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U rêWéê de BrQiui. — Le Splelbetf. — La BaMUIe tatrichienne. — Politique de l'Aiitridie. — Les cariM>nari iudient. — Le comte Ponro. — Confalonieri. — Sylvlo Pcflico. —Arrestation de Confalonieri. — Le eoreero diiro. — Les cachots.— Costume des galériens de Spielberg. — Régime. — Andryane. ~ Mort du comte Oroboni. — Le cimetière de la forteresse. — L'emprisonnement du baron de Trenck. — Trcnclc et les têtes de TarUres. —Trenck et les harumbachas. — Ses guerres d'eitermination. — 11 bsdne une jeune fille. — On Taecuse d'avoir trahi l'impératrice. — Alternatives du procès. — Son horrible trahison envers son cousin Frédéric de Trenck. ^ 11 est condamné à la détention perpétuelle à Spielberg. — Encore la jeune fille. — Plan d'évasion. — L'avarice de Trenck le frit manquer. — Le diable en conférenee avec Trenck. — Ib causent d'affaires. — Mort du pandour. — Commentaires historiques sur cette mort. — Saint Trenck le pandour. ~ Il assassine son confesseur. — Se tue loi-mèrae. — Apparition du lièvre blanc au Spielberg. ~ Mort du prisonnier Villa. -« Funéraille» au Spielberg. — Marco Fortini. — Monari. — Le colonel Morettl. — Cor respondances touchantes entre Sylrio Pelllco et Andryane. — Comment on accorde aux prisonniers des nouvelles de leur fiunille. — Une visite domiciliaire dans le oachoc— Encore une faveur du très-clément empereur d'Autriche.— Les conventionnels fran^. — Lamarque. — Quinette. — Foucault. — 1793 \u du Spielberg. — Drouet. —Son plan d'évasion. — Les conventionnelf échangés contre Marie-Thérèse (duchesse d'ADCottléme.) — DéUvrance de quelques détenus italiens.
Le Toyageur qui yient d'entrer dans les beues plaines de la .Morayie, au sortir de cette Slyrie si riche et si pittoresque, s arrête complaisamment à admirer l'une des plus riantes vallées que Dieu ait données à l'homme pour l'égayer et pour l'enrichir.
Cest la vallée de Brunn. Une Ville tout entière s'y déploie» et cette ville est la capitale de la Moravie depuis qu'Ohnùlz a
t LES PRISONS DE L'EUROPE.
perdu cet honneur pour s'être rendue trop facilement aux Suédois. Parmi ses toits rouges qui se perdent dans les arbres, et à travers une forêt de clochers fiôift (^û se dressent comme des mâts de navire, montent les murmures joyeux d'un peuple à qui la vie douce et facile a fait trouver supportable son esclavage et son isolement.
La vallée de Brûnn était autrefois tifipoîtdnte pai* lé tidmbre de ses fabriques de draps. Lés marteaux à foulons retentissaient au bord de la rivière; et les flots, tantôt bleus, tantôt neigeux d'écume, bondissaient par dessus les écluses, ou étincelaientsur les roues des moulins au grand soleil; parfois s'élargissaient en lacs paisibles sous les peupliers, en sorte que les bateaux sur cette surface limpide semblaient des phoques rassasiés, étendus sur une prairie d'algues marines.
Mais la prairie est peu h peu devenue silencieuse, les fabriques ont fait taire leurs marteaux, caché leurs métiers à carder; on ne voit plus les jeunes flUes moraves étendre sur l'herbe les grands rouleaux d'écarlate ou d'azur; si l'on veut savoir la cause de cette mort de la vallée, te cause de ce silence imposé aux ouvriers chanteurs, qu^on jette les yeux vers le couchant, à l'endroit oii s élèv^iti en suivant une pente tnsen^ sible, les fortifications de la ville de Brûnn.
lin gêaht hclii' sutmdtil^ fcette vàlléé. Monticule abrupte, superbe i nu. Il a {Jour tète un hideilx patallélogtatnme de pierre sombre, itohè de fenêtres étroites. Le soleil quand il se lève allume sut ces mu?aillfes aillailt d'y'èùt étincelanls qu'on y voit de jours percés par la main de l'homme, et lorsque le soleil se couche ati iohd de la vallée, il attache encore ses rubis aux vitres de la partie occidentale du châlcau-fort, doul
alors la figure apparaît nmitr^i, eomme cens itdtw de mort iniàrieurement éclairées par l'imagUiatioa craioliy» id@9 enfanta.
Ce géant, ce château, cet épouîantail, c'est }e Spielji^rg, forteresse autrefois habitée par les marquis 4^ Moravie, m^itres de ce beau pays. Après avoir servi AQntr0 ]fis enpemis du dehors, ces pierres élevées par la féodalité o^ti ^uiva^t l'ii^ge, servi les despotes contre leqrs propriBs Mijpt^^ le Spiej^rg est devenu prison d'état.
En Autridie, eu Italie, 4ai)9 tpus ]fis coin$ de ce yaytjp mgife don^ le souverain réside à Vienne et s'appelle César, les peuifle^ frissonnent m nom de 3pielbe^g. O0 sait que derrière ces murailles la vie s'éteint lentep^t, sourdem^Qt, au gré du tournenteur nommé par le souveraip. On sait que ces casemates impénétrables à ioptç curiosité, k toute solliciUide, absgrbie^t Vagonie du prisopoier, au pr^j^t du se^l César qui en jouit , paroe qu'il se ven^.
Le Spielberg est la maison d^$ gajéri^. et par un rapprochement familier à tous les despotes, il est aussi la demeure d^s criminels 4'état. C'est si^r <:e» 4^fpv^ qu^ les g|s61i^rs $'éludient k iaire soufirir Thopime qu oq ^ur pyf^%. Quiconque a outragé la société, violé les lois de la morale ou de la religion, est bien moins epupable que le rêveur dont la pli^me ^ écfit dix lignes contre l'empereur d'Autriche , dont le cerv^u 9 enfanté des songes de liberté : les premiers ont fait tptf k tous les hommes et o^epfé Pieu; mais les seconds ont ^u^]ié pif }éfé un seul homme, qui prétend non-sejalem^nt r^epré^Qt^ ^us les autres, mais encore représenter Dieu suf )# i^r«.
A quelques lieues de Vienne existe donc unç Bai^ti^e, dofît
le sol pour que les fondations croulent et s'abtment. Bien plus, ce sinistre fort de Spielberg, à force de regarder la vallée si riante et si riche de Brunn» l'a ei&ayée, fascinée, glacée, comme le serpent des Antilles fascine et étourdit loiseau dont il veut faire sa proie. La vallée n'a plus osé chanter en présence des infortunés qui gémissaient dans Spielberg; et Spielberg n'a pas voulu qu'il y eût des gens trop riches et trop nombreux si près de ses canons. Au despotisme il faut le silence et les ruines. Le vautour vit dans les solitudes.
n n'y a pas bien longtemps que d'un village voisin qu'on appelle Austerlitz, partirent les bataillons les plus hardis « les plus bruyants, les plus superbes, qui eussent jamais traversé cette contrée. Ils étaient encore ivres du bruit de la bataille* leurs panaches noircis par la fumée,, leurs broderies tachées de poussière, n'ôtaient rien à leur mine fière et victorieuse. C'étaient deux divisions de l'armée française qui venait de battre les Autrichiens et les Russes autour de ce petit village d'Aus* terlitz.
Le Spielberg, aperçu de loin dans les brumes, leur avait paru d'un farouche aspect, et ils étaient accourus à ses menaces. La forteresse fut bombardée avec fureur. Elle se défendit assez mal, et, peu d'heures après l'arrivée des Français, de larges brèches montraient aux habitants épouvantés de Brunn Tintérieur noir et humide de ces cachots, où depuis deux cents ans tant de nobles allemands étaient venus mourir inconnus, à un signe des empereurs d'Allemagne.
Mais la guerre, météore brillant, s'éteint vite, et, soit qu'elle ait réparé des malheurs, soit qu'elle ait amené des améliora- UonSt eUe laisse des ruines douloureuses ou des constructions
imparfaites. Ce que les Français avaient fait pour la liberté de la Moravie, les Autrichiens se hâtèrent de le détruire après le départ des ennemis, c'est-à-dire qu'ils rebâtirent, tant bien que mal , les murs écroulés ; le Spielberg avait élé bien maltraité par les bombes; mais un invalide, incapable de repousser une attaque d'hommes vigoureux, ne peut-il pas suffire à garder un prisonnier chargé de chaînes? Ainsi fit-on du Spielbei^. Le fort devint purement et simplement une prison de galériens. Le vieil édifice n'en fut pas moins redouté , mais il en lut plus infâme.
Le plateau avait été merveilleusement disposé par la Providence pour fournir aux hommes d'autres idées que des idées de désepoir et de mort. Mais aujourd'hui l'on ne peut lancer un regard du haut du Spielberg sans se rappeler quelques-unes des misères humaines.
En face, au nord, s'élève la citadelle d'Olmùtz, autre nid de geôliers, autre gouffre de douleurs. Les cachots d'Olmùtz ont une célébrité qui doit permettre à cette dernière ville de regarder non sans un certain orgueil Bruon sa voisine, si fière sans doute de son Spielberg. À droite de la route qui conduit à 01mûtz, s'étendent les plaines d'Austerlilz ; c'est4i-dire de la gloire, gloire resplendissante, mais souillée de sang, comme la plupart des triomphes humains. A gauche, au pied des montagnes, un mince ruban gris ondulant dans les steppes verdàtrès est la route qui mène en Bohême , dans ce malheureux pays dévasté toujours , dévoré toujours par les superstitions , les ambitions, les éclatantes folies des souverains ou des enthousiastes; la Bohème, que le spectateur intelligent ne peut considérer sans un soupir dû à tant d'infortunes. Enfin, comme
pour résumer tout cela, comme pour en faire un abrégé de philosophie à l'usage des prisonniers du Spielberg, §ous leur§ yeux, quand ils ont la liberté de regarder, montent tristeraei^t quelques ifs enfermés par de grands murs blancs. C'est le cimetière où les forçats portent dans un drap leurs compagnons morts; le cimetière de Brûnn, dernière demeure dont beaucoup de captifs ont envié, sans doute, du fond de leur cachot, les ombrages, le soleil pur, les fleurs épanouies chaque matiji sur les tombes, et, par-dessus tout, l'imperturbable repps si dou^ pour les oreilles lasses du bruit des verrous et des chaînes.
La citadelle est construite en forme (le carré long, flancjué tout à Tentour de bâtiments hérissés d'auvents ou trémies, d^ grilles, de créneaux, et de saillies étranges. On y arrive par une route sinueuse qui ne laisse apercevoir la porte qu'au moment où Ton y entre. Cette porte est basse, cintrée; on Tabaudonne aux grandes sorties de la garnison ou aux entrées solennelles des puissants qui viennent visiter Spielberg. Les prisonniers, eux , sont introduits par une autre oorte plus petite , et toute couverte de fer.
C'est par là que passèrent , alors que Spielberg était seulement une citadelle, toutes les victimes des colèreç de Joseph !•'. C'étaient de nobles Hongrois, peu accoutumés encore à cette servilité que commandait l'empereur. Une fois perdus dans les tombes du Spielberg, ils ne revoyaient plus la lumière du jour : la politique de l'empereur le voulait, non moins que son ressentiment
Ce serait une longue et difficile histoire que celle du Spielberg : longue par le nombre des prisonniers, difficile à cause de l'obscurité qu'un despotisme non interrompu et libre dans
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s^ aetes a »u jeter depuis deux cent» ans sur toutes ses opé<rations. Les registres du Spielberg doivent être on recueil d'énigmes» et nous ne pensons pas que personne puisse se tanter d'ayoir été admis à les compulser, si ce n'est le nûtiistre héri« tier de la politique des devanciers^ et par conséquent admis au partage des secrets d'état.
Cependant quelque» révélations de proolxniers contempO' rains nous fournissent sur le Spielberg des détails assâz inté^ ressauts, assez authentiques surtout pour que nous entrepre* nions sans crainte le récit des infortunes privil^ées. Cette faible lumière d'un petit nombre d'écrits courageux nous guidera^ nouSf écrivains patients et habitués à lire âur led mixts des cachots les noms à demi effacés nar le grattoir des inquisiteurs ou les larmes des victimes.
Cela dit« on nous pardonnera ae glisset fort légèrement sUr le régime des galériens détenus au Spielberg* NoUs le consignerons tout au plus pour oomplé((tf les notes que nous pu» bUons sur l6 système pénitentiaire des priacipaui états de l'Euirope.
L'Autriche a étaadu sur les pap conquis par elle un inn mense réseau formé de mailles solides et tenaces* C'est le payé dahs lequel on trouve le pliifc de gens honnêtes dans le particuliet*; c'est le gouvernement le plus perfide et le plus bassement inquisiteur. On pourrait attribuer cette sévérité à une nécessité absolue de faire peser le joùg sur les nations conquises , et peut-être trouverait^on des exemples de ce système dans This-» toire des gouvernements les plus loyaul et les plus forts. Mais, malheureusement pour le caractère du gouvernement autrichien, cette inquisition s'exerce aussi cruellement sur l'habi**
tant de la métropole que sur l'Italien , le Piémontais et TEsclavon. C'est donc une habitude, et non pas une obligation. Il eût été logique à rAutriche , comme autrefois k Rome victorieuse, de laisser respirer librement le citoyen, en étouffant le yaincu et l'esclaye : politique peu chrétienne, mais politique de vainqueur. Il n'en est rien ; le Spielberg s'ouvrirait aussi aisément pour l'Autrichien que pour l'Italien, si le premier, facile de sa nature et façonné au joug de ses mattres qu'il aime, ne donnait aux peuples qu'il a subjugués l'exemple d'une docilité passive, d'une patience k toute épreuve.
Un jour apparatlra dans sa laide réalité cette politique implacable, qui n'a pas même l'orgueil pour excuse, car elle naît seulement du désir de conserver sans coup férir une conquête; elle natt de l'avarice. Disons-le, à la louange de notre nation : plutôt que d'établir l'inquisition civile dans un pays conquis, des Français eussent préféré cent fois jouer au terrible jeu des batailles la province révoltée contre ses vainqueurs.
Nous ne ferons pas au lecteur un cours de politique européenne; mais les lignes qui précèdent étaient nécessaires k l'intelligence des règlements du Spielbei^. Nous venons ainsi de définir le prisonnier d'état, pour lequel s'ouvrent ces cachots. Ce sont des prisonniers prévenus d'avoir conspiré pour soulever contre l'Autriche le pays conquis par elle; ce sont des hommes suspects au César de Vienne, pour la plus noble cause qui puisse mettre les armes ou la plume aux mains d'un citoyen généreux, l'affranchissement de la patrie.
Chaque fois que la France a fait un mouvement pour son indépendance, ce mouvement a ébranlé le monde ; les gouvernements despotiques ont frémi autour d'elle, en voyant cra-
LE FORT DE SPlELBIillG. »
quer sous cette secousse Tédifice éleyé à grands frais pour renfermer les esclaves. Ainsi, à chaque révolution opérée en France, Fair a fait irruption en Italie, et les peuples un moment revenus à la vie, espérant que ce serait pour toujours , ont essayé aussi de s'agiter dans leurs liens. De là des actions et surtout des cris. Dans le premier cas l'Autriche a dressé ses potences, dans le second elle a fait jouer sur leurs gonds les portes du Spielberg.
Lorsque Timmense conspiration organisée sous le nom de Charbomierie p et doiit nous avons esquissé rapidement le caractère dans la Conciergerie, eut pris assez de consistance pour épouvanter l'Autriche, et mettre sur les dents sa police irritée, le monde européen qui avait entendu ces conspirateurs pousser leur sape profonde, et qui attendait un résultat éclatant pour la liberté des hommes, apprit tout à coup avec stupeur que tant de menées intelligentes, dévouées, n'avaient abouti qu'à l'arrestation d'une p(Mgnée d'hommes d'élite, jetés en prison par la police autrichienne, et de commissions en commissions, d'inquisiteurs en bourreaux, amenés au pied de Téchafaud, puis graciés par la clémence «de l'empereur d'Autriche, c'està-dire condamnés seulement à une détention perpétuelle dans la forteresse du Spielberg. Ainsi se terminait la conspiration en Italie. C'était, selon l'expression de François, une affaire de famille. Quelques années plus tard, en France, le carbonarisme aussi persécuté, mais exploité plus énergiquement par le génie plus audacieux de la nation , aboutissait à la révolution de 1830.
Quand la police autrichienne eut mis la main sur le secret,
elle n'eut pas de peine à trouver 1rs conspirateurs. Il est rare T. a
i* LES PRISONS DE L^EUROPÉ-
que dans les pays soumis depuis quelque temps au régime de»* potique les espions ne se présentent pas en foule pour aider le gouvernement. On arrêta donc à Milan tout ce qui songeait et faisait songer les Italiens h la liberté perdue. Il s'était établi dans cette ville un journal libéral nommé fe Conùiliateur; c'éliût la plus faible et la dernière expression de cette démocratie pure qui avait voulu repousser les Français de l'Italie» puis les Autrichiens, et qui, vaincue par le despotisme appuyé sur les baïonnettes de la sainte alliance, s'était fondue en une réunion d'écrivains, ne pouvant être une légion de réforma-^ teurs armés ou délibérants.
À la tête du mouvement s'était placé le comte tôrro, l'un des députés envoyés à l'empereur François par le parti radicaU alors que les Lombards, espérant reconstituer une nationalité vivace et honorable, avaient fondé une régence pour gouverner la Lombardie à l'exclusion de toute domination étrangère. L'empereur ne put soufiMr que les hommes intervinssent dans l'appréciation de son droit divin, et il malmena les députés. I/e comte Porro réussit à s'échapper; un autre député non moins ardent pour la liberté, le comte Confalonieri, interpella vivement l'empereur et s'en fit un ennemi cruel» dont la haine et la cruauté portèrent leurs fruits plus lardL
Porro, Confalonieri, Ludovico de Brème et Pietro Borsieri, n'abandonnèrent pas leur cause sacrée; ils se firent journalistes. Le Conciliateur fut l'arme avec laquelle ils menacèrent les Autrichiens. Le comte Porro fournit les fonds, et l'œuvre s'accomplit, réunissant en elle-même, comme un de ces courants attractifs et sympathiques, tout ce que l'Italie avait de talents élevés, d'esprits généreux, de cœurs intrépides. Bientôt
LK FORT DE SPIELBERG. ti
la ceBSore autrichienne, eette impitoyable et avide découpeuse, se mit aussi à la besogne, supprimant dans les colonnes du dmcHiateur les lignes les plus éloquentes, qui, par leur absence , comme dit Tacite, faisaient cependant leur effet sur le publie^ an sorte que l'on se passionnait en Lombardie pour les pages blanches du journal , dont la signification devenait alors évidente.
ChezleoomtePorro, propriétaire et directeur du Conciliateur^ affluaient tous les hommes d une valeur quelconque et d'un patriotisme éprouvé. Nulle maison, si ce n'est celle du comte Gonfalonieri, n'était plus activement surveillée par la police. Le comte Porro avait donné pour précepteur & ses fils un jeune homme de trente ans, un poète d'une honnête famille de Pié*^ montt Sylvio Pellico. Le Conciliateur ouvrit ses colonnes au jeune homme, qui déploya bientôt un talent distingué de critique t mais en même temps il produisait sans relâche et venait et composer une tragédie, Eufemia di ifmna, lorsque la po-* liée, voulant frapper non pas lauteur, non pas la pièce, mais le journal qui protégeait l'un et l'autre, interdit la représenta-* tion de la tragédie. Le comte Porro fit imprimer cet ouvrage, pour soutenir, par une résistance honorable» la propagande littéraire et poCtique du ConciHaieur. Alors la police autri** chienne ordonna la suppression du journal.
C'était le moment oà Naples, travaillée par les agitateurs libéraux, venait de se révolter. L'Autriche trembla pour sa con^ quêta. Tant d'écrivains ardents dont le patriotisme s'exhalait moins dangereusement dans les articles et en vers pleins de sève et de fougue, allaient-ils donc devenir non plus des Tyrtées mais des Épaminondas? la lyre allait-elle faire place au mous»
quet dans la main du journaliste étouffé par le despotisme T L'Aulriche vit qu'il éiait temps de découvrir les conspirations que ses espions lui tenaient toutes prêtes, et, k un signal donné, Torage éclata sur les rédacteurs et affiliés du ConeUiateur^ c'est-à-dire sur les carbonari de la Lombardie et de l'Italie tout entière.
Cette explosion fut sagement précédée de bons décrets qui donnassent k l'exécution une couleur de légalité; puis on voulut saisir k sa maison de campagne le comte Porro; mais il s'attendait à ce coup de main , et les gendarmes autrichiens manquèrent leur proie. On arrêta le marquis Pallavidni. on s'occupa de prendre le comte Confalonieri. Commencer par les chefs était une mesure prudente, une démonstration de vigueur.
Le comte Confalonieri, jeune encore, mais brisé par le découragement qui avait succédé à tant de revers essuyés depuis plusieurs années, s'était retiré sur le lac de Come avec la comtesse sa femme. Il essayait là de rétablir sa santé, compromise par tant de secousses, et il voulait vivre un peu pour sa famille, après avoir tant fait pour sa patrie. Il voyait son père, sa femme, heureux de ce retour à la paix; il méditait une expatriation qui devait assurer à jamais son bonheur et celui des êtres dé* voués à sa personnCi car il devinait bien, sous ce calme apparent, la serre de l'Autriche étendue et menaçante. En attendant que ses projets fussent assez mûrs il revint à Milan.
C'est là qu'on l'attendait. Les arrestations avaient commencé. Confalonieri se fit construire dans sa maison une porte secrète par où, en cas d'alarme, avec des armes et une bourse toute préparée, il pourrait gagner un abri sûr. Cependant la
UC FDBT DE SPIELBKR& IS
comtesse, vigilante et active» donnait les derniers ordres pour un prompt départ; encore quelques jours, quelques heures peut-être, Confalonteri aurait fait comme le comte Porro, et une noble tète eût été soustraite aux sbires de rAulriche. Mais son heure était venue.
Unsoir, le comte était au lit, &tigué, malade, lorsque des agents de police investirent tout à coup le palais de son père. Avec les agents marchait un commissaire de police ; le commissaire était accompagné de gendarmes. La comtesse aperçut cette formidable escorte avant que les premiers n'eussent pénétré dans les appartements; mais déjà il était trop tard pour faire un mouvement, et le comte prit le parti de demeurer au lit comme s'il ne courait aucun danger.
— Monsieur le comte, dit le commissaire, je suis chargé par le gouvernement de visiter vos papiers.
— Monsieur, répliqua le comte un peu rassuré, je vais m'habiller et vous diriger moi-même dans vos perquisitions.
La comtesse était une femme d'une présence d'esprit et d'un courage remarquables. Elle ne fit qu'un signe à son mari ; mais ce fut assez pour qu'il comprit que tout espoir était perdu. En effet, une voiture, gardée par des agents de police, stationnait ^à la porte du palais; il ne s'agissait pas d'une perquisition, mais d'une arrestation. Le comte répondit au regard de sa femme par un adieu plein de tendresse, bien que muet et concentré.
— Veuillez m'accompagner, messieurs, dit-il au commissaire et aux gendarmes.
Ceux-ci n'en demandaient pas davantage. Us sortent de Tappartement avec le comte, qui dès lors est leur prisonnier, et
|« Lfô tVISONS DE L^EURÔPB.
oela sans scandale, sans larmes» comme il convient pour tonte expédition bien dirigée.
— C'est dans ce cabinet que je yeux m'habiller, dit le comte. Soutenez-moi par le bras, messieurs, car je suis si faible, la fièvre m'a tellement abattu, que je ne saurais faire un pas.
Les gendarmes et le commissaire bénissaient la bonne fortune qui leur présentait tant de facilités pour Farrestation d'un conspirateur si redoutable. On arriva au cabinet de toilette, puis à la chambre à coucher.
— Asseyez-vous donc, messieurs, dit le comte, tandis que ses gardiens jetaient un coup d'œil dans la chambre et s'applaudissaient de ne voir qu'une alcôve sans issue. Le prisonnier n'eût pas été mieux enfermé dans une cage.
Tout à coup Confalonieri, qui s'habillait dans Valcôve, pousse le ressort de la porte secrète, s'élance dehors avec toute la vigueur que peuvent recouvrer ses membres affaiblis; il se trouve dans un corridor au bout duquel une échelle, qu41 a fait placer là depuis quelque temps, se dresse et aboutit à une trappe donnant sur les combles du palais. Le comte escalade rapidement les échelons ; mais un gendarme a observé la porte, poussé le ressort à son tour, et se précipite dans le corridor à la poursuite du fugitif.
Confalonieri entend le pas et les imprécations de cet homme; il le sent agiter l'échelle, puis en gravir lui-même les échelons. Cependant le comte a soulevé la trappe ; il est dans le grenier. Au moment où le gendarme croit en fidre autant, la lourde trappe retombe d'aplomb sur sa télé, l'assomme et le rejette à demi mort dans le corridor. Aussitôt Confalonieri court k une lucarne qu'il a explorée quelques jours avant et dont la
gf îlle doit lui lÎTrer passage dans un palais voisin. H ta être sauvé.
Malheur ! la grille est fermée.
Le comte cherche aux environs la clef que ses amis doivent FOîr déposée près de là. Pas de clef! Il ébranle la grille, il cherche à enfoncer la serrure ; vains efforts. Le sang jaillit de ses mains, ses ongles sont usés par le frottement, la grille résiste et le temps s'écoule
Alors le malheureux essaye de faire un trou dans les tuiles du toit. Pour réussir il faudrait des outils, du temps, du calme et des forces; le comte n'a que son désespoir. Il commence cependant; mais aux premières tuiles qui tombent, il aperçoit des agents placés en sentinelle sur le toit, des agents au bas des de* grés, des agents dans les combles ; ils ont forcé la trappe et àU tendent avec des rires ironiques que la fhtigue ou la pusillani-» mité leur livre une victime plus facile à saisir.
