PRLNTEMPS FUNÈBRE
Je crois aux volontés rythmiques des planètes, Aux orbes enlacés, aux cadences des cieux. L'espace a son destin, l'éther a ses poètes. Le néant engloutit le temps silencieux.
Je crois aux volontés de la sève joyeuse,
Au Printemps fugitif, à l'éternel réveil.
Au rajeunissement de la substance heureuse.
Et quand j'aurai dormi du terrestre sommeil. Je ressusciterai dans ma chair glorieuse Pour servir à mon tour la Messe du soleil.
Dans la clairière d'or la lumière ruisselle. L'arbre est un patriarche au cœur de la forêt. Je crois à ta splendeur, Eglise universelle. Conscience des morts où je m'éveillerai...
Offertoire
Avec ce monde qui va naître Plein d'espérance et plein de foi.
Soutenez-moi, je veux connaître Quel dieu je porte au fond de moi.
Je me souviens... l'erdvi sous l'océan des formes,
Ecrasé sous des lois énormes,
Sans désir comme sans clarté,
J'ignorais toute joie obscure,
Mais mon existence future Dans l'esprit du Néant confusément flottait. Peut-être des soleils végétaient dans l'espace ; Des mondes flambloyaient, mais sans laisser de trace, Sans cœur pour les aimer, rien encor n'existait.
Comment, de flot en flot, de falaise en falaise, Ai-je abordé, Sauveur, aux rivages des temps ?
0 longs poèmes hésitants !
Vers quel ciel plus liinuain, quelle mer qui s'apaise, Ai-je vu fuir le soir de mon premier printemps ?
Où suis-je? Quels parfums, quelle âme satisfaite, Quel soir hevueux se multiplie en moi ? Quelle est cette innombrable loi Qui me roule, ébloui, sous ses vagues en fête ? De quelle chair ma joie est faite ?
Désir etifin éi)anoui !
Va-t-il llenrir, ô cerveau lourd de sève. Ce Ilot d'amour qui me soulève Hors du néant évanoui ?
i8* PRINTEMPS FUNEBRE
Orate, fratres
Arbres qui m'écoutez, mousses, étangs, clairière. Frères de la forêt, glaciers de l'horizon, Prions, fraternisons dans la même prière. Aux psaumes des oiseaux mêlons notre oraison.
Secrète
Et pourtant assoiffés de lyrisme et d'espace
Mes yeux cherchent aux cieux un ciel qui les dépasse.
Un autre rythme, une autre foi, Mais j'ai beau reculer le cercle qui m'enferme,] Dans les cieux rayonnants le même printemps germe
Je ne puis pas sortir de moi.
Préface
Partout où mon regard se pose.
Accourt un flot, s'ouvre une rose, Se lève un astre à l'horizon ; Je n'ai qu'à fermer les paupières Pour retrouver l'âme des pierres Qui s'éveille sous ma raison.
Partout où dans le grand poème Une ombre prie, un rayon aime.
Quelqu'un m'attend, les bras ouverts ; Du sein de la source oppressée L'eau ruisselle avec ma pensée, Le torrent emporte mes vers.
Saints lyrismes des paysages !
C'était vous, au matin des âges, Qui gonfliez mon cœur ingénu.
J'étais déjà l'un de vos prêtres Quand dans l'innocence des êtres Venait danser le Printemps nu.
£t le voici... Dans les prairies Les coteaux, aux nappes fleuries, Ont essuyé ses pieds mouillés, Un essaim tremble à ses épaules, Et pour baiser ses mains, les saules Là-bas se sont agenouillés.
Sanctus
Saint, trois fois saint, le Dieu des vents et des armées I Quelle aurore, ô Sauveur des sylves parfumées, A brisé sur tes pieds les urnes du printemps ?
i8a PRINTEMPS FUNEBRE
Quel ardent messager, dans la plaine pâmée. Accourt, enveloppé de nuages flottants ? Saint, trois fois saint, le Dieu des sphères embaumées ! "Hosanna sur la terre et les cieux haletants.
Canon
Mais toi, mon cœur, sang qui ruisselle Dans la substance universelle, Torrent d'un jour, souffle inconnu, Ombre qui passe, âme immortelle.
Ton allégresse, d'où vient-elle?
De quel soleil, rayon, viens-tu?
