‹ Les prisonniers du CaucaseChapitre 3 sur 6 · le propriétaire de l'argent · texte numérisé non relu

le propriétaire de l'argent

Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village.

Y^' Ces deux hommes avaient réuni autour d'eux leurs parents

ter et leurs amis, et la rixe aurait pu devenir sanglante si les 15 anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du

if^-' prisonnier.

st* Toute la population du village se porta tumultueusement

li^ chez lui pour apprendre plus tôt l'issue de ce ridicule procès. 20 Kascambo fut tiré de sa prison et conduit sur la plate-forme

^ qui servait de toit à la maison.

^ La plupart des habitations, dans les vallées du Caucase, sont

en partie creusées dans la terre, et ne s'élèvent au-dessus du sol que de trois ou quatre pieds ; le toit est horizontal et formé 25 d'une couche de terre glaise battue.

Les habitants, et surtout les femmes, viennent se reposer sur ces terrasses après le coucher du soleil, et souvent y passent la nuit dans la belle saison.

Lorsque Kascambo parut sur le toit, il se fit un profond 30 silence.

On aurait. vu sans doute avec étonnement, à ce singulier tribunal, des plaideurs furieux, armés de pistolets et de

lO LES PRISONNIERS DU CAUCASE

poignards, soumettre leur cause à un juge enchaîné, à demi mort de faim et de misère, qui cependant jugeait en dernier ressort, et dont les décisions étaient toujours respectées. Désespérant de faire entendre raison à Taccusé, le major le 5 fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes :

— Si au lieu de te donner cinq roubles à porter à son créancier, ton camarade t'avait seulement chargé de lui porter le bonjour^ ton cheval ne serait-il pas mort tout de même ?

lo — Peut-être, répondit le rénitent.

— Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en payement et de t'en contenter ? J'ordonne, en conséquence, que tu rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour,

15 Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon.

Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation : 20 — Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de chrétien s'en mêlait.

Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne, et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.

25 Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée.

Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir, et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant 30 quelque temps.

Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté.

Le major rinterrogeant un jour à ce sujet :

— Maître, lui dit Ivan, depuis longtemps je veux vous consulter sur un projet qui m'est venu en tête. Je crois que je ferais bien de me faire mahométan.

— Tu deviens fou, sans doute ? S

— Non, je ne suis pas fou : il n'y a pour moi que ce moyen de vous être utile. Le prêtre turc m'a dit que lorsque je serai mahométan on ne pourra plus me retenir dans les fers : alors je pourrai vous rendre service, vous procurer au moins de la bonne nourriture et du linge ; enfin, qui sait ? quand je serai lo libre ... le Dieu des Russes est grand ! Nous verrons . . .

— Mais Dieu lui-même t'abandonnera, malheureux, si tu le trahis.

Kascambo, tout en grondant son domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bizarre projet ; mais lorsqu'il vint à 15 le lui défendre formellement :

— Maître, lui répondit Ivan, je ne puis plus vous obéir, et voudrais en vain vous le cacher ; c'est déjà fait ; je suis mahométan depuis le jour où vous m'avez cru malade et où l'on m'a ôté mes fers. Je m'appelle Houessein maintenant. Quel mal 20 y a-t-il ? ne puis-je pas me refaire chrétien quand je voudrai et quand vous serez libre ? Voyez ! déjà je n'ai plus de fers, je puis rompre les vôtres à la première occasion favorable, et j'ai bon espoir qu'elle se présentera.

On lui tint, en effet, parole : il ne fut plus enchaîné et jouit 25 dès lors d'une plus grande liberté; mais cette liberté même faillit lui être funeste.

Les principaux auteurs de l'expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât.

Le long séjour qu'il avait fait parmi eux et l'habitude qu'il 30 avait de leur langue le mettait dans le cas de les connaître tous par leurs noms, et de donner leur signalement à la Ligne s'il y retournait; ce qui les aurait exposés personnellement à la

vengeance des Russes ; ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre.

D'une autre part, les bons musulmans, qui Pavaient favorisé au moment de sa conversion, remarquèrent que lorsqu'il faisait S sa prière sur le toit de la maison selon l'usage, et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance des signes de croix aux prostemements qu'il faisait dans la direction de la Mecque, à laquelle il lui arrivait lo parfois de tourner le dos ; ce qui leur rendait suspecte la sincérité de sa conversion.

Quelques mois après sa feinte apostasie, il s'aperçut d'im grand changement dans les rapports qu'il avait avec les habitants, et ne put se méprendre aux signes manifestes de leur malveillance. 15 II en cherchait vainement la cause lorsque des jeunes gens, avec lesquels il était particulièrement lié, vinrent lui proposer de les accompagner dans une expédition qu'ils allaient entreprendre.

Leur projet était de passer le Tereck, pour dépouiller des 20 marchands qui devaient se rendre à Mosdok; Ivan accepta sans hésiter leur proposition.

Depuis longtemps il désirait se procurer des armes ; on lui promettait une part du butin.

Il pensa qu'en le voyant revenir auprès de son maître, les 25 personnes qui le soupçonnaient de vouloir déserter n'auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui.

Cependant, le major s'étant fortement opposé à ce projet, il avait l'air de n'y plus penser, lorsqu'un matin Kascambo vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan roulée contre 30 le mur ; il était parti pendant la nuit.

Ses compagnons devaient passer le Tereck la nuit suivante et attaquer les marchands, dont ils connaissaient la marche par leurs espions.

