PREMIÈRE PARTIE
logique, surtout quand il s'agit de faits esthétiques, n'offre de graves difficultés. Mais qui l'ignore? La psychologie est difficile : eh bien! qu'en conclure? La philosophie tout entière en est là : a-t-on la singulière prétention d'en faire une science facile? Les obstacles réels, sérieux, qui s'opposent à la connaissance complète de l'âme, ne sont pas insurmontables ; et si l'erreur peut s'y glisser, qu'on me cite une science d'observation qui soit à l'abri de l'erreur. L'objection, sur ce point, paraît donc peu solide , et il nous est permis de n'en pas tenir compte. Les deux autres ne visent à rien moins qu'à détruire la psychologie comme science; elle ne renferme en effet que la description des faits moraux de l'âme dans des individus, dans un moment et une situation donnés , changeants et remplacés par des contraires. Rien de permanent, rien de fixe, rien d'universel; on ne saisit que des phénomènes qui se succèdent sans se lier, éternellement variables , et toujours particuliers. Mais cet argument prouve trop : en détruisant la psychologie, il atteint l'âme elle-même, qui n'est plus qu'une succession sans cause de faits sans lien , et qui , en perdant toute permanence , toute identité, toute unité, perd son essence même.
Nous prétendons , au contraire, que l'individu même qui s'observe , et qui s'observe dans une circonstance particulière et dans un moment donné, observe en lui, non pas le particulier et l'individuel , mais le général , l'essence permanente et identique de son être , et il ne saurait en être autrement. Le moment présent , le fait actuel, est un point inobservable; il n'a ni durée, ni
identité; il s'écoule, périt à chaque instant et tombe dans l'empire vide du passé. S'il n'y avait pas devant l'œil intérieur un objet qui dure, qui persiste, il n'y aurait pas une seule observation possible. C'est l'essence que l'homme observe en lui , et c'est là l'objet fixe de l'observation psychologique , et cette essence ne change pas. L'homme ne peut ajouter à son être ni une idée, ni une faculté ; ce qui change en lui, c'est l'accident que la théorie et la science laissent en dehors de leurs observations. Le progrès de l'humanité n'a pour résultat que de dégager mieux et de réaliser les virtualités de l'essence de l'homme, qu'on peut saisir dans le fond de l'être intérieur, avant qu'elles se soient manifestées dans le monde des actes et des faits sensibles.
Nous n'avons aucune raison de nous départir de cette sage méthode, pratiquée d'instinct par tous les vrais philosophes, et que Descartes a mise en pleine lumière. Ecartant donc, pour le moment, toute recherche sur la réalité objective du Beau, nous allons chercher à découvrir, au fond de nous-même , les caractères essentiels de l'état esthétique. L'observation exige l'analyse, et l'analyse aussi complète que possible des circonstances qui précèdent, accompagnent ou suivent le phénomène. Il ne faut pas craindre les détails; plutôt que d'en omettre un seul dont l'importance pourrait n'être reconnue que trop tard, il vaut mieux compromettre l'intérêt et risquer de rebuter les esprits délicats. Tout autre intérêt est ici dominé par l'intérêt de la vérité.