'enchaîne aux dogmes d'aucune secte ; il ne veut relever d'aucun maître, et sans prévention comme sans partialité , il aime mieux une vérité perdue comme une perle dans la fange du troupeau d'Epicure, qu'une pierre grossière mêlée à l'or de Platon. C'est une catholicité philosophique , qui n'exclut aucun nom, aucune secte, aucune école, et qui ne repousse que l'erreur, et surtout le charlatanisme et le mensonge , mais qui les repousse sous quelque manteau qu'ils se présentent, quelque titre respectable qu'ils aient audacieusement usurpé. On a dit qu'en aspirant uniquement à découvrir ça et là des vérités dispersées , il se déclarait par là même impuissant à fonder une science , c'est à dire l'ensemble systématique qui donne aux idées leur lien et à la pensée sa forme. Ou donc a-t-on trouvé cet aveu d'impuissance? Est-ce dans ses paroles ou dans ses actes? N'a-t-il pas, lui aussi, dans la mesure de ses forces , cherché à fonder un système et à édifier une théorie? Ce que l'on peut reprocher à l'éclectisme, ce n'est pas certes sa timidité et, comme on aime à le répéter, son impuissance ; c'est bien plutôt sa foi robuste, cette généreuse croyance qu'il y a une doctrine assez large pour contenir toutes les vérités acquises , assez haute pour les dominer, les éclairer et les compléter; c'est surtout d'avoir cru qu'il la pourrait trouver et de l'avoir cherchée. Cette tentative, il faut l'avouer, n'a pas réussi; aucun monument de génie n'a récompensé ses nobles efforts ; du moins elle a été
essayée , et dans le naufrage de cette foi philosophique à la fois nouvelle et universelle , l'éclectisme a la consolation d'y avoir cru, l'honneur d'y croire et d'y travailler encore. Nous ne sommes pas tenus en ce monde de réussir. La vérité est un but que nous ne sommes pas obligés d'atteindre ; nous sommes obligés uniquement de la chercher. Si l'éclectisme est coupable, c'est d'avoir trop espéré des conquêtes intellectuelles de l'humanité ; il a trop cru au progrès des idées et des lumières ; mais quand bien même cet espoir ne serait qu'un rêve , il sera le but idéal de toute philosophie sérieuse, et l'encouragement le plus puissant de ses laborieux travaux.
En suivant ce drapeau qu'une main ferme et fière a si longtemps tenu levé au dessus de toutes les écoles , nous ne renonçons pas à l'espérance de trouver, pour le sujet spécial qui nous occupe, le principe supérieur qui explique et domine toutes les notions éparses que nous fournira l'histoire. Nous ne désespérons pas, en relevant ces débris , d'en composer une doctrine, c'est à dire de constituer la succession des idées certaines ou démontrées dans un ordre assez sévère pour en faire une science. Tout réduit qu'il est, il y a dans ce travail de quoi occuper les plus vigoureux esprits , de quoi faire plier le plus déterminé courage ; et malgré tous les appuis dont je me sens entouré, et dont le plus solide est la méthode même que j'ai choisie, ce n'est pas sans des hésitations très sincères que j'ai osé entreprendre cette œuvre, et que je me permets d'en livrer au public les modestes et insuffisants résultats.
On lit dans Àmmonius 1 cet aveu : « Les disciples d'Aristote, Eudème, Phanias, Théophraste, écrivirent des traités philosophiques sur les Catégories, l'Herménéia et l'Analytique, à l'imitation de leur maître, » et, ajoute Simplicius, « en paraphrasant ses idées. » Les Commentaires d'Aristote n'ont donc pas été provoqués par l'intention d'expliquer ce qui pouvait se rencontrer d'obscur dans sa pensée ou dans son style ; ce sont des paraphrases de ses ouvrages , où des disciples défiants d'eux-mêmes et connaissant leur faiblesse, se sont guidés sur le maître pour développer le sujet qu'il avait ébauché , et parcourir, sur sa trace , la route qu'il avait frayée. C'est ce sentiment de faiblesse et de défiance qui a donné naissance à la forme d'écrits qu'on appelle Commentaires. N'osant s'abandonner à leur propre génie, ils se tiennent appuyés sur ce tronc robuste, et cherchent, pour vivre et se développer, à lui dérober quelques gouttes de sa sève forte et inépuisable. Je n'ai pas d'autre ambition ; car je me sens plus de faiblesse encore et une plus juste défiance. Je n'ai point inventé de système : c'est une paraphrase que j'écris; c'est un commentaire que l'on va lire, le commentaire affaibli des maîtres que j'ai appris à respecter et à croire; je me bornerai à redire la leçon qu'ils m'ont apprise ; j'essaierai d'exprimer, dans ma langue inhabile, les idées dont ils ont élevé et nourri ma jeunesse. Je ne puis ni ne veux secouer le joug salutaire qu'ils m'ont imposé ; leur esprit a pénétré mon esprit , leur philosophie