Pendant toute cette lutte» la comtesse, calme et heureuse dans son appartement, croyait le malheureux évadé par la porte secrète. Soudain elle le voit apparaître, pâle et sanglant, au mi* lieu des soldats. Elle reçut ses derniers adieux; depuis elle ne le revit qu'une fois : c'était sur la place publique, oh ce martyr de la liberté italienne vaiait entendre lire la sentence prononcée contre lui.
Les commissaires nommés par l'empereur avaient condamné à mort le comte Confalonieri; mais sa majesté très-clémente avait daigné changer la mort en une fédusion perpétuelle dans les galères du Spielberg.
Le voyage du comte et de ses compagnons d'infortune à tra* vers la Carinthie et la Styrie fut une longue agonie de ce mal*
heureux prisonnier. Il faillit succomber aux attaques réitérées d'une maladie nerveuse, aggravée par les chagrins et la souffrance physique d'un voyage pénible. H fut aidé, soutenu par le courage et la tendre affection d'un prisonnier français, victime également de l'inquisition autrichienne , M. Ândryane, dont les mémoires ont révélé à l'Europe toute ce dernier acte de la révolution méditée par les patriotes italiens.
H. Ândryane avait été arrêté aussi à Milan , porteur de papiers importants qui le signalaient conmie un des fauteurs principaux du mouvement insurrectionnel prêt à éclater dans la Lombardie. Après une prison de deux ans, ce Français fut con* damné, avec le comte Con&lonieri, à la peine capitale, également commuée en emprisonnement perpétuel au Spielberg. Le i février 1824, Gonfalonieri, Andryane, PietroBorsieri, Palavicini, Castillia, furent extraits de la prison de Milan pour être conduits au Spielberg dans des fourgons couverts et escortés d'une troupe de vingt gendarmes et de cinquante fusiliers.
Avant le départ on leur avait rivé aux chevilles des fers d'un poids considérable. A leur arrivée au Spielberg on les débarrassa de ces fers; mais ce fut pour leur en remettre d'autres plus lourds encore. On leur fit quitter les habits qu'ils por-talent pour les revêtir de l'uniforme des galériens. Mais, puisque nous avons à étudier l'intérieur de ce sombre château, procé* dons par ordre et respectons les lois de la topographie.
Après la petite porte dont nous avons parlé, s'étend un long con'idor au bout duquel le .commandant du Spielberg, installé dans un antre comme le Cerbère de ce nouvel enfer, écrivit les noms des prisonniers sur le registre d'écrou, entre les noms, des bandits galériens, désormais leurs voisins et leurs hôtes*
— Vous sayez, messieurs, leur dil-il, que vous êtes condamnés au carcere duro seulement.
SeulementI Ce mol fit du bien aux prisonniers. Il y avait donc des degrés de souffrance dans ces abîmes, et l'empereur aurait donc pu être plus sévère?
— Rien que le carcere duro, se dirent-ils; qu'est-ce que c'est donc que ce régime?
— Vous Tallez voir, messieurs, fut-il répondu.
Une fois inscrits, les prisonniers reçurent Tordre de se dire adieu les uns aux autres. On les conduisit chacun au cachot qui l'attendait. On pourrait dire que tous les cachots construits par les despotes se ressemblent , et ont été bâtis sur le même modèle. En effet, dans tous les pays, et d'après tous les ordres d'architecture« un cachot est toujours un puits de pierre, avec le moins de jour et d'air possibles. Ils varient entre eux par le plus ou le moins d'humidité, de ténèbres, et d'insectes ou de reptiles hideux ; mais fer et pierre , voilà les deux éléments; terreur, froid et ténèbres, voilà les résultats.
Les cachots du Spielberg ont de huit à dix pieds de longueur sur cinq à six de largeur. Le jour glisse d'en haut par une lucarne étroite, à laquelle le prisonnier ne peut jamais Atteindre, attaché qu'il est par une chaîne. Le mobilier se com« pose d'un lit de planches, d'une cruche et d'un baquet.
Cette planche est le seul lit qu'on accorde aux prisonniers du carcere duro. Quelques-uns des condamnés, frémissant à l'idée de s'étendre sur cette couche si dure, demandèrent un changement.
— Que serait-ce donc si vous étiez mis au carcere durissimo?
leur dit-on.
Us n'osèrent rien demander de plus. Bientôt leur noiirriture leur fut apportée. Deux plats de fer, dont Tun contenait une soupe au suif; Vautre des haricots cuits à Teau; le tout exha* lant une de ces odeurs fétides qui soulèvent le cœur. Un pain de munition doit durer deux jours. La faim qui succède aux premiers dégoûts finit par faire accepter aux malheureux cette nourriture que refuseraient les animaux les plus immondes.
Jusque-là les prisonniers avaient joui en Italie, et même pendant le voyage , des douceurs que procurent aux hommes leur argent et leur crédit; devant les règlements du Spielberg, toute considération s'évanouit. L'égalité commence là ainsi que devant la mort. Le malade agonisant , le jeune homme plein de force et d'appétit, sont mis à la ration de l'enfant on du vieillard.
— Il ne fallait pas déplaire à Temperenr, e8t41 répondu à ceux qui se plaignent*
Les prisonniers I après avoir été enchaînés par le serrurier de la maison, reçurent la visite d'un forçat élevé au rang de maître tailleur. Il leur prit mesure d'un habit pareil au sien; savoir : un pantalon d'étoffe grossière, dont le côté droit est gris, le côté gauche marron clair; un justaucorps aussi mi* parti, un gilet pareil. Les bas sont d'une laine rude^ et roide comme un cuir; la chemise, faite d'étoupes, renferme mille pailles ou épines qui entrent douloureusement dans les chairs; un triangle de toile pareille sert de cravate , et ronge le cou du patient; la chaussure est composée d'une paire de brodequins d'un cuir de bœuf graissé de suif, et garni d'énormes elous4 Le chapeau est de feutre gris; il affecte une forme conique , comme ceux des pierrots du carnaval. Ainsi vêtu , le
galérien du Spielberg ne peut manquer d'être reconnu d'une lieue à la ronde.
Les fers rivés aux pieds commencent par retomber sur les chevilles, et par broyer les os ou couper les chairs. Mais l'ingénieuse prévoyance des guichetiers sauve le prisonnier de ce martyre. Tout galérien est muni de courroies qu'il peut attacher au-dessus du genou, en les faisant passer par les bracelets de la chaîne , en sorte que les anneaux en sont contenus de façon à ne pas entamer le cou-de-pied. Les courroies viennent s'attacher à une ceinture de cuir fournie avec le costume.
Tel était le carcere duro pour les prisonniers politiques. Il faut ajouter que chaque prisonnier recevait trois fois par jour la visite des inspecteurs et du commandant. On fouillait chaque coin de la prison avec une minutie extrême, puis on sondait les fers à coups de marteau; enfin on procédait à des interrogatoires.
Ceux-là seulement qui avaient fait preuve de docilité, ouïes malades inquiétants pour la responsabilité du médecin du Spielberg, obtenaient de sortir une demi-heure par jour, afin de renouveler l'air de leur cachot. Si faible que fût cette distraction, elle devenait un tel besoin pour les prisonniers, qu'on pourrait croire celte faveur accordée par les geôliers dans le seul but de créer des punitions terribles pour les galériens. En efl'et, la promenade est supprimée au moindre motif; de là naissent des chagrins et des privations indicibles , habilement exploités par les chefs pour assouplir la volonté du prisonnier récalcitrant.
La promenade a lieu sur une plate-forme longue de dix pas, large de huit, d ou l'œil découvre un des plus magnifiques ho«
rizoDS que puisse admirer l'œil, non pas d'un prisonnier, mais d'un voyageur blasé sur le pittoresque. Hâtons-nous de dire que cette distraction parut trop douce au gouvernement autrichien, et l'on verra comment un jour ies prisonniers eurent la douleur inexprimable de voir s'élever entre eux et cette vue si belle un énorme mur destiné à la leur intercepter. Ils rentreront dans la réalité de leur tombe , en maudissant les tyrans si raffinés dans leur vengeance.
Si sourds que fussent les cachots, si solidement construites qu'en fussent les murailles, les prisonniers rouvèrent moyen d'entamer des relations. lis se parlaient d'un cabanon à l'autre par les lucarnes. C'était parfois une chanson du pays, dont un couplet appelait l'autre. Alors, malgré l'impcrieux $tilll (silence!) des sentinelles, un compatriote pouvait reconnaître à l'accent, à Tmlonation, son ami, prisonnier à quelques pas de lui.
Ce fut ainsi que Confalonieri reconnut Sylvio Pellico dans xm cachot voisin. Ainsi ce dernier avait-il reconnu le comte Qroboni, martyr comme lui de la liberté italienne.
Sylvio Pellico avait précédé au Spielberg Confalonieri, Andryane et les autres. Cet homme d'une force d'âme si remarquable, d'une patience si intrépide, avait trouvé moyen d'envoyer par un galérien, employé au service des chambres, plusieurs lettres dans les chambres voisines; et malgré la grossièreté du papier fabriqué avec du chiffon, malgré la blancheur de Tencrp fabriquée avec de la suie et de l'eau, on lisait, on dévoraii les lettres sublimes du poète captif. C'était une touchante réunion que celle des prisonniers politiques de lltalie. Hommes doux et bons, ils se (Iront pleurer des geôliers eux-
DJiyJD i^SiiOl^D AU ^J^J£iB£iîC.
mêmes, avec lesquels jamais ils n'eurent de querelles. Le geôlier en chef, Schiller, vieillard de soixante-quatorze ans, anciiîn grenadier de Marie-Thérèse , avait senti son cœur s'attendrir à la vue de tant, d'infortunes imméritées. Voilà un écuiûl contre lequel se briseront toujours les plus sançfuinaires projets des despotes. L'homme n'abdique jamais complètement son humanité. Soit bonté naturelle, soit sympathie particulière, il favorise un prisonnier sur cent, et ce prîsonnicr-là, du milieu -de ses fers, devient le maître des geôliers; il commando, il se crée des droits.
Dans aucune histoire de prisonnier célèbre , il ne manque un geôlier sensible : il y a, Dieu merci I des cœurs plus faciles à émouvoir, comme il y a des pierres moins dures à entamer.
Une fois les relations nouées, une fois le ge(Mier en chef rangé du parti des prisonniers, la prison changea de face pour quelques galériens. Ils reçurent des livres; parfois, pour tromper la faim mal assouvie par la ration insuffisante, Audryane et Sylvio Pellico virent entrer le geôlier, muni d'un pain moins noir, ou d'une assiette de fruits.
Mais ces bienfaits, une main les retirait sitôt qu'une main les avait offerts. Andryanc se vit enlever ses livres, par ordre supérieur, et fut réduit à copier de sa main , en les écrivant avec un clou sur la muraille, tous les mots d'un dictionnaire allemand, dans lequel il étudiait celte langue. Il réussit à accomplir cette tâche longue et pénible. C'était toute joie quand on pouvait vivre seul dans le cabanon, au lieu de subir la présence d'un compagnon odieux par son cynisme ou ses importunil6i. On voit pourtant quelques exemples au Spielberg d'associalioas
autorisées de deux amis dans le même cachot. Ainsi, Andryaoe habita avec Confalonieri, Sylvio Pellico avec Maroncelli.
Oroboni s'éteignait en prison. C'était un jeune homme plein de vigueur et de beauté lorsqu'il entra au Spielberg. Sa prison était si voisine de celle de Sylvio que les gémissements et la toux du moribond arrivaient aux oreilles de ses amis, sai^ qu'il leur fût permis de rien faire pour le soigner et le sauver, ce à quoi leur sollicitude éclairée fût parvenue sans aucun doute.
« Après avoir souffert beaucoup Thiver et le printemps de 1 822, dit Sylvio, Oroboni se trouva plus mal dans l'été. 11 crachait le sang et tomba en hydropisie : je laisse à penser quelle douleur fût la nôtre de le savoir s'éteignant si près, sans pouvoir renverser ce mur affreux qui nous empêchait de le voir.
/) Schiller nous apportait de ses nouvelles. Il mourut le jour de la fête de son patron, le 13 juin 1823 ; quelques heures avant d'expirer il parla de son père octogénaire, s'attendrit çt pleura. Puis il se reprit en disant :
» — Pourquoi déplorerais-je le sort du plus heureux de ceux que j'aime? Lui aussi ne tardera pas à me rejoindre dans le séjour de la paix étemelle. »
Ses amis entendirent les voix et les pas de ceux qui venaient enlever le cadavre, et se hissant près de la lucarne, ils aperçurent le char funèbre sur lequel on le traînait au cimetière. Deux galériens tiraient ce chariot, à peine couvert d'un drap misérable. On le vit tourner autour des glacis de la citadelle, et entrer enfin dans le petit cimetière de Brùnn, qu'on découvrait au premier plan des fenêtres de la forteresse.
Souvent^ lorsque, pour causer le soir d'une prison à l'autre^ les prisonniers venaient se placer à leur lucarne , tolérés par
quelque sentinelle moins sévère» souvent le comte Oroboni avait dit à Sylvio :
— Voyez-vous le cimetière? Il faut pourtant que je m'accoutume à ridée d'aller pourrir là-bas I Cette idée me fait frissonner... On doit mal dormir sous cette lourde terre, quand on a espéré reposer sous les gazons fleuris de notre chère patrie.
Et à ces tristes mots succédait un silence entrecoupé de soupirs. Tels étaient les tourments ajoutés au tourment déjà insupportable de la captivité.
Dieu, qui est si bon, a toujours su placer quelque consolation dans le plus lugubre moment des douleurs humaines. Cette consolation vient du moral même du patient , ou de la nature extérieure, ou des autres hommes. Après avoir perdu leur ami Oroboni, Sylvio et Maroncelli croyaient n'avoir plus qu'à mourir eux-mêmes ; tout à coup Naroncelli fut distrait de ses chagrins par l'affection toute imprévue que lui témoigna une femme hongroise» femme d'un caporal de la garnison. Cette excellente créature put voir les prisonniers, leur donner de l'espérance, et rappeler encore une fois à ce cœur flétri qu'un prisonnier n'était pas tout à fait un cadavre. Mais après trop de secousses douloureuses, celui qui regrettait une patrie, une famille, une existence perdues, ne trouva pas de sympathie pour l'affection dévouée de la femme étrangère, il ne la devina pas; cette fleur bien humble; mais que d'autres eussent trouvée précieuse, fut dédaignée par le philosophe captif. — Maroncelli s'étant heurté au genou à Tangle d'un mur, une tumeur se déclara, puis la gangrène, et il fallut couper cette jambe, que le règlement n'av4t pas consenti à délivrer de ses fers. L'opéra-
tion fut pratiquée avec succès; Maroncellila supporta en homme de courage, et guérit.
Tandis que ces malheureux portaient ainsi leur croix douloureuse, Confalonieri continuait à souffrir et à languir dans son cachot. Un soir qu'il dormait, brisé par des douleurs aii^iiès, sur le plancher de chône, son compagnon vit entrer dans le cachot un geôlier qu'ils affectionnaient pour sa douceur et sa charité. Cet homme avait le visage blême et les mains tremblantes...
— Comment se porte notre ami Borsieri? dit le prisonnier.
— Bien, signor, bien.
— Et Villa... Cet Hercule... il défie le Spielberg, celui-là.
— Mais pas trop, signor, il est tombé malade... Oh! bien malade.
Villa était un homme robuste, accoutumé à une vie opulente. Jamais cet infortuné ne put être rassasié après ses horribles repas du Spielberg. Son estomac, dégradé par ces jeûnes réitérés, n'eul plus la force de soutenir la nourriture, quand les médecins s'aperçurent trop tard qu'il expirait d'inanition. Cependant, à défaut de pain, Villa demandait au moins de l'air, pour ramener la circulation dans ses poumons jadis si vigoureux, d'où s'échappaient la vie et la puissance.
L'infortuné! quitter une maison riche et une épouse adorée, passer de son bonheur savamment arrangé aux horreurs de la persécution autrichienne; mourir de; faim, lui! le magnifique, le sybarite ! Villa tomba dans un désespoir affreux en se croyant ainsi entraîné par la mort.
— Vous dites que Villa est malade; mais ce ne peut être dangereux, ajouta le prisonnier... avec une semblable constitution.
LE FORT DE SPiELB£RG. U
— Hélas ! monsieur, il y a longtemps que vous n'avez vu ce pauvre homme, répliqua le geôlier... Vous ne le reconnaîtriez pas. Il est si voûté, si maigre, si pâle... Il va mourir.
— Mourir! s'écria Confalonieri en s'éveillant... Qui a parlé de mourir?
Le comte semblait sortir d'un songe pénible. Sur son front ruisselant de sueur s'étaient collés ses cheveux blanchis avant rage.
— Je viens de voir la mort, dit-il, et aussitôt que mon oreille s'ouvre j'en entends parler I Est-ce un presscnliment?
— Quelle idée 1 répliqua son compagnon.
— Ah! messieurs, continua le geôlier avec effroi... Malheur à celui qui en douterait, la mort est sur le Spielberg; j'en suis sûr... la mort qui fait verser des larmes.
— Comment cela? demandèrent les deux captils, expliquezvous, mon ami.
— Oui, mes pauvres messieurs, il y aura bientôt dans ce fort une mort ou une nouvelle de mort qui fera verser beaucoup de larmes, car la victime sera regrettable par ses vertus ou son mérite.
— Êtes-vous donc prophète, et prophète de malheur?
— Non, messieurs; mais j'ai ma certitude; j'ai loracle qui ne trompe jamais,..
Les deux amis s'interrogèrent du regard avec une nuance d'incrédulité qui n'échappa point au geôlier.
-^ Il faut donc vous le dire, s'écrià-Ul d'une voix altérée, j'ai vu... j
— Qu'avez-vous donc vu d'effrayant?... Parlez.
Le geôlier rassembla toutes ses forces, prit les deux amis V. 4
chacun par une main » et baissant la voix comme s'il eût redouté l'explosion de ses propres paroles :
— J'ai vu le lièvre blanc! murmura- 141.
Confalonieri et Andryane témoignèrent leur surprise et leur inintelligence par un geste non équivoque.
— Qu'est-ce que le lièvre blanc? demanda le comte.
— Quoi! vous ignorez la signification de cette apparition? vous ne connaissez pas la tradition du Spielberg?...
^ Ma foi, non! répondirent les deux prisonniers, dont le cœur se serra involontairement, malgré toute leur philosophie.
— Mes pauvres messieurs, le lièvre blanc apparaît au Spielberg toutes les Ibis que la mort vient frapper un hôte estimable du château. Quand la victime est un des bandits que nous te^ nous sous les verrous, le lièvre qui apparaît est noir.
*- Permettez, permettez , dit le comte, ce sont là des superstitions, mon cher ami, et non des traditions. Vous qui faites Teffaré, vous voulez un peu rire à nos dépras, n'estrce pas , avec ce fantôme d'un lièvre ?
— Oh! rire de celai s'écria le bon Allemand avec des signes de croix... Rire du lièvre, et du blanc encore! Ohl messieurs! C'était hier soir après la dernière ronde, je regardais du côté des bastions. Voilà que tout à coup entre le cimetière et le bastion des Étudiants (ce bastion a été nommé ainsi depuis que dans la guerre de trente ans les étudiants de Brûnn défendirent cette fortification avec succès contre les Suédois), voilà, dîs-je, qu'entre le cimetière et ce bastion, je vis dans l'ombre passer le lièvre blanc , qui tournait la tête fréquem^ ment du côté du Spielberg... Hélas! me suis-je dit, il va donc nous mourir quelque personne rec(HnmaBdabIe..é
tE PORT DE SP16LBER0. 17
— Visions! superstitions I dit encore le comte.
— Non, non, monsieur, car ce que je vous dis c'est Texpérience qui me pousse à le dire... Là veille du jour oîi le pauvre comte Oroboni mourut dans la chambre voisine... le lièvre blanc passa devant mes yeux au bout d'un corridor... Je n'invente pas, comme vous voyei!
Le comt(; et son ami devinrent rêveurs. Un prisonnier est bien plus impressionnable qu'un enfant; cac avec toutes les ressources d'une imagination développée , il est sans cesse enchaîné dans l'exercice de son jugement, et est paralysé par les inquiétudes.
— Mais ce bruit, cette tradition, ont-ils un fondement quel-» conque?... Pourquoi ce lièvre blanc? pourquoi ce lièvre noir? âont-ce là des génies de caractères opposés, TOromaze et Arimane de la Moravie...
-^ Mon cher monsieur, ce sont des emblèmes ou plutôt ded esprits dont l'un est effrayant, l'autre lamentable. Le spectre noir, c'est le fameux colonel des pandours, le terrible baron de Trenck, dont vous aurez sans doule ouï parler.
•»- Le baron de Trenck I s'écrièrent à la fois les deux prison^ niers.
— Oui, messieurs... un ancien prisonnier de cette forte* resse. Il habita le cachot qui est au-dessous du vôtre, et parfois, quand je suis près de vous et que j'entends des bruits sourds TOUS mes pieds , il me pousse un frisson ; je crois entendre le redoutable chef secouer ses chaînes et essayer d'enfoncer la muraille avec, ses robustes épaules.
— Quoi I le baron de Trenck habita si près de l'endroit où nous sommes?
— Oui» répliqua le geôlier; oui* c*est TelTroi de tous les gardiens du chàleau. Vous connaissez donc son histoire?
— Vaguement , comme on connaît les grands mystères oui ont effrayé le monde.
— Ne le confondez pas avec le baron de Trenck son cousin, honnête et digne guerrier prussien qui a peut-être fait autatil de mal à l'humanité en sa qualité de soldat, car c'était aussi un sabreur terrible, mais qui ne fut ni un pillard ni un égorgeur. D*ailleurs, prisonnier aussi célèbre que votre Latude, le baron Frédéric de Trenck, victime des rigueurs de Frédéric le Grand, qu'il avait servi en sujet loyal, Frédéric de Trenck passa dix ans dans les cachots de Magdebourg, et fit pour sa liberté des actions qui eussent jadis élevé un homme au rang des demi-dieux.
-^ Mais l'autre, l'autre, l'habitant de ce sinistre Spielberg?
— M'y voici, messieurs : c'était en 1749 environ... Les gardiens du château virent arriver un soir un chariot fermé avec soin et entouré d'une escorte formidable. On en fit sortir une espèce de géant dont les chaînes étaient si lourdes, qu'il pouvait à peine les soutenu* ; son visage, couvert de cicatrices et de rides profondes, était affreux à voir; deux grands yeux ronds y brillaient d'un éclat insupportable; ses cheveux noirs, hérissés sous la peau de renard qui les couvrait, contrastaient avec son épaisse moustache rouge. Quand les gardiens apprirent qu'il faudrait surveiller et garder cet homme, ils maudirent leur destinée, et vous verrez que ce n'était pas sans raison.
On le jeta dans le cachot dont je vous ai parlé. D'abord il ne fit pas de résistance ; mais comme on l'entendait aller et venir en ce cachot sans entendre aussi le bruit des fers qui nous révèle tous les mouvements des prisonniers, on se décida à eu-
LE FORT DE SPIELBER6. f»
trer pour voir Trenck. Il se promenait à grands pas, les bras libres, les jambes débarrassées.
— Et vos fers? lui dit-on.
Il montra un tas de chafaies gisant dans un coin.
— Je les ai mis là, dit-il.
— Qui vous en a délivré? est-ce tous? Des chaînes si solides 1 Où sont les limes dont vous vous êtes servi?
— Le diable a-(-il besoin de limes pour briser des chaînes? répliqua-t-il.
En effet, nul homme n'eût été capable de briser des fers de cette force. Satan avait dû aider le baron de Trenck.
— Oh ! oh I interrompirent les deux prisonniers à qui le geôlier racontait cette histoire» ne mettons pas le diable en cette affaire.
— Incrédules! s'écria le geôlier; mais vous allez voir... Le diable dont il parlait existait bien« messieurs, quand ce n'eût été que Trenck lui-même. Il faut bien vous accorder cela, puisque vous ne croyez pas à l'autre diable. Il arriva donc qu'on voulut enchaîner de nouveau le prisonnier,
— Ceux qui m'approcheront, leur dit-il, je les étranglerai, ou, s'ils le préfèrent, je les assommerai avec les chaînes que voici.
Vous comprenez que nul ne se hasarda. Cependant il y avait un geôlier chef plus hardi que les autres et auquel le commandant reprochait plus vivement sa pusillanimité. Cet homme prit un sabre et entra chez le baron de Trenck pour le forcer à se laisser enchaîner. I^e baron sauta sur lui comme un loup sur un agneau, il le saisit à la gorge et lui brisa la colonne vertébrale aussi facilement que vous tordriez une paille. Ce fut un effroi si grand dans tout le château, que Von supplia l'im-
•0 LES PRISONS DE fEUROPE,
péfatf ice Marie-Thérèse de vouloir bien faire tuer à coups de fusil ce baron assassin. Mais Marie-Thérèse répondit :
— Il est assez puni par la captivité. Celui qui avait l'habitude d une vie errante et vagabonde, celai qui pillait les trésors, violait les femmes et faisait trembler des milliers d'hommes, doit se trouver sufGsamment à la gêne entre les murs de mon Spielberg. Je ne veux pas oublier que Trenck a fait plus de six mille Prussiens prisonnia^ dans le temps qu'il a passé à mon service.
En effet, messieurs, c'était un bien terrible capitaine au service de l'Autriche, que le baron de Trenck. Il avait déjà été condamné à mort pour avoir souffleté et cravaché un de ses chefs; mais au moment d'être exécuté, voyant l'ennemi à quel» que distance :
— Si je vous rapportais, moi seul, trois têtes de ces Tartares qui escarmoudient là-bas, dit-il au maréchal de ïfunich, me feriez^vous grâce?
— Oui, dit le maréchal, parce que j'aime mieux vous voir périr les armes à la main qu'attaché au poteau d'infamie. Allez donc vous faire tuer à l'avant-poste.