Strophe lyrique qui m'emporte, 0 chair dont je me sens vêtu.
Instinct subtil, volonté forte.
Où vas-tu, mon corps, d'où viens-tu?
Mémoire des vivants
Je croyais au néant des choses Tout entier me perdre à jamais Et je renais avec les roses Et les lierres que je semais.
LA MESSE DES SÈVES i83
Partout coule la même sève, Partout frémit le même espoir, Nous sommes le rêve d'un rêve, Nous sommes le songe d'un soir.
Le monde, sa paix et ses fêtes, N'est qu'un reflet de notre amour.
Nous sommes l'olympe des bêtes, Nous sommes le soir d'un beau jour.
Consécration
Au front pensif de la matière J'ai mis mes lèvres, j'ai pleuré.
Blés, donnez-moi votre poussière.
Vignes, pleurez le vin sacré.
Avec le vin de votre extase Et le pain de ma volonté, Devant ce monde qui m'écrase, Je dresserai ma royauté.
L'homme est le roi, l'homme est le maître : Rien ne pourra m'anéantir, La nature nourrit mon être, Mon être nourrit l'avenir.
i84 PRINTEMPS FUNÈBRE
Elévation
u Je saigne au cœur pensif de la forêt profonde,
Murmure alors une autre Voix.
Les bras en croix je saigne au cœur meurtri du monde.
Enfant, dans tout ce que tu vois
Ruisselle une goutte féconde
Du Sang qui coule sur la Croix. »
Et du cœur labouré de la terre profonde
Les blés ont murmuré : « Sois sauvé, si lu crois. »
Mémoire des morts
0 mon Dieu, je crois et j'espère.
Chair du Sauveur, sauve mon père.
S'il a péché, pardonnez-lui, 0 blés de la moisson prochaine, Sève qui monte dans le chêne, Source qui pleure, ciel qui luit.
Je me souviens des jours où nous causions ensemble. Du même émoi le tilleul tremble...
Je le revois près du vieux puits...
Printaniers matins des dimanches,
LA MESSE DES SEVES i8S
Il lisait dans l'ombre des branches.
Le soleil en passant prenait l'odeur des buis, Les murs épanouis souriaient d'un air grave... Et maintenant le flot de l'Eternité lave, Père, tes pieds glacés sur la grève des nuits.
Chaque matin le ciel palpite, L'aube rougit, le jour revient, La chair du monde ressuscite, L'âme des pères se souvient.
Le printemps est la saison forte
Où l'on se sent le cœur léger.
Mon père est mort, ma mère est morte :
Ils ont suivi le bon Berger.
Qu'un peu de leur grâce m'assiste.
0 saints, intercédez pour moi.
11 n'est plus rien en moi de triste.
J'attends la visite du Roi.
Oremus
Il vient. Adorons-le dans sa grâce et sa force. Prions-le dans la sève et prions-le dans l'air. Chênes, il est puissant, peupliers, il est clair.
i86 PRINTEMPS FUPsKBRE
ConsacronsJui le cœur qui bat sous votre ccorce. Et vous, rayons du ciel, purifiez ma chair. Terre, pour l'implorer, prête à ton fils indigne I^ nombre de ton blé, les larmes de ta vigne.
Pater
Notre Père, ô soleil, qui vivez dans les cieux. Que votre volonté soit faite en toutes choses. Soyez béni, mon Dieu, par les fruits et les roses, Par les malins levants et par les soirs pieux.
Que votre règne arrive au cœur des bleus royaumes. Soyez sanctifié par la ruche et le miel. Soyez béni, mon Dieu, par les fruits et les hommes, Soyez glorifié par la terre et le ciel.
Eloignez de nos cœurs la colère et l'envie. Envoyez-nous la paix de votre ange gardien. L'homme n'est rien, Soleil. Vous êtes toute vie. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
Que s'accomplisse ainsi dans le monde des mondes Votre paix, votre joie et votre volonté, Et si vous m'entendez du sein des lois profondes, Pardonnez-moi, Seigneur, de vous avoir chanté.
Libéra
0 pur, ô saint Amour qui viens après les autres.
Toi le seul vrai, le seul vivant, Dont les autres amours ne sont que les apôtres.
Viens à moi sur l'aile du vent.