1 Ad Categ. , f. 3, a. lin. 50.
est la mienne , et ceux même qui aujourd'hui la dédaignent, n'en ont pas eu, et, quoi qu'ils fassent, de longtemps n'en auront pas d'autre. Je sens encore sur ma bouche le souffle de leur éloquence généreuse et de leur noble pensée. S'il passe dans cette étude , dans cet essai informe, quelque chaleur ou quelque flamme, c'est un souvenir de leur inspiration qui m'anime, une étincelle de leur génie qui m'éclaire ; le reste , c'est à dire les faiblesses et les erreurs , le reste est de moi.
DE
Y a-t-il une science du Beau? Et d'abord, qu'est-ce que les principes d'une science, qu'est-ce qu'une science? Je n'hésite pas à attribuer les théories étranges de la philosophie récente de l'Allemagne à la réponse, selon moi très fausse , que ses illustres penseurs ont faite aux questions que je viens de me poser à moimême, ce II n'y a pas de science véritable, » dit l'un d'eux, i « si elle n'est pas entièrement une , fondée sur « un principe unique , lequel n'est et ne peut être que « l'acte primitif du moi. Mais cet acte de conscience « a une profondeur que Descartes n'avait pas soup-
1 Fichte,
Zb PRINCIPES DE LA SCIENCE DU BEAU.
« çonnée. La proposition : je pense, donc je suis, n'est « pas seulement l'expression d'un acte intellectuel , « c'est celle d'un acte créateur. La pensée y est saisie « comme devenue l'objet d'elle-même , le sujet comme « identique à l'objet; il y a plus : le moi n'est que « parce qu'il est pensé, et autant qu'il est pensé. Il « est pour lui-même le principe de sa propre existence « comme il l'est de sa connaissance, et l'acte de la « connaissance est identique à une création. La raison « humaine est donc divine, puisque ses idées se réa- « lisent par cela seul qu'elles sont pensées, et puisce qu'il lui est , selon cette philosophie , impossible de « comprendre ce qui n'est pas en elle virtuellement, « ce dont elle n'a pas en puissance la substance en « elle, * tout ce qu'elle pense, elle le tire d'elle- « même, elle le crée. Le monde extérieur et Dieu « lui-même, objets de la pensée, ne sont que des « produits de la pensée. La nature est la libre ré- « flexion de l'esprit, et Dieu, l'idée concrète, parce venant, après une double évolution, à acquérir la « pleine conscience de soi. » S'il est vrai qu'on ne puisse admettre qu'il y a une science absolue , fondée sur un principe absolument un, principe à la fois du contenu et de la forme de la science , sans être également obligé d'admettre que la raison humaine est divine, que le fini est l'infini, enfin que l'homme est non pas un dieu, mais Dieu même, nous sommes avertis de nous faire de la science une idée moins insolente,
1 Schelling et Hegel.
et d'en donner une définition moins orgueilleuse, plus exacte et plus claire.
Sans doute il y a un savoir absolu , mais il est fait pour celui qui seul est absolu. Sans doute il y a un être dont la pensée est en même temps vision et création , acte et lumière ; mais à qui est-il besoin de rappeler que cet être n'est pas l'homme ?
0 miseras hominum mentes! o pectora caeca?
