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Les montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans Tempire de Russie sans lui appartenir.
Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais 5 qui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pillage.
Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s'étendent jusqu'aux som- 10 mités du Caucase.
Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la Ligne.
C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre 15 même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie.
Des redoutes, placées de distance en distance, assurent la route jusqu'en Géorgie ; mais aucun voyageur n'oserait se hasar- 20 der à parcourir seul l'espace qui les sépare.
Deux fois par semaine, un convoi d'infanterie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement.
Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, 25 est devenue une petite bourgade assez peuplée.
Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi-Caucase : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.
Le major Kascambo, du régiment de Wologda, gentil- 5 homme russe, d'une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars, dans les gorges du Caucase.
Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la
témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec
lo l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait,
et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet
et de s'en vanter avant de l'exécuter.
Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et 15 ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages.
Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son 20 passage et lui dressèrent une embuscade.
A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval.
La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à 25 terre et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très éloignée.
Les habitants du Caucase, quoique individuellement très
courageux, sont incapables d'attaquer en masse, et sont par
30 conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne
contenance ; mais ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste.
Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal.
Après une assez longue fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire, derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches.
Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs 5 expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques :
— Livrez-nous le major, ou vous serez tués jusqu'au dernier.
Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : 10 il remit son épée à ses Cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon.
A peine se fut-il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait: il n'était plus temps; les bri- 15 gands s'éloignèrent avec rapidité.
Son denchik était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major.
Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de 20 son maître.
Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté par où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux. 25
Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.
On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager 30 son mauvais sort.
Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui
se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik) s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait.
— Pourquoi nous décourager? lui disait-il; le Dieu des S Russes est grand : l'intérêt des brigands est de vous conserver, ils ne vous feront aucun mal.
Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s'avancer, 10 et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient pour les poursuivre.
Les chefs tinrent conseil : il s'agissait de cacher leur retraite, non seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l'ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses 15 représailles.
La horde se dispersa par divers chemins.
Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu'une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent dans une direction différente de celle que devait 20 tenir Kascambo.
On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l'obligea, ainsi qu'Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.
25 Arrivée près d'un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l'espace d'une demi-verste, et descendit dans l'endroit où les bords étaient le plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, 30 que, pour l'amener jusqu'au ruisseau, il fallut le soutenir avec des ceintures.
Ses pieds étaient ensanglantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu'il pût achever la traite qui restait à faire.
Lorsqu'ils parvinrent au premier village, Kascambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si faible et si défait, qu'ils eurent des craintes pour sa vie, et le traitèrent plus humainement.
On lui donna quelque repos et un cheval pour la marche ; 5 mais, afin de détourner les Russes des recherches qu'ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier lui-même hors d'état d'apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village, et d'une vallée à l'autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux à plusieurs reprises. 10
Il passa ainsi une rivière considérable, qu'il jugea être la Sonja.
X)n le ménagea beaucoup pendant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire.
Mais lorsqu'il eut atteint le village éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent 15 tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements.
On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de laquelle était attaché un billot de chêne.
Le denchik était traité moins durement; ses fers étaient 20 plus légers et lui permettaient de rendre quelques services à son maître.
Dans cette situation, et à chaque nouvelle avanie qu'il recevait, un homme qui parlait russe venait le voir et lui conseillait d'écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu'on avait fixée à 25 dix mille roubles.
Le malheureux prisonnier était hors d'état de payer une somme si forte, et ne conservait d'autre espoir que la protection du gouvernement, qui avait racheté, quelques années auparavant, un colonel tombé comme lui entre les mains des 30 brigands.
L'interprète promettait de lui fournir du papier et de faire parvenir sa lettre ; mais après avoir obtenu son consentement,
il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux.
On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de Cosaque qui lui servait S d'oreiller ; et lorsque enfin Tentremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si Ton refusait à la Ligne la somme demandée, et qu'on en retardât le payement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s'épargner la dépense et les inquiétudes qu'il leur causait. 10 Le but de leur conduite cruelle était de l'engager à écrire d'une manière plus pressante.