Descends dans ta vertu sur la plaine apaisée, Et viens par les sentiers réjouis de mes sens. Mon sang luit comme la rosée.
Mon cœur est moissonné, descends.
La chair vide, l'esprit sans anges désespère... 0 divine amitié dans le cœur dévasté.
Tu viens alors, tu viens, ô messager du Père, 0 souille avant-coureur de l'éternel Eté.
Agnus Dei
Ange innocent et glorieux.
Toi qui sers les âmes meurtries Dans le banquet mystérieux.
Au matin de Pâques fleuries.
i88 PRINTEMPS FUNÈBRE
Tu m'as éveillé ce matin, Azur des grands pays mystiques, Tu mets la nappe du festin Sur les coteaux évangéliques.
Tous les agneaux sont à genoux Dans les pâturages orphiques.
Brins d'herbe, ayez pitié de nous, Bénissez-nous, cieux magnifiques.
Toutes les grâces de ce jour, Tous ces parfums et ces eaux vives Se perdent, brises fugitives.
Dans le grand vent de notre amour.
Et nous aussi, pauvres brins d'herbe Epanouis sur les sommets.
Dans le souffle brûlant du Verbe JNous allons tomber consumés.
Communion
Mais le Soleil m'a dit : « Mon fils, je m'abandonne A l'adoration, à l'amour de ton cœur.
Je vis en toi. Je suis ta joie et ta couronne. Je suis ton sang. Je pleure au fond de ta douleur. Reconnais-moi. Partout où mon âme bouillonne Le néant dispersé se transforme en clarté. »
Je suis entre les bras d'un être de lumière, Dans une autre forêt je me sens emporté. Et c'est autour de nous une immense clairière, C'est sous des cyprès d'or un éternel été.
Et mon cœur dévoré par la caresse ardente.
Dans le Pain, dans le Vin, dans les bras de mes morts.
J'ai retrouvé ma vie et retrouvé mon corps...
Sous mes pieds bouillonnait une sève grondante.
Etait-ce le Seigneur? Etait-ce le Soleil?
Nous sanglotions d'orgueil, nous flottions sur la Cime,
Et d'une voix suave, attendrie et sublime :
« Avant de me coucher dans la paix sans réveil,
Mon fils, une dernière fois
A l'ombre fraîche de ces bois,
Sur ma poitrine paternelle
Je veux te presser dans mes bras. »
Et dans les profondeurs de la Vie éternelle Quelqu'un murmure : « Chair, tu ressusciteras. »
igo PRINTEMPS FUNÈBRE
Action de grâces
Dans mes }eux le soleil se lève Selon le rite de ma foi, Dans mon sang la pierre s'achève, La forêt pense au fond de moi.
A peine dans ma chair profonde Ce que j'aimais s'évanouit Que déjà naît un autre monde.
Dans ma pensée épanoui.
Tout s'accroît et se précipite Au devant de l'enfant qui vient, La chair des pères ressuscite, L'àme du monde se souvient.
Ablutions
Au clair soleil de mars la plaine rose et verte Ondoie aux bords gonflés des horizons heureux, Sur ma bouche le ciel baise mon âme ouverte, Les sources rient aux bras des ruisseaux amoureux.
Il a plu, la forêt dans sa robe entr'ouverte Se mire aux frais miroirs des mares. De grands yeux Scintillent vaguement sous les branches mouillées. Les eaux courent sous les feuillées.
Couche-toi dans mon cœur, matin délicieux.
Dominus vobiscum
Tes sources m'ont donné l'onde de mon baptême. Je ne t'oublierai plus, forêt... Ma sœur, adieu. Que tes feuilles parfois murmurent mon poème. Reste avec le soleil, forêt, sois avec Dieu.
Ite, missa est
Et maintenant allez... Au cœur moussu des roches. J'ai dit la messe d'or dont Pan sonnait les cloches, J'ai planté mon laurier dans le Printemps nouveau. Père, enracine en lui l'àme de ce poème. Allume au cœur de Dieu son verdoyant (lambeau. Et vous, monts, flots et ciel, si vous êtes moi-même. Epanouissez-vous autour de ce tombeau.
ET VERBUM CARO FACTUM EST, et habitavit in nobis.
TABLE DES MATIERES
TABLE DES MATIERES
Où dormez-vous, printemps du monde.