Rappelons-nous donc que cet idéal d'un savoir parfait est le terme infini où l'homme doit sans cesse diriger toutes ses connaissances , dans le désespoir éternel de jamais l'atteindre. Revenons donc à des pensées plus sages et plus modestes , et à cette définition , si longtemps acceptée de toutes les écoles,, que le génie d'Aristote avait donnée il y a deux mille ans.
ce Tous les hommes ont un désir naturel de connaître, 4 » et connaître c'est connaître avec certitude. En effet, la connaissance incomplète ou troublée par le doute ne satisfait pas l'esprit , et le laisse en proie à des tourments aussi vifs et souvent même plus vifs , parce qu'ils sont plus profondément sentis, que l'ignorance. Pour l'homme, la connaissance est parfaite, qui peut donner une réponse claire et certaine à toutes les questions qu'il se pose , et il se pose invinciblement quatre questions. 2 En effet, sur toute espèce d'objet, il se demande et il peut uniquement se demander : 1° Le
1 Arist. , Métaph. , I, 1.
2 Arist., Ânalyt.j Poster., 11, c. 1. « Nous cherchons quatre choses : le quoi, le pourquoi, le s'il est, le quel il est. »
28 principes de la sciem;k du béai .
sujet existe-t -il? — 2° En quel état est-il, que fait il ? l — 3° Quelle essence ce sujet a-t-il? — 4° Enfin pourquoi a-t-il cette essence?
Il est impossible d'imaginer une cinquième question ; mais tant que ces quatre questions n'ont pas reçu une réponse pleine et claire, l'esprit ne jouit pas de la connaissance ; il ne croit pas la posséder, et en réalité il ne la possède pas. L'homme ne peut pas se contenter de savoir des choses qu'elles sont, quelles elles sont, ce qu'elles sont; il veut en outre savoir pourquoi elles sont telles. Mais on ne peut pas savoir qu'une chose est, sans savoir ce qu'elle est; car pour affirmer qu'un être existe, il faut savoir ce que c'est qu'un être; et si l'on affirme qu'un être d'un certain genre existe , il faut certainement savoir ce que c'est que le genre. D'un autre côté, on demande le pourquoi, non pas de l'existence de la chose, mais de celle de son attribut; la cause de l'attribut, c'est l'essence encore; de sorte ici que le quel il est, le pourquoi il est tel, se confondent aussi ; les quatre questions se réduisent donc d'abord à deux, et ces deux à une seule : la raison de l'essence. 2
C'est cette raison qui seule repose la curiosité de l'intelligence humaine, et dont la connaissance claire couronne et même constitue la science. Nous ne croyons rien savoir tant que nous ignorons les causes , et nous savons tout , quand nous sommes parvenus à les connaître. Expliquer l'ordre et l'enchaînement des
1 Arist. , Analyt.j, Post., 11, c. 1, §2. « Par exemple, par cette question : le soleil a-t-il des éclipses9 nous cherchons Je quoi. »
2 Arist. . MétaphySij \p Iiv.
causes, c'est démontrer. La démonstration parfaite est le but de toute science, son idéal du moins, et la science n'est, comme on le voit, que la démonstration organisée, l'instrument, et, pour parler comme Aristote, l'organe de la démonstration.
Or, qui ne voit qu'organiser ainsi la démonstration, déployer la série des causes, c'est établir entre les idées des rapports nécessaires, lier tous les faits entr'eux, les unir, les ramener, ou plutôt s'efforcer de les ramener à l'unité , invincible besoin , éternelle et irréalisable espérance de l'esprit humain? Comprendre c'est ramener chaque fait à sa loi, chaque phénomène à sa cause ; toutes nos connaissances dépendent ainsi de connaissances supérieures qui les expliquent parce qu'elles les comprennent ; ces connaissances supérieures aboutissent elles-mêmes à des connaissances que le raisonnement n'a pas fourmes, et qui n'en sont pas moins claires ni moins certaines. Ces connaissances où toute science attache le premier anneau de la chaîne de ses propositions, et où est suspendu l'ordre entier de ses vérités, ce sont les principes.
C'est donc à ces propositions appelées principes que s'arrête l'esprit quand il remonte de causes en causes, et s'efforce de ramener à une loi unique tous les phénomènes qu'il a observés ; mais s'il s'y arrête , ce n'est pas sans murmure et par paresse, c'est qu'il ne peut pas aller au delà. Il sait bien qu'une raison souveraine doit' embrasser et qu'un principe absolu doit contenir toutes les vérités contingentes et tous les principes particuliers où il s'élève; mais, pour lui, il se trouve
devant une barrière qu'il ne peut pas franchir, et que la sagesse , comme l'intérêt véritable de la science humaine, lui prescrit de ne point dépasser. Il apprend encore là à se connaître et à s'estimer à sa véritable mesure, qui en tout est petite. Lorsqu'il arrive, en remontant le cours des idées , à des propositions qu'il ne peut plus rattacher à rien, qui sont tellement évidentes qu'elles s'imposent à son esprit, qui expliquent tout et que rien n'explique, si ce n'est elles-mêmes; par nécessité , par impuissance , il s'y arrête et il les appelle des principes. Si la science est la démonstration organisée, ces principes, ainsi obtenus et posés sans être ni déduits ni démontrés, sont en dehors de la démonstration, et pour ainsi dire de la science. La science ne commence que lorsque commence la démonstration.
