‹ Les principes des mathématiques (volume 2)Chapitre 82 sur 156 · DEFINITIONS ANALYTIQUES ET SYNTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

DEFINITIONS ANALYTIQUES ET SYNTHÉTIQUES

Raison pure S se trouve formulée didactiquement dans la LogiquCy § 100; mais elle remonte à la période antécritique, et elle est surtout développée dans V Untersuchung ûber die Deuilichkeit der Grundsàtze der natûrlicàen Théologie und der Moral (1764) dont elle constitue, semble-t-il, Tidée directrice. Une définition analytique est celle d'un concept donné; une définition analytique est celle d'un concept fabriqué '. On comprend Torigine de ces deux expressions : une définition analytique consiste à décomposer un concept préalablement existant; une définition synthétique, au contraire, compose le concept et le forme de toutes pièces. Or, d'après la Logique (§§ 102, 103), les concepts empiriques ne peuvent être définis synlhétiquement; les définitions synthétiques ne peuvent donc s'appliquer qu'à des concepts formés a priori^ donc arbitrairement : mais les concepts arbitrairement formés sont les concepts mathématiques. Ainsi toutes les défmilions mathématiques sont essentiellement synthétiques.

On pourrait discuter au point de vue historique la valeur de cette distinction, qui date d'une époque où Kant était à peu près empirisle. En effet, cette distinction, dans l'opuscule de 1764, est tout à fait « tendancieuse » : elle est destinée à opposer entre elles la mathématique et la philosophie au point de vue de leur méthode et de leur certitude; et elle aboutit à cette conséquence, qu' « on doit procéder analytiquement en métaphysique, car le rôle de celle-ci est d'analyser des connaissances confuses ». Cette thèse parait toute contraire à la doctrine criticiste, suivant laquelle les jugements métaphysiques seraient synthétiques, tout comme les jugements mathématiques. Il n'en est pas moins remarquable qu'elle se trouve dans cet opuscule en connexion avec quelques-unes des propo-

i.Les définitioDs philosophiques sont analytiques, parce qu'elles exposent un concept donné; les définitions mathématiques sont synthétiques, parce qu'elles construisent un concept (B. 758). Cette distinction cadre d'ailleurs assez mal avec la thèse que soutient Kant dans le même passage, à savoir que la mathématique seule a des définitions, mais ce n'est là sans doute qu'une question de mots.

2. Nous évitons de dire : « construit », pour ne pas produire d'équivoque avec le sens spécial que Kant attribue à ce mot.

gitions de la Méthodologie transcendentale, à savoir : que la mathématique commence par les définitions, tandis que la philosophie finit par elles; que les mathématiques considèrent le général dans le particulier, et raisonnent sur les signes in concretOy ce qui les préserve de l'erreur; que la certitude philosophique est d'une autre nature que la certitude mathématique, et que rien n*est plus funeste à la métaphysique que l'exemple de la mathématique, c'est-à-dire l'imitation de la méthode de celle-ci. Il ne suffit donc pas de constater que la distinction en question date de la période antécritique pour pouvoir conclure qu'elle n'est pas conforme à la pure doctrine criticiste.

Une autre remarque s'impose : dans l'opuscule de 1764, Kant considère les concepts mathématiques comme ceux qui sont fabriqués a priori et arbitrairement; en d'autres termes, il définit la mathématique comme la science qui fabrique a priori ses objets. Or c'est là une conception différente de celle qu'on trouve dans la Critique^ où la mathématique est définie : la connaissance rationnelle par construction de concepts. Dans le premier cas, la méthode mathématique peut s'appliquer à tous les concepts arbitrairement formés; dans le second cas, elle ne s'applique qu'aux concepts constructibles^ c'est à-dire représentables dans l'intuition ^ Cette différence est ou peut être de grande conséquence : qu'est-ce qui prouve, en effet, que la métaphysique ne puisse pas, elle aussi, fabriquer ses concepts a prio7*i, et par suite employer la méthode dite mathématique? Ce qui dans la Critique caractérise les concepts mathématiques, ce n'est pas qu'ils sont synthétiques, mais bien qu'ils sont intuitifs ; or il n'est pas question d'intuition dans l'opuscule de 1763 ^ Bref, il n'y a rien là qui puisse justifier la distinction absolue de la mathématique et de la philosophie, telle qu'elle se trouve dans la Critique^

1. On voit pourquoi nous avons tenu à distinguer avec grand soin les expressions « construire » et « fabriquer ».

2. C'est seulement en 1768, comme on sait, que Kant a « découvert » que les jugements mathématiques reposent sur l'intuition : Von dem ersten Grunde des Unterschiedes der Gegenden im Raume.

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