On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant
l'usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son
cou, afin qu'il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut
15 écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent de la faire
parvenir au commandant de la Ligne.
Depuis lors, il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d'une seule chaîne, qui lui liait le pied et la main droite.
20 Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d'une taille gigantesque' et d'un aspect féroce que son caractère ne démentait pas.
Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l'avait fait choisir, entre tous les habi- 25 tants du village, pour être le gardien du prisonnier.
La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la veuve d'un de ses fils, âgée de trente-cinq ans, et d'un jeune enfant de sept à huit ans, appelé Mamet.
Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que 30 le vieux gardien.
Kascambo eut beaucoup à souffrir; mais les caresses et la familiarité du jeûne Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un soutien réel dans ses malheurs.
Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l'empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu'il en trouvait l'occasion.
Il avait donné à ce dernier le nom de Koniak, qui, dans la 5 langue du pays, signifie un hôte et un ami.
Il partageait secrètement avec lui les fruits qu'il pouvait se procurer, et pendant l'abstinence forcée qu'on avait fait souffrir au major, le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l'absence momentanée de ses parents pour lui 10 apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis l'envoi de la lettre, sans événement remarquable.
Pendant cet intervalle, Ivan avait su gagner la bienveillance de la femme et du vieillard, ou du moins était parvenu à se 15 rendre nécessaire.
Il savait tout l'art qui peut entrer dans la cuisine d'im officier de détachement.
Il faisait à merveille le kislitchi, préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux petites douceurs qu'il 20 introduisait dans leur ménage.
Pour obtenir plus de confiance, il s'était mis avec eux sur le pied d'un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque. 25
Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser ; ce qu'il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fois quelque gambade ridicule de plus.
Il s'était procuré par cette conduite constante la liberté de 30 parcourir le village, le long duquel il était ordinairement suivi par une troupe d'enfants attirée par ses bouffonneries ; et comme il comprenait la langue tartare, il eut bientôt appris celle du
pays, qui en est un dialecte très rapproché. Le major lui-même était souvent forcé de chanter avec son denchik des chansons russes et de jouer de la guitare pour amuser cette féroce société.
Dans les commencements, on lui ôtait les fers qui liaient sa 5 main droite lorsqu'on exigeait de lui cette complaisance ; mais la femme s'étant aperçue qu'il jouait quelquefois malgré ses fers pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d'une fois d'avoir laissé paraître son talent.
10 II ignorait alors que sa guitare contribuerait un jour à lui rendre la liberté.
Pour obtenir cette liberté désirée, les deux prisonniers formaient mille projets, tous bien difficiles à exécuter.
Lors de leur arrivée dans le village, les habitants envoyaient 15 chaque nuit, et à tour de rôle, un homme pour augmenter la garde.
Insensiblement on se relâcha de cette précaution.
Souvent la sentinelle ne venait pas : la femme et l'enfant couchaient dans une chambre voisine, et le vieil Ibrahim restait 20 seul avec eux ; mais il gardait soigneusement sur lui la clef des fers, et se réveillait au moindre bruit.
De jour en jour, le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n'arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l'insulter et 25 le menacer des plus cruels traitements.
On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles que cet enfant lui avait apportées.
Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible 30 où se trouvait Kascambo, c'est la confiance qu'avaient en lui ses persécuteurs et l'estime qu'il leur avait inspirée.
Tandis que ces barbares lui faisaient souffrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour
^ arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu'ils avaient
à^ ensemble.
esoû Entre autres contestations dont on le fit juge, la suivante
liait' mérite d'être citée par sa singularité.
e ^ Un de ces hommes avait confié une assignation russe de cinq 5
■^'' roubles à son camarade qui partait pour une vallée voisine en
^"^ le chargeant de la remettre à quelqu'un.
irl^ Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en che-
min, et se persuada qu'il avait le droit de garder les cinq rouira blés en indemnité de la perte qu'il avait faite. 10 Ce raisonnement, digne du Caucase, ne fut point goûté par