L'unité des principes est le but idéal où aspire l'esprit humain, et c'est en obéissant à cette loi qu'il établit ou cherche à établir dans la mesure de ses forces , une échelle , une chaîne non interrompue de principes et de conséquences. Or, cette gradation des idées se fonde uniquement sur cette supposition que toute chose a sa raison suffisante d'être, et d'être ce qu'elle est plutôt qu'autrement, c'est à dire, pour exprimer en d'autres termes la grande maxime de Leibnitz, * que nous affirmons qu'il y a des causes , que nous
1 Leibnitz, tom. 2, p. 24. Thèses in Graiiam Eugenii. § 31. Priitcipium rationis sufficientis , vi cujus consideramus nullum factum reperiri posse verum, aut veram exsistere aliquam enunciationem, nisi adsit ratio sufficiens eur potius ita sit, quam aliter, quamvis ratrones istœ ssepissime nobis incognito esse queant.
affirmons la continuité des phénomènes. Mais n'est-ce pas là uniquement une forme de notre esprit, une condition de notre manière de connaître, purement subjective , relative à nos facultés , contingente et n'ayant absolument rien de nécessaire? L'idée de cause peut donc n'avoir aucune réalité objective, et ces sciences, qu'on prenait pour de si majestueux édifices et dont on admirait les solides fondements , pourraient bien n'être qu'un fragile et vain échafaudage de chimères, un château de cartes bâti dans le vide. S'il en était ainsi , il n'y aurait plus rien de réel dans nos connaissances , que les actes et les facultés diverses de notre esprit, et tout le savoir humain, guéri d'une ambition stérile, devrait se réduire à une critique, c'est à dire à une observation prudente des actes intellectuels et moraux de l'âme. Sans doute l'idéalisme de Kant n'allait pas jusqu'à nier l'existence indépendante des choses hors de l'esprit qui les comprend ; il a même prouvé victorieusement la nécessité d'un monde extérieur, pour donner à la pensée conscience d'elle-même. Mais en déclarant que l'essence même des choses nous échappe , que nous ne les connaissons que telles qu'elles nous apparaissent, et qu'elles ne nous apparaissent que suivant les conditions purement subjectives de notre organisation intellectuelle; enfin, en concluant que les formes du monde des phénomènes n'étaient autre chose que les formes mêmes de notre esprit, il a préparé l'idéalisme de Fichte, qui considère le monde extérieur comme un non-moi imaginé parle moi, pour expliquer la connaissance, l'idéalisme
de Schelling, qui identifie la pensée et l'être, et l'idéalisme de Hegel, qui fait naître la réalité de l'être d'une évolution de l'idée.
Si nous ne voulons pas tomber dans ces aberrations étranges qui étonnent à juste titre la droiture instinctive et la correction un peu superficielle , un peu railleuse , mais fine et sage de l'esprit français , il faut ne pas laisser entamer par la critique le principe de la raison suffisante , et prouver, contre Kant , que l'idée de cause n'est pas une pure catégorie, une pure loi formelle de notre faculté de connaître.
Il n'y a pas de science de ce qui n'est pas , de ce qui passe et devient sans cesse , sans jamais posséder cette stabilité de forme qui constitue ou caractérise la réalité. Si donc un objet peut être l'objet d'un savoir véritable, c'est qu'il est. Or, l'esprit se saisissant luimême par un acte interne et prenant conscience de soi, a de soi la science la plus certaine. Il est donc : cogito, ergo sum. Ce n'est pas là ce que conteste Kant; mais ce grand philosophe , en prétendant que l'idée de cause n'était qu'un principe régulateur ; en supposant qu'elle est due uniquement au besoin qu'éprouve l'esprit de s'expliquer pourquoi le phénomène est à telle place dans le temps , n'a pas lui-même expliqué comment ce besoin était identique à l'idée de cause, et, tout en donnant une fausse et inexacte origine , n'a pas voulu en voir la source voisine et véritable.
