IVAN
Il en arrivera ce qu*il pourra : ne mourrez-vous pas tout de même, hai luli, de misère et d'inanition? 15
Ah I s'il est vrai qu'il soit volage.
S'il doit un jour m'abandonner, Le village n'a qu'à brûler, Et moi-même avec le village 1
Hai luli, hai luli, 20
A quoi bon vivre sans son ami ?
Le vieillard devenant attentif, ils redoublèrent les hai luli accompagnés d'un arpeggio bruyant :
— Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la cosaque; je vais danser autour de la chambre pour m'approcher de la 25 hache ; jouez hardiment.
KASCAMBO Eh bien, soit ; cet enfer sera fini.
Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée. 30
Ivàn commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détourner son attention.
5 Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache son cœur palpitait d'inquiétude ; cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine, lo Pour l'avoir à sa portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim.
Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse.
15 Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable.
Il jeta les yeux sur lui au moment où, s'étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en 20 frapper le vieux brigaird.
L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer et laissa tomber sa guitare sur ses genoux.
Au même instant, le vieillard s'était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des 25 feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.
Si, dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable : l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter; mais sa présence 30 d'esprit le sauva.
Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse.
— Jouez, morbleu ! dit-il à son maître ; à quoi songez-vous? Le major, reconnaissant Timprudence qu'il avait faite, se
remit doucement à jouer.
Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon et s'assit de nouveau : mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. s
Ivan alla tranquillement prendre Tétui de la guitare et vint le poser sur le foyer; mais au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir et tomba lo raide mort, le visage dans 'le feu : sa longue barbe grise s'enflamma ; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.
Ils écoutaient, pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : 15
— Que faites-vous donc ici ? dit-elle en s'avançant vers les prisonniers ; d'où vient qu'il sent la plume brûlée ?
Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus de lueur.
Ivan leva la hache pour la frapper; elle eut le temps de 20 détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine en jetant im affreux soupir: un autre coup, plus rapide que l'éclair, l'atteignit dans sa chute, et l'étendit morte aux pieds de Kascambo.
Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s'attendait pas, 25 le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter.
— Où vas- tu, malheureux ? dit-il ; aurais- tu la barbarie de sacrifier aussi cet enfant, qui m'a témoigné tant d'amitié? Si
tu me délivrais à ce prix, ni ton attachement ni tes services ne 30 pourraient te sauver à notre arrivée à la Ligne.
— A la Ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous voudrez ; mais ici il faut en finir.
Kascambo, rassepiblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage :
— Misérable, lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes un seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre
5 moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.
— Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le denchik en élevant sa hache sanglante sur la tête de son maître; ils ne vous reprendront jamais vivant : je les égorgerai, eux, vous et
10 moi, avant que cela arrive. Cet enfant peut nous perdre en donnant Talarme ; dans Tètat où vous êtes, des femmes suffisent pour vous ramener en prison.
— Arrête ! arrête ! s'écria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. Arrête 1 monstre tu m'égorgeras moi-
15 même avant de commettre ce crime !
Mais, embarrassé par ses fers et faible comme il l'était, il ne put retenir le féroce jeune homme qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il 20 faisait des efforts pour se relever :
— Ivan, s'écriait-il, je t'en conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette innocente créature I
Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; en arrivant à la porte de la chambre, il heurta dans l'obscurité 25 Ivan qui revenait.
— Maître, tout est fini; ne perdons pas de temps et ne faites pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait-il aux reproches désespérés que lui faisait son maître ; ce qui est fait est fait ; maintenant il n'y à plus à reculer. Jus-
30 qu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je rencontre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un entre ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est un ami ou un ennemi, je rétends là avec les autres.
Il alluma une esquille de mélèze et se mît à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. S
Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur.
Ivan le consolait à sa manière.
— Vous feriez mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers qui est perdue. Qu'avez-vous à regretter de cette race de 10 brigands, qui vous ont tourmenté pendant plus de quinze mois? Ils voulaient nous faire mourir: eh bien! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute, à moi? Que l'enfer puisse les engloutir tous 1
Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meur- 15 très devenaient inutiles si l'on ne parvenait à les rompre.
Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts ; il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force. 20
D'autre part, la nuit s'avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir.
Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible et qu'elle ne fît pas de bruit. 25
Il mit dans un bissac un quartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta quelques provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort.
Kascambo s'empara de sa bourka ; ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison, pour éviter toute rencontre, ils 30 prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté.
Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin. 5 C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui lo rendit leur marche très lente.
Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu ; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté. 15 Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige.
Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, 20 un lit épais sur lequel le major se coucha.
Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter.
La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée
de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune
issue ; il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu, et
25 qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour
sortir de ce labyrinthe.
Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée.
Mais, avant de s'acheminer, ils mirent le feu à leur établisse- 30 ment, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin.
Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d'eau-de-vie acheva le festin.
Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic.
lis marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans s cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neuf heures du matin.
Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent, au-delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, lo semblable à une mer éloignée.
On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu :
— La Russie ! la Russie 1 était le seul mot qu'il pût prononcer. 15
Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté.
Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui 20 retraçaient vivement.
Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage.
L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire, avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue, 25 efTaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale.
Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un 30 pont formé de deux arbres et vit de loia une habitation.
C'était une espèce de chalet^ une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait désertée.
Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une
découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses
réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de
découvrir, et, après Vy avoir établi, il se mit aussitôt à la re-.
5 cherche du magasin.
Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets, lo Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt.
Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent 15 souvent; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau 20 de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage.
Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportés furent placés sur le feu.
Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir 25 les épis de maïs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas.
Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens,
parvint à délivrer son maître de ses fers; et celui-ci, plus
tranquille et restauré par un repas excellent pour la circon-
30 stance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close
lorsqu'il se réveilla.
Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient raidies au point qu'il ne