Trenck sauta sur un cheval, prit son sabre et revint une demi-heure après avec quatre têtes de Tartares pendues à l'arçon de sa selle. On lui fit grâce et il passa major dans un autre régiment*
Une autre fois, son colonel lui ayant refusé la permission d'attaquer un jour de bataille, il souffleta aussi ce colonel, et fut encore condamné à mort; sa peine fut commuée en la détention perpétuelle dans les niines de Sibérie, puis en un simple exil. Trenck, pour s'occuper dans cet exil, imagina de détruire
LE FORT DE SPI£LB£RG M
tous les brigands qui désolaient l'Esclayome» oontrée dans laquelle étaient situées ses terres.
Ces redoutables partisans» commandés par de bons chefs, obéissaient & une discipline qui, en les maintenant eux-mêmes» assurait leur triomphe sur les paysans, par la terreur qu'ils inspiraient. Tout délinquant était étranglé, mais aussi toute victime des paysans était yengée par Veitermination du pays entier. Un brigand devait venger son chef; ce chef devait venger la bande. Un bandit tué causait souvent la mort de cent hom^ mes. Si toute la bande succombait, une autre lui succédait, tuant jusqu'aux petits enfants de ceux qui avaient vaincu leurs prédécesseurs. Les chefs de ces bandits s'appelaient harum** hachas; ils étaient choisis par les bandits eux-mêmes.
Pour détruire ces bandes, Trenck leva un corps de pandours qui étaient ses vassaux» et comme il avait proposé à la couv de Vienne cette expédition contre les brigands, on lui accofda le commandement d'un corps de troupes réglées. Alors i) put massacrer à son aise. Trenck était sur pied nuit et jour, faisant de cette guerre une partie de chasse, et toujours les pieds et les mains dans le sang.
Quelque chose peut rehausser le caractère de Trenck à propos de ces expéditions. H n'agissait pas précisément en tyran souverain qui décime à son gré, sans craindre de représailles* Le baron commandait ses pandours , gens de sac et de corde, qui n'eussent pas balancé le moins du monde h livrer leur maître pour de l'argent ou par caprice. De bandits k pandours il n'y avait réellement que la longueur d'une bourse un peu garnie. Vous allez voir si Trenck dut parfois avoir peur des harumbachas.
Après une expédition donl 1c résultat avait été la TÎctoire pour Trenck, cest-à-dire un massacre complet, le colonel des pandours faisait une patrouille le long d*une rivière pour surveiller les derniers restes de la tribu anéantie. Voilà qu'à Vautre bord de la rivière qu'il côtoyait, il aperçoit au clair de la lune le fils d'un harumbacha qu'il avait fait empaler dans la journée.
Il ne faisait pas assez clair pour que des hommes se reconnussent ; cependant on distinguait parfaitement deux troupes. Tune en deçà, l'autre en delà. Trenck, n'ignorant pas qu'il avait affaire à des ennemis, commanda le feu.
— Un moment, cria une voix mâle à l'autre bord ; je te reconnais bien, Trenck l'égorgeur ; c'est ta voix qui a ordonné le feu. Trenck, tu es là, n'estrce pas?
—-Ma foi, oui, répondit le colonel. Qui es-tu donc, toi qui m'interpelles avec cette assurance i
— Je suis le fils d'un homme que tu as fait empaler ce matin. Cela ne te sufdt pas, il te faut encore le sang des fils lorsque ta as tué le père.
— Ah I tu es le fils de Tharumbacba de ce matin. .. Eh bien, que me veux-tu?
— Je voudrais que tu eusses du cœur, et qu'au lieu de marcher contre des braves avec dix fois plus de troupes qu'il ne t'en faut; au lieu de te faire aider par une police et d'appeler la ruse à ton aide, tu vinsses en face d'un homme qui ne te craint pas, sans ton fusil, sans autre arme que ton sabre. ; Alors, si tu m'élendais par terre, je dirais : Trenck est réelle- ' ment brave, et il a bien^ fait ce qu'il a fait.
— Ah I c'est ainsi? répliqua le colonel... rien de plus facile. Éloignez-vous, mes compagnons, emportez mon fusil, et laissez-
moi terminer Taffaire atec ce brave... Tu me jures que tu n'as qu'un sabre?
— Je le jure, dit le brigand; tu sais que notre parole est sacrée.
— Puisqu'il en est ainsi, je yais à toi, mon ami, dit Trenck, cachant sous sa veste un pistolet. Puis il passa le ruisseau et vint droit à son adversaire. Us dégainèrent ; mais alors le baron fit sauter la cervelle au jeune homme, lui coupa la tète et la rapporta aux siens pour qu'ils l'attachassent à un poteau.
^ Lequel était le brigand des deux? s'écria Gonfalonieri^
— Ce n'est pas tout, poursuivit le gedlier, toujours fasciné par la terreur qu'inspirait encore ce nom maudit : vous allez entendre une plus abominable trahison.
Trenck courait le pays, lorsqu'un jour, affamé, fatigué, il entendit de la musique dans une maison située au milieu des bois; c'était l'habitation d'un de ses vassaux. 11 entre. Le vas« sal mariait sa fille et célébrait les noces. Trenck s'assied à table sans fiiçon et fait honneur au festin.
Soudain entrent dans la salle deux harumbachas signalés depuis longtemps à Trenck pour leur force athlétique, leur courage indomptable et cette sorte de générosité chevaleresque qu'on s'étonne de trouver dans une race si longtemps et si cruellement persécutée. Trenck les voit et pâlit. C'était une positicm désespérée. Le fusil du colonel était à six pas de lui, les deux chefs s'appuyaient sur les leurs et lui coupaient la retraite.
— Ne crains rien, Trenck, lui dit l'un des harumbachas; certainement nous pourrions te tuer; mais tu le sais, nous ne t'avons jamais offensé, toi ni tes vassaux; cependant tu nous poursuis avec une férocité qui le déshonore. Combien de gens nous
84 m RUSONS DB fBtllKfPB.
approuTeraienf de tif er Tengeance d'un égorgeuf te) <}tiQ Itfi t Rassure-toi, nous sommes vraiment braves, nous tfîitred que tu appelles des brigands^ Dine tranquillement, reprends des forces, affermis ta main , et quand tu seras prêt nous croiserons le ^abre avec toi chacun notre tour, afin (}u'on Voie dé ifoel c6té est la bonne cause, de quel côté est la véritable valeur.
Trenck ne savaitcomment se tirer d'affaire!. Les harumbai^has, sans s'inquiéter autrement de ce qu'ils vendient de dire^ se placèrent à table aux côtés du baron, lui versèrent longtemps à boire et ^'entretinrent amicalement avec lui; Tandis qu'ils buvaient et mangeaient^ le colonel sortit douOement de sed poches deux pistolets» qu'il arma et appuya sous la table contre le ventre des deux chefs, puis il fît feu des deux mains à la fois, renversa la table, et sautaùt sur un des fusils placés daiis la salle, il gagna la porte. Un des harumbachas était tombé baigné dans son sang ; l'autre, se relevant, poursuivit le odlôliel, qui l'attendit, lui déchargea son fusil dftns la poitHne; lui coupa la tète et revint ainsi chez lui;
Cétait^ on le vûit^ un misérable odquin que ce TirM6k> et la façcm dont il edtëndait la brdvoure ne fait pas honneur à lin hommes Cependant^ soit terreur de tes cbups) sbit adttlirâtldn de ses ruses^ les bandits capitulèrent et beaucoup vinrent s'engager dans les pandotirs de Trenek. La plupart atttietal six pieds de haut; c'étaient des chasseurs endurcis à toutes les fatigues; Tout bandits qu'ils fussent, ils améliorèrent sidgiilièrement la troupe des pandours pat leur exactitude à iremplir les devoirs de la discipline^ par leur obéissance passive et leur indomptable valeur. Cependant il trouva moyen de les pousser à la révolte par Sa sévérité exagérée.
XE FORT DE 6PiELB{&fi. »
CTétaii en 1T44 . Un jou? d 'eK^dcp Treaek, passant devant le front d'nne compagnie, les quatservingls hommes fivent feu à balle sur leur chef e^ loi tuèrent son cheval. Furieux, le cobnel 4i9e son sabre et saute dans les rangs. Un, deux, tffois, qnatpe, s^éorie441, et d'un vevers il fajt yoler La léte 4iS ce quatrièm^ homme ( puis» recommençant, un, deui, trois, quaire, il abat fine seconde téle^ une troisième. Un harumbacha sort d^s rangs: w J'iii voulu te tuer, ditril k Trenck; essaye donc d^ me tuer •«SSII et il croise le Mbre avee son colonel, qui, p)us adroit, loi hud la téta, ilors il se remet à sa san^^nte besogne ; mais 4mU le régiment prend les avmes et le couche en joue. Ua autre oe fèt laissé tuer ; le baron foi^d tète baissée siu* eui, Qoupe, laiUe» j^^Rase, perce, avec (les yeua si terribles, des hululements m dildMiliquas, que la frayeur s'emparo des soldats { ils tombept à genoux on enant gpâee! grâce 1 arrête, colonial Àlois il o'apaisa, en embrassa quelques-uns, tança vertement les autres^ et la révolte finit là.
fi fallait voir les pandours h Viouvre un jour de bataille. Ces .aortes do bandits ne se battaient q^uo pour tuer, ne puaient q(ie poiur pill». Le fer, le viol, la dévastation de tout genre, voilà leur tactique. Cent pandours épouvantaient une contrée plus que dix nulle hommes de troupes ordinaires. On cite le saa de la rille de Chap en Bavière, oh les soldats de Trenck se surpassèrent oux-mAmes. lis mirent le feu aux quatre coins de la ville, et jetèrent les b^nmes dans ce feu. Quant aux femmes et AUX enfants» fls les faisaient passer sur un pont, o|i deux pandûurs les fouillaient, les déshabiUaient, puis les jetaient dans 4'oau. La fête fut complète.
\a manteau rouge d'un paodouf était si l^en répouvantaîl
même des gens de guerre, que Trenck Youlant prendre la tille de Deckendorf» et n'ayant pas sa troupe avec lui» fit jeter des manteaux rouges sur des mannequins de paille placés en guise de sentinelles. Les défenseurs de la ville s'empressèrent de capituler. On s'aperçut ensuite qu'on s'était rendu à huit hommes, qui étaient le colonel, son adjudant, et six bas officiers.
Sa figure était eflrojable à ?oir, et ?oici la cause de cette laideur. Au sac d'une yiUe, ses espions vinrent lui dire que certain apothicaire avait caché dans un baril vingt mille florins. Trenck se réserva cette proie assurée, se munii d'une chandelle, et chercha dans la cave. Par malheur, ou par bonheur, selon qu'on admirera plus ou moins ce bandit, au lieu de florins il trouva dans un baril quelques livres de poudre, qu'une mèche de sa chandelle enflamma. H sauta jusqu'aux voûtes, et retomba grillé par terre ; ses pandours le sauvèrent du feu et le guérirent; mais son visage porta à jamais les traces de cette fâcheuse méprise.
Trenck était fort riche. A ses biens patrimoniaux il avait ajouté ses pillages, et la Bavière est féconde pour des chercheurs de trésors aussi intelligents que Trenck. Ces richesses lui firent des ennemis ; ces ennemis lui suscitèrent des procès. Marie» Thérèse, dont Trenck avait servi si activement les intérêts, prêta l'oreille aux accusations qui, de toutes parts, arrivaient à Vienne, contre les abus, les exactions, les atroces cruautés du baron. On reprochait à Trenck, entre autres griefs, d'avoir été corrompu par le roi Frédéric de Prusse, lors de la bataille de Sorau. Trenck étant tombé sur le camp du roi peodant une diversion très-habile de ce prince, et s'étant emparé de sa vaisselle, de son argent, de son lit, les ennemis prétendirrat qu'il
n'ayait tenu qu'à lui de faire prisonnier Frédéric, dont le lit lut trouvé tout chaud encore. C'était un simple crime de haute trahison, puisqu'en ne prenant pas le roi, il l'avait laissé gagner la bataille et ruiner les affaires de l'Autriche.
n est bien difficile de dire jusqu'à quel point ces accusations peuvent être fondées. Un homme du caractère de Trenck ne trouve pas de défenseurs sérieux,' puisque, n'ayant jamais pris que ses passions et ses intérêts pour guides, il a heurté de front tous les préjugés honorables qu'on appelle la foi humaine et la probité. Trenck fut donc mis en jugement; mais il était toujours libre, et gardait seulement les arrêts dans ses terres.
Un soir, il apprend que le comte de Gossau, Tun de ses accusateurs, est au théâtre de Vienne. Il fait atteler les chevaux à son plus riche carrosse, et, bravant l'ordre qui le consigne chez lui, il arrive avec fracas dans la salle, court à la loge du comte, se jette sur lui, et veut le précipiter dans le parterre. Gossau dégaine; Trenck empoigne l'épée, et se coupe les doigts. Alors on accourt, on dégage Gossau, que le baron assommait i coups de poing, et le chef des pandours retourne chez lui, écumant de colère, mais sans autre inauiétude sur les suites de l'affaire*
L'impératrice n'envisagea pas cette escapade avec la môme indifférence. Trenck fut gardé à vue; on nomma pour présider le tribunal chargé de le juger, son plus cruel ennemi, le général Lowendald, et l'on publia que tous ceux qui auraient plainte à porter contre François de Trenck pouvaient se présenter, et recevraient un ducat par séance. Cinquante-quatre témoins, ou plutôt accusateurs, comparurent, et il leur fut ad-
mgQ pn guatop jn^is quinze mille florins (iré^ 4^ 1^ caî§s^ 4^ Trenck.
Lpwepdald é^cfit décida à çopcjamp^r Ib çi^lopal. ^ lu! TPPFftcba la perte de la bfitaille d§ Spirap. Tfpnçjc fpufnif unis l^ffç du prince Charles, ^ déclarai) iOiTpif autorisé 1q cplon^ à fgir çoigme i) ayait ajgi. Le pi'ésidejiji (ujri^un: se met ^ débla^ér^ejr contre \e prince Charly. Trenck^ don^ ]§ pringig é^i) \ç projecteur, emtra pn fureur à ^n tour, se l§ya , fiQjirjjt çp çriéçidept, pt Tepleyant par le go1| essaya ^e \^ y^ej p^ }}pe &|^ê[fie (|u'il avait déjà ouverte. Çejte fpi^;^ il ^ perd|( ^y^c f^ tî^ lences. On Tenferpo^ dans la i|if43piï 4^ 4}$$i^Hft6 f)Ù^^^fl ^ il fut enchaîné par un pied.
Mais Iç principal ^|ef fourni çpntre ]ff }i%Ffm, (fét/^}^ Ift yiolence çxerçj^e pap \\\i çofitre une jpune fiUe ffi^ he^ucpup con? naissaient, que p^pqne ne ppuyait refrpuyer, Op espérçiit Ip ryiner par cette accusation d^ Tj^spn! àe l'impé^at|riQe , rl- Çoureuse ^ur les mpeurs. Trenck, voyant gn'ojx pe prpHvaiJ rien, niaf un dpute amena 4'autres doi^fes; le {)and|t fu} ji}£[4 de nouveau , et presque absous. On |e tran^fi^r^ 4^^ VJ^P chambre commode de l'arsenal; op jui ^qnm un aypca), pji) lijii permit 4e voir son cousin^ Frédéric de Trepçk (4].
Comment reconnut-il le dévouement de ce dernier? Ff^ériq de Trenck, ofBcipr du roi Fré4éric^ venait de s'éy.a4er 4es prisons de Glatz, dans lesquelles le çévère gran4 ç^pi)ai|ie l'aval Qpnsignjé indéfînipient. Frédéric de Trepck japprpnd que ^on cousin est sous le coup d'une cpi)49°^PA^ofi capitale; j} ya Iq trouver, lui donne le copseil et le pl^mi d'une évasipQ. Priaa? cois accepte; puis, pour se faire un mérite de sa résignation ap or4res 4e rimpéralrice» il révèle le toj^t ^ ses ge^li^rsfi
n FORT BB 8PBLBEM. W
itCBusaBt BOû eoHsie d'avoir yeuhi le porkt 9là mal; Ge aa fdt pas tout : siichant que œ cousin^ auquel tl deyait rheùreiix changement de ses affaires^ sayait la plupart de ies séerets^ il paya des hommes pour Vassassiner. YoUà le pandour dans tout son lustret Mais revenons è la jeune fillei
Cette complieation pouvittt se représenter; Ldrsque Id cousin Frédéric, dégoûté de sertir un si ingrat parent, l'eut abandonné k ses. ennemis; lorsque^ devenu avare en une occa^on où il fallait prodiguer Ter, le colonel eut lésiné sur le prix d'une corruption des ju^i tout lut perdu. Le violt la trahison» .parurent yraisemblables et vrais i Trenek fut eondamné à une détention pârpétueUe^ Ses biens séquestrés ne liii furent pâft enlevés, puisqu'il en garda les titres et l'administraticln « à eè point que* ses iMeyeuis lui envoyaielit ledrs cOBdplâ à SpieUbierg^
< Yoos eoBoaissci bien maiiitmant ce faroudhe géârt qui hurla si longtsmito sens la dalle que vbus foulei aux pieds i vous savea oemm^nt û lut eonduit dai^ son caebot; Éeoutei eoifasieDt il essaya d'« sortie
Ge monstre à figure hideuse avait faèeiné umi jeune fille d'une rare beaiité; Qudlquesmns prétendent que c'était toujours la mène; cette jolie fille violée par le puidour: Toujours est-il qu'une femme lui apporta des cordes et des armes dans sOn cachot, eorfOBipit les gbôliets; fila un jour pour rérasiod de Trenek,; et tout Cela pour raccompagner pdirtout oii il voudrait vivre} car elle était» dit Thisteirei éprise jusqu'à la fielie de ee brigand*
Malheureusement, la jeune fille n'avait paë asseï d'argmt pour achetsr toutes les sentinelles. Trenek i codiptant
bonne étoile, néglige» ou refusa de débourser quelques florins de plus. Le jour fixé, au moment où le colonel allait sortir de son cachot, la jeune fille fut arrêtée aux gardes avancées. Convaincue de complot et de corruption, elle fut pendue. Trenck npprit rexécution, et put voir la potence du fond de son cachot. Ce fut le premier remords que cette ftme eût encore éprouvé. Mais vous allez juger si le diable était à ses ordres.
L'impératrice entra dans une grande colère lorsqu'elle apprit le plan d'évasion de Trenck. Elle ordonna qu'il fftt jeté au plus profond des souterrains sous les casemates, et chargé d'un poids si considérable de chaînes qu'il ne pût les soulever. Alors Trenck se mit à appeler le diable du matin au soir. Une nuit, le diable arriva.
Ce fut un bruit épouvantable. Le pandour se tordait avec des hurlements épouvantables. Satan faisait ses conditions» et profitait de la mauvaise position du colonel pour les faire dures; en sorte que le malheureux, qui n'avait jamais voulu baisser la tète , même dans la mauvaise fortune, tint tête au diable avec acharnement. Ils se disputèrent d'abord, puis fini* rent par se battre, et je crois, si vous le permettez, que Trenck, avec son sabre, eût certainement tué le diable; mais on ne laisse pas de sabre aux prisonniers, heureusement, comme voitt allez voir.
Les geôliers entendaient bien le sabbat; mais ils n'avaient garde d'aller se mêler des affaires de Satan. Trenck fut abandonné au visiteur, dont il avait tant sollicité la présence , et quand, au point du jour, le bruit eut cessé, on se hasarda, du consentement du gouverneur, à pénétrer dans le cachot. Uue odeur de soufre se répandit autour des arrivants, et donna les
LE FOMT DE SPiELBËRG. al
premiers indices de ce que je vous ai raconté; mais la véritable preuve fut le corps roide et disloqué du colonel de pandours, gisant sur la dalle infectée d'un sang noir. Trenck avait le col tordu, répine dorsale brisée, les membres roussis; sur ses bras, sur ses cuisses» des empreintes quasi-sanglantes annonçaient une lutte efùroyable; ses yeux sortaient de leur orbite; sa gorge était sillonnée de raies rouges, comme si le feu y eût passé.
Évidemment, le diable n'avait pas voulu le sauver; Trenck avait voulu s'attacher au diable pour lempécher de partir, et Satan, qui est moins fort que Dieu, mais plus fort qu'un homme, avait étranglé le colonel.
Depuis ce temps, Vâme du farouche pandour court au devant des âmes de scélérats qui vont sortir du Spielberg , de même que l'âme de la jeune fille victime de ce brigand vient aider à sortir de la forteresse les âmes pures des honnêtes gens, hélas! si rares, qui meurent dans nos murs
Tel fut le récit du geôlier. Il le couronna d'un nombre respectable de signes de croix. Les deux captih avaient écouté comme des enfants naïfs la curieuse tradition des superstitions moraves, et plus d'une (ois ce mélange de vérités et de fables les avait émus. N'était-ce pas sous leurs pieds qu'avait eu lieu le dénouement merveilleux ou non, mais sinistre, mais réel, de la vie du célèbre colonel des pandours?
— Eh bieni messieurs les incrédules, que dites-vous de cela? ajouta le geôlier avec un certain air de triomphe. Comment expliqueriez-vous la mort étrange, épouvantable, de Trenck le pandour?
— Fort simplement, dit Confalonieri; c'est l'histoire ellemême qui me fournit celte explication. Je me rappelle i'avour
lue dans les mémoires laissés par ce Frédéric de Trenek» ooiisîii du brigand mort au Spielberg.
Le geôlier secoua la tête avec dédain.
*- n raconte, dit-il, mais nous autres, nos pires ont vu
Enfin, comme il faut s'instruire, racontez toujours*
— Trenck le pandour, ajouta le prisonnier, furieux de se voir emprisonné indéfiniment, et d'avoir manqué une occasion si bien ménagée, tomba dans le ^désespoir en voyant qu'on ne s'occuperait plas de lui. La jeune filte, sa dernière amie, était morte; il s'était déjà blasé sur le remords , erojeï^le bien; seulement il se voyait seul et oublié : c^étaii simi pliii grand mal.
n se portait à merveille. Cependant, mi matin, U pria le commandant de lui fhire venir un confesseur, auquel il ^onà^ lait donner plusieurs commissions pour Vienne.
— Saint François, mon patron, disaitril, m'est appam, et m'a déclaré que dans trois jours, vers midi , il viendrait me prendre pour me conduire à la félicité étemdle*
Le commandant se mit à rire, mais manda un capucin. Trenck reçut fort bien ce religieux, lui donna ses commis^ sions pour Vienne, et lui fit ses adieux. Le lendemain.
— Commandant, dit il, me voilà bien sûr de partir le 4 ootobre, jour de ma fête; car ce n'est plus seulement saint François qui m'est apparu , c'est le bon capudn que voua m'aviez envoyé. Il est mort, et, m'apparaissant, m'a reeomoaandéde me tenir prêt pour le 4, à midi.
On le crut fou. Cependant on apprit qu'eflMi^ement le
capucin était mort. Ttenck, profitant de la mrprise générale,
/ demanda à être visité par les officiers de la garnison M Biunn,
VÊ Font DE SWELBERG. M
les enlretidt de son lit, sur lequel il était couché, toUsuré comme un capucin. Puis il se lera à onze heures...
— Encore tine heure, dit-il, et je verrai saint François. Cela dit, il regarda attentivement sa montre, sans se fâcher
de ce qu'on se moquait de lui. filais on remarqua qu'il pâlissait du càté gauche. Il s'assit à table, appuya sa tête sur ses mains, et resta immobile, les yeui ouverts. Midi sonna, il ne bougea pas; on lui parla, il était tnort.
*^ Eh bien, s'écria le geôlier, blême de oe plaisir que donnent aux enfants et aux femmes les contes effrayants, le diable en elt, 'quoi que vous disiez.
•^ Attendez la fin, mon cher ami. 8àve:»^voUB ce que d'est que Vaqua wfima?
^ Non, dit le geôlier.
— C'est un poison très actif ou très-lent. Comme on veui ; il tu« à des époques déterminées par celui qui l'emploie ; tout dépend de la dose. Trenck avait le secret de œ poison, et s'en était procuré, soit par l'entremise de la jeune fille, son amie, soit par ses gardiens, dont une partie avaient été gagnés. Fati« gué d'une vie qu'il ne pouvait pas diriger à sa guise, avide de jouer un dernier toufr à l'humanité en prenant congé d'elle, Trenck se oonsola de mourir pourvu qu'il mystifiât encore une fois, puisqu'il ne pouvait plus ni tuer ni piller. Il choisit pour thème de cette plaisanterie la canonisation. C'était Tantipodo du sens commun : Trenck changé en ^aintet adoré comme tel» une pareille énormité flatta l'imagination du colonel des pandours.
Il débuta par faire venir le capucin, lui administra la dose stifiGsante d'aqua tofana pour que le malheureux vécût Juste un
kk LES PRISONS or L'EUROPE.
jour et demi; il le chargea de ses commissions, restitutions et legs, puis le dirigea sur Vienne. Le capucin mourut au jour et à rheure fixés, miracle dont les assistants firent le plus grand honneur au saint futur. Pub, cette barbarie accomplie, Trenck but lui-même assez de poison pour mourir deux jours après, le 4 octobre, jour de sa fête. Cette explication du miracle prouve que le yéritable diable n'étrangla pas, mais empoisonna Trenck le pandoure. Ce diable n'était autre que lui-même, croyez-le bien. Les marques rouges qu'on vit sur sa gorge étaient les taches que laisse le poison quand on en boit une dose assez forte; ses mains crispées, ses yeux hagards, tout» jusqu^à l'odeur du soufre, s'explique par l'emploi de Taqua tofana. Il en résulte que si on a placé Trenck dans les litanies de Spielberg, vous pourrez, mon cher porte-cle6, le rayer des vôtres quand la chose vous répugnera.
^Fort bien, repartit le geôlier un peu ébranlé; mais les deux lièvres, allez-vous les expliquer aussi par l'aqua tofana? Je vous le dis cependant, j'ai vu le blanc passer la veille de la mort du pauvre comte Oroboni. C'était là-bas, tenez, en avant des bastions. . . et.. . regardez I
La nuit tombait, son premier brouillard noyait d'une teinte grise l'angle immense du grand mur de Spielbei^ ; au delà ser» pentait une ligne plus pâle, celle des palissades du cimetière. Les deux prisonniers, qui avaient machinalement suivi le doigt du geôlier, poussèrent un petit cri d'effroi : ils venaient, eux aussi, de voir passer avec la rapidité de l'éclair une forme blanchAlre qui alla se confondre avec les pierres des tombeaux.