Si l'on analyse avec un peu de soin l'idée de la substance, dont l'essence nous est révélée par la conscience, comme pensée, nous y retrouverons , avec des
caractères aussi clairs , une autre révélation sur notre propre être. Le moi s'attribue tous ses actes et s'affirme comme cause de ses propres modifications ; il se reconnaît , se saisit et s'affirme , par un acte de conscience , comme une volonté, comme une force , comme une activité, c'est à dire comme une cause. Il se pense, il est donc une activité, car la pensée est assurément un acte ; il se détermine à penser, il est donc une force , car la volonté est assurément une force. La notion de force a donc ses racines dans notre pensée et au fond de notre être personnel ; elle est donc réelle et vraie. Notre connaissance ici n'est pas purement logique et abstraite ; elle est éminemment concrète ; elle nous fait entrer au sein même de la réalité et de la vie. On ne peut donc pas dire que l'idée de cause n'est que la forme nécessaire, mais sans objet, qu'imposent à un intelligible chimérique les besoins de notre esprit. L'objet de la pensée est la pensée même, c'est à dire l'essence de notre être. Rien n'est donc plus réel et plus vrai.
Il faut ici s'entendre et n'avancer à chaque pas du raisonnement qu'avec une prudence et des précautions trop justifiées par de déplorables égarements. Nous venons de saisir, dans un acte de notre esprit, un objet identique à son sujet : il faut bien se garder d'étendre et de généraliser ce fait particulier et unique. Nous n'avons conscience que de nous-mêmes. D'ailleurs, si l'esprit se révèle lui-même à lui-même , il ne se produit pas, il ne se crée pas. C'est abuser des termes que de vouloir tirer du principe de Descartes ce qui n'y a jamais été contenu. Il faut distinguer entre les principes
et les causes, entre les raisons de l'être et les raisons de la connaissance , raliones essendi et rationes cognoscendi, entre la connaissance et l'être même. Sans doute il y a analogie , harmonie entre eux ; ils sont tous deux le primitif dans leur catégorie; mais ils diffèrent, comme Va dit lui-même Spinoza, ianquam radius inflexus et radius directus. La science parfaite reproduit, réfléchit, dans l'enchaînement de ses vérités r l'image de l'enchaînement des causes ; elle ne les produit pas. Enfin la connaissance humaine a des lacunes : elle ne peut pas faire remonter tous ses principes à un principe unique et souverain ; tandis que , tout ignorées qu'elles puissent être , toutes les causes secondes ont leur cause première, unique et certaine en Dieu.
Si nous avons le droit de nous affirmer comme cause, comme la cause que nous sommes ne se suffit pas à elle-même, nous avons bien le droit d'affirmer à notre être une cause ou une raison suffisante. Nous ne passons pas ici sans droit , comme le croit Kant , du phénomène au noumène ; nous ne réalisons pas une forme vide dont l'objet est une image fantastique ; nous nous reconnaissons comme une cause, mais comme une cause insuffisante , et nous nous appliquons à nousmêmes l'idée objective , concrète , que la conscience proclame en nous : tout a donc sa raison d'être suffisante. La métaphysique n'est pas un vain mot. Il y a des sciences ; il peut y avoir une science du Beau , et , malgré l'opinion de Kant, il y a une science du Beau.
Que faut-il , en effet , pour qu'il y ait une science du Beau? Qu'il soit une cause , une force non pas absolue,
mais réelle , et , d'un autre côté , qu'il ait un principe intelligible; qu'il ait un primitif selon l'être, et un primitif selon la connaissance. Or, l'observation interne nous révèle les modifications que nous ressentons de sa présence, et, par la vertu légitime de l'idée de cause, nous attribuons ces effets à quelque chose en soi, et dont le primitif selon l'être peut être en nous, comme il peut être hors de nous. Il peut donc y avoir et il y a autre chose « qu'une critique du Beau , 1 » et Kant a pu se tromper, il s'est trompé, quand il a avancé que « la beauté n'est rien en soi et indépendamment de sa relation au sentiment du sujet. â »
Nous avons l'idée du Beau, et « comme toutes les choses que nous concevons distinctement et nettement sont vraies , 3 » l'idée du Beau est vraie ; elle n'est pas dans notre entendement comme une pure forme, comme un contenant vide ; elle a une réalité, un contenu, puisqu'elle est pensée, et qu'on ne pense pas le néant. Nos idées assurément ne sont pas le pur néant. Ce n'est pas à dire pour cela que l'idée du Beau soit un absolu , et que nous pourrons nous en former un savoir absolu ; mais cela suffit pour que nous en puissions découvrir les principes et en affirmer la réalité. En quoi que consiste en général la réalité des idées , et en particulier la réalité de l'idée du Beau, le Beau est, puisqu'il est pensé, et puisqu'il est pensé, il a des principes sur lesquels on peut établir et fonder une science, mais
