‹ Les principes de la science du beau;Chapitre 82 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

l'inspiration où nous jette la beauté est un délire , et ce délire est divin. ■ Il ne faut pas croire, en effet, que tout délire soit un mal. Le délire inspiré par les dieux est supérieur à la sagesse humaine : c'est par le.délire que les dieux dictent au poète ses chants sublimes ; ce sont en effet les dieux seuls qui parlent par sa bouche, et il n'est auprès des hommes que leur saint interprète. 2 Comme une abeille harmonieuse , sur ses ailes légères et sacrées , il s'est envolé dans la région des idées, dans le jardin des Muses : là il a entrevu la beauté, et, troublé , éperdu , hors de lui , il rapporte du ciel les choses qu'il y a entendues. 3 Semblables aux Corybantes qui ne peuvent danser s'ils ont conservé leur raison , les poètes ne s'appartiennent plus ; ils ne sont pas les véritables auteurs des chants que nous admirons ; ils sont possédés des dieux, qui s'en servent comme de serviteurs, comme d'instruments dociles de leurs volontés.4 Ainsi, en soi, ce qui est aimable, c'est la beauté, et la beauté c'est l'idée , c'est à dire l'essence de la beauté. Comme toutes les autres essences, « la beauté est éternelle, incréée et impérissable ; exempte d'accroissement et de diminution ; qui n'a rien de sensible ; qui existe éternellement et absolument par elle-même et en ellemême ; de laquelle découlent toutes les autres beautés, et dont la contemplation donne seule quelque prix à la vie humaine. » '6 En un mot, c'est Dieu.

1 C'est le don de prophétie , c'est la seconde vue du voyant.

2 Horace. Sacer interpresque Deorum.

3 Ion. Je suis chose légère et semblable aux abeilles. -1 Ion.

5 Le Banquet.

J'ai dit plus haut ce que je pensais de cette maxime : la beauté c'est Dieu même; je n'ai pu y voir ni une définition solidement assise , ni un principe évident d'esthétique. Il n'est pas facile d'ailleurs d'extraire des œuvres de Platon , sur aucun des problèmes de la philosophie , une théorie complète et dogmatique , un système enchaîné et affirmatif. On peut dire que fonder des théories, construire un édifice scientifique, n'a été ni le but, ni le souci de ce noble et beau génie. Sans aller jusqu'à rabaisser ses pensées du terme trop peu respectueux as fantaisies philosophiques , 1 on peut dire qu'elles ne présentent pas cet ensemble, ce lien d'idées, cette suite serrée de raisonnements qui font la force et la beauté sévère d'une doctrine. Platon semble, par la poésie du style et le charme incomparable de l'éloquence , avoir eu en vue plutôt de séduire les imaginations, d'émouvoir, d'entraîner les âmes, de les enchanter par la grâce , que de satisfaire à la raison par des constructions géométriques, par une exposition savante et une chaîne non interrompue de démonstrations. Il a eu un but pratique : un changement dans les moeurs et les sentiments. Le dialogue ne s'adresse qu'à l'interlocuteur et à des assistants peu nombreux ; ce cadre animé est l'image des habitudes et des goûts de cette société grecque aimable et subtile, raffinée et délicate. La forme sévère de la science n'était alors ni connue ni désirée; il est évident que c'est Àristote qui la fonde. Àristote écrit et parle, non pas pour convertir

1 M. Ernest Renan, Revue des deux Mondes , 1858, tom. XV, 1er avril.

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