— Là, niez encore, murmura le geôlier ; niez, incrédules.
— Mous ne nions pas avoir vu quelque chose de blanc, ré-
pondit le prisonnier français; mais ce rapport de rapparîtion avec une sinistre nouvelle...
A ce moment une cloche tinta lugubrement dans l'espace; une seconde fois elle vibra plus aigué et plus déchirante ; enfin le troisième coup alla mourir derrière les bois qui couronnent la montagne.
— Messieurs, dit le geôlier en éloignant de la fenêtre Gonfalonieri et son compagnon, ne riez jamais avec les traditions du Spielberg, car réellement il vient de mourir ici quelqu'un de vous t
Et il sortit en refermant les lourdes portes, dont le bruit menaçant acheva de porter la désolation dans le cœur des malheureux prisonniers.
n y a une chapelle à Spielberg ; elle est isolée au milieu d une plate-forme qui avoisine la poudrière. Le dimanche on y conduit les prisonniers, galériens et galériennes, et les prisonniers d'état. A un signal donné les geôliers rassemblent dans chaque corridor les captifs dont ils ont charge, et, par la plateforme, les mènent à une tribune grillée ou à une tribune découverte, près de l'orgue. C'est là que s'épanchent, avec larmes, dans le sein de Dieu, tous ces cœurs brisés par d'injustes souffrances; c'est là que les grands coupables, secouant leurs chaînes, remercient quelquefois le ciel de leur avoir laissé la vie, car la vie est douce encore à quelques-uns, même au Spielberg. De cette tribune à l'autre les prisonniers peuvent échanger un regard, examiner les ravages que la réclusion, le chagrin, la faim, ont graduellement exercés sur les traits de leurs compagnons, auxquels ils offrent le même spectacle. L'église et la promenade sur la plate-forme, voilà tout le plaisir du cap-
M un PMBOMB n MUKUR.
lîfi Une fins mort^ le condamné entre encore ube fdii dans cette église ; mais nul ne pleure sur lui ; un prêtre que ff&t* 0onne ne cobnatt marmotte quelques mots latins sur la dépouille du défunt ; à la porte attend le tombereau commun aui forçats et aux prisonniers politiques* Le linceul du mOrt^ c'est son habit de forçat ; deux galériens sont désignés pour creuset la fosses un soldat du fort est là^ non pour escorter le cadavre, mais pour surveiller ceux qui l'enterrent. Plus de prêtre» plus de chrétiens agenouillés pour prier Dieu<
Ainsi les deux prisonniers virent-ils jeter dans sa fosse le Bialheureuk Villa, dont la doché avait sonné la dernière heure. Quel affireui rapprochement de cette destinée, ainsi brisée* avec la fin probable de leur vie ! Condamnés à une prison pei^ pétuelle i ne devaient^ils pa» sbngtv qu'tm jour viendrait où leur corps passerait ainsi devant le bastion^ dans ce hideux tombereau, suivi peut*ètre des mêmes fossoyeurs et du même gardeKshiourme?
Avec Gonfalonim et Andryanè, plusieurs autres Italiens expiaient au Spielberg, à cette époque» le crime d'avoir songé à la liberté de leur pays* Un prêtre, Marco Fortini, chargé par Villa de garder dans sa sacristie quelques papiers dont il ne connaissait pas la valeur, fut arrêté après Villa dans son presbytère. En vain protesta-t-il de son innocence, de son ignorance; la commission voyait un délit et n'avait pas mission d'en apprécier les causes. Marco Fortini, après une longue et douloureuse prison en Italie, fut condamné à mort pour avoir recelé les papiers de Villa. Bien plus, oui» bien plus, car ce surcroît de supplice est d'une barbdrie sans égale, il tue le moral après avoir tué la vie, Marco, ce bon et digne prêtre qui était
pur de toute faute, fut condamné à être dégradé par le patriarche de Venise. On exécuta la sentence avec un luxe d'ignominie qui fut plus cruel à Fortini que le glaive du bourreau n eût pu être. On rasa sa tête pour elTacer toute trace de la couronne cléricale; on gratta ses doigts avec du verre, parce qu'i) avait touché aux choses saintes. L'inquisition politique avait emprunté ses formes rafiOnées à Tinquisition ecclésiastique. Le martyre fut complet moralement; il n'y manquait que Téchafaud; mais l'empereur fut clément : il accorda Spielberg & celui qui désirait la mort.
Mais ce que Dieu prescrit à ses ministres avant toute cérémonie d'invention humaine, le véritable caractère du prêtre, Marco Fortini le conserva toujours. L'empereur d'Autriche pouvait bien lui enlever la robe et les insignes ; il ftit forcé de lui laisser sa charité, sa douceur, sa patience, sa foi. Ce ftit lui qui rendit Spielberg supportable à ses compatriotes, lui qui les aida quelquefois à mourir sans désespérer.
Un vieillard k cheveux blancs, un savant milanais nommé Monari, portait aussi, à cette époque, l'ignoble habit des galériens de Spielberg ; il était condamné à vingt ans de travaux forcés et avait passé sa soixantième année. Il y avait aussi le brave colonel Moretti, vieillard aussi ; mais si plein d'éner* gie ou d'espoir, qu'il ne cessait de répéter : Mes juges iniques peuvent trembler ; je suis condamné k quinze ans de Spielbei^ et j'en ai soixante ; mais je sortirai de prison asser fort pour leur faire expier leur forfait.
Koos avons dit que les prisonniers d'état avaient trouvé une âme compatissante dans le geôlier en chef Schiller. Celte foN tune devait leur être enlevée : Schiller, trop vieux, trop ben»
tt LES PRlSOiNS DE L^EUROPE.
devint suspect et on le remplaça. Peut-on conceroir des donleurs pareilles à celle qui firappa les malheureux condamnés? Schiller représentait pour eux le repos, il leur épargnait les coups et la faim. Ce bon vieillard fermait les yeux sur mille infractions que commettaient les prisonniers aux règlements féroces du Spielberg. Les livres entraient dans leurs cachots; on pouvait causer d'une cellule à Tautre en se penchant sur les grilles des fenêtres, et, pourvu qu'on ne parlât pas trop haut, les sentinelles ne criaient pas trop fort. Schiller avait poussé Tobligeance et la charité jusqu'à permettre à certains condamnés de rédiger leurs mémoires, et un jour de visite il avait consenti à emporter chez lui le dangereux cahier que la police eût trouvé. Une fois Schiller parti, les douces habitudes furent brisées. Les prisonniers durent appeler à leur aide les ruses et les industries secrètes, traditions de la prison d'état. Pour correspondre entre eux, ils fabriquèrent de l'encre avec de la suie, du papier avec de la pâte ou du linge; cette suie leur était fournie par un galérien chargé du service de l'intérieur. Sylvio Pellico avait trouvé moyen de séduire cet homme par sa persuasive et touchante parole; d'autres séductions, il n'en avait pas à son service. Mais la suie manqua bientôt, le papier manqua aussi, et les correspondances allaient être interrompues, lorsque le prisonnier français Andryane reçut des mains du galérien, messager commun, un rouleau de papier blanc que s'était procuré Pellico, plus une petite feuille contenant une liqueur rouge avec laquelle il avait tracé ces paroles :
ic C'est avec mon sang que je t'écris, c'est avec mon sang que je te prie de nous répondre; tant qu'il en restera dans mes veines je te le donnerai. Que ne puis-je alimenter avec ce sang
notre lampe qai servirait à lire ce que tu nous envoies! Reprends ta plume, et songe qu'en refusant ma fraternelle offrande tu commettrais une ingratitude envers Sylvio, et, ce qui serait pis encore» envers celui d'où nous viennent les bonnes
Si bien fermée que soit une prison, l'air et le bruit y pénètrent. C'est ce que les tyrans ignorent, sans quoi ils se garderaient bien d'épuiser leur imagination et leurs trésors à soudoyer des gardiens ou à multiplier les grilles et les oubliettes. Jamais un prisonnier n'a manqué de nouvelles quand il a été assez industrieux pour exciter la compassion de ses geôliers ou attirer l'attention de ses compagnons de captivité. Les habitants de Spielberg apprirent la mort de lord Byron , ja maladie de l'empereur d'Autriche ; ils apprirent que leurs amis vivaient et les pleuraient.
Les communications officielles étaient faites de la façon suivante : quand un condamné avait obtenu la faveur insigne de recevoir des nouvelles de sa famille, on le faisait appeler au grefie. Le surintendant du fort ou le directeur de la police de Moravie apparaissait l'œil ouvert, le geste triomphant.
— Félicitez-vous, disait-on au prisonnier; vous commencez, à entrer dans les bonnes grâces de l'empereur ; sa majesté a permis à votre famille de vous écrire.
Exclamation joyeuse^ délirante du prisonnier; une lettre I quelle ivresse! c'est presque une visite, c'est presque une voix qui caresse et qui console.
— Cette lettre où est-elle, monsieur? dit le prisonnier; est-
dle arrivée?... l'ave^yous?
It LES miSOMB IX UHJMJtK
^La imAf dit le délégaé de Vempereur en montrant Ut I lesttre qu'il tire de son portefeaiUe.
L& prisonnier tend une main tremblante; il ne peut croire à tant de bonbcnr. On a donc bien supplié Vraiperear , on a donc usé de protecteurs bien puissants... Il serait tenté» ee malheureux» de bénir le despote qui le retient dans les fers. Donc^ il étend sa main en sollicitant cette lettre.
-^ Monsieur, lui répond le directeur, tous ne pouyez vousméiae prendre coffioaissance de cette lettre ; mais je ?ais, s'il yous plaît, vous en donner lecture.
Certes c'est une grande privation qu'impose cette rigueur du règlement ; mais enfin voici la lettre et on va l'entendre lire. Le prisonnier couve du regard ces caractères qui de loin tour* billonnent vaguement à ses yeux» et il écoute» non pas avec ses oreilles, mais avec son âme. Alors le directeur, levant les yeux sur l'objet d'une si grande faveur :
— Monsieur, lui dit-il, monsieur votre père (ou tout autre parent] vous annonce qu'il est en parfaite santé.
— Oh f tant mieux! merci! Mais... la lettre..
Le directeur replie le papier et le serre dans son portefeuille.
— Monsieur, monsieur I par pitié I il y en a quatre pages I . • • je l'ai vu.
— Monsieur le règlemrat est positif à cet égard. Sa majesté vous permet de recevoir des nouvelles de votre famille ; vous en avez; donc, vous devez être satisfait... Tous seriez bien ingrat...
— Monsieur, rien qu'une 'phrase, rien qu'un mot ; que je reconnaisse la pensée de mon père. Oh l je vous en supplie!
— Impossible... vous savez tout ce que vous deves savoir.
LE FOKT DB SPIELBERfi« SI
— Laisses^moi du moins voir la signature de ce pèrû chéri ; laîssez^moi considérer le caractère.
— Le règlement s'y oppose.
— Au nom du cielt laites seulement que je baise le papier qui vient de mon pays et sur lequel s'est posée la main de mon père. Monsieur, au nom du ciel t
— Vous n'êtes pas raisonnable, monsieur ; vous voulez abu- «er des bienfaits de sa majesté. Prenez garde que l'empereur ne se repente d'avoir été si miséricordieux k voire égard.
— Oui, monsieur^ oui, répond l'infortuné, suffoqué par les sanglots et qui tend les bras vers cette ombre de bonbaur un moment apparue
Yoilà le Spielberg et la prison étrangère décrite en quelques lignes.
Écoutons le récit £iit par un prisonnier 4'ttDe perquisition opérée en cette prison.
<— J'avais eu h peine le temps de m'asseoir sur le bord de mon hij que le guichet tourna bruyamment sur ses gonds, et donna passage au directeur de la police, au surintendant du Spielberg, et à six autres individus, qui pouvaient à peine tenir daiis notre étroite prison.
-* Messieurs, nous dit le directeur d'un air embarrassé. Sa
Majesté veut Cela est pénible Mais je dois vous l'aire
visiter.
Alors s'avança près de moi un monsieur fort bien vêtu, qui fouilla dans mes poches, tâta les doublures^ palpa toutes les parties de mon corps, tandis que plusieurs gardiens enlevaient ma paillasse, et démontaient les planches de mon lit, qu'ils àfifiviimi une À une au dixeckoir de la police. Celui-ci^ après
les avoir soigneusement examinées, s'approcha des traverses et des pieds qui les supportaient, les regarda de près, les toucha de ses mains, ne laissant aucune fente, aucune inégalité, aucun rebord, sans les avoir soumis à la plus scrupuleuse recherche. n en fit autant de ma couverture et de la paillasse , aidé du monsieur dont les blanches mains et la tournure n'étaient guère en harmonie avec un semblable métier.
Quand ils eurent achevé cette sbirienne opération, que je les regardais faire avec un sentiment de surprise, de dégoût et de pitié, le directeur se tourna vers moi, et me dit :
— Maintenant, il faut vous déshabiller.
— Hais il &it froid I...
— C'est l'ordre.
Je me dépouillai donc de mes habits de galérien, que l'on étiquetait à mesure. Il fallut Ater les souliers, les bas et la chemise.
Je rougis, et sentant la patience près de m'échapper : Regardez, monsieur, lui dis-je, mes pieds, mes mains, meurtris par les fers; puis-je dans cet état soustraire quelque chose à vos perquisitions?
Le directeur répondit par un mouvement d'épaules qui signifiait : Que voulez-vous? je n'y suis pour rien. Mais il donna ordre qu'on me remit seulement ma chemise, et fit transporter dehors paillasse, couverture, habits.
— Comment I m'écriai-je» rester nu, ainsi... par ce froid, devant ce monde I
— C'est l'ordre
La perquisition semblait terminée, et déjà plusieurs gardiens avaient quitté la prison, lorsque le strict directeur de la
LE FOFiT DE SPIELBERG. t»
police se fit apporter pour les visiter non-seulement la cruche d'eau et le baquet où nous faisions nos ablutions, mais Tinfcet et mal couvert récipient, d'où s'échappaient des miasmes d'autant plus fétides qu'on ne les vidait qu'une fois toutes les vingtquatre heures. Ne s'en rapportant qu'à lui de ce dégoûtant examen, ce haut fonctionnaire baissa la tête, contempla, fit agiter ce qu'un garde-chiourme n'aurait pas eu le courage d'inspecter, dans la crainte de passer aux yeux de ses compagnons .our le dernier des hommes.
Cette abjection d'un fonctionnaire si haut placé fit une telle impression de pitié sur le prisonnier, qu'il ne put s'empêcher de répondre aux excuses que faisait le directeur :
— Àh! monsieur, je vous trouve plus à plaindre que moi* même (2).
Il y avait sur la plate-forme, promenade des prisonniers, trois petits rosiers qui leur représentaient avec leur couleur et leur parfum , toute la nature dont ils étaient séquestrés si cruellement. Un inspecteur envoyé par Sa Majesté se courrouça fort de ce qu'on avait souffert cette infraction aux règlements. Cet homme-là eût certainement aussi écrasé l'araignée de Pélis- 8on. En lisant ce trait dans l'histoire du Spielberg, nous avons été presque heureux de voir que les geôliers ne sont pas plus féroces en France qu'en Autriche et ailleurs.
Les prisonniers avaient une autre récréation bien douce, il est vrai, c'était la vue du magnifique pays qu'on découvrait de quelques cabanons du Spielberg, et que l'on apercevait toujours de la plate-forme pendant l'heure de la promenade. Un jour, les malheureux virent des tombereaux apporter des pierres, et des ouvriers préparer du ciment. Les pierres furent
alignées et entassées , un rideau livide et opaque leur yoila toute la perspective du ciel et des champs.
Alors ils demandèrent, puisque leur peine était fet travam forcés, qu'on les fit travailler à quelque chose, au lieu de les laisser se miner lentement dans les demi-ténèbres et dans les larmes. Il fallut bien du temps avant que le directeur permit à cette demande de franchir les portes de Spielberg. Gep^adant elle arriva au pied du trône impérial.
— Messieurs, dit un jour aux condamnés le surintendant de la forteresse , réjouissez-vous , c'est aujourd'hui jour de bonheur : une grande faveur vous a été accordée. Sa majesté fait droit à votre requête, et vous allez avoir du travail.
n fallait voir la joie de ces malheureux. Nous allons donc remuer les bras et les jambes, se disaient-ils; nous bêchions la terre, nous aspirerons à satiété le bon air, l'air pur des champs, enchaînés, mais libres de nous mouvoir : nous allons retrouver la santé, l'appétit... Le pain noir. Veau bourbeuse du Spielberg nous paraîtront d^ mets savoureux. Voyons, dirent-ils au gouverneur, est-ce le métier de terrassier ou celui de maçon que l'empereur nous va faire apprendre?
Le conmiandant surpris ne savait plus oonmi^it se tirer de sa commission.
— Non, messieurs, non, dit-il, éprouvant lui-même quelque pitié à briser ainsi l'espérance de ces infortunés : Sa Majesté TOUS ordonne de travailler, mais non pas comme tous l'eii- 4endez...
— Que ferons-nous donc?
— De la charpie.
«— De la charpiel Hais notre exercioe... notre air?«««
— Tel est Tordre de Tempereur, Vous recevrez chaque jour une certaine quantité pesée de linge que vous rendrez, à poids égal, en charpie.
. — Cest un surcroît de supplice alors, et non une faveur, dirent les prisonniers consternés... Ts n'étaient cependant pas au bout des clémences de Tempereur. Les chiffons qu'on leur fournissait étaient d'une malpropreté qui soulevait le cœur. Us s'informèrent d'où l'on tirait ces vilenies...
— Du grand hôpital, messieurs.
— Alors nous refusons; puisque c'est une faveur, nous avons droit de ne pas l'accepter... ou de n'en pas profiter.
— Non, messieurs, vous n'êtes pas libres de refuser les faveurs du souverain.
Et, en ^et, ils furent forcés k ce dégoûtant travail. Il fallut implorer de nouveau avec non moins d'instances pour se faire supprima la faveur de l'empereur François. Il est vrai que Sa Majesté leur en accorda bientôt une autre. Ils avaient sollicité des livres, et notamment la Bible... — Ohl non pas, répondit l'empereur; j'ai bien pensé à ce que demandent ces prisonniers, c'est fort délicat... la Bible!... c'est une lecture dangereuse. J'ai consulté mon chapelain , et l'ai chargé de choisir quelque bon livre pour distraire ces condamnés. Il l'a fait, et voici trois volumes que je leur accorde :
C'étaient des prières pour chaque jour de Tannée, par le père Chapuis, de la Compagnie de Jésus. Fénélon et Bossuet avaient paru révolutionnaires et immoraux à l'empereur d'Autriche.
— Âh! j'oubliais. .. ajouta sa clémente majesté... On ne don-
nera qu'un volume à la fois à chaque prisonnier I Qu'ils usent, mais qu'ils n'abusent pas.
Lorsque les prisonniers italiens eurent appris ainsi la m^rt de leur compatriote Villa, et que la tradition du Spielberg eut été justifiée encore une fois, ce fut une lugubre existence pour ces malheureux que la réclusion aggravée par des souvenirs conmie ceux du colonel de pandours. Avoir sous les yeux un cimetière déjà peuplé d amis, fouler un sol tout palpitant de soufifrances humaines, c'est doublement payer sa dette h la prison. Certains lieux paraissent plus horribles à l'imagination qu'à la vue. Il était naturel à des jeunes gens courageux et avides de liberté comme l'étaient les prisonniers d'état de chercher à fuir un pareil séjour. Mais comment descendre d'une fenêtre fermée par d'épais barreaux, sur la terrasse inférieure située à plus de soixante pieds? Comment de cette terrasse elle-même sauter deiu cents pieds plus bas, à pic, pour arriver aux bords de la petite rivière qui baigne la montagne?
Les prisonniers avouèrent de bonne grâce au compatissant geôlier leurs folles idées, et l'impossibilité de les mettre à exécution.
— On ne s'est jamais évadé de Spielberg, dit le geôlier.
— C'est donc, répliqua le prisonnier français, que vous n'avez jamais eu ici que des détenus allemands ou italiens; ces peuples sont mélancoliques et trop patients ; non pas qu'ils manquent de courage; mais ils n'aiguisent pas leur colère comme les Français, de façon à percer les murailles et à s'enfuir. Latude, dont vous nous parliez, se fût enfui du Spielberg comme il s'est enfui de la Bastille et de Yincennes.
Le vieux geôlier secoua la tète.
— Eh! répliqua le prisonnier français, prêtez-moi un bon clou, domiez-moi un compagnon fort et résolu, je vous promets d'occuper toute la garnison à réparer les brèches que j'aurai Dûtes dans vos murs. Je vous 1@ répète, on voit que vous n'êtes pas accoutumé à garder des prisonniers de mon pays.
— Vous vous trompez, répondit froidement le vieillard; nous avons, eu à Spielberg des prisonniers français, des hommes de fer, et ils ne se sont pas enfuis... Tenez, quand vous aurez votre luinière, cherchez bien sur les murs de votre cachot, vous y lirez des noms qui peut-être vous rappelleront quelques souvenirs. Quand vous aurez trouvé ces noms, je vous raconterai l'histoire des Français au Spielberg.
Le .vieillai*d, après ces paroles qui laissaient soupçonner tant d'autres infortunes secrètes, partit visiter ses galériens. Les prisonniers se mirent à explorer les murailles hachées par tant de noms, par tant d'inscriptions allemandes, anglaises, italiennes et latines , que l'esprit restait confondu devant le registre ouvert de la nécropole autrichienne. Vers le milieu de la nuit , ils parvinrent à déchiflDrer un mot français, celui-ci : République.
Autour de ce mot, d'autres s'étaient groupés; mais tant de trous, de badigeons et de fumée, avaient confondu les surfaces et les couleurs , qu'il fallut une heure d'études pour reconstruire cette phrase : Drouet souffre ici pour la république française une et indivisible.
— Gierchez encore, dit le geôlier toujours impassible
quand on lui eut déchiffré cette inscription. Il y a d'autres
noms ; car dans les cachots de cet étage ils ont passé presque
tous.
— Presque tous , dites-vous? il y a eu donc beaucoup de Français emprisonnés?
— Beaucoup, non, mais quatre.
Le lendemain, à force de chercher, les prisonniers avaient découvert les noms de Lamarque, Quinette, Foucauld.
— Voilà bien leurs noms, dit le geôlier en rappelant ses souvenirs, et c'étaient je crois des illustres parmi vos compatriotes les révolutionnaires.
— Assurément, répondit le Français. Tous quatre étaient des membres de la Convention jfrançaise..... Drouet, surtout célèbre par l'arrestation de Louis XVI à Varennes, est le maître de poste qui reconnut le roi fugitif et l'arrêta.
— la, la. Eh bien I voilà leur histoire, vous la savez aussi bien que moi.
— Mais, mon bon Schiller, dites-nous pourquoi ils étaient ici prisonniers. Qui donc les avait envoyés au Spielberg?
— Un Français.
— C'est vrai ! Je me souviens... Le traître Dumouriez, n'estce pas?...
— la... le général Dumouriez, leur compatriote. ••
— Ohl voyons, bon Schiller, encore celte histoire... Il y a quelque chose de vague dans ma mémoire, concernant une évasion méditée par l'un d'eux; mais ce souvenir est presque effacé...
— Tant mieux! tant mieux I dit l'Autrichien. Si vous vous rappeliez cette histoire, il serait inutile que je vous la racontasse; si vous l'avez oubliée, je me garderai bien de vous la dire. Un geôlier ne conte pas de ces choses*là aux détenus!
— HéiasI ce n'est pas dans les pensées du Père Chapuis que je trouTerai cela, dit le Français avec douleur.
Cette histoire dramatique des représœtants du peuple Qui* nette, Lamarque, Foucauld et Drouet, nous la devons aux lecteurs du Spielberg.
Leâ plus graves soupçons pesaient sur Tadministration du général Dumouriez. La Convention, inquiète de ces bruits de trahison qui pouvaient fortifier si dangereusement les conspirateurs de l'intérieur , manda le général à sa barre , le 30 mars 1793, et nomma quatre de ses membres pour aller lui signifier le secret, comme aussi pour apposer les scellés sur ses papiers; mais comme l'arméene pouvaitrester sans chef, le pouvoir exécutif envoya le ministre de la guerre, Beumonville, pour accomp^ner les commissaires et remplacer le général.
Dumouriez avait son quartier général au bourg des Boues de Saint-Àmand. Il reçoit les commissaires et les laisse expliquer le but de leur mission. La salle où Dumouriez leur donna audience était pleine d'officiers. Quand les conventionnels ont parlé, le général fait entrer vingt-cinq hussards du régiment de fiercbigny et leur ordonne de s'assurer des représentants.
Deux heures après ce coup de main, l'aide de camp de Dumouriez vint enlever leurs armes aux conventionnels; cependant le ministre et son aide de camp déclarèrent qu'ils se feraient tuer avant de rendre leurs sabres. On craignit un éclat trop scandaleux, et ils ne furent pas désarmés.
Les quatre commissaires furent enlevés la nuit dans des voitures escortées par deux cents hussards de Berchigny. La voiture du ministre Beumonville ouvrait la marche. Ils demandèreftt où onles conduisait. « Que vous importe? » fut-il répondu.
Beurnonville se doutait de quelque trahison; il profite d'un moment où on Tépiait moins rigoureusement^ et levant la glace de sa Yoiture, demande au postillon quelle route on suivait. Celui-ci répond naïvement : — Je vais à Rumigîes.
Beurnonville comprend que Dumouriez va passer à Tennèmi; il s'élance hors de sa voilure avec son aide de camp et tombe à coups de sabre sur Tofficier commandant l'escorte; mais cette lutte inégale est bientôt terminée : Beurnonville, blessé à la cuisse, est réintégré dans son carrosse; les chevaux partent plus rapidement que jamais.