1 Kant. Analyt. du Sublime, p. 248, trad. Barni.
2 Kant. Analyt. du Beau, p. 93, trad. Barni.
3 Descartes.
une science humaine, sujette à l'imperfection et à l'erreur, et condamnée à être incomplète.
En quoi peut consister la science du Beau ? quel en peut , quel en doit être l'objet? Il n'y a de science que de ce qui est , et bien que les individus seuls aient une existence réelle , ce qu'il y a de plus réel et de plus vrai en chacun d'eux, c'est son essence, c'est à dire le caractère éminent et supérieur du genre auquel ils appartiennent, la fleur de l'être, comme dit Plotin. On l'a remarqué déjà : les individus sont d'autant plus grands qu'ils répondent davantage à l'idée générale qu'on doit se faire de l'humanité. L'essence d'un être, c'est ce qu'il y a de plus excellent dans son espèce, c'est son idée la plus générale. Le particulier, l'accident achève l'individualité et détermine l'essence , mais ne la constitue pas. Il s'écoule sans cesse, devient toujours, aspire à l'être et ne le possède jamais. Il ne peut donc pas être l'objet de la science , qui est toujours ce qu'il y a de fixe, de permanent, d'universel dans les choses. L'esthétique se tiendra donc dans des formules et des principes généraux, d'où elle ne peut ni ne doit s'écarter, expliquant ce qu'il y a de général et d'essentiel dans les faits particuliers, mais laissant en dehors de ses théories l'accident que le génie seul parvient à surmonter, et que l'art apprend quelquefois à vaincre. C'est lui seul qui sait réaliser dans une forme visible et accidentelle, l'essence radieuse qui constitue la beauté ; il crée des œuvres nécessairement particulières : la science ne s'occupe que d'idées nécessairement générales.
Expliquer les raisons de l'essence du Beau, ramener chaque fait à sa loi, chaque phénomène à sa cause, remonter aux idées les plus générales que nous trouverons dans notre esprit , pour y saisir le primitif selon l'être et selon la connaissance , c'est à dire les principes du Beau, voilà tout l'objet de l'esthétique. Il ne faut pas s'attendre à trouver ici des règles pratiques, des procédés qui puissent suppléer au savoir-faire, à l'expérience , au génie. Si la science n'est pas inutile à l'art , c'est qu'il n'est jamais inutile de remettre sous les yeux la notion vraie et essentielle de l'art , et de la rappeler à ceux qui ont mission de réaliser la beauté et qui trop souvent en méconnaissent la divine image , préoccupés des misères ou des difficultés de l'exécution.
Toute théorie s'éclaire par l'histoire des systèmes et se contrôle par les faits qu'elle a la prétention d'expliquer. L'étude que nous nous proposons de faire des principes de la science du Beau, ne sera donc complète que si nous y ajoutons l'analyse des principaux systèmes, tant anciens que modernes, auxquels elle a donné naissance, et l'examen critique des arts particuliers et de leurs productions. De là trois parties qui divisent naturellement notre travail : la théorie scientifique, la critique, l'histoire.
D'un autre côté , on doit considérer le Beau à deux points de vue et à deux points de vue seulement ; on peut se demander quels sont les caractères essentiels et distinctifs de l'impression ou modification que l'âme éprouve et que l'on appelle le sentiment du Beau; en second lieu, on peut se demander quel est
le caractère essentiel de l'objet qui produit dans l'âme cette sorte d'impression ou d'état. La question a son point de vue psychologique, qui est évidemment le premier, et son point de vue métaphysique, ou, pour parler comme les Allemands, son point de vue subjectif et son point de vue objectif. Par cette subdivision, le nombre des parties de cet ouvrage s'élève à quatre, qui sont : \ ° le Beau considéré comme un état de l'âme ; 2° le Beau considéré en soi; 3° l'histoire des principaux systèmes d'esthétique; 4° le système des arts particuliers. Tel est le plan simple que nous avons adopté pour cette étude.