La confiance des Tchetchenges aurait dû faire naître quelque soupçon dans l'esprit d'Ivan ; il n'était pas naturel que des hommes si rusés et si défiants admissent un Russe, leur prisonnier, dans une expédition dirigée contre ses compatriotes. S

On apprit en effet dans la suite qu'ils ne lui avaient proposé de les accompagner que dans l'intention de l'assassiner.

Comme sa qualité de nouveau converti les obligeait à quelques ménagements, ils s'étaient proposé de le garder à vue pendant la route, et de se défaire ensuite de lui au moment de 10 l'attaque, en laissant croire qu'il avait été tué dans le combat.

Quelques hommes seulement de l'expédition étaient dans le secret ; mais l'événement dérangea leurs dispositions.

Au moment où leur bande s'était mise en embuscade pour attaquer les marchands, un régiment de Cosaques les surprit 15 eux-mêmes, et les chargea si vivement, qu'ils eurent bien de la peine à repasser la rivière.

La grandeur du péril leur fit oublier le complot formé contre Ivan, qui les suivit dans leur retraite.

Comme leur troupe en désordre traversait le Tereck, dont 20 les eaux sont très rapides, le cheval d'un jeune Tchetchenge s'abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots.

Ivan, qui les suivait, poussa son cheval dans le courant, au risque d'être entraîné lui-même, et saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître sous les eaux, parvint à le 25 ramener à l'autre bord.

Les Cosaques, à la faveur du jour qui commençait à paraître, le reconnaissant à son uniforme et à sa fourragère, visaient sur lui, en criant :

— Déserteur ! attrapez le déserteur ! 30

Ses habits furent criblés de balles.

Enfin, après s'être battu en désespéré et avoir brûlé toutes ses cartouches, il revint au village avec la gloire d'avoir sauvé

la vie à Tuii de ses compagnons et de s'être rendu utile à toute la troupe.

Si la conduite qu'il avait tenue dans cette occasion ne lui

ramena pas tous les esprits, elle lui gagna du moins un ami ; le

5 jeune homme qu'il avait sauvé l'adopta pour son koniak (titre

sacré que les montagnards du Caucase ne violent jamais), et

jura de le défendre envers et contre tous.

Mais cette liaison ne suffisait pas pour le mettre à l'abri de la haine des principaux habitants.

10 Le courage qu'il venait de montrer, son attachement à son maître, augmentèrent les craintes qu'il leur avait inspirées.

On ne pouvait plus le regarder comme un bouffon incapable d'aucune entreprise, ainsi qu'on l'avait fait jusqu'alors ; et lorsqu'on réfléchissait à l'expédition manquée, à laquelle il avait 15 pris part, on s'étonnait que des troupes russes se fussent trouvées à point nommé dans un lieu si éloigné de leur résidence ordinaire, et l'on soupçonna qu'il avait eu les moyens de les prévenir.

Quoique cette conjecture fût sans fondement réel, on le surveilla de plus près.

20 Le vieil Ibrahim lui-même, craignant quelque complot pour l'évasion de ses prisonniers, ne leur permettait plus d'avoir entre eux d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, quelquefois même battu, lorsqu'il voulait converser avec son maître.

Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent un 25 moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien.

Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des

chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait

quelque chose d'important à communiquer à Ivan en présence

d'Ibrahim, et chantait en l'interrogeant : celui-ci répondait sur

30 le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare.

Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.

Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis Texpédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village.

Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. 5

Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches.

Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait.

Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection des Russes, et qui 10 leur avait permis de construire une redoute sur son territoire.

Il ne s'agissait pas de moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.

Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, 15 trouva le village désert.

Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit.

Dans la tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions 20 que l'on avait contre lui.

Les vieillards évitaient de lui parler.

Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer.

Enfin, comme il retournait tout pensif vers son maître, il vit 25 sur le toit d'une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui, avec les marques du plus grand effroi, lui fit signe de la main de s'éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie : c'était la sœur du Tchetchenge qu'il avait sauvé au passage du Tereck.

Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé 30 à visiter les fers de Kascambo.

Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses

l6 LES PRISONNIERS DU CAUCASE

camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants.

Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise.

5 L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets ; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très incertain.

Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le 10 retour des habitants ; il prévoyait que leur expédition serait malheureuse, et que leur rage ne l'épargnerait pas.

Il ne lui restait plus d'autre ressource que celle d'abandonner son maître ou de le délivrer incessamment.

Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de 15 choisir le premier parti.

Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir^ était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence.

Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa 20 dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.

— Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chaque phrase le refrain insignifiant d'une chanson populaire russe, hai luli,

25 hai luit y le temps est venu de finir notre misère ou de périr.

Demain, hai luli, nous serons sur le chemin d'une ville, d'une

jolie ville, hai luliy que je ne veux pas nommer ; courage, maître !

ne vous laissez pas décourager. Le Dieu des Russes est grand.

Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant

30 pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire :

— Fais ce que tu voudras, et tais-toi.

Vers le soir, le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était

encore amusé le reste de la journée à manger du chislik, fut saisi d*un si violent accès de fièvre, qu'il abandonna la partie et se retira chez lui.

On le laissa aller sans beaucoup de difficulté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté. 5

Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu'Ibrahim s'endormît ; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit.

Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme 10 il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier, et renvoya sa belle-fille, qui se retira dans la chambre voisine, où était son enfant, et ferma la porte sur elle.

De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. 15

A la lueur du feu qui flambait de temps en temps, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille.

Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine.

Ivan vit qu'il était temps, et se leva debout. 20

Le geôlier soupçonneux s'en aperçut aussitôt.

— Que fais-tu là, toi ? lui dit-il durement.

Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant, comme un homme qui sort d'un profond sommeil.

Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, 25 obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé.