Enfin sur la chaussée de Toumay on rencontra les dragons de la Tour, Autrichiens, dont l'élat-major se mit à parlementer avec deux aides de camp de Dumouriez. Les hussards de Bërchigny livrèrent les cinq représentants aux dragons autrichiens, qui prirent la conduite des voitures. Voilà comment Dumouriez traita des compatriotes, des mandataires de ses concitoyens.
Ceux-ci, indignés, se plaignirent au général autrichien Clairfayt de cette violence infâme,
— Quoi! dirent-ils, vous vous déshonoreriez en acceptant leg prisonniers que vous vend un traître?' Songez au vaillant Romain Camille.
— Camille, répondit Clairfayt, a commis une faute en refusant le bien qu'on voulait lui faire. Nous, qui avons son exemple, nous accepterons le présent de M. Dumouriez.
Dès ce moment, traités en prisonniers, les conventionnels se virent enlever leurs papiers, leur argent, leurs effets ; on les parquait dans une seule chambre, sur de la paille ; on leur enlevait leurs rasoirs et leurs ciseaux. Lorsqu'ils se plaignaient h
quelque officier, disant qu'ils étaient députés français et officiers aussi :
— Vous? répondait quelque major autrichien au ton froid, au maintien roide, yous êtes des conspirateurs qui avez assassiné Totre bon roi Louis XVI. Sa majesté autrichienne vous punira, puisque les princes français vous ont épargnés.
Toutes vexations qui eussent été bien ridicules, si elles n'eussent été cruelles. C'est ainsi que les Autrichiens traduisaient la république française. Le temps approchait où les boulets républicains allaient rétablir le véritable sens de cette révo-* lution.
Transférés de cachots en cachots dans le parcours de cette longue route, les conventionnels arrivèrent enfin à Égra, frontière du territoire autrichien. Ils crurent que là se termineraient leurs voyages, et qu'ils habiteraient ensemble la forteresse. Mais un ordre vint de conduire le conventionnel Camus et Villemur, secrétaire de Beumonville, à Kœnigratz, dans la Bohème orientale ; Lamarque, Quinette et Foucauld, au Spielberg. Beumonville, malade, était resté à Wurtzboûrg.
Arrivés au Spielberg, les trois conventionnels furent traités comme des galériens ordinaires le sont aujourd'hui. Il leur sembla qu'on avait ressuscité pour eux la Bastille. Ils avaient chacun pour logement un cachot dont les vitres étaient enduites de vernis, pour leur ôter la vue de Vextérieur. Lamarque était malade à son arrivée ; il n'obtint qu'au bout de neuf mois la permission de sortir trois heures par semaine dans le premier retranchement de la citadelle, et à condition qu'il aurait toujours à ses côtés un officier de garde, et derrière, un soldat armé. Cette faveur lui fut bientôt enlevée, parce que, disait le
n LES PRISONS DE L'EtlRQPB.
commandant, ub prisonnier détenu dans une forteresse voisine, à Olmùtz, avait profité de ce moment de liberté pour essayer de briser ses fers. Ce prisonnier d'Olmùtz était le général Lafayette.
Les trois nouveaux hôtes de Spiell^erg demandèrent d'écrire à Vienne pour obtenir une prison plus salubre. Il leur fut répondu qu'au Spielberg les plumes et le papier n'entraient jamais ; que les commandants eux-mêmes n ayant pas le droit de parler des détenus, on priait ceux-ci de ne plus parler euxmêmes, ce qpi serait inutile.
. — Mais,, dirent-ils, si le papier n'entre pas ici, si les commandants n'écoutent pas les prisonniers, comment ceux-ci peuvent-ils se faire entendre? et pourquoi comptènt-ils dans l'humanité? , - '
— Les détenus sont des numéros, répondit le eobunandant. On ne correspond pas avec un chiffre.
-^ Mais nous souffrons, nous sommes malades, nous avons besoin de distractions, de livres.
Les officiers se consultèrent, et bientôt on apporta aux prisonniers une brochure imprimée à Vienne. C'était la liste des conventionnels qui avaient signé la mort du roi Louis XVL Quinelte et Lamarque virent leurs noms marqués d'une croix rouge et accompagnés d'une accolade avec cette remarque : N. B. Ce ^OfiA ceux qui sont au pouvoir de notre empereur.
Lamarque paraissait être celui des trois représentants sm* lequel se concentrait plus activement la surveillance. Se dé^ fiait-on de sa maladie comme d'une feinte? avait-on reçu des ordres plus précis à son égard ? toujours est-il que sa prison était affreuse. Le malheureux souffrait de la fièvre et n'iivait
d'autre moyen d'aspirer un peu d'air que de coller son visage aux barreaux de la fenêtre, le soir, à l'heure oîi les sentinelles distinguent moins aisément. Un chant vint frapper ses oreilles; mais il n'avait pu reconnaître que le commencement de l'air, le still (silence) de la sentinelle interrompit aussitôt le chanteur. Cependant Lamarque avait senti comme un mouvement de joie aux prémices notes de cette chanson. Pendant plusieurs jours il n'entendit plus rien. Pour tromper son ennui, il , avait écrit quelques lignes à l'aide d'un clou sur lek pages d'un livre qu'il supposait devoir être prêté tour à tour aux prisonniers de Spielberg. Lamarque remit ce volume , après l'avoir lu, à un des officiers de garde, et il tremblait que son stratagème ne fût découvert. Quelle fut sa surprise lorsque, dans le premier livre qui lui fut apporté en remplacement du volume déjà lu, il trouva ces mots, écrits avec l'ongle du prisonnier :
« J'ai reçu ton message, citoyen; ne crains rien; nous ne mourrons pas chez les Autrichiens ; nous reverrons ensemble patrie et famille. Notre destinée est de vivre libres. »
C'était Quinette qui avait le premier lu le fameux livre. Bien- , tôt il passa aux mains de Foucauld, qui écrivit à son tour. La correspondance dura ainsi quelque temps. Une dent de peigne en faisait les frais. Jamais les ofBciers de Spielberg ne découvrirent ce secret. Ce fut l'un des prisonniers qui, craignant de soulever des défiances et d'attirer quelques mauvais traitements sur ses compagnons, proposa de rompre ces relations dangereuses.
Alors Lamarque, tout entier à ses douleurs, essaya d'entendre la voix qui, un soir, l'avait tant charmé. Il s'approcha de la ^ille de sa fenêtre et murmura très-bas, de façon à ne pas
appeler Tattention de la sentinelle, un couplet patriotique. Aussitôt une Toix vibrante entonne à côté la Marseillaise, et voilà Lamarque qui fait chorus.
— Bon! s'écrie la voix, un Français! un républicain!
— Lamarque, répond le premier.
r-- Drouet, riposte le chanteur inconnu.
Lamarque laisse. échapper un cri de surprise... Drouet au Spielbergî... toi! Tous les représentants du peuple sont donc en prison? Dumouriez nous a donc tous livrés?
— Ce n'est pas Dumouriez qui m'a vendu, réplique Drouet; je suis ici par la faute de mon cheval... Mais voilà que nous causons d'affaires... Vois-tu venir la sentinelle?
-^Non; elle cause au bout du glacis. Parle bas et vite. Nous avons le temps de savoir des nouvelles... Par quel hasard?...
-^ Voici l'histoire : j'étais à Maubeuge en qualité de représentant. Les Autrichiens investissent sur-le-champ la ville, et tu sais, la république n'est pas riche; nous n'avions ni vivres ni munitions; ce n'était pas tenable. Cependant la place est importante, il s'agit de la conserver à la république. Un seul moyen se présente... Il faut prévenir la Convention du péril où l'armée se trouve ; mais comment passer au milieu des Autrichiens?... C'est un dévouement à accepter.
— Prends garde I voici la sentinelle.
Le narrateur s'interrompit; le pas du soldat recommençait à s'éloigner.
— Je me décidai , dit Drouet : j'appelle à moi cent braves gens, des dragons, et je leur propose de traverser toutes les lignes ennemies. On monte à cheval vers onze heures du soir, dans une obscurité favorable. C'était le 2 octobre 93. Nous
LE IQBT OK SPnaJIERCU <S
loflà partis. ▲ peine airiYon&floos devant nn camp d'infiinte* rie» qae les smtinenes, à qui nous n'ayions pas r^Kmdu, donnent Valaime.
— Alannel cria Lamaïque; iFoid notre sentinelle à nons..;, Elle passe ; continuez.
— Nons essayons on millier de coups de fosQ, qoi abattent plusieurs des nôtres ; cependantnous passons au galop. Soudain un fossé se trouye là; vingt dragons s'y engloutissent, et mx à la tète. Les uns restent tués ou pris sous leurs chevaux; les autres se relèvent» cherchent un cheval quelconque et repartent. J'avais saisi, moi, un cheval à ma gauche, lorsque, j'entends crier : « C'est mon cheval! ne m'abandonnes pas au milieu des Autrichiens!... la croupe... par pitié!... » Obéissant à un sentiment d'humanité, je m'arrête, et un dragon saute en croupe derrière moi. Hais ces minutes d'étourdissement, d'hé* sitation, avaient suffi à mes hommes pour disparaître. Je regarde, plus de dragons... Je lance notre cheval; mais deux hommes lui brisaient les reins ; il culbute encore une fois ses cavaliers, dont un seul parvient à le reprendre : c'était moi. Les deux éperons n'y suffisaient pas; j'arpentais comme un daim, sentant à mes trousses une vingtaine de hussards montés sur des chevaux frais. J'eusse échappé; mais un second fossé se pré« sente ; le cheval roule au fond et me renverse; je sens le cœur me manquer, ma cervelle tourne, je m'évanouis.
Quand je revins à moi, j'étais couvert de sang, d'atroces
douleurs me brûlaient par tout le corps. Je regarde mes bras
hachés, mes jambes affaiblies; j'étais au milieu des hussards
ennemis, qui^ me voyant tomber, étaient venus me massacrer &
terre à coups de sabre.
fi us MBtNIS DE LVUftUnS.
•M^OoIeMot me denuiiide un offid» aaseï brutalement. - ^ Officief fraaiiçais«.. et toi?
— Ton maître, car tu es prisonnier... Tu te dis officier» mm fun^Mni VéjfMniletle ni runifunne*
Je serais lâche, me dis-je, de cacher mon nom à un Autrî«
•«^ Tu ne me eroia past offieiw? lui répondisrje ; tu as rav» son : je inia mieui qu^ ael«.^« je suis représentant du peuple, et plus qu'un rcqvéaentant ordinaire, entend^tu, ear je m*appelld Draoel; c'est niâi qui ai fait arrêter Louis XVI à Varennesm ViftlarépiiUiquel
A peine m»^ prûÎKweé ces paroU^a, que toute la bande au-' trMiientte me àaisit» m'attacha aux ridelles d'une charrette, flnr un peu de paiUe, et me voilà promené en spectacle dans la ^ttttips Bu camp» je passai dans trois prisons suecessitea; pws on HjTa.eQftiiné à Spi^Uierg ; mais je n y resterai pas « je m*jr enauia.
I4»arqiie ne put s'mq^^be? de poussa un bruyait éélat de rire. U voyait ces murs à |Ma, cette rivière au fcond. reluisante ûomme une lame au fond d'mi préeipiee ; il coonaissait les mura, lea vottûos et les sentinelles si vigilantes.
H te mit dcNdc à fire si I^ruyaam»!):^, que Iq faotioMiaire, fiimnx» Tint li ccwpa dt er^efn d« im\ hmx^f h sa ^r^ en lai commandAlit de n UÀH- i» oe»yers«ttioD fivit là.
Le kademaku conuoeil ^witopjaait la earaivgikote m grillage, Ikouel iovssti légèfemeot. e4 Ui éW ^ wi-Toix :
•w»£h ^&i I adiew, lamarque; adieu, cher ami ; je m'en vais.
•n^ Quoi! <n W.d^ÏTTQt pçitsi Lftqnwque; «sMl heureux,^ Quand sera-ce mon tour?
Vers les trois heures du matin» Lamarque taiebdit diU hnH dans le corridor. On allait, on reTenait; des Toix oonfiwaSi ûoui les unes menaçaient et les autres s'excusent, lui api^ ir^t qu'U s'était passé quelque chose de nouveau. H c'avait pu enopre former de conjectures, quand la porte de Son cachot s ouvriti et une rigoureuse perquisition y £ut laite. Lamarqua eut beau questionner, épier, il n'apprit que plusieurs années après la cause de toutes ces rumeurs.
Voici ce qui s'était passé. Cette courte bislQire offrira un porta*ait de plus pour cette galerie d'intrépides Français éclos au soleil de 1789*
Drouet avait dit la vérité à Lamarque; il s'ennuyait à SpieU berg. Privé d'exercice» de lecture , ÛA plumes et d'encre, il en fut réduit à cette dévorante activité de l'homme oisif, qui tourne sa pensée uniquement vers les rôves de liberté. S^ chambre contenait une vingtaine de pieds en carré; elle était fermée d'une porte de chêne massif garnie de trois serrures» et gardée au dehors par deux sentinelles; au midi, deux fenêtres éclairaient cette chambre; mais bien grillées et barricadées; elles donnaient sur une terrasse qui entourait le fort, et dont la hauteur au-dessus du niveau de la terre est do deux cents pieds. Au bas dé cette terrasse coule la rivière Schwartz, qui se jette dans le Danube (3).
Donc Drouet s'ennuyait. L'idée lui vmt de s'enfuir» et si difficile que fût une évasion» elle ne parut pas impossible à cet homme audacieux. Le premier point était de desceller les grilles de fer, soutenues par huit crampons énormes. Drouet n'avait ni une épin^e» ni un clou, ni un couteau. On ne lui laisMÎt jfp» mèm» de iburchette; mm o» ftvait placé des xi-
deaux à ses fenêtres pour le garantir da soleU, et ces rideaux pendaient d'une tringle attachée à la muraille. Drouet réussit à arracher Tune des tringles sans qu'on le vit, et avec la tringle il troua le mur pour en extirper les crampons des fenêtres. Il les cassa tout près de la muraille, en les replaçant arec assez de soin pour que nul ne s'en aperçût; quant aux dégradations, avec de la poudre à coifiSer dont il recouvrait ses maçonneries, il dissimula tout le ravage. Les grilles descellées, il ne restait plus qu'à sortir de la citadelle, c'est-^-dire à faire une descente de deux cents pieds sans cordes ni échelles. En outre, il fallait éviter les sentinelles qui, de deux cents pas en deux cents pas, se promenaient nuit et jour au bas de la terrasse.
Drouet se rappela Dédale enfermé dans sa tour» et imagina de se faire des ailes. D supposa qu'en construisant une sorte de cerf-volant capable de le soutenir, il arriverait mollement à ferre. Les sentinelles, pensa-tril, seraient tellement épouvantées de voir tomber près d'elles un oiseau monstrueux, qu'elles prendraient la fuite. Hors, il gagnerait le bord de la rivière, où depuis longtemps déjà il voyait un petit bateau amarré. Il se laisserait aller au courant du Danube rapide, gagnerait la Turquie, et une fois là aviserait.
Mais il &ut quelques outils pour fiibriquer un cerf-volant. D &ut aussi des matériaux. Drouet prit les draps de son lit, d'une mouchette se fit un couteau, d'une arête de carpe une alêne, de ses bas du fil et des cordes. Il arracha des éclats de bois à ses portes, aux solives, et malgré les trois visites quotidiennes des gardiens, acheva sa machine sans avoir donné le moindre soupçon. Le travail achevé, il voulut essayer son invention, et se précipita d'une corniche de huit pieds de haut qui r^^nait
autour de sa chambre. Lé parachute fonctionna à merveille* et Droaet çondat que dans Tair, avec plus de résistance, il fonctionnerait mieux encore.
Le soir même du jour où il avait parlé à Lamarque, c'était en juillet 1794, du 5 au 6, Drouet détache ses barreaux de fer, préparés à Tavance, comme on a vu. De sa fenêtre, il se jette avec ses instruments sur une petite terrasse située à quelques pieds seulement; c'est de là qu'il donnera le grand élan. Il fait ses préparati&; rien ne le trouble; le parachute est ouvert, reste à faire le saut périlleux. Drouet plonge un regard effaré dans l'abtme noir. L'instinct de la conservation l'arrête deux fois sur le bord; à la troisième, il impose silence aux mouvements si naturels de son cœur, s'attache au parachute, et, prenant du champ, fermant les yeux, il se précipite dans le gouffre.
n croyait tomber mollement; mais il s'était chargé d'un paquet de provisions et d'effets. Ce poids assez considérable atténua l'effet de son parachute, et accéléra la chute. En matière de chute, toute vitesse finit par décupler les pesanteurs. Drouet pesait cinq cents livres en touchant la terre, il s'y brisa. La douleur fiit telle qu'il perdit connaissance. Cependant, ranimé par la fraîcheur de la nuit, il essaye de se lever pour franchir la muraille qui le sépare de la rivière; alors seulement il s'apergoit de son malheur; il s'était fracassé le pied, etau moindre mbuvement souffrait d'inexprimables angoisses. Il ne put bouger de place. Tour à tour évanoui, ranimé, il passa ainsi le reste de la nuit. Quant aux sentinelles, il avait deviné juste. Voyant fondre du haut des airs ce monstrueux volatile, sentant la terre trembler de sa chute, les Autrichiens s'étaient sauvés
70 LES FUSONS DE L'BDIOFE.
demi*moH8 de peur aa fond du corps de garde. Drouet eut beau crier, appeler méine. Us ne sortirent qu'au jour. Hais alors ils reconnurent le transfuge , le portèrent inanimé dans son cachot, et le croyant mort ou près de mourir^ ils ne s'en inquiétèrent plus.
Voilà ce qu'avait tenté pour recouvrer sa liberté un homme sans ressources, sans connaissances pratiques. Le génie brille autant que le courage dans ce trait vraiment incroyable. Drouet garda le lit trois mois, et dut se senir un an de béquilles.
Ni lui ni ses compagnons de captivité ne recevaient de nouvelles de France. Seulement, ils s'aperçurent d'une améliorar tion dans le régime de Spidberg. C'était d'un augure bien fa* vorable. Eux qui s'étaient toujours attendus à Téchaiaud des teiHrésailles; eux d'autant plus humiliés qu'ils s'honoraient plus du titre de représentants de la foule révolutionnaire , ils en conclurent avec infiniment de sagacité que las années françaises faisaient des progrès en Europe, que la paix viendrait les délivrer, si la guerre elle-même ne les arrachait violemment de Spielberg. En effet, une transaction devait produire cet heu* reux résultat.
▲u commencement de mai 1705« Drouet reçut pour la première fois des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Ce relâchement de sévérité équivalait, pour Drouet, à l'envoi du buUetin de quelque victoire remportée par les Français. La joie rétablit en peu de temps sa santé et ses forces.
Le 7 novembre on le transporta de Spielberg à Fribourg en Brisgaw, avec ses collègues Lamarque, Foucauld et Quinette, qu'il n'avait pu entrevoir une seconde, depuis deux ans et demi, bien qu'ils funeut renfermés seulement à quelques i^eds de luL
LE FOHT DB SPIELBIRG. 71
Ces eonyeiitioiiiiels et le miaistre Beumonvillé n'étaient pas las seuls priscmmers Imés à VÂutrichet beaucoup d'autres fonctîonDaires ou officiers, des ambassadeurs, étaient retenus depuis deux wa dans les prisons de l'empire. Tous ces captifs furent dirigés sur Friboui^ , dès que le gouTememœt français eut commencé h négocier l'échange de ses citoyens prisonniers^ contre Msarie-Thérèse, fille de Louis XYL Singulier caprice du destin, c'était la jeune fille que Drouet afait fait arrêter à Va* rennes qui détenait la cause de sa délivrance.
A Fribourg, les prisonniers furent encore enfcfméa et traités aiec rigueur. On leur faisait croire à des défaites réitérées, essuyées par l'armée française.^ L'eq>câr, un moment rallumé dans leurs âmes, allait s'éteindre de nouveau, lorsqu'on apprit le 4 nîvôse (35 décembre) que Marie-Thérèse venait d'arriver à Huningue. Aussitôt les prisonniers reçurent la visite de l'agent militaire s^upérieur, qui leur annonçait officiellement leur départ pour le lendemain.
Le lendemain, en effet, à huit heures du soir» la ratification de l'échange était opérée à Richen, et les convwtipnnels furent mis en libwté.
Yoîlà ce que signifiait ce seul nom Dfomt, imcrit sur les sowrs du cachot de Spielbei^.
Certes, de pareilles aventures doivent encore exciter radmîra* tion des vieux grenadiers autrichiens, lorsqu'au corps de garde, lesoir, iU se les racontent, maisà voi]( basse, pour n'être pas entendu9ides malheureux prisonniers, à qui ces miraculeux efforts donneraient Tespoir et l'idée de briser leurs fers. Et si quelque chose pouvait excuser la rigueur barbare avec laquelle leaAiltrichîens traitèrent nos compatriotes vendus par Dumou-
7f LES l^RISONS DE L*KDROPK.
riez, ce serait Taudace même de ces prisomiiers, eo&nts d'une épocpie oii Ton ne vivait que d'exagération, en bien et en mal, époque de merveilles et de héros.
Quant aux prisonniers italiens dont nous ayons raconté les misères, la plupart sont sortis de Spielberg, les uns par la ^porte qui mène au cimetière de Brûnn, les autres graciés par l'empereur d'Autriche, lorsque leur santé ruinée, leur jeunesse éteinte, leur âme brisée, rassurèrent César sur la conduite à Tenir de ses enfanU égarés; car c'est ainsi que les appelait ce bon père de famille.
Sylyio Pellico et Haroncelli obtinrent leur liberté après dix ans de captivité, dont huit ans et demi de carcere dura. C'était le 1^' août 1830 que leur parvint cette bonne nouvelle. Les prisonniers ne reçurent pas cette faveur avec toute la joie qu'on s'attendait à voir éclater; ils pensaient à leurs parents morts sans doute depuis tant d'années de séparation; ils son* geaient à ce monde, parmi lequel ils ne trouverai^t plus peut-être que des étrangers, des indifférents.
Ce fut le soir qu'on tira Sylvie, Haroncelli et Tonelli, de Spielberg. On les couvrit d'un manteau de soldat, un béret remplaça l'ignoble coiffure des galériens, dont ils portaient encore l'habit; seulement on avait délivré chacun d'eux de ses fers. Un conunissaire impérial les reconduisit dans leur patrie.
Andryane et Confalonieri furent délivrés aussi, sous condition expresse de ne jamais remettre les pieds sur le territoire italien, ni dans les états de l'empereur. On peut croire que le Français accepta sans regret la condition.
Spielberg renferme, nous l'avons dit, des galériens des
deta sexes, le régime pour quelques-uns est le earcere duris^ nmo, c'est-à-dire des fers énormes qui entravent chaque pas du captif, et le rivent souvent à la muraille par un cercle de fer. Le pain et l'eau, voilà le règlement du régime alimentaire. Quant aux punitions , elles sont cruelles; battus par les gardiens, ces malheureux sont astreints à des travaux que cependant plus d'un prisonnier d'État laissé oisif a dû envier, malgré leur rigueur.
Somme toute, le chftteau de Spielberg est un lieu de détention à l'usage, non pas de la société qui réprime, mais du souverain qui se venge; c'est une de ces prisons absurdes et barbares dont l'humanité fera justice le jour où l'on s'apercevra que le système pénitentiaire d'un peuple honnête et intelligent doit corriger le coupable en le punissant, mais non le tuer ou le pousser au désespoir, par des aggravations incalculables de pénitence. Il est horrible de penser qu'en Autriche, dans un pays chrétien, la prison de Sylvio Pellico fut la même qu'elle avait été pour le féroce colonel des pandours, sous Marie- Thérèse.
1830 ou 1750, le dix-huitième siècle ou le douzième, le jour ou la nuit, qu'importe aux gouvernements despotiquesl Le cachot ne change point, quand les lois demeurent les mêmes; et les mœurs ne s'améliorent jamais là oh un homme prétend se mettre, par la grâce de Dieu, au-dessus des lois humaines.
PBISONS DE TURQUIE.
La JiiftieeenTiiiqDle.--Prii<msdttfftttfl.--PifiODid'Etat --Représafllei poarlef ambavadenn. — ReMemblance de la Bastille et du château des Sept -Tours. » Origine du ehâlem. — Porte dor^.— Prédiction. — Mahomet IL » Deseriptioo du cfattoau des Scpt-Toun .— DaTid Coœnène et sa famille.— Leur emprisonnement.— Leur supplice. —Le puits de sang. — Le prince Mustapha. — Il enlève une femme de fo^. — Son père le Ait étrangler. — Selim I*'. — Lee deux finèreB. — Il envoie pour firire tuer leurs enfants. — Le grand vizir les fait prévenir. — Il est mis à mort. ~ Ferhad. — Mahomet IlL — Ses dix-neuf frères étranglés. —Dix odalisques précipiléss i la mer. *- DIsgràeè de Ferlnd. — Il veut être vengé* — Serment de son fils. — Le cordon. — Ali-Assan. — Les spahis. — Les janissaires. — Révolte des spahis. — Houssein et Hamouth la coiAmandent. — Têtes de deux eunuques. — On demande ceDe d'Ali- Assan. — Retour de ee dernier. — Il triomphe des spahis* — Nombreuses victimes aux Sept-Touis. — Le Rostangi. — Les sceaux de TÉtat. — Houssein venge son père. —La tète d'Ali-Assan apaise la révolte.
