PREMIÈRE PARTIE
Plaçons-nous en imagination devant un de ces spectacles qui ont le privilège de charnier tous les yeux, de ravir toutes les âmes. On peut varier à son gré l'objet à contempler. La tranquille sérénité de la nuit, la splendeur enflammée du jour, l'immensité d'une mer calme , la majesté des hautes montagnes que blanchit la neige et que les nuages couronnent , des objets bien plus humbles dans les créations de la nature, et tous ceux que nous voudrons dans les chefs-d'œuvre des arts , pourront servir à notre étude. Produisant tous les mêmes effets , il est indifférent à peu près de choisir l'un ou l'autre ; mais pour étudier en nous un phénomène moins compliqué, tout en étant complet, nous prendrons, quant à nous, un spectacle peu étendu et un objet moins vaste. J'imagine donc avoir sous les yeux un beau chêne, i et j'amène pour le contempler des spectateurs que je suppose placés dans des conditions sociales différentes , ou plutôt que je suppose sous l'influence d'habitudes de sentir et de voir propres à cer-
1 Le choix de cet exemple m'a fait tomber dans une contradiction apparente que l'on m'a reprochée. On verra plus loin que je nie la présence réelle de la beauté dans la nature , et il n'a pas paru très logique d'emprunter à la nature l'exemple d'un objet beau, ne fut-ce que pour en étudier les effets sur l'âme. En niant la beauté dans la nature, je n'ai pas nié que quelques unes de ses œuvres ne nous fissent les mêmes effets que l'art, et j'ai expliqué cette similitude par une illusion naturelle, mais une illusion de l'esprit qui aime à voir, et se plaît à supposer dans la nature une force animée , vivante , intelligible et intelligente. Dans cette hypothèse , il était sans inconvénient de prendre pour objet d'étude un chêne ou toute autre production naturelle. J'y voyais de plus un avantage : c'est un exemple classique , pour ainsi dire ; il fait partie intégrante de tous les traités d'esthétique ; on le trouve même chez les auteurs qui prétendent, comme Solger, « que la beauté n'existe que dans l'art, » et qui n'en ajoutent pas moins, « lorsqu'à la vue d'un chêne arrivé à son parfait développement, je m'écrie : qu'il est Beau! » etc.... Wilm. Hist. de laPhil. allem. , t. IV.
taines conditions sociales. Pour fixer mieux les idées et faciliter l'analyse, imaginons que ce soient un bûcheron, un prêtre, un peintre, ou plutôt, comme je l'ai déjà dit, trois spectateurs ayant les sentiments comme les idées, les instincts comme les habitudes qui caractérisent ces conditions sociales fort différentes.
Il peut se faire, et ceci est encore une partie de notre hypothèse, qu'ils laissent tous trois, devant ce prince des forêts, ce héros des solitudes, échapper un même cri d'admiration, ou du moins qu'ils éprouvent et reconnaissent éprouver une impression qu'ils nommeraient tous le sentiment du Beau , s'ils voulaient la nommer, ou s'ils étaient obligés de le faire^ Tous diront , ou exprimeront par quelque manifestation extérieure : qu'il est beau!
Or, cet état que tous nomment ou nommeraient du même nom , est-il réellement en tous le même état , identiquement le même état? L'impuissance avérée du langage , les vices du dictionnaire de toutes les langues ne nous trompent-ils pas , ne les trompentils pas eux-mêmes? N'y en a-t-il pas parmi eux qui, en usant de ce noble mot , la beauté , véritablement en abusent , et commettent, sans le savoir ni le vouloir, une catachrèse, puisqu'il faut l'appeler par son nom? Et si, devant le même objet, placé dans des circonstances identiquement les mêmes, ils ressentent tous une impression identique au fond, cette impression ne diffère-t-elle pas par des nuances importantes , ou ne se distingue-t-elle que par des différences légères , insignifiantes, et dont il est inutile à la science de