Ce dernier s'y refusait, mais Ivan lui présenta l'instrument en faisant le signe convenu.

— Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler.

Kascambo accorda l'instrument, et, se mettant à chanter, ils 30 commencèrent ensemble le terrible duo suivant.

l8 LES PRISONNIERS DU CAUCASE

KASCAMBO

Hai luli, hai luli, que veux-tu me dire ? Prends garde à toi. (A chaque demande et à chaque réponse, ils chantaient ensemble les couplets de la chanson russe suivante :)

5 Je suis triste, je m'inquiète.

Je ne sais plus que devenir.

Mon hon ami devait venir.

Et je l'attends ici seulette.

Hai luli, haï luli, lo Qu'il fait triste sans son ami 1

IVAN

Voyez cette hache, ne la regardez pas, Hai lulj hai luli, je fendrai la tête à ce coquin.

Je m'assieds pour filer ma laine, 15 Le fil se casse dans ma main :

Allons 1 je filerai demain, Aujourd'hui je suis trop en peine.

Hai luli, hai luli, Où peut donc être mon ami ?

20 KASCAMBO

Meurtre inutile ! hai luli, comment fuirais-je avec mes fers ?

Comme un petit veau suit sa mère.

Comme un berger suit ses moutons, Comme un chevreau, dans les vallons, 25 Va chercher l'herbe printanière,

Hai luli, hai luli, Je cherche partout mon ami. . . .

IVAN

La clef des fers se trouvera dans les poches du brigand.

30 Lorsque je vais à la fontaine,

Le matin, pour puiser de l'eau.

Sans y songer, avec mon seau, J'entre dans le sentier qui mène,

Hai luli, hai luli, A la porte de mon amL

KASCAMBO 5

La femme donnera Talarme, haï luli.

Hëlas I je languis dans l'attente,

Et ringrat se plaît loin de moi ;

Peut-être il me manque de foi

Auprès d'une nouvelle amante. lo

Hai luli, hai luli, Aurals-je perdu mon ami?

IVAN

Il en arrivera ce qu'il pourra : ne mourrez-vous pas tout de même, hai luli, de misère et d'inanition? 15

Ah ! s'U est vrai qu'il soit volage.

S'il doit un jour m'abandonner.

Le village n'a qu'à brûler, Et moi-même avec le village I

Hai luli, hai luli, 20

A quoi bon vivre sans son ami ?

Le vieillard devenant attentif, ils redoublèrent les hai luli accompagnés d'un arpeggio bruyant :

— Jouez, maître, poursuivit le denchik, jouez la cosaque; je vais danser autour de la chambre pour m'approcher de la 25 hache ; jouez hardiment.

KASCAMBO Eh bien, soit ; cet enfer sera fini.

Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demandée. 30

Ivan commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des cris pour détournei son attention.

S Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache son cœur palpitait d'inquiétude ; cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine, lo Pour ravoir à sa portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans Tombre que formait le corps d'Ibrahim.

Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse.

.15 Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable.

Il jeta les yeux sur lui au moment où, s'étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en 20 frapper le vieux brigand.

L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer et laissa tomber sa guitare sur ses genoux.

Au même instant, le vieillard s'était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer des broussailles dans le feu : des 25 feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent ime grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.

Si, dans cette occasion, Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps devenait inévitable : l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter; mais sa présence 30 d'esprit le sauva.

Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse.

— Jouez, morbleu ! dit-il à son maître ; à quoi songez- vous ? Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se

remit doucement à jouer.

Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon et s'assit de nouveau : mais il leur ordonna de finir la musique et de se coucher. 5

Ivan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer; mais au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir et tomba 10 raide mort, le visage dans le feu : sa longue barbe grise s'enflamma ; Ivan le retira par les pieds et le couvrit d'une natte.

Ils écoutaient, pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : 15

— Que faites-vous donc ici ? dit-elle en s'avançant vers les prisonniers ; d'où vient qu'il sent la plume brûlée ?

Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus de lueur.

Ivan leva la hache pour la frapper; elle eut le temps de 20 détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine en jetant un affreux soupir: im autre coup, plus rapide que l'éclair, l'atteignit dans sa chute, et l'étendit morte aux pieds de Kascambo.

Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s'attendait pas, 25 le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter.

— Où vas- tu, malheureux? dit-il; aurais-tu la barbarie de sacrifier aussi cet enfant, qui m'a témoigné tant d'amitié? Si

tu me délivrais à ce prix, ni ton attachement ni tes services ne 30 pourraient te sauver à notre arrivée à la Ligne.

— A la Ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous voudrez ; mais ici il faut en finir.

Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage : '

— Misérable, lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes un seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre

S moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.

. — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le denchik en élevant sa hache sanglante sur la tête de son maître ; ils ne vous reprendront jamais vivant : je les égorgemi, eux, vous et

10 moi, avant que cela arrive. Cet enfant peut nous perdre en donnant Tal^me ; dans Tétat où vous êtes, des femmes suffisent pour vous ramener en prison.

— Arrête ! arrête ! s'écria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. Arrête ! monstre tu m' égorgeras moi-

15 même avant de commettre ce crime I

Mais, embarrassé par ses fers et faible comme il Tétait, il ne put retenir le féroce jeune homme qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il 20 faisait des efforts pour se relever :

— Ivan, s*écriait-il, je t'en conjure, ne le tue pas ! au nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette innocente créature !

Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force ; en arrivant à la porte de la chambre, il heurta dans l'obscurité 25 Ivan qui revenait.

— Maître, tout est fini; ne perdons pas de temps et ne faites pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous dis-je, répondait-il aux reproches désespérés que lui faisait son maître : ce qui est fait est fait ; maintenant il n'y a plus à reculer. Jus-

30 qu'à ce que nous soyons libres, tout homme que je rencontre est mort, ou bien il me tuera ; et si quelqu'un entre ici avant notre départ, je ne regarde pas si c'est un ami ou un ennemi, je rétends là avec les autres.

Il alluma une esquille de mélèze et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand ; la clef des fers ne s'y trouva pas : il la chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. S

Tandis qu'A faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur.

Ivan le consolait à sa manière.

— Vous feriez mieux, lui disait-il, de pleurer la clef des fers qui est perdue. Qu'avez-voUs à regretter de cette race de 10 brigands, qui vous ont tourmenté pendant plus de quinze mois? Ils voulaient nous faire mourir: eh bien! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute, à moi? Que l'enfer puisse les engloutir tous I

Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meur- 15 très devenaient inutiles si l'on ne parvenait à les rompre.

Ivan, avec le coin de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts ; il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force. 20

D'autre part, la nuit s'avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir.

Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible et qu'elle ne fît pas de bruit. 25

Il mit dans un bissac un quartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta quelques provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort.

Kascambo s'empara de sa bourka ; ils sortirent en silence, et faisant le tour de la maison, pour éviter toute rencontre, ils 30 prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté.

Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs de leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin. 5 C'était dans le mois de février : le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée ; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui 10 rendit leur marche très lente.

Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'ime vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu ; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait que l'endroit était fréquenté. 1$ Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit : ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige.

Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, 2o un lit épais sur lequel le major se coucha.

Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter.

La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée

de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucime

issue ; il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu, et

25 qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour

sortir de ce labyrinthe.

Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée.

Mais, avant de s'acheminer, ils mirent le feu à leur établisse- 30 ment, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin.

Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée d'eaude-vie acheva le festin.

Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés entre de hautes montagnes à pic.

Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu^ls couraient d'être rencontrés dans s cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les neuf heures du matin.

Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent, au-delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Russie, lo semblable à une mer éloignée.

On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu :

— La Russie î la Russie ! était le seul mot qu'il pût prononcer. 15

Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine liberté.

Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui 20 retraçaient vivement.

Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage.

L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à ^ire, avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue, 25 effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale.

Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente. Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un 30 pont formé de deux arbres et vit de loin une habitation.

C'était une espèce de chalet y une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait désertée.

Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une

découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses

réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de

découvrir, et, après Vy avoir établi, il se mit aussitôt à la re-

5 cherche du magasin.

Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets, lo Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt.

Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent 15 souvent; ils frappent la terre avec la baguette de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant à la maison, dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, im morceau 20 de sel gemme et plusieurs ustensiles de ménage.

Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine : le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportés furent placés sur le feu.

Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir 25 les épis de maïs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas.

Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens,

parvint à délivrer son maître de ses fers; et celui-ci, plus

tranquille et restauré par un repas excellent pour la circon-

30 stance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close

lorsqu'il se réveilla.

Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient raidies au point qu'il ne

pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables.

Il fallut cependant partir.

Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. 5

Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait.

Il marcha toute la nuit, s'arrêtant souvent et reprenant aussitôt sa route.

Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se 10 jetait sur la terre et pressait Ivan de l'abandonner à son mauvais sort.

Son intrépide compagnon non seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui. 15

Ils trouvèrent dans leur route \m passage difficile et dangereux, qu'ils ne pouvaient éviter; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître et le par- 20 courir seul.

Pendant qu'il descendait, Kascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire.

La nuit était sombre : il entendait sous ses pieds le murmure sourd d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée ; le 25 bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau, lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté.

Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de 30 sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit ; elle l'avait béni tendrement à son départ de la Ligne : cette pensée lui rendit le courage.

Un secret pressentiment lui donnait Pespérance de la revoir encore.

— Mon Dieu ! s*écria-t-il, faites que sa bénédiction ne soit pas inutile 1 S Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut.

Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils Pavaient cru d'abord.

Après être descendus quelques toises entre les rochers, il lo fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher étroit et incliné, recouvert d'une neige glissante, sous lequel la montagne était taillée à pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage, ils firent le signe de la croix.

15 — Allons, disait Kascambo, si je péris, que ce ne soit pas du moins faute de courage ; la maladie seule a pu me l'ôter. J'irai maintenant tant que Dieu me donnera des forces.

Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux, et continuèrent leur route.

20 Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus ; ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les basfonds où elle s'était accumulée.

Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour, où la vue de deux hommes qui parurent de 25 loin les obligea de se coucher à terre pour n'en être pas aperçus.

Au sortir des montagnes, dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois ; le terrain y est absolument nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des 30 grandes rivières, où ils sont encore très rares, ce qui est fort extraordinaire, vu la fertilité du terroir.

Ils suivaient depuis quelque temps le cours de la Sonja, qu'ils devaient traverser pour se rendre à Mosdok, cherchant

un endroit où Teau, moins rapide, pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à cheval qui venait droit à eux.

Le pays, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni buissons pour se cacher. 5

Ils se blottirent sous le rivage de la Sonja, au bord de Peau.

Le voyageur passait à quelques toises de leur gîte.

Leur intention n'était que de se défendre s'ils étaient attaqués.

Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. 10

S'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un enfant de douze à treize ans, il s'élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon.

Le jeune homme voulait résister; mais voyant le major paraître sur le bord de la rivière, le pistolet à la main, il 15 s'enfuit à toutes jambes.

Le cheval était sans selle avec un licou passé dans la bouche en guise de bride.

Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. 20

Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux, car ils virent bientôt qu'il leur eût été impossible de traverser à pied, comme ils l'avaient projeté.

Leur monture, quoique chargée du poids de deux hommes, faillit être entraînée par la rapidité de l'eau. 25

Ils arrivèrent cependant sains et saufs à l'autre rivage, qui se trouva malheureusement trop escarpé pour que le cheval pût prendre terre.

Ils descendirent pour le soulager.

Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter 30 sur le bord, le licou se détacha et lui resta entre les mains.

L'animal, entraîné par le courant, après de nombreux efforts pour aborder, fut englouti dans la rivière et se noya.

Privés de cette ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu'ils virent de loin, dans rintention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. S Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très éloignées ; mais rien n'était moins sûr que de se livrer à ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre.

Cependant, vu l'état de faiblesse dans lequel se trouvait 10 Kascambo, il était bien difi&cile qu'il pût gagner le Tereck sans secours.

Leurs provisions étaient épuisées : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes.

1$ Vers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir.

Étonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause.

20 — Maître, dit Ivan, j'ai fait une grande faute !

— Dieu veuille nous la pardonner ! répondit Kascambo en se signant.

— Oui, reprit Ivan ; j'ai oublié d'emporter cette belle carabine qui était dans la chambre de l'enfant. Que voulez-vous?

25 Cela ne m'est point venu dans la pensée : vous avez tant gémi là-haut, tant fait de bruit, que je l'ai oubliée. Vous riez? c'était la plus belle carabine qu'il y eût dans tout le village. J'en aurais fait présent au premier homme que nous rencontrerons, pour le mettre dans nos intérêts ; car je ne sais trop

30 comment, dans l'état où je vous vois, nous pourrons achever notre marche.

Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée.

Le vent froid de la Russie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage.

Ils partirent à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques villages ou les éviter.

Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière 5 supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit.

Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans Teau jusqu'aux genoux. 10

Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits.

Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant ; toute la campagne était blanche de grésil.

Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba 15 de lassitude et de douleur et refusa décidément d'aller plus loin.

Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme ime barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul.

— Écoute, Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout 20 ce que j'ai pu jusqu'à ce moment pour profiter des secours que tu m'as donnés, mais tu vois à présent qu'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon sort est décidé. Va-t'en à la Ligne, mon cher Ivan, retourne à notre régiment; je te l'ordonne. - Dis à mes anciens amis et à mes supérieurs que tu m'as laissé 25 ici en pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meilleur sort. Mais, avant de partir, ressouviens- toi du serment que tu as fait là-haut dans le sang de nos gardiens. Tu as juré que les Tchetchenges ne me reprendraient pas vivant : tiens parole.

En disant ces mots, il s'étendit par terre, et se couvrit tout 30 entier avec sa bourka.

— Il reste encore une ressource, lui répondit Ivan ; c'est de chercher une habitation de Tchetchenges, et d'en gagner

le maître avec des promesses. S'il nous trahit, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. Tâchez encore de vous traîner jusque-là; ou bien, ajouta-t-il en voyant que son maître gardait le silence, j'irai seul, je tâcherai de gagner un Tche- 5 tchenge ; et si l'affaire tourne bien, je reviendrai avec lui pour vous prendre ; si elle tourne mal, si je péris et que je ne revienne plus, prenez, voilà le pistolet.

Kascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet, lo Ivan le recouvrit avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire.

Comme il se disposait à partir, son maître le rappela.

— Ivan, lui dit-il, écoute encore ma dernière demande. Si 15 tu repasses le Tereck, et si tu revois ma mère sans moi. . . .

— Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la journée. Si vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne me reverront jamais.

Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite éléva-

20 tion, deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce

n'était pas ce qu'il cherchait ; il voulait trouver une maison

isolée, dans laquelle il pût s'introduire sans être vu, pour en

gagner secrètement le maître.

La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une 25 telle qu'il la désirait.

Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter.

Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines.

— Je viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents roubles à 30 gagner et te demander un service. Tu as sans doute ouï parler du major Kascambo, prisonnier chez les montagnards. Eh bien, je l'ai enlevé ; il est ici, à deux pas, malade, et en ton pouvoir. Si tu veux le livrer de nouveau à ses ennemis, ils te

loueront sans doute ; mais, tu le sais, ils ne te récompenseront pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, en le gardant chez toi seulement pendant trois jours, j'irai à Mosdok, et je t'apporterai deux cents roubles en argent sonnant pour sa rançon. Que si tu oses bouger de ta place, ajouta-t-il en 5 tirant son poignard, et donner Talarme pour me faire arrêter, je t'égorge sur l'heure. Ta parole à l'instant, ou tu es mort.

Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider.

— Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement sa 10 botte, j'ai aussi un poignard à ma ceinture, et le tien ne m'épouvante pas. Si tu étais entré chez moi en ami, je n'aurais jamais trahi un homme qui a passé le seuil de ma porte ; maintenant je ne promets rien. Assieds-toi là et dis ce que tu veux. 15

Ivan, voyant à qui il avait affaire, rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition.

— Quelle assurance me donneras- tu, demanda le Tchetchenge, de l'exécution de ta promesse ?

— Je te laisserai le major lui-même, répondit Ivan ; crois- tu 20 que j'aurais souffert pendant quinze mois, et que j'aurais amené mon maître chez toi pour l'y abandonner?

— C'est bon, je te crois, mais deux cents roubles, c'est trop peu : j'en veux quatre cents.

— Pourquoi n'en pas demander quatre mille? Cela ne 25 coûte rien ; mais moi, qui veux tenir parole, je t'en offre deux cents parce que je sais où les prendre, et pas un kopeck de plus. Veux-tu me mettre dans le cas de te tromper?

— Eh bien, soit ; va pour deux cents roubles ; et tu revien- 30 dras seul et dans trois jours?

— Oui, seul et dans trois jours, je t'en donne ma parole ; mais toi, m'as- tu donné la tienne? le major est-il ton hôte?

— Il est mon hôte, ainsi que toi dès ce moment, et tu en as ma parole.

Ils se donnèrent la main et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim. S Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza, où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s'y rendit aussitôt.

Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire.

10 Les braves Cosaques, dont quelques-uns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon.

Au jour fixé, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître ; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque 15 nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul ; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques Cosaques.

Cette précaution faillit encore devenir funeste à Kascambo.

Du plus loin que son hôte aperçut les lances des Cosaques,

20 il se crut trahi ; et, déployant aussitôt la courageuse férocité

de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de

la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa

carabine à la main :

— Si vous avancez, s'écria-t-il, lorsque Ivan fut à portée de 25 l'entendre, et couchant en joue son prisonnier, si vous faites

un pas de plus, je brûle la cervelle au major, et j'ai cinquante cartouches pour mes ennemis et pour le traître qui les amène.

— Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant pour la vie de son maître ; on m'a forcé de revenir accompagné ; mais

30 j'apporte les deux cents roubles, et je tiens ma parole.

— Que les Cosaques s'éloignent, ajouta le Tchetchenge, ou je fais feu.

Kascambo pria lui-même l'officier de se retirer.

Ivan suivit quelque temps le détachement et revint seul : mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher.

Il lui fît compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.

Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit et se jeta 5 aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté.

— Je me souviendrai seulement, répondit Kascambo, que j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu parole ; mais avant de 10 me demander pardon, commence donc par m'ôter mes liens.

Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.

Dans la même journée, le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient 15 désespéré de la revoir.

La personne qui a recueilli cette anecdote, passant, quelques mois après, à legorievski, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick, et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du 20 spectacle d'un bal très animé qui se donnait au rez-dechaussée.

Un jeune sous-officier regardait aussi très attentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.

— Qui donne le bal ? lui demanda le voyageur. 25

— C'est monsieur le major qui se marie.

— Et comment s'appelle monsieur le major?

— Il s'appelle Kascambo.

Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité, et se fit montrer 30 le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté.

— Montrez-moi, de grâce, ajouta-t-il encore, le brave denchik qui Ta délivré.

Le sous-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit :

S — C'est moi.

Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge.

Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en lo récompense de son courage et de sa fidélité.

Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maintenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres.

15 Mais comme l'étranger lui témoignait son étonnement de ce qu'il n'était pas de la fête, en taxant à ce sujet son ancien maître d'ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers et rentra dans la maison en sifflant l'air : Hai luli, hai luli.

Il parut bientôt après dans la salle du bal et le curieux 20 remonta dans son kibick, enchanté de n'avoir pas reçu un coup de haché sur la tête.

About 1770 the Russians began to enter the région of the Caucasus. By the end of the eighteenth century Russia had acquired practically ail of Northern Caucasia, and in 1801 Georgia, the largest province of Transcaucasia, was annexed. This gave Russia a foothold in Transcaucasia ;' but the courageous mountaineers maintained their independence for many years and still, at times, give the Russian government trouble. The e vents of this narrative occurred in 18 15.

1 I sont: use of the présent with expression of duration of time. The English requires the perfect. — 3 séparés: nowhere else in the world, according to Ripley (Races of Europe^ 1S99), is there such a heterogeneous confusion of peoples, languages, and religious gatherings in one area. " The Eastern mountaineers dwelling in Daghestan [in Transcaucasia] and part of the Terek province [in Ciscaucasia] are an extraordinary medley of several dozen différent branches, mostly autochthonous, but many of them undetermined, and speaking numbers of différent languages, whose connections with each other are not always established. The Chechens (280,000) are warlike highlanders living in the moun tains south and east of Vladikavkaz. Then corne the Lezghins, Andians, and Avars, the Dargo, the Kyurins, the Udins, and many others. There is one mountain in Daghestan on the slopes of which are seven villages each speaking a différent language ; to communicate with each other they use the Avar tongue, which is a sort of lingua franca of the district. Besides the native dialects Turkish and Arabie are also spoken. The Eastern highlanders are nearly ail Sunni Mohammedans. . . . They are still warlike and brave, but hâve remained quiet during the last thirty years.** From p. 24 of Villari's Pire and Sword in the Caucasus. London, 1906. Villari summarizes the Moslem population of Caucasia as follows : 1,500,000 Sunnis (Turks, Kurds, mountaineers) and 1,300,090 Shiahs (Tartars, Tates), of whom the former are not at présent turbulent. — 9 Tchetchenges : in writing with the Roman alphabet names taken fiom a language which does not use this alphabet, the Roman letters must be so used as to express the

native sound of the name to readers of the particular language into which it is being introduced. In English the rule now accepted is to give the vowels their Italian sounds and the consonants their English sounds ; the fashion formerly gênerai, of using in English the French or German f onn of a name which one has seen oftenest in French or German works, is not now permissible where correctness is aimed at. The French, not having in their own language the sound of the English ch, are unable to represent it except by tch^ as hère. If one had nothing but the French form Tchetchenges for a guide, one would hâve to infer that the name in English should be spelled Chechenzh or Chechenj or the like. But such second-hand translitérations should never be trusted if direct testimony can be had. The Standard Dictionary gives the actual English form of this name as Chechentsi. — 9 Kabarda: Greater and Lesser Kabarda are two provinces of Western and Central Ciscaucasia. — 14 la Ligne : a séries of Russian military posts extending f rom the mouth of the river Terek on the Caspian Sea to the mouth of the Kuban on the Black Sea. The object was to keep in subjection the wild mountaineers. — 23 Cosaques : the Cossacks, wandering tribes wholly or partly of the Tartar race, are divided into two main bodies : Cossacks of the Black Sea, north of the Western Caucasus, and the Don Cossacks, through whose région the river Don fiows. They hâve the réputation of being excellent cavalrymen. (See map of Russia.) — 25 débouché : it is now the terminus of the railroad.

2 I Wladi-Caucase : the English form is Vladikafkaz according to some authorities, and Vîadikavkas according to the Standard Dictionary and most other dictionaries. Wladi or Vîadi comes from a Russian verb meaning * to overtop,' * to dominate,' hence the word may be translated * Ruler of the Caucasus.* Cf. Vladivostok^ « Ruler of the East.' It is strange that de Maistre should use the spelling Wladi instead of Vladi^ since the latter harmonizes with the accepted spellings of other French names, such as Vladimir ^ Vladislaus, etc. It hasbeen suggested it is because the Polish language, which is closely related to the Russian, uses a w for this sound. — 15 Mosdok : Mozdok^ a town on the Terek, a river flowing into the Caspian Sea, north of the Caucasus.

4 2 Ivan : the author gives, in the footnote of an old édition, the servant's full name, Ivan Smimo, which he says is équivalent to Jean le Doux in French. This latter name is hardly a fitting one for this servant, as will be seen from what follows in the narrative. — 4-510 Dieu des Russes est grand : a proverb often quoted by Russian soldiers in a moment of danger. — 33 pût : pour que requires the subjunctive.

6 7 retardât : when que takes the place of j/, the subjunctive must be used. — 14 pût : afin que requires the subjunctive.

73011: *of doing so.* — 19 kislitchi: "boisson russe: c'est une espèce de bière faite avec de la farine." — Note d'auteur.

8 I en rapproché : * akin to it ' (la langue tartare), This statement of the author would seem to be erroneous, since the Encyclopaedia Britannica says that the Chechentsi language is distinct from ail others.

— 26-27 de voir . . . Mamet : * to see little Mamet unmercifuUy beaten.'

— 27 nèfles : ' medlar ' is the name of a small spreading European tree of the rose family, or its fruit. The latter, resembling a very small apple, with the calyx-lobes on the summit well developed and permanent, is hard and bitter when ripe, but becomes agreeably acid on beginning to decay. — Standard Dictionary. " You '11 be rotten ère you be half ripe, and that *s the right virtue of the medlar.** — Shakespeare's As You Like It,

9 22 servait . . . maison : * served as the roof of the house.*

10 4 Désespérant . . . l'accusé : *■ in despair of making the accused listen to reason.* — 12. en : 'with it,* Le. le bonjour, — 13, 14 rendes, donne: why subjunctive ?

11 3 m'est . . . tête: *has occurred to me.* — 2oHoaessein: the names of Hasan and Husein (French spelling Hassan, Houssein), Mohammed*s grandsons who were killed by the Sunni or dominant sect of Mohammedans (see Encyclopaedia Britannica under " Hasan"), are often borne by Mohammedans in ail countries, and the commémoration of Husein's death is the chief event of the religions year among the Shiahs in India and Persia. Houessein seems like a mixture of the two names, or may be the Chechentsi form of one of them. The s of thèse names is not doubled either in sound or the original spelling, but is doubled in the French translitération because a single s between vowels has in French the sound of z. The double s often given to thèse names in English is an imitation of the French spelling. — 24 elle : i.e. occasion, — 29 désertât : subjunctive after verbs of fearing.

12 3 D'une . . . part : * on the other hand.* — 15 en : * of their ill will.*

— 28 y: *of it,* Le. ce projet,

13 I aurait . . . naître : < ought to hâve given birth to.* — 11 laissant croire : * making believe.* — 28 à : * by.* — 32 en désespéré : * desperately.*

14 15 fussent: explain mood and tense. — 18 fût: the conjunction quoique requires the subjunctive. — 22 suivi: *continued.*

15 9 devait : * was to.* — 30-31 occupé à visiter : * busy examining.'

16 8 en : * of them,* Le. ses projets.

17 I chislik : mutton roasted in bits on a spit or on the pointed end of a stick. — 8 s'endonnft: explain mood and tense. — 27 y: refers to déjouer de la guitare,

18 6 que deyenir : * what will become of me ? * — 10 il fait : used in speaking of the weather ; as il fait beau, * the "weather is pleasant.'

19 14 n . . . pourra : ' I don*t care what happens/ or perhaps, * can't help it.' — 21 A . . . vivre : * what is the use of living ?» — 24 la cosaque :

* the Cossack dance.'

20 1 1 la : Le. la hache. — 19 en : * with it ' (the ax).

21 17 d'où . . . brûlée : * where does the smell of bumt feathers corne f rom ? ' — 33 en finir : * make an end of it.'

22 10 arrive: avant que is foUowed by the subjunctive. — 21 je t'en conjure: *I beg of you.' — 23 en (first): refers to clause //. . . V enfant.

— 30 soyons : jusqu^à ce que requires the subjunctive.

23 13 à moi: emphasizes ma. Translate 'my own.' — 14 puisse: subjunctive expressing a wish. — 24 gênât : .why subjunctive ?

24 13 chemin battu: 'beaten path.* — 19 en: *of them/ i.e. des branches.

25 6 dont : * from which.' — 14 pût : le seul is usually followed by the subjunctive in the subordinate clause, but if a fact is stated unreservedly, or if le seul is followed by the genitive plural, the indicative must be used.

26 4 y: *there,' i.e. le refuge. — 13 trahisse: de peur que requires the subjunctive. — 17 en: i.e. ces magasins. — 21 établir la cuisine: *to begin his cooking.' — 24 faisait rôtir : * was roasting.'

27 17-18 eût causé: why subjunctive? — 19-20 avant . . , maître:

* before taking his master into it.'

28 3 soit : why subjunctive ? — 1 5-16 que .. . moins : * let it not be at least.' — 20 suivis : * continuons.* — 25 en : ' by them,' i.e. deux hommes,

— 31 vu: *considering.*

29 I pût : explain the subjunctive. — 22 eût été : the pluperfect subjunctive of any verb may be used without que in place of the past conditional. The former is not used in conversation. — 25 faillit être :

* came near being.'

30 9 vu : * considering.* — 10 pût : explain subjunctive. — 21 Diea veuille : * may God be willing.' — 24 Que voulez-vous ? * what can you expect ? ' — 27 il y eût : why subjunctive ? — 29 pour . . . intérêts : * to gain his good will.'

31 9 en : refers to ravin. — 15 saisi : * overcome.' — 26 en pâture : *as food.' — 33 en: refers to habitation.

32 6-7 xevienne : why subjunctive ? — 11 fût découYert : de peur que requires the subjunctive. — 22 pût: explain mood. — en: refers to maison. — 24 en : i.e. maisons,

33 2 en le gardant : *■ by keeping him.' — 4 en argent sonnant : * in hard cash/ — 28 cas : * position.* — 30 va : * agreed.' — 32 en : * for it.'

34 6 Tcheryelianskaya-Staniza : doubtless the village described in Murray^s Handbookfor Travelers in Russia as Chervlonnaya, " famous for the beauty of the Cossack women," and set down as Tchervlena on the map in StanfonTs London Atlas of Universal Geography. It is on the north bank of the Terek, some distance below Mozdok. The Russian word stanitza means * Cossack village,' and skaya is the féminine f orm of a suffix meaning substantially * of / corresponding to the wellknown Polish skù — 24-25 à portée de Pentendre : * in hearing distance.' — 25 conchai^t en joue: *aiming at/ literally 'laying his gun against his cheek.'

35 5 en : refers to les roubles, — 18 legorievski : presumably Yegorievsk, sixty miles east-southeast of Moscow. — 20 kibick : * kibitka,' a Russian vehicle with rounded top, covered with felt or leather. It serves as a kind of movable habitation, and is used for traveling in winter. — Century Dictionary. " Formerly the joumey from Novogorod to Moscow was most painfully accomplished in ninety hours in a kibitka — a cart, or rather a cradle for two, in which the driver . . . sat close to the horses* tails, the hinder part of the cart being shaded by a semicircular hood of laths covered with birch bark. Thèse vehicles hâve no springs, and are fastened together by wooden pegs. The luggage is placed at the bottom, and covered by a mattress, upon which an abundant supply of feather-beds alone renders the jolting endurable." — A.>J. C. Hare, Russia^ V. — 30 se fit montrer : * caused to be pointed out to him.*

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I. Quel est le titre de cet ouvrage? Qui en est Pauteur? 2. Les habitants du Caucase sont-ils féroces ? 3. Qui habitent la grande et la petite Kabarda ? 4. Les hommes du Caucase sont-ils beaux ? 5. Où la Russie a-t-elle établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie? 6. Où se trouve la résidence du commandant ?

I. The inhabitants of the Caucasus hâve varions interests. 2. Love of independence animâtes them ail. 3. Are not thèse men brave and cruel? 4. Would you dare to travel over this space alone? 5. I would not.

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I. Que devait faire le major Kascambo? 2. Quelle imprudence a-t-il eue ? 3. Pourquoi ces hommes qui sont près des frontières ont-ils un libre accès à Mosdok? 4. Où est situé Mosdok? 5. "Mettre pied à terre," que veut dire cela? 6. Pourquoi la retraite était-elle impossible ? 7. Les Cosaques veulent-ils livrer le major ?

I. The Russian major boasted of his plan. 2. Were the mountaineers informed of his plan ? 3. What made the battle unequal ? 4. If you will deliver the major we will not kill you. 5. The enemy had hardly withdrawn when aid appeared in the distance. 6. A mule had carried the major's baggage.

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I. Que fait le brave domestique ? 2. Etait-il découragé ? Pourquoi ne Tétait-il pas ? 3. Qu'est-ce que les brigands ont laissé au major ? 4. Que font les chefs des brigands ? De quoi s'agissait-il ?

5. Pourquoi enlève-t-on au major ses bottes ferrées ? 6. Mai*chezvous pieds nus ?

I. What was the name of the servant ? 2. Ivan took possession of the guitar. 3. The Russian troops would probably pursue them.

4. The major as well as Ivan walked barefooted a part of the moming. 5. They carefully avoided leaving a trace. 6. They gave back to the major his shoes which they had taken from him. 7. They took the précaution to bandage his eyes.

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I. Quand les brigands changent-ils de conduite à l'égard du major ? 2. Qu'est-ce qu'on a mis au cou du major ? 3. Ivan étaitil traité durement? 4. Pouvait-il rendre quelques services à son maître ? 5. Le major pouvait-il payer la somme fixée ? 6. Sur quoi se couchaient-ils ? Avez-vous vu un coussin de selle de Cosaque ?

I. When they reached the village they suiïered ail kinds of ill treatment. 2. The interpréter fumished him with paper. 3. Did they deprive him of food ? 4. They spared themselves the expense.

5. Was the mother of the little child worse than the old man?

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