Les prisons d'an empire sont le reflet de sa justice et de U tyrannie des souverains. Celles de la Turquie ont siurtout ce dernier cachet, qui, par une dérogation toute particulière^ s'ap-
plique aux mœurs ottomanes. En effet, les lois de la Turquie,' écrites dans le Koran, évangile des musulmans, sont justes, équitables et tendent toutes à la répression du crime, sans distinction de personnes et de rang. Ces lois sages, appliquées par les fetfas desMuphtis et des autres Ulémas, chefs de la religion, forment une justice sévère et si promptement exécutée, qu'elle fait encore proverbe dans le reste de l'Europe. Nul peuple n'a montré plus de respect pour ses lois que celui de Turquie; nuls juges ne les ont plus sévèrement appliquées; et cependant de là sont nés l'arbitraire, la tyrannie et ce despotisme sanglant et capricieux qui ont fait si longtemps considérer les Turcs comme des barbares. C'est que le vice n'est pas dans la loi elle-même, mais dans son application.
c< L'application des lois turques, dit Elias Âbasi, dans l'ouvrage le plus complet que nous ait donné l'Angleterre sur cette matière, au lieu de maintenir la justice et l'équité, tend uniquement à maintenir les trois principaux objets de la politique ottomane, qui sont : le pouvoir absolu du prince, l'oppression du peuple et l'augmentation du trésor impérial.
» Toutes les lois relatives à la procédure se réduisent aux dépositions des témoins; aucune autre preuve n'étant admise, on achète celle-ci et on la trouve à tout prix. Le gouvernement ne se dissimule pas que cette méthode est subversive de toute justice ; mais il sait aussi qu'elle est parfaitement adaptée au soutien de Vautorité illimitée, à faire respecter les caprices du souverain et de ses ministres. Le juge est toujours le maître de déclarer quels sont les vrais et les faux témoins. Cela ouvre la porte à rinlérêl particulier, car les meilleurs témoignages sont toujours en faveur de celui qui a pu faire les plus riches pré-
sente aux juges. Quand la partialité ejt Toppression de ces derniers ont rempli leurs cofires» le peuple est excité par des agents secrets à porter ses plaintes au pied du trône. Le souverain, empressé de punir, daigne consratir d'ouvrir le trésor împé« rial pour recevoir les richesses que leur ont procurées lesjuge^ ments injustes. Il nomme ensuite de nouveaux juges» dont la vénalité égalera celle de leurs prédj&cesseurs, et qui seront déplacés de même quand ils auront accumulés les fruits de leur iniquité. Heureusement pour ceux que Ton renvoie, qu'ils appartiennent à un corps redouté des sultans ; c'est par cette raison qu'ils conservent leurs tètes, qu'ils ont l'avantage de porter obscurément pendant le reste de leur vie. »
Ces lignes, écrites à Londres en 1790, marquaient l'état actuel de la justice ordinaire dans l'empire ottoman, et cependant le premier sultan réformateur, Sélim m, était sur le trône et posait déjà les larges jalons qui, suivis par ses successeurs, font compter aujourd'hui la Turquie au nombre des peuples civilisés. On peut par cela se faire une idée de ce qu'étaient, en Turquie, la justice et les prisons dans les premiers siècles de cet empire.
Mais à côté de ces prisons légales, il en existait plusieurs qui n'étaient que l'expression de l'arbitraire et du despotisme des grands ; c'étaient celles des divers chftteaux des Dardanelles et celles qu'on avait creusées jusque dans le sein du sérail.
Celles du sérail renfermaient spécialement les sultanes validés/c'est-à-dire les mères des sultans qui avaient*régné et qui étaient morts ou détrônés. Dans ce dernier cas, les sultans étaient captifs aux mêmes lieux, et expiaient dans un dur esclavage le bonheur de l'usurpation d'un parent. Un grand nombre de
78 UB PRISONS DE LlSDROPi;
ditimM sdD(^t8S6 80At passés soiis ees Yoùtes sonûwes. Doib le principe, il entrait dans la politique des sultans» pour mirâz assurer le tr6ne à leur descendance, de faire mettre k mort leurs propres frères* D'innombrables fratricides se sont accomplis. Ceux qui étaient détrtoés, s'ils avaient échappé à la vengeance du peuple, des janissaires ou des grands, n'échappaient pas à celle de l'empereur qui les avait remplacés. Enfin il y en a eu, et c'est le petit nombre, que des vizirs ambitieux, et prévoyant leur perte, solit allés chercher au sein de leurs cachots pour les mettre à la place de leurs maîtres. Ces princes, oublié» dans leurs prisons, au lieu de la mort qu'ils attendaient d'heure en heure, recevaient le sabre d'Othman, tigne de leur puissance, et avaient tdremmt la peine de se défaire de l'homme qu'ils remplaçaient, car ceux qui les avaient appelés à la couronne étaient intéressés à les prévenir* Mais l'histoire de ces prisons est trop spéciale pour que nous la tracions dans tous ses détails. C'est la prison de famille; c'est l'égout du sang impérial, et cela ne saurait se rattacher à notre histoire)
Il est une prison, parmi cdles que nous avons mentionnées, qui est le type de toutes les prisons de la Turquie^ comme la Bastille était le type de toutes les prisons de la France, c'est le château des Sept-^Tours. C'est à cette prison que les empereurs envoyaient les viairs et les grands qu'ils avaient condamnés; tous y ont trouvé la mort; mais c'est aussi à cette prison que les janissaires ttahiaient les empereurs qu'ils précipitaient du trône ; c'est aussi dans cette prison qu'ils les immolaient et jetaient leurs tètes dam le ptittt de ^ng, où tant d'autres tètes avaient roulé par leurs Ordres. La colère impériale et la colère populaire ont tour à tovr ensanglanté^ murs et enjt^nt
décoré les créneaax de milliers de trophées humains que la jus* tice ou le despotisme avait frappés.
Au milieu de ces sanglantes exécutions apparaît quelqciefois la captivité douloureuse de Français ou d'autres membres das nations européennes; c'étaient pour la plupart des ohevaUers de Malte, retenus comme prisonniers de guerre, excepté lors de la guerre d'Egypte par Bonaparte, oh nous trouverons nos oom* patriotes. EnJBui, le dernier aspect sous lequel nous apparaît le château des Sept-Tours est comme prison spéciale des amba»^ sadeurs.
Le divan reconnaissait autrefois dans les ambassadeurs deux caractères, celui de représentant de son souverain et edui de sa personne. Celui de représentant lui paraissait invioliable et sacré tant qu'il ne traitait que des affaires de monarque à mo« narque ou de pays à pays; mais dès l'instant qu'il menaçait d'une rupture, qu'il déclarait la guerre, ce caractère disparais* sait pour faire place à l'homme, et on le gardait comme otage. C'est en vertu de ce sophisme, auquel le divan a donné mainte fois une extension perfide, comme nous le verrons, que le peuple ottoman a violé si longtemps le droit des gens.
Une seule fois les rois de l'Europe ont usé de représailles. En 1689, Soliman II, parvenu au trône à la place de Mahor met IV, déposé par le peuple, envoya auprès de l'empereur d'Autriche Léopold des ambassadeurs pour demanda la paix. Léopold proposa des conditions que Mauro Cordato, le dief de l'ambassade, repoussa avec indignation. Léopold, qui avait consenti à la suspension des hostilités, ordonna alors de les reprendre, et considérant à son tour les ambassadeurs turcs comme des otages» les fit renfermer daas le ch&teau de F iittea^
dorff, oii ils furent traités, du reste, avec toutes sortes d'égards et eurent la faculté de correspondre librement avec le divan. La première réflexion qui frappe un écrivain français en s'oocupant des Sept- Tours est la ressemblance qui existe dans rhistoire entre ce château et celui de la Bastille. ; : Comme la Bastille, ce château a formé la porte d'une capi- . taie pour en défendre l'entrée ; comme pour elle, aucune pen^ fiée de despotisme n'a présidé à son édification, et sur ses murs comme sur ceux du château, quatre tours d'abord ont été élevées ; plus tard, à la Bastille, conune au château, des souverains ont fait ajouter plusieurs tours et ont choisi ce lieu pour y renfermer leurs trésors; plus tard enfin, ils y ont enfermé leurs victimes. Des prisonniers de toute espèce, de toutes classes, de toutes conditions, ont gémi dans ces deux terribles prisons. Au château des Sept-Tours on renfermait des ambassadeurs et des étrangers, en violation du droit des gens ; à la Bastille aussi le droit des gens a été souvent en violation flagrante, et sous le règne de monarques civilisés. On appelait barbare le peuple turc et sa justice expéditive; un nombre immense de victimes a teint de son sang les pavés des Sept-Tours; un nombre plus immense encore a été privé d'air, de soleil, de liberté; dans les murs de la Bastille. Les sultans étaient pitoyables, ils tuaient sur l'heure aux Sept-Tours; les rois de France étaient cruels, ils faisaient souflOrir longtemps à la Bastille. Les uns buvaient du sang, les autres buvaient des larmes ; les Sept-Tours étaient l'effiroi de l'Asie ; la Bastille était l'efiroi de l'Europe. Le peuple français a rasé, dans sa colère, malgré ses souverains, cet in-^ strument de despotisme et de tyrannie ; un monarque ottoman a fermé lui-même les portes des Sept-Tours conune prison d'é-
us CHATEAU DES SEPT-TOURS SI
taf. De Tempereur de Turquie ou du roi de France, lequel était le despote? lequel était le barbare?
En Tan 1000, Zenon posa la première pierre d'une porte de Constantihople, à Teittrémité orientale delà Propontide ou mer de Ma^Tmara. Cet édifice fut entièrement achevé en 1182, par rempennr Emmanuel Comnène, qui fit élever quatre tours au sein de ce^^ forteresse. La forteresse prit le nom de C^dobion, et la porte ctlui de porte dorée; c'était tant à cause des dorures dont étincelait &ï effet cette porte, que de celles qu'on remarquait, en entrant, sur l'arc de triomphe de C!onstantin, qui frappait le premier la vue. A dater de ce jour, cette porte devint la principale de la ville, celle par où entraient les monarques et les princes; celle où avaient lieu toutes les cérémonies et fêtes magnifiques de ces temps-là.
C'est par cette porte que le pape Jean, premier du nom, fit son entrée à Constantinople, lorsqu'il s'y rendit pour arranger avec l'empereur Justin le Vieux les différends qui s'élevaient entre les ariens et les catholiques. Au premier pas qu'il fit sous la porte dorée, il vit devant lui un aveugle qui entrait aussi à Constantinople, et 91 opéra le miracle de lui rendre la vue sur l'heure. Le peuple, transporté, franchit alors la haie des gardes, porta le pape en triomphe et baisa ses habits. Hais du sein de la foule s'éleva tout à coup une voix sinistre et inspirée qui s'écria :
— Insensés! au lieu d'adorer un homme, adorez Dieu, car en vérité je vous le dis, c'est par cette porte qu'entreront un jour les barbares qui chasseront de Constantinople les enfants de vos enfants, et régneront à leur place.
Ces paroles terrifièrent le peuple, qui s'arrêta, cherchant celui qui les avait prononcées; mais il ne put le découvrir, et ce ▼. 11
«2 LES PRISONS DE L'EUROMî.
fatal présage passa de géDération en génération, jusqu'à Y^ poque où la grande capitale fiit assiégée par les troupes de Mahomet II. C'était dans les premiers jours d'avril 1453.
Cette prédiction semblait alors sur le point de s'aocomplir. Yainement Constantin chercha*t-il à la combattre par une autre (fui annonçait rfi^rivée d'un ange défenseur de la ville ; le peuple et les soldats sentaient l'effroi descendre dans leurs âmes quand on leur répétait tout bas les paroles que nous ve» nous de rapporter. Les musulmans, au contraire, étaient pleins d^espérance, parce qu'ils s'appuyaient sur une autre prédiction de leur prophète, qui avait dit :
« Ils prendront Gonstantinople; le meilleur prince est celui qui i^ telte conquête, et la meilleure armée sera la sienne. »
Ayant connaissance de la croyance superstitieuse du peuple de Constanthi, Mahomet concentra ses forces sur la porte Dorée, et commanda en personne l'assaut de ce côté. Constantin s'y rendit aussi, et cet endroit devint le point important de la Journée. Le combat îat long et meurtrier; les Turcs y avaient déjà, dit-on, pwdu douze mille hommes et sentaient leur courage faiblir, lorsque, frappé d'un coup mortel, l'empereur Constantin tomba sur la brèche. Cette mort jeta le découragement parmi les soldats et le peuple, qui s'enfuirent dans la vaste église de Sainte-Sophie, parce que, d'après la prédiction contraire, c'était du dôme de cette basilique que devait descendre Vange qui venait pour sauver la ville. Pendant ce temps, Mahomet ayant fait briser la porte Dorée, passait au galop de son cheval sous ses voûtes, et se rendait au palais impérial» qu'il trouva désert. C'est alors qu*il prononça ce distique persan que ses guerriers entendirent avec surprii^e ;
« L'araignée a filé sa toile dans le palais des Césars; la chouette fait retentir la voûte d'£frasiad de son chant noo^ tume. >
Ces vers déclamés au. milieu de la solitude de ces vastes et riches appartements, autrefois si pleins et si animés, ^emr blaient annoncer le monarque philosophe qui cherchait à ne pas être ébloui par l'éclat de la victoire, qui voulait puiser dans l'infortune de Constantin une leçon utile pour lui-même. Il n'en fut rien pourtant. Loin de craindre les revers, de fuir les dangers e^ les commotions des empires, Mahomet, eonqué*rant ambitieux et téméraire, porla ses armes partout où sa politique, l'amour d'une vaine gloire et son caprice, le poussèrent. Cruel et généreux à la fois, perfide et loyal, guerrier et poète, héros et tyran, il eut un de ces règnes flottant consftamr ment entre les grandes actions et les grands crimes, ne suivant en cela que l'impulsion des passions qui le brûlaient, qui le poussèrent tantôt au bien, tantôt au mal| et qu'il ne tenta jamais de vaincre. Il fut maudit par les uns , admiré par Les autres.
Mahomet inscrivit son nom en lettres de î»aiig bur le château dont nous iaisons l'histoire. 11 en devint le véritable ibudateur.
Le lendemain de son entrée triomphale à Constantinople , il se rendit de nouveau à cette porte Dorée par laquelle il était entré d'abord incognito, réalisant en cela la prédiction antique; Au bout d'un pilier qu'il fit élever à l'instante il plaça la lêle de l'empereur Constantin. Ensuite il entra dans la forteresse^ et la visita tout entière. Il s'aperçut de l'importance de te point pour défendre la ville, et aux quatre tours dé^h existautt;»
8& US PiaSONS DE ^EUROPE.
il en fit ajouter trois autres ; ainsi fut construit ce fameux château des Sept^Tours, en langage turc *' Yedde Kale '* nom qu'il a conservé jusqu'à nos jours.
La surface du château des Sept-Tours était de deux mille cinq cents toises carrées, et formait un vaste pentagone. Le plus long côté, qui s'étendait du nord au midi, avait quatre tours liées ensemble par des murs de soixante pieds d'élévation, couronnés d'une terrasse, de vingt-cinq pieds de large. Le côté opposé était de même , sauf qu'il n'avait que trois tours. La distribution des tours, malgré l'inégalité du nombre, était ainsi faite qu'il y en avait une à chaque angle de la forteresse.
Parmi les quatre tours qu'on remarquait sur le côté du nord au midi, on en voyait deux, hautes de quatre-vingt-dix à cent pieds, entièrement construites en marbre. Au milieu était enclavé l'arc de triomphe de Constantin, auquel aboutissait la porte Dorée. L'extérieur des murs était entouré de larges fossés, et l'intérieur se divisait en plusieurs enceintes , dont nous aurons souvent occasion de parler, et qui ont suivi toutes les modifications apportées par le besoin des temps et les goûts des époques. Dans ces diverses enceintes étaient plusieiurs logements, cours, jardins, et une mosquée. Les cachots et les prisons étaient ddns les Sept-Tours. Nous aurons aussi l'occasion de les visiter à mesure. Nous nous bornons pour l'instant à présenter la masse de ce vaste édifice. Zenon et ses successeurs n'avaient voulu faire qu'une porte de ville défendant l'entrée de Constantinople; Mahomet compléta l'enceinte en faisant élever trois autres tours, et les fermant d'un mur, de Bianière à ce que la citadelle menaçât aussi bien la ville que
LE CHATEAU DES SEPT-TOURS. f»
ses approches. C'était l'idée de la Bastille de Paris, n garnit les murs et les plates-formes des tours d'armes de guerre tournée^ des deui côtés, et il considéra ce lieu comme assez sûr pour y renfermer ses trésors et ceux de ses successeurs. Quelques tours, en effet, continrent d'abord leurs richesses , et on désigne encore à ce château, comme on daignait à la Bastille, la tour du Trésor. Mais Mahomet ne s'en tmt pas là, et peu de temps après l'entière construction du château des Sept- Tours, il inaugura la prison de la manière que nous allons raconter.
Mahomet avait abattu la puissance de Constantin, et avait fût publier que désormais Constantinople serait la capitale de l'empire turc et sa propre résidence. Mais il se rappela qu'en 1204, lorsqu'on divisa l'empire d'Orient, les princes de la maison de Comnène étaient allés établir un nouveau trône impérial à Trébizonde. Mahomet voulut que ce dernier fragment de l'antique empire, qui iseul lui manquait, devhit aussi sa conquête.
n menaça d'abord Uzum Assan, roi des Perses, dont il craignait les secours envers David Comnène, empereur de Trébizonde. Mais Uzum lui ayant promis de rester neutre, Mahomet fut mettre le siège devant cette capitale, et l'investit par terre et par mer. C'était Vannée 1461. L'efiroi de ses armes, plus que le nombre de ses soldats, terrifia ses ennemis. Toutefois David Comnène soutint un siège de trente jours, au bout desquels il livra sa capitale et son empire à Mahomet, sous la promesse d'avoir la vie sauve, lui, sa famille, ses sujets, et de voir sd fille devenir l'épouse du sultan. Mahomet jura solennellement ce traitéi emmena avec lui la plupart des familles grecques de
Trébizonde pour repeupler €onstantmople, et partit pour Gett« dernière ville avec David Comnène, son épouse et ses neuf enfants. H les installa d'abord d^ns ie beau palais impérial qu'il avait fait bàlir, et qui est connu aujourd'hui sous le nom de Vieux Sérail. Il les entoura des égards et des honneurs dus à sa propre famille, et promit à Comnène la souveraineté d'une province, lors de son mariage avec sa fille. Hais Mahomet n'eut jamais l'intention de tenir ce qu'il promettait^
Un malin il se présenta devant Tempereur déchu, la colère sur le front, et laccusa d'intrigues avec les ambassadeurs d'Dzum Assan, roi de Perse. Ccmmène nia avec force; mais Mahomet persista, et donna Tordre à ses janissaires d'emmener David Comnène et sa famille prisonniers au château des Sept-Tours. Cet ordre s'exécuta sur-le-champ; les neuf enfants et le père traversèrent en plein jour les rues de Constantinople> liés et garrottés au milieu des gardes, et insultés par le peuple, chez lequel on avait répandu le bruit de la trahison.
Arrivés au château des Sept-Tours, ils trouvèrent le grand tizir qui les attendait. Celuirci indiqua de la main la seconde tour de marbre, où tout était préparé d'avaix:!' pour recevoir les prisonniers.
On ouvrit une première porte en bois , qui donna passage •ur un corridor de douze pieds de long sur quatre de lai^e. Derrière la porte étaient deux cappigis ou geôliers, portant des torches, pour éclairer ce lieu entièrement privé de lumière. David Comnène recula d'abord ; mais, brutalement poussé sur im signe du grand vizir, il entra dans ce corridor, tenant par la main le plus jeune de ses enfants. Au bout étaient deux mar« chef, auHlessus desquelles a'élevait une lourde porte en fer • A on
ooup frtppé par les deux cappigis» la porte roula sur ses gonds, et deux autres hommes à figure sinistre se présentèrent, portant encore des flambeaux. La galerie obscure qu'ils parcouraient était à demi circulaire; au fond était une troisième porte en fer. Lamémecérémoniefutrépétée; deux autres cappigis se présentèrent, etaprèsafoir fait dix à douze pas, ils s'arrêtèrent devant une ipiatrième porte très-basse, construite avec de larges poutres. Us laissèrent cette porte à leur droite, prirent un escalier à gauche, montèrent cinquante marches, ouvrirent une dernière porte en fer, et la lumière du jour apparut. Elle, pénétrait dans la pri* flcm, où ils se trouvaient alors, p$ir quatre meurtrières étroites, taillées dans l'épaisseur du mur (1)« Cette prison était vaste; des meubles grossiers la garnissaient, et un repas était servi.
— Prenez des forces, dit le grand vi2ir Hehemet, qui était entré dans la prison. Bientôt vous en aurez besoin.
— Que veut donc faire de nous l'empereur? dit Comnine*
— Ce qu'on fait des traîtres.
•<- Je né suisi pe^ un traître; les intrigues qu'on me reproche avec les ministres du roi de Perse n'ont jamais existé; Mahomet le sait bien. Je lui ai cédé mon empire» confiant dans sa parole. Sur la foi jurée de son respect pour ma famille et pour moi, de son mariage avec ma fille, je suis venu à Constantin nople; il craint maintenant de violer au grand jour la sainteté du serment, et il m'accuse d'un crime imaginaire. Honte et anathème sur lui« qui trahit la foi jurée à l£^ face de Dieu» et fait égorger un monarque pour jouir plus paisiblement de son trône! .
— Mahomet ne suit que t<Mi exemple en cela. N'avais-tu pas toi-même fait égorger un enfant pour régner à sa place?
88 LEâ PRISONS DE L'EUROPE; ^
— Comme Mahomet a tué ses deux firères pour leurnvir le trône.
— Silence, chien. Je suis venu ici pour te donner les ordres de mon maître et non pour discuter avec toi. Par dernière clémence et pour que la race des Ck)mnène ne faiblisse pas en recevant la mort, il veut bien vous accorder une heure pour vous y préparer. Employez-la bien, car au bout de cette heure vous marcherez tous au supplice.
«TousI... tous!... quoi! ces enfants aussi?... quoi! celle qm a dû partager sa couche?. .. Mais s'il y a quelqu'un de coupable ici, c'est moi, c'est moi seul; ces enfants ne peuvent l'être, et Mahomet ne saurait...
— Mahomet a adopté pour maxime cet adi^e que tu connais bien aussi : un trône n'est solidement cimenté que lorsqu'il est assis sur le tombeau du dernier fils de la race régnante, n te reste une heure. Adieu.
Et le grand vizir sortit de la prison.
David Comnène, resté seul avec ses enfants, se livra a une douleur qui tenait du délire. Ses enfants eux-mêmes, s'embras* sant entre eux, ne firent entendre que des sai^lots et des cris. Seule, à l'écart, muette et immobile, celle qui devait devenir l'épouse du sultan les regardait d'un œil sec; mais sur son beau visage éclatait toute la majesté de la douleur empreinte de fermeté et de courage. Elle contempla quelque temps en silence ce spectacle; puis, prenant tout à coup la parole, elle s'écria d'une voix ferme et acc^tuée .
— Assez, assez pleurer, fils de Comnène. L'heure apinroche oh nos têtes vont rouler sous le cimeterre des infidèles ; il est temps de les releva vers le cieL,
À ces lùots, tous la regardèrent avec saprise; elle continua en ces termes :
— n manque quelqu'un à cette mort de famille, c'est Timpératrice notre mère. Puisqu'elle est absente, à moi» sa fille unique, à la remplacer ; à moi, qui ai son cœur, son &me, son i courage, à yous dire ce qu'elle tous dirait si elle était ici : empereur deTrébizonde, c'est le seul moment de votre yie marqué par le ciel pour secouer votre faiblesse. Bénissez-le de la grâce qu'il vous accorde, et que la fermeté de votre mort fasse dire à vos bourreaux : Il était digne de commander aux autres. Enfants de l'empereur, vous seriez esclaves d'un barbare; acceptez avec joie cette mort qui vous foit libres !
Déjà les larmes étaient séchées sur tous les visages. Cet empereur qui avait consenti à se laisser dépouiller de sa couronne presque sans résistance, qui, au temps de sa puissance, n'avait pas eu la force de mourir à la tète de son armée, déchu main^ tenant et en face d'une mort obscure, trouvait tout à coup le courage dans son infortune. Ces enfants qui, à l'aurore de la vie, allaient quitter ce monde par le plus honteux supplice, voyant l'air calme et résigné de leur père et de leur sœur, le- ; vaient la tète et annonçaient par leurs regards qu'ils étaient f prêts à subir une mort qui les délivrait d'un humiliant esclavage. Ils s'envisageaient tous en silence, car aucune parole ne leur paraissait assez éloquente pour traduire la pensée qui bourdonnait au fond de leur Ame. Puis, par un mouvement électrique, s'étant tous rapprochés et formant la chaîne, ils s'embrassèrent étroitement, mais cette fois ce fut sans pleurer. Us étaient dans cettepositidn quand les portes s'ouvrirent. Le
grand vizir parut avec des gardes et leur ordonna de les suivre. V. ^ M
Us descendirent deux à deux, se tenant enlacés Tun à Vautre. David Comnène ouvrait la marche avec laînô de ses fils; la princesse la fermait avec le plus jeune de ses frères. Ils descendirent les cinquante marches et se trouvèrent en face de la porte de bois devant laquelle ils étaient passés une heure auparavant. Cette porte était ouverte et laissait voir un noir cachot sans aucune ouverture pour recevoir l'air et le soleil, et dont les voûtes s'élevaient à un point que l'œil ne pouvait suivre, iu milieu de ce cachot était un puits profond dont la gueule béante semblait attendre les victimes. Sur quatre bancs en pierre étaient assis quatre hommes tenant des torches, dont la lueur vacillante et sombre éclairait seule ce lieu d'horreur. C'étaient quatre muets. La clarté des torches se reflétait bizarrement sur un large cimeterre que tenait sur son épaule un homme de haute taille, oouvert de vêtements couleur de sang. Cétait le bourreau.
Le cortège pénétra dans ce lieu sinistre, et. sur un signe du grand visir, se rangea autour du puits et se mit à genoux.
— Le grand Mahomet, leur ditril, vous accorde la faveur de &ire votre prière.
Chacun alors, courbant la tète, se frappa la poitrine. Mais le bourreau, qui était derrière le cercle, coumnença aussitôt son sanglant office avec l'adresse et la rapidité si renommées chez les peuples d'Orient. Dans moins d'une demi-minute, dit l'histoire, neuf têtes furent abattues, et le bourreau levait le glaive pour la dixième, lorsqu'une voix, sortie du groupe des soldats, s'écria: Arrête!
Cette voix avait seule troublé le silence de mort qui avait régné pendant cette atroce exécution. La princesse, qui était la dixième qu'on allait frapj^er, tressaillit, et, regardant autour
d'elle, vît pour la première fois les têtes de son père et de ses frères qui jonchaient le soU et ses vêtements soaillés de leur sang. Un mouvement involontaire d'horreur passa sur son visage; mais> se remettant rapidement , elle s'écria dune voix ferme :
— Et moi?
-^ Toi, je (e fais grAce, dit en s'avançam Mahomet, qui sortait du milieu des soldats^ Tu as dû entrer dans ma couche, tu dois être sacrée pour moi. Je t'accorde la vie; tu iras dans mon sérail avec mes autres femmes,
-^ Infâme! s'écria la princesse; moi, ton esclave? moi, ta maîtresse? De quel droit me condamnes-tu à vivre? pourquoi cette cruauté envers moi seule, tandis que tu es si clément en^ vers les autres? car ta clémence, c'est la mort qui délivre de tes lois, de ton règne, de la honte de vivre et de ne pas te tuer.
— Emmenez cette femme au sérail. Quand Mahomet a dit une chose, elle doit s'accomplir sur l'heure; sa parole est im- BiiiAhle comme celle du prophète dont il porte le nom. Sois esclave au mtoie rang que mes autres femmes; je le veux, cela sera*
— Gela ne sera pas pour longtemps, répondit la princesse. Je cède à la force et je te maudis.
Puis, s'inclinent vers la tête de son père, elle la baisa respectueusement, se laissa mettre le voile qui couvrait les femmes de cette époque, et suivit d'un pas lent les janissaires» qui la conduisirent au sérail.
Mahomet se tournant alors vers le bourreau, lui dit :
— Jette ces neuf têtes dans le puits, et fermes-en l'ouverture jusqu'à ce que je t'ordonne de la rouvrir pour une nouvelle
9i LES PBISONS DE L'EUROPE.
exécution. C'est désormais dans ce cachot que je ferai périr tous ceux que ma colère doit atteindre et que je dévoue à une mort obscure. Leurs têtes seront jetées au fond de ce puits, afin que Dieu, moi et toi, soyons seuls dans le secret de ma justice. Ces corps seront jetés à la voirie, hors des murs de la yiUe ; et peine de mort pour quiconque leur donnera la sépulture.
Le bourreau piqua de son. cimeterre les neuf têtes des Com nènes et les jeta dans le puits. Chaque tête, en tombant, produisit un bruit sourd, dont chaque écho excita un sourire sur les lèvres du bourreau et de son maître. Puis les muets, s*étant approchés, soulevèrent les larges pierres qui étaient adaptées à l'ouverture de Tabîme, et dansèrent dessus pour les mieux unir. Le bourreau s'écria :
— Cest le puits de sang I
Ce nom est resté jusqu'à nos jours.
Ainsi fiit inauguré, par Mahomet II, le fameux château des Sept-Tours.
Les cadavres desComnènes forent jetés à la voirie, ainsi qu'il avait été dit. La nuit même on vit une femme occupée, avec deux esclaves, à les laver et à les revêtir; elle aidait ensuite à les transporter vers une fosse qu'elle avait creusée de ses propres mains, et les recouvrait de terre, au-dessus de laquelle elle s'agenouillait pour prier. Cette fenune était l'impératrice; elle était au bain au moment oh on vint arrêter son mari et ses enfants. Prévenue de la catastrophe, elle s'était d'abord enfuie sans que personne pensât à l'arrêter ; puis, revenue sur ses pas, elle allait toutes les nuits donner la sépulture à un de ses en*fants, au risque de sa vie. Mahomet, prévenu de cet acte de courage, s'écria :
LE CHATEAD DES SEPI-TOURS. 91
— Cest la digne épouse d'un empereur, c'est une digne mhte de princes; et il ordonna de ne pas la troubler dans son travail pieux.
n ne restait plus à Timpératrice qu'un cadavre à enterrer, lorsqu'elle se rendit sous les murs de Constantinople pour accomplir ce devoir ; elle en trouva deux ; le second était celui de la princesse. Une large blessure près du cœur attestait la cause de sa mort. La princesse, en qualité de fiancée du sultan, avait réclamé le poignard qu'elle avait droit de porter. On le lui avait remis, et dès le second jour, ayant attendu vainement Haho* met, auquel elle avait fait demander un rendesE-vous, sans doute dans rintention de lui ôter la vie, elle s'était donné la mort en répétant contre lui les malédictions qu'elle avait déjà prononcées.
Cependant il n'avait pas suffi à Mahomet d'inaugurer le fameux cachot par les neuf tètes impériales qu'il avait fait rouler; il donna à ce puits sinistre le baptême du propre sang d'un desesfils.
. Indigné de l'exécution des Comnènes, Uzum Âssan, roi de Perse, qui en avait été le prétexte, ne craignit pas de déclarer la guerre à Mahomet.
Uzum Âssan était un digne adversaire. Ck)nquérant comme l'empereur turc, il avait vaincu les petits*fils de Tamerlan, qui occupaient son trône, et dépossédé quatre monarques qui s'étaient partagé sea états. Jaloux de la gloire de Mahomet, il avait fait à toutes les puissances de la chrétienté un appel, auquel dles avaient répondu par l'envoi de secours considérables. Cette levée de boucliers était dangereuse pour le sultan; mais il n'en M ni étonné ni effrayé.
96 US PBISfMf S DE L*EIIROnL
inconnue, Tenleya, et l'emmena dans son harem. C'était une des épouses du grand vizir Jiesik Achmet. J
Ce trait de violence mit en rameur tout Constantinople. La i loi du prophète avait été violée. On attendit la justice de l'empereur, que personne cependant n'osa solliciter; mais l'empereur garda le silence, et laissa son fils paisible possesseur de la femme de son grand vizir.
Celui-ci était à l'armée, comme nous l'avons dit. A la nouvelle de ce qui s'était passé, furieux, ëk le désespoir dans le coeur, il en quitta le commandement , et courut à Constantinople demander justice à Mahomet. Celui-ci accueillit son grand vizir d'un front sévère, et lui demanda pourquoi il avait quitté son armée sans ses ordres.
— Hautesse, répondit le grand vizir, pendant que je veisais mon sang pour votre gloire , mon honneur domestique, que j'avais laissé sous la garde de nos saintes lois et sous la vôtre, . a été violé. Le prince Mustapha, votre fils, a enlevé de force une de mes épouses, et en a &it sa concubine.
— Toi et ta femme, n'ètes-vous pas mes esclaves? répondit Mahomet avec une fierté barbare; n'ètes-vous pas trop heureux ' de contribuer aux plaisirs de mes enfants?
— Mais cependant les lois du saint prophète...
— Les lois du saint prophète me disent de punir deux coupables : toi, pour avoir osé te plaindre et douter de ma justice; Mustapha, pour avoir commis une violence sacrilège. Yoici la punition que je t'inflige. Tu vas retourner sur l'heure à mon armée, sans entrer dans ton palais, sans voir personne. De là tu écriras à Mustapha que tes biens, ta vie, tes femmes, sont à luit parce que les biens , la vie, les femmes d'un esclave appar-
tiennent à Tempereur et à ses enfants. Tu apprendras plus liird le sort que je destine à Mustapha dans ma justice. Pars.
Le grand vizir, pénétré de douleur et de crainte, se prosterna aux pieds de Mahomet» sortit du palais, et reprit le chemin de Tannée.
Mahomet manda sur-le-champ Mustapha. Quand il fut devant lui , il lui reprocha en termes sévères et violents Tacte qu'il avait commis, et lui ordonna de le réparer en faisant reconduire l'épouse de son grand vizir chez elle. Le prince, sous le poids de l'ardent amour qu'elle lui avait inspiré, refusa d'abord d'obéir à son j>ère, et en vint ensuite à lui peindre la position de son âme.
— L'oisiveté me tue lentement, lui dit-il; la gloire pourrait remplacer Tamour dans mon âme, vous me refusez l'occasion d'en acquérir. La politique, les soins du gouvernement, l'ambition d'attacher mon nom à ces monuments dont vous dotez Constantinople, pourraient occuper ma vie et me distraire d'une passion qui me brûle; vous me refusez encore. Par pitié, mon père, écoutez-moi... Je suis prêt à obéir à vos ordres souverains; mais ne me laissez pas la solitude de l'âme. Mieux que personne, vous devez me comprendre, et si vous voulez que je renonce à cette femme, si vous m'arrachez Tune de mes illusions, remplacez-la par l'autre.
— Ni l'une ni l'autre, répondit durement Mahomet. Je vous donne trois jours pour renvoyer l'épouse du grand vizir. Au bout de ce temps, rien n'arrêtera plus ma colère.
Le prince voulut parler encore ; mais Mahomet d'un signe
lui imposa silence et le força de sortir.
Rentré chez lui, le désespoir et la rage au cœur, Mustapha V. U
LFS PKlbOINb DE. L'IiUKUFIi.
fit appeler sa, maîtresse, et lui confia tout cet entretien. Celleci, qui l'aimait aussi d'une folle passion, versa d'abondantes larmesi mais lui conseilla de se soumettre et d'obéir à son père. Mustapha, trompé par ce langage, qui était l'expression d'un sacrifice, ressentit les atteintes de la jalousie. Dans son délire, il vomit, des imprécations contre le grand vizir, et se plaignit amèrement de la dureté de Mahomet. Ces paroles furent rap portées à l'empereur. Il dissimula la crainte qu'elles excitaient en lui, et attendit dans un sombre silence le terme marqué à son fils pour qu'il lui obéit.
Les trois jours écoulés, la belle esclave était toujours dans le harem de Mustapha.
Le matin, dès le point du jour, un serdar, ou commandant des janissaires, se présenta devant le prince et le somma de le suivre au nom de l'empereur.
— l'obéis, répondit Mustapha, qui s'attendait qu'on allait le conduire à son père. Il s^hdbilla, descendit à la bâte de ses appartements, et monta dans une litière hermétiquement fermée de tous côtés. On se mit en marche, et le chemin parut long à Mustapha, qui uq pouvait deviner où on le conduisait. Vingt fois pendant la route, il essaya d'ouvrir les portières ou de regarder au travers des fentes ; il ne put y parvenir. Liî bruit seul des passants l'avertissait qu'il était dans les rues de CoQStantinople. La litière s'arrêta un irstant; il crut qu'on allait l'en tirer, il se trompa. On continua d'avancer; alors il entendit moins de bruit autour de lui. Bientôt les pas mesurés de^ ses gardes retentirent comme s'ils passaient sous des voûtes. La litière s'arrêta de nouveau ; cette fois on l'ouvrit, Mustapha en sortit, et se trouva dans le cachot de sang ,
LE OHATBAU DES SEPT-TODHS. 99
dont le puito était tout ouvert. Deux muets du iérail étaient contre la porte. À peine Mustapha eut-il mis pied à terre, que, sans lui donner le temps de se reconnaître, les muets ^ avec une adressa et une rapidité extrêmes, lui passèrent au cou le lacet de soie» et dans Tinstant il fut étranglé. Son corps Ait aussitôt précipité dans le puits de sang, où il fut re* joindra les tétts des Ccnnaènes* Puis oa relérma ce puits des deui pierreiii et les muets dansèient dasaus» comme avait Mt le bourfeau.
Mahofttet voulut qu'on lui rendit compte de cette oécution devant ses deux autiw en£ants« et devant le divan. U écouta 1^ jéoit de la mort à» son fils sans pâlir« et dit ces paroles :
a Ainsi périssent tous les héritiers du trône qui veulent être phtà grands que celui qui l'occupe, et qui méconnaissent ses ordres souverains. Je n'ai pas reculé devant le saxtg de mon propre iits^ pour qu'on juge combien ma volonté est entière» J'ai imposé au grand vizir une humiliation complète» «youta-t-il en montrant la letti^ qull venait de reeevoiri afin que vous sachies bim tous depuis le premier jusqu'au dernier que vous h'dles que mes esclaves, que tout m'appartient dans cet empire, et que je suis seul rari}itre de Vos destinées et le prin- Mpe de toute justice. M
Tels sont les deux événements qui inaugurèrent le chêtean des Sept-Toufs et le cachot de sang sous le règne de Mahomet. Une foule de victimes y périrent par la suite, ou y furent renfermées. L'histoire de chacune d'elles , si nous la retrouvions dans les art;hives sanglantes de la Turquie, nous entraînerait trop loin. Nous allons nous borner à tracer rapidement celle des principales, et avant d'en arriver à une détention qui no
100 LES PMSOHS DE L*EUROPB.
manque pas d*m1érèt, nous allons parler de trois grands viiirs qui perdirent la vie dans les Sept-Tours, chacun par un motif différent.
C'était en 1512. Sélim I^ venait de monter sur le trône de Turquie. Son père, Bajazet n, déposé par les janissaires, dont il avait tenté la destruction, après avoir résigné le sceptre entre les mains de son fils, était mort empoisonné par ses ordres. Il restait à Sélim deux frères, Acmeth et Korcut. Achmeth était Tatné de Sélim, mais de même que Korcut, il avait renoncé à toute prétention sur l'héritage de son père, et tous deux', s'étant déclarés ses premiers sujets, l'avaient accompagné à Gonstantinople lorsqu'il y fit son entrée en qualité d'empereur, pour cimenter aux yeux du peuple leur entière soumission. Mais cela ne pouvait suffire à Sélim. Usurpateur violent, il craignait à chaque instant les entreprises de ses frères. En vain son grand vizir Mustapha cherchait à le rassurer, et à ramener son Ame à des sentiments convenables; Sélim, qui n'avait pas reculé devant la mort presque inutile de son père» cherchait à se persuader que celle de ses frères était aussi nécessaire à son repos, n répétait sans cesse à son grand vizir qu'il ne concevait pas qu'on pût volontairement renoncer au trône, et que pour régner avec plaisir il fallait régner sans crainte; et malgré les représentations de Mustapha, il méditait la perte de ses frères.
Prévenus par des amis qu'ils avaient à la cour, les deux frères quittèrent Constantinople. Achmet gagna les montagnes de TArménie, et de là sollicita des secours des souverains de ce pays, et même du roi de Perse, pour se défendre contre les atteintes de Sélim. Moins fougueux et plus indifférent, Korcut eadiait son existence obscure, errant de caverne en caverne.
lE CHATEAU DES SEPT-TOURS. lOt
et prenant peu de soins de sa personne. Sélim n'eut pas de peine à le découvrir, et le fit aussitôt étrangler. À ce premier meurtre» le grand vizir se permit envers son mattre quelques observations qui furent mal reçues, et il vit avec douleur ce dernier marcher contre Achmet, dont il réclamait la personne aux princes qui voulaient la défendre.
Mais avantd*en venir là, Sélim envoya des émissairesà Amasie, ,pour s'emparer des deux fils d'Achmet, encore dans l'enfance, qui résidaient dans cette ville, confiés aux soins d'un gouverneur. A cette nouvelle, Mustapha, saisi de compassion pour ces enfants, envoya de son côté secrètement prévenir le gouverneur de prendre la fuite et d'emmener les jeunes princes. Celui-ci n'en eut pas le temps; mais il eut celui de se mettre sur ses gardes. Il appela à lui plusieurs serviteurs du père, et quand le pacha qui était chargé de cette triste exécution arriva, au lieu de surprendre il fut surpris et mis à mort. Sélim apprit ce résultat; il entra dans une terrible colère; il devina la trahison, s'informa, prodigua l'or, et découvrit la vérité. Il manda aussitôt le grand vizir Mustapha, qui ne nia pas ce qu'il avait fait, et Sélim ordonna qu'on le conduisît aux Sept-Tours. Mustapha y resta une journée. Au milieu de la nuit,, les gardes vinrent le prendre, et le conduisirent dans la première enceinte. Là il trouva le bourreau et les muets. Les muets l'étranglèrent. Le bourreau sépara ensuite la tête du tronc. Cette tête fut aussitôt portée sur le rempart donnant du côté de la ville, avec cette inscription : Supplice d'un traître. Après être restée durant huit jours exposée aux regards du peuple , elle fut jetée dans le puits de sang.
Selon l'usage, toutes les richesses du grand vizir furent con^
m us FUSONS DE UEUROPBt
fisquées aa profit du trésor du sérail. Les sultans se sont ton» jours enrichis de cette manière.
Ferhad avait été deux fois grand vizir sous le règne d'Àmurat III. À la mort de ce prince, arrivée en 1595, il était bostangi bachi, c'est-à-dire gouverneur du palais et du sérail, et commandant des gardes du grand seigneur, ce qui est une des quatre grandes dignités de Tempire. Il courut, et arriva le premier apporter à Mahomet m la nouvelle de son élévation au trône. Celui-ci, pour l'en récompenser, le nomma Caîmacan, dignité plus élevée, qui lutte presque en puissance avec celle de grand vizir, car elle comprend le gouvernement de Constantinople, et donne entrée au divan. Ferhad espérait son ancienne place , mais elle fut continuée à Siaiûs, son rival , qui l'avait remplacé sous le règne précédent. Ferhad prit patience, et résolut de s'attirer la faveur de son maître en le servant dans tous ses caprices. Déjà pendant ses fonctions sous Âtnurat m, il avait montré sa souplesse de courtisan envers l'empereur, et sa cruauté envers les rivaux qu'il avait tous fait mourir par le cordon. Mahomet m était lui-même d*un caractère naturellement crueL H avait tué une des femmes de son harem, exemple bien rare de sévérité; et dans son palais la moindre &ute comme la plus grande était punie d'un seul supplice , la mort. Le nouveau Caîmacan flatta k passion de son maître, qui lui confia tous ses projets ; Ferhad ne craignit pas d'en assurer l'exécution. En effet, après que, venant de faire son entrée à fonstantinople, Mahomet m eut ceint, avec les cérémonies d*usage, des mains du muphti l'épée consacrée d'Othman, il se transporta au sérail, à la porte duquel l'attendait le Caîmacan. Là, ils pénétrèrent ensemble dans une salle»
ejiUAU-r£ uL i)JAiJ'jj?jrj* jjj.
LE QUISAV DES SBFI-IQURS. ^q^
ob on ê?ait réuni tom les firèrea du nouvel emperereur, Ik étaient au nombre de diz^neut Quûue suçaient encore le lait dé leurg mèroa. Des quatre autres » le plus âgé avait dix^ept ans. Mahomet, nonchalamment appuyé sur Vépaule de Ferhad , les fit tous étrangler aous ses yeux. On trouva dans la poohe de Mustapha, Valné, un papier qu'on crut avoir trait h une conspiration. On en prit ocHmaissanoe, C'étaient des vers arabes. Ce jeune prince, pressentant le sort qui lui était réservé, avait chanté sa mort par avance. La barbarie de Mahomet ne s'arrêta pas là. Dix odalisques étaient enceintes des œuvres d'A^ murât. Elles comparurent à leur tour, furent osusues dans des sacs de cuir, et précifâtées dans la mer.
La mltane validé, c'est^tnlire la mère de l'empereur, qui avait approuvé cette atroce exécution, avait pris sur Mahomet un empire abaohi. Ferhad devint aussi un de ses courtisans, et comme elle était fort avide, il lui ouvrit les vases remplis de piècea d'or qu'Amurat, dans son avarice» avait amassés sous son rè^e; mais oette avarice toute personneUe avait été préju* diciable à l'état. Constantinople n'était pas approvisionnée, et bientM la famine menaça cette innnense ville. Ferhad, en qualité de Caimaean, devait parer à oe désastre ; il y parvint heu*^ rewemenl.
Pendant ce temps le grand vizir Siaiùs connnandait les armées dans la haute et basse Hongrie. U n'essuya que des revers dans cette guerre : Varadge, Lippe, Turgowitzet le fort Saint* Geôles furent perdus par les Turcs et pris par le comte de Mansfeld, général de l'emp^eur, et le Vaivode Sigismond Bat- Um. Les ennemis gagnèrent en outre deux batailles rangées; enfin les Autiichiens s'eviparèrent de Vingrade» que Siaiiis HA
sut pas conserver. Mahomet, irrité à la nouvelle de ces désastres, rappela son grand vizir à Gonstantinople. Sa perte était résolue; mais Siaiûs connaissait aussi bien la cour que son rival Ferhad. Il était prêt à faire abandon de sa dignité, pourvu qu'il conservât la vie, ce qui était difficile avec Mahomet. Toutefois il l'essaya et y réussit. Il eut soin de se faire précéder à Constantinople par des présents considérables, que le chef des eunuques blancs offrit de sa part à la sultane validé, en implorant sa protection et lui &isant promettre la moitié de ses richesses si elle parvenait à lui sauver la vie. Celle-ci, flattée dans' ses deux passions, l'orgueil et l'avarice, s'interposa auprès de son fils. Elle rejeta tous les revers de la guerre sur les vicissitudes ordinaires des armes, rappela et fit valoir les andeos services de Siaiûs, et obtint enfin qu'on lui laisserait la vie et ses richesses, qu'elle aimait mieux partager avec lui que de les voir englouties dans le trésor du sérail. Mahomet se borna donc à dépouiller Siaiûs de sa dignité, et lui envoya dire de rendre les sceaux, marque de sa charge. Une fois qu'il les eut, Mahomet fit appeler Ferhad, et, du consentement de sa mère, il les lu/ remit. Ferhad fut donc élevé pour la troisième fois à la dignilé de grand vizir, qu'il accepta avec une audace sans pareille.
Le premier ordre de Mahomet fut que Ferhad prit le commandement de l'armée de Hongrie pour venger les revers de son prédécesseur. Le grand vizir se mit en route à la tète de soixante mille hommes et d'une nombreuse artillerie. Il parvint au camp avec des projets de campagne assurés ; mais peu de jours après son arrivée, et au moment de continuer sa marche avec son armée au milieu de la nuit, il trouva tous ses canons encloués. On ne put jamais savoir par quels ennemis une chose
aussi funeste avait été exécutée. Le lendeooiaiii les magasins furent incendiés, et le plus grand péril menaça l'armée. Ferhad se multiplia pour parer à tous ces désastres ; mais le découragement, et, ce qui est pis encore chez les soldats turcs, le pressentiment d'une défaite, s'était emparé d'eux. Le grand vizir tenta en vain le siège de plusieurs places ; le Vaivode le força toujours de s'éloigner. Enfin, poursuivi jusqu'à Néopolis, il perdit la bataille devant cette ville, qui lut prise sous ses yeux et mise à feu et à sang.
Ferhad fut rappelé à son tour à Constantinople ; mais comme son prédécesseur, il ne put acheter la vie par ses richesses. Ses deux disgrâces sous l'autre règne l'avaient soumis à de fortes amendes et avaient réduit de beaucoup ses trésors. Il avait épuisé ceux laissés parAmurat, et la validé ne se rappelait plus qu'elle en avait eu la meilleure part. Au contraire de Ferhad, qui ne possédait pas assez de richesses pour être trouvé innocent, un des grands de la cour, Ali-Assan, en avait assez pour être trouvé très-habile. Son crédit était immense sur le corps des janissaires, qu'il avait longtemps commandé, et ses magnifiques présents persuadèrent facilement la validé qu'il était le seul homme capable d'être grand vizir. Le faible Mahomet, qui passait son temps dans la débauche au fond de son harem, se laissa aussi convaincre, et signa les ordres nécessaires sans les lire, pour retourner plus vite à ses plaisirs.
Ferhad était mollement assis au fond de son palais et se féli«
citait de l'accueil qu'il avait reçu le malin même de Mahomet.
Il avait auprès de lui son ami Mamouth, un des grands officiers
de l'empire, et son enfant naturel, Houssein, un des chefs des
spahis. Ils étaient tous les trois dans une sécurité parfaite et ▼. 1*
lOa us PRISONS DE L*EDROPB.
croyaient Forage conjuré, lorsqu'une porte secrète s'ouvrit, et un homme pénétra tout à coup dans la pièce où se trouvaient ces trois personnes. Cet homme était haletant, pâle, troublé; on voyait qu'il jouait sa tête. C'était le Jerram-bachi ou premier chirurgien du grand seigneur, qui, en cette qualité, pourail pénétrer à toute heure chez le grand vizir, auquel il devait les fonctions quMl remplissait auprès du monarque.
— Vous êtes perdu ! lui dit-il d'une voix pressée. Le grand seigneur vient de signer l'ordre de votre déchéance et de votre mort.
Ces mots terrifièrent les trois personnes. Le lerram-hachi oootinua:
— C'est à la sollicitude du corps puissant des janissaires, et surtout à celle de la validé, gagnée par les présents d'Ali^Awan» que vous devez votre perte. Fuyez, s'il en est temps encore. Pour moi, je ne puis vous en dire davantage ni rester plus longtemps ici. J'ai acquitté la dette de reconnaissance en vous donnant cet avis. Adieu.
A ces mots il disparut. Resté seul avec son fils et son ami, le grand vizir voulut fuir à l'instant même; mais comme il s'apprêtait à le faire, un de ses officiers se présenta devant lui et lui annonça un messager de l'empereur.
— Déjà I s'écria Ferhad, Hâtons-nous ; je pourrai fuir par les jardins.
~* La maison est cernée par des troupes, dit l'officier.
— Quelles sont^elles? demanda Houssein.
— Des janissaires.
— Je suis perdu, dit Ferhad. Cest ma faute : j'ai échappé &
deux disgrâces; je n'aurais pas dû m'exposer à une ttoitième. n faut céder.
— Mon père» je ne vous quitte pas, s'écria Houssein; nous mourrons ensemble s'il le faut.
— Toi , mourir? dit le grand vizir, et qui me vengera d'Ali- Assan, qui cause ma perte?
— Je vivrai, répondit Houssein après un moment de silence. Adieu, mon père; nous nous reverrons là-haut.
— Adieu, Houssein. Mamouth, je vous le recommande. Qu'il me venge, je le veux ; mais sans se perdre, je le veux aussi.
— Soyez tranquille, dit Mamouth, je le guiderai. Mamouth et Houssein sortirent par la même porte que le
Jerram-hachi, etFerhad fit signe à lofficier d'introduire le messager. Pendant ce temps, ayant consulté ses tablettes, le grand vixir dit à haute voix et en se jetant h genoux :
— C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour oh Mahomet III a oeiot l'épée d'Othman; ce jour est eetui où je lai assisté dans Teiécution de ses dix*neuf frères ; ce jour est celui où je devais noorir. Allah! je me résigne; que ta volonté soit faite et que je sois vengé!
L'aga des janissaires se présenta à l'instant devant luié
— Sa hautesse t'ordonne de me rendre les sceaux*
— Les voilà, dit Ferhad en prenant le coffret d'or qui les eontenait. St c'est toi qui dois les remettre à Ali-Assan, dis-lui de ma part qu'il n'aura pas l'honneur de les recevoir et de les rendre trois fois, comme Ferhad s'en fait gloire.
— Suis-nous.
— A quoi bon? ne puis^je recevoir ici le cordon que l'en»» poreur m'envoie?
— - Il t'attend au château des SeptrToors.
— Marchons.
Et d'un pas ferme Ferhad se mit en route et traversa à pied les rues de Gonstantinople, en récitant tout haut les versets du Coran qui avaient trait à sa position. Parvenu dans la première enceinte des Sept-Tours, il s'arrêta devant les muets qui lui présentaient le cordon dans un plat d'argent; il se mit à genoux, e baisa respectueusement, et dit
— Celui qui a fait égorger devant lui ses dix-neuf frères et fait jeter dix femmes enceintes à la mer, devait punir l'homme qui avait assisté à ce cruel spectacle et n'avait pas tué ce bourreau. Voilà mon cou; étranglez-moi. Qu'Allah me reçoive et que ma mort soit vengée.
Sa bouche murmurait encore la dernière syllabe, qu'il expirait dans une affreuse convulsion.
L'instant d'après, Âli-Assan recevait les sceaux des mains de l'aga des janissaires, qui lui répétait les paroles de son pré* décesseur. Le nouveau grand vizir en sourit, et, plein d'assurance dans le bonheur de son étoile, se rendit au divan pour tenir le premier conseil. Mahomet lui ordonna d'aller prendre le conunandement de l'armée battue déjà sous celui des deux grands vizirs. Avec autant d'adresse que de flatterie, AU-Assan sut persuader au grand seigneur de venir la conmiander en personne. Mahomet, ennuyé de la vie du harem et poussé par la validé, y consentit et partit peu de temps après avec Ali. De cette manière le nouveau grand vizir évita le danger auquel avaient succombé ses prédécesseurs. L'empereur fit cette triste campagne, marquée par la bataille d'Agria, aussi funeste aux
ennemis qu'à lui-même. La guerre lui déplut, et il se hâta de retenir au sein de son harem chercher la mollesse et les plaisirs; mais pendant ce temps la sultane yalidé et les eunuques ses faToris, qui avaient gouverné l'empire, avaient excité le mécontentement en tous lieux par leurs exécutions et leurs injustices. Honteux d'obéir à une femme et à des êtres déshérités du nom d'homme, les pachas des provinces se révoltèrent et refusèrent l'impôt. L'un d'eux même, Scrivan, pacha de Caramanie, marcha sur Gonstantinople. Âli-Âssan n'eut que le temps de réunir une armée pour courir à sa recentre. Au même moment, sur tous les points de l'empire, lesjpachas imitèrent la conduite de Scrivan, et la guerre de Hongrie continuait toujours. L'empire était en péril. Gonstantinople était dégarnie de troupes, et il ne restait dans cette ville, pour toute garnison, que deux corps, l'un de spahis, l'autre de janissaires; mais ces derniers étaient beaucoup moins considérables. Ce fut le moment que choisirent Houssein et Hamouth, qui n'avaient pas été étrangers à tout ce qui s'était passé, pour préparer la déposition d'Ali-Assan et venger la mort de Ferhad.
Les spahis étaient le premier corps de cavalerie de l'empire ottoman, et les janissaires le premier corps d'infanterie. Hs étaient qudquefois en lutte, et avaient tour à tour essayé leur crédit et leur influence sur le grand seigneur; mais les janissaires, plus nombreux et jouissant de plus de privilège, l'avaient emporté. Ils avaient même exigé que l'empereur fût membre-né de leur arme, et en cette qualité il recevait tous les jours la paye de sept janissaires. Ce sont ces deux corps, surtout le dernier, qui amenèrent tant de révolutions dans l'empire turc. Les uns et les autres, divisés par régiments, avaient
119 U8 PRISONS DB VEmOK.
droit de léander dans Constaatîiiople^ et lettrs odas oo ( étaient inviolables.
Il y avait parmi les spahis une classe de cavaliers nommée TimariotteB. Le Timar était un fief dont le grand seigneur fat** sait cadeau aux spahis. Ce fief, plus ou moins considérable t selon les services ou le caprke du monarque qui l'octroyait» soumettait le spahis qui en était doté, à fournir un certain nombre de cavaliers* Tous les officiers avaient des fiefe très* importants. Par suite de la révolte et de ranvahissement dans rîBtérieur de l'empire i il arriva que les officiers absents der leurs Timars les vir^t tomber aux mains des rebelles^ qui en percevaient les revenus» tandis qu'eux-mêmes étaient aux ar^ mées ou à Gonstantinople. €e fut le sujet de révolte à laquelle Hqussdn pou»a les siens, et que fournit sourdement Mtmottth^ Le Caîmacan Zaadi remplissait lea fonctions de ^and vkrir, en Tabsence d'Ali-Assan, ce fut à Ini d'abord que les spahis s'adressèrent. Us se portèrent tous à son palais» et ré^ damèrent la libre possession de leurs Timan» ou leurs revenus en échange. Le trésor était vide» par suite des troubles et du pillage de la validé et de ses eunuques. Le Caimacan ne put satisfaire à leufs draiandes. Alors cette milice menaça d'une révolte. Effrayé à bon droit» Zaadi se rendit auprès de Maho» met, t'instruisit de tout» et déclara qu'il ne se sentait pas la force de résister à une pareille révolte. Il supplia le sultan de lui permettre de résigner sa charge, et demanda lui-même à être lurîsonnier jusqu'à ce que oetle affaire fût édairde. Mahomet n'osa le faire mettre à mort dans cette drconstance, et l'envoya iffisonnier aux SeptrTours. Il nomma sur l'heure Oumacftn, à sa place, llamottth, qui dans ce moment se trouvait
auprès dç lui. C'était doubler l'audace de la révolte . c'est ce qui arriva : quelques jours après, les spabis se transportèrent en armes au sérail. Us avaient appris la prise de la ville de Pruse et de tout son territoire par Scrivan; ilar^etaient le mauvais succès de la guerre sur Ali-Assaa, le mauvais gouvernement sur la validé et les eunuques, qui soutenaient ce ministre; ils demandaient à grands cris les têtes des coupables* de l'or pour compenser les revenus de leurs terres, et voulaient, puisqu'il n'y avait plus d'argent dans le trésor public, qu'on leur ouvrît ceux des mosquées. Ces prétentions parai»saient sacrilèges au muphti, chef de la religion musulmane, et s'étaul transporté auprès du grand seigneur, il lui conseilla de résister et de faire puuir. La sultane validé et les eunuques le pressaient aussi de montrer de la fermeté; Mahomet ordonna à l'aga des janissaires de repousser les spabis. Mais les janissaires, étant en plus petit nombre^ déclarèrent qu'ils se borneraient h rester neutres, et refusèrent tout seoours, Mabo^ met se vit réduit pour toute défense à ses Bostangis ou gardes du corps» troupe faible et principalement de pwade. qui bési* tait déjà.
Pendant ce temps, Houssein, poussant de plus en plus la sédiiiop, demandait que les principaux officiers des spahis fussent admis auprès du sultan, pour exiger justice; et voyant qu'on n'ouvrait aucune porte, qu'on ne répondait pas à ses violentes réclamations, il proposa de mettre le fen au sérail» Ce projet fut adopté avec enthousiasme par tous les spahis; une partie sortit alors pour chercher des tor* ches, et revint en apporter à ceux qui étaient restés, H^ Ilous^ein approchait la sienne de la porte d'entrée pour don**
il) LES PRISONS DE UEUROPB.
Qer le signal , lorsque cette même porte s'ouvrit et laissa passage à trente d'entre eux que le grand seigneur consentait à recevoir.
C'était le Caïmacan Hamouth , qui ayant pénétré en secret auprès de Mahomet, l'avait prévenu de tout ce que la révolte avait de sérieux, et Mahomet tremblant avait consenti à écouter les rebelles.
Les trente officiers de spahis, Houssein en tète, furent admis devant sa hautesse. Us frappèrent respectueusement la terre de leurs fronts, et s'étant relevés, Houssein prit la parole, et en termes fermes et précis, posa les conditions des spahis.
n commença par un tableau des désordres qui affligeaient en ce moment l'empire, et en accusa principalement le grand vizir, la sultane validé, les eunuques et les vizirs du Banc. Il demanda justice de tous, et finit par restreindre ses conditions à deux choses, la restitution des Timars, ou leur valeur en argent, prise dans les trésors des mosquées; les tètes d'Ali-Assan, des eunuques , et du dernier Caïmacan, qui ayant suivi les instructions du grand vizir, avait causé tant de maux dans l'empire. Houssein termina sa harangue en déclarant que les spahis ne se sépareraient pas qu'on n'eût exposé à leurs yeux les tètes demandées et l'argent qu'ils avaient droit d'exiger. Tremblant et ému, Mahomet ordonna qu'on amenât à l'instant devant lui le dernier Caïmacan Zaadi qui était renfermé aux Sept-Tours. n espérait en sacrifiant cette victime en être quitte avec la révolte, et c'était la personne à laquelle il tenait le moins. Les Bostangis amenèrent aussitôt Zaadi devant le trône. Mahomet, d'une voix sévère, lui reprocha tous ses actes, et lui dit qu'il allait mourir; mais le prisonnier, plus habile et plus au«
dacieux qu'on ne l'aurait cru, appréciant d ailleurs le carac* tëre de la réyolte, se disculpa en montrant des ordres signés du grand seigneur lui-même, d'Ali-Assan, ou du muphti. À ces déclarations, Mahomet épouvanté ordonna au muphti d'ouvrir les trésors des mosquées. Celui-ci voulut résister. Sa personne, en efiet, était inviolable pour le sultan; mais elle ne l'était pas pour la révolte, dont les menaces hautement proférées grondèrent à ses oreilles. Il consentit à tout; il envoya chercher une partie de l'argent des trésors sacrés, et, pendant ce temps, le kislar agasi» chef des eunuques noirs, gouverneur du harem, et le capi agasi, chef des eunuques blancs, gouverneur des pages du grand seigneur, comparurent devant le redoutable tribunal. A toutes les exactions qu'on leur reprocha, ils répondirent par des ordres de la sultane validé. Ces excuses ne furent point admises cette fois, et Mahomet lui-même ayant fait un signe, ces deux eunuques furent étranglés aux pieds du trône. Au même instant l'argent des mosquées fut apporté, et Mahomet ayant demandé aux spahis s'ils se trouvaient satisfaits :
— Pas encore, répondit Houssein; il manque une troisième' tête à notre compte, c'est celle d'Ali-Assan, le grand vizir, le plus coupable de tous. Qu'il revienne au plus tôt de l'armée, oh il n'éprouve que des revers, et nous viendrons te la demander, comme nous sonmies venus te demander les autres.
Là s'arrêta la première révolte; mais elle n'était qu'assoupie ou attendait le retour d'Ali-Assan, car on supposait que le sultan allait le rappeler. Ali-Assan accourut de son propre mouvement. Arrivé à Constantinople, il manda l'aga des janissaires,
lui fit de violents reproches de son inaction et de celle de ses T 15
l\k LES PUISONS DE L^EDROPE:
soldats, n lui dit que si ce n*éU\\\ p^ir attachement pour lui» daps le propre intérêt de sou corps, il pe devait pas permettre que celui des spahis usiu*p4t une influence 4évûlu^ depuis longtemps ^u? seuls janissaires, et qu'il revenait pour les rétablir dans leurs droits. Lu effet, dès le lendeoifiin, ayant revu le grand seigneur et la sultan^ validé , et s'étant a^uré de nouveau de sa layeuPi il como^enç^ la lutte contre les sp^hi^. C§ux-ci, étonnés de voir Viuc^ction du sultan, ohr tinrent du nouveau muphti, tPVt k la dévotion du C^imacan et d'HQUQS^in, un felfa, par leqn^l }\ den^findfiit au gr^nd seigneur lat^t^ dft gr^d vj^if. ]([al)oxnet^ toujours indécis, iftontr^ le fetftj ^ AM^Sftn î celui-ci eut 1 adresse de feire cas-, sef l«i mvphtit et d'ohten^ l'ordre de inort de Hamouth. Haîsi 96\ ordre \\ ne put Vei^écuter. I^e Caïmac^n' prévenu à temps, ^'ét^U r^^8ié auprès d'Houssein, che? les sps^his- Cette troupe envtthit aussitôt une partie de Gonstantinople. tandis que les janissaire^! renforcés de nouveau^ odas, envahissaient l'autre. Les i^^^ P^tis se dessinèrent franchement, et se trouvèrent face à face.
Ces àwi niilices se bornèrent 2) des menaces ppur le premier jour* \^ second, )e grand yizir obtint de Sf^homet un *^man q\)i dissolvait lesi spahis, et leur ordonnait de remettre quatorze de leurs chefs condamnés au supplice. Çn tête de cette liste étaient Hamonth et Houssein. l^es spahis refusèrent de recevoir les députés qu'on leur envoya, et d'obéir au grand seigneur* Alors Ali-Assan fit marcher contre eux les janissaires. A cette yue • une partie des spahis céda aux ordres du sultan sans coup férir; mais If^ troupe commandée par Houssein et par lïamQUtl) accepta le combat. Il (ut sanglant et terribJie,
LE CHATBAtJ DE3 SEPT-TOURS. 11»
au milieu de ces rues populeuses, au travers de ces maisonsi de eès ttionuments dont chaque parti s'était fait Un reriipartb Des milliers de victimes innocentes succombèrent , et dans sa rage Àli-Âssaîi fit usage de Fartilleriie pour déloger les spahis réfugiés dans les maisons. Ces maisons étaient en bbis^ et lë^ boulets y firent un afiireux ravage. Enfin, succombant au Nombre , les spahis furent vaincus. Oh accorda la vie à tous ceux qui s'en remirent à la clémence du vainqueur. Six des principaux» qui furent pris les armes à la main; furmt envoyés aux SeplrToursj décapités, et leurs têtes ftiri^t exposées feur les cféneaux dé ce chftteau;
Houssein et Mamouth combattaient avec la rage du désespoir, tet soutinrent presque seuls l'attaque des janissaires. Toiit à coup Mamouth tomba aux côtés d'fioussein. Celui-ci, perdant courage alors, s'écria :
i— Ils ne m'auront pas vivant!
Et il allait se frapper. Mamouth l'arrêta de ëa main défaillante, et lui dit :
— Ton père t'a oraotiné de vivre pour le venger d'Ali-Assan. Je meurs, moi, sans avoir pu le faite; à toi de me survivre encore. Tu auras deux morts à venger au lieu d une;
Puis il etpira.
Houssein resta quelques moments h genoux devant le cadavre de son ami; ensuite se relevant , il alla choisir datls la mêlée des morts celui dont la taille ressemblait le plus à la sienne. Il mutila les traits de ce cadavre avec son cimeterre, l'evêtit son corps de ses habits ^ et ayant pris les siens, quitta furtivement le champ de bataille, et parvint à échapper à totttoB loB redherehes. Le lendemain» les crieurs publics annon-
116 LES PRISONS DE L^EUROl E.
raient dans Constantinople, au son des trompettes, queleCaimacan Mamouth et le chef des révoltés Houssein avaient été trouvés morts dans les rues.
Cet événement consolida le pouvoir du grand vizir Ali-Assan. Mais sa faveur et son crédit auprès du sultan imbécile l'eni* vrèrent à tel point, que, trouvant insupportable le joug de la sultane validé auquel il était obligé de se soumettre, il résolut de le briser. Il avait en outre contracté des obligations de reconnaissance envers beaucoup de grands personnages, qui lavaient aidé à triompher de la révolte des spahis. Cette reconnaissance lui pesait. Il résolut de s'en dégager. Aussi ingrat que cruel , il imagina des crimes contre ceux qui l'avaient si bien servi, et les fit mettre à mort. Les têtes roulèrent dans le puits de sang, depuis celle de Timakchi pacha, visir du banc, un de ses plus dévoués partisans au jour de sa disgrâce imminente , jusqu'à celle de cet aga des janissaires qui lui avait^ sauvé la vie. Le débauché et insouciant Mahomet voyait ces supplices avec indifférence. Mais sa mère, déjà prévenue des projets du grand vizir, qui maintes fois avait demandé son exil, voulut abattre à la fois un tyran subalterne et un ambitieux ennemi. De son côté, Ali-Assan, préparé à la lutte, avait plus que jamais cherché des appuis dans le corps des janissaires.
Cela ne put iC sauver cette fois. La sultane validé l'attaqua de front, et, en femme habile et rusée, le perdit par le moyen qu'il avait choisi pour se sauver. Secondée du muphti, des vizirs du banc, du kislar aga, ennemis du grand vizir, elle persuada à son fils qu'à l'exemple de Scrivan, Ali-Assan voulait se rendre indépendant, et que c'était pour cela qu'il flattait
tant les janissaires. Cette déclaration d'indépendance dans Constantinople , à l'aide de ce corps qui faisait et défaisait les empereurs , n'allait à rien moins qu'à usurper le trône impérial et faire périr Mahomet. Pour la première fois de sa vie, l'empereur, au danger qu'on lui annonçait, sortit de son apathie; sa mère, qui connaissait bien son caractère, prit le seul moyen qui existât pour décider les gens faibles et donner du cœur aux timides. Entourée des grands de l'empire, qui pensaient comme elle, elle se rendit chez son fils, et là tous défièrent l'empereur d'oser toucher à son grand vizir par crainte des janissaires. Mahomet sentit son orgueil blessé, et commença à bouder. Sa mère continua ce manège , et lui dit qu'il ne trouverait pas môme un serviteur qui oserait enlever les sceaux à Ali-Assan, tant ce ministre s'était rendu plus redou* table que l'empereur lui-même; alors Mahomet appelant le premier Bostangi qu'il vit passer dans les jardins, lui dit :
— Aimes-tu le grand vizir Ali-Assan?
— Je le hais, répondit celui-ci, comme j'aime le prophète.
— Te sens-tu le courage d'aller lui redemander les sceaux en mon nom?
— A l'instant, si vous me l'ordonnez -Va.
Le Bostangi partit, et Mahomet, se tournant vers sa mère et ses conseillers, leur dit :
— Vous voyez combien peu je redoute les janissaires ; j'ai envoyé un de mes derniers soldats, dont je ne sais pas môme le nom, au grand vizir, pour l'humilier davantage.
— Aussi ce soldat, dit la sultane validé, n accompUrart-il peut-être pas sa mission.
iiS LES PRISONS DE L'EUROPE.
— La Tt)ix de cie soldat tremblait en jparlahl de sa haiîiô pouf ili-Àssan ; c'est poulr cela tjlie je Taî envoyé.
Au tout d'une heure le Ëosldngi fetâil devant Mahomet. Ses vèteïnents étaient eii désordre et ses màinS souillées de sang.
— Que s'est-il passé? demaiidà le grand seigheiit.
— Voilà les sceaux de Tempiré, dil lé Ëoslahgi en remettant le coÈrei d'or.
— Il a donc consenti à les rendre?
— Non ; mais je les lui ai pris dé forée.
— Comment celât
— n résistait ; nous étions seuls ; je tne suis jeté sur Itiî, je l'ai lié sur un meuble, je lui ai mis utt moUchoiJ: dahs là bouche pour étouffer ses cris; puis j'ai cherché pattdUt et j'ai trouvé le cofi^et que je rapporte à vôtre haulesse.
— Mais ce sang, ce désordre?
— Les janissaires, qui, ayant découvert l'état dans lequel j'avais mis Àli-Àssan, m'ont couru après et m ont arrêté. Je suis parvenu à m'échapper de leurs mains.
— Quoi I la révolte commence déjà î. . .
— < Nous la comprimerons, dit le muphti.
— Tu as bien rempli ta mission, ajouta l'empereur au Bostangi; que veux-tu pour récompense?
— Une seule chose.
— Laquelle?
— La tête d'Ali-Assan.
'^ le te la donne.
— Merci.
LE CHATEAU DES SBPT-TODRS. 1»
Iplt je Bostan^^ frappa trois fûjs 4e $fii^ frppt la paussiëre du trône.
Hais 4aQs ce momeQt pu vint annoiioçr que le plus grand tumulte régnait au dehors. Les janissaii^, rangés ^ l^Ataille sur toutes les places, encombraient les abords du palais. Le sultan pâlit ; sa mère, qui était auprès, de lui* et ses auU*es officiers, ranimèrent aussitôt son courage. Us lui rappelèrent la révolte des spahis, oh la majesté impériale avait été souillée, i ces paroles )e front du Bostangi se rida ; mais personne ne s'aperçut de ce mouvement.
— Si Yous cédez encore cette fois, dit la validé, c'en est fait de votre trône.
Au même instant le capi-aga et quelques officiers du palais se présentèrent devant le grand seigneur et lui dirent que les odas-pachas, chefs des janissaires, lu| envoyaient dire que s'il ne rétablissait pas Ali-Âssan, son trône était menacé.
— Répondez-leur que dans trois jours l'empereur fera connaître sa volonté, dit la sultane validé. Et nous, [pendant ce temps, ajouta-t-elle, prenons des mesures énergiques.
— Il n'en est qu'une, dit le Bostangi, qui osa prendre la parole; c'est la mort d'Ali-Assan. La cause de la révolte n'existant plus, tout rentrera dans l'ordre.
— Mais, dit Hahon^et, si pour venger sa mort ils redoublent de colère?
— Sa tète sanglante à la main, ie les ferai tous rentre^ dan^ leurs odas.
— Le Bostangi a raison. Montrez-vous fort et terrible, dit le muphti. Je vais rédiger un fetfs^ contre le gra^d yizir.
— Et moi, dit Mahomet vaincu par tous ces conseils, je vais donner un finnan.
— Et moi, je vais prendre sa tête, dit le Bostangi, car sa hautesse me l'a donnée.
Trois jours se passèrent dans la plus grande agitation à Con stantinople. Les janissaires avaient promis d'attendre ce délai ; mais ils campèrent en armes autour du palais, et toutes les nuits ils allumaient des bivouacs.
Le Bostangi, muni du fetfa et du firman, avait quitté le palais, seul, n'ayant, disait-il, besoin du secours de personne, et avait disparu. On n'avait plus entendu parler de lui.
Le matin du troisième jour, une troupe de cavaliers, revêtus de l'uniforme des spahis, traversait au galop les rues de Constantinople; elle menait à sa suite une litière fermée. Cette litière se dirigea vers le château des Sept-Tours. Arrivé à la porte, le chef de l'escorte frappa et présenta à l'aga qui commandait la forteresse un firman devant lequel celui-ci plia les genoux. La litière et l'escorte entrèrent et s'arrêtèrent dans la première enceinte.
— Ici, c'est ici, dit le chef de l'escorte, que doit avoir lieu l'exécution.
On fit sortir Âli-Âssan de la litière, et le Bostangi, s'approchant de lui, lui dit ces paroles :
— C'est ici que par tes ordres ont été étranglés tant d'illustres musulmans; c'est à cette même place où tu es que tu as fait tuer le vénérable Ferhad, que tu voulais remplacer; c'est à cette place que tu dois mourir.
— Mais, dit Ali-Assan d'une voix tremblante , je ne vois ni les muets ni le cordon que le grand seigneur m'envoie.
LE CHATEAU DES SEPT-TOURS. lîl
— le cordon n'est envoyé qu*à ceux dont on ne veut pas que la mort soit honteuse, et toi, tu vas avoir la tête tranchée comme le plus vU des esclaves (S).
— Mais cela ne se peut; et d'ailleurs je ne vois pas le bourreau.
— Le voilà, c'est moi, interrompit le Bostangi ; moi, que tu devrais reconnaître; moi, le fils de Ferhad, qui ai juré à mon père de venger sa mort; moi, Houssein, que tu as cru parmi les morts du champ de bataille, et qui vis encore pour accomplir mon serment. A genoux, ÀU-Àssan^ à genoux; pour tuer le meurtrier de mon père, je consens à me faire bourreau.
La terreur fit fléchir les genoux d'Ali, et dans l'instant Hous* sein fit voler sa tête avec son cimeterre. La ramassant aussitôt, il monta à cheval, et passant au galop sur le front des janissaires toujours en armes, il s'écria :
— Ceci est la tête d'Ali-Assan, meurtrier de Ferhad et de tant d'autres. Je l'ai mis à mort par un fetfa du muphti et par la justice de l'empereur.
Les janissaires reculèrent en effet devant cette tête. Quelquesuns parlaient bien encore d'envahir le palais; mais pendant ces trois jours les grands de l'empire, qui haïssaient Ali-Assan, et l'or de la validé, avaient tellement agi sur les chefs, qu'au commandement de ceux-ci ils rentrèrent silencieux et mornes dans leurs odas.
Houssein se fit ouvrir les portes du sérail, et pénétrant jusqu'auprès de Mahomet, déposa ce sanglant trophée au pied de son trône.
Telles étaient les dissensions intestines qui agitaient chaque ▼. 16
f tS LES PRISONS DE L'EUROPE.
règne. L'histoire ottomane est curieuse à étudier sous ce rapport, et nous avons donné un peu de développement à ces épi« sodés, pour prouver que toutes les ambitions, toutes les ré* voltes, toutes les commotions de Vempire, venaient aboutir tôt ou tard à ce terrible château des Sept-ïours.
Mastapbft. -« Il dëliTre TaitiVassadeur de Pêne. -*• Le prinee CoreAI. — te pitë. « L*écheDe de corde. — ÉTuien. — > Ffuçais n^ à la toruire. — Le haroA de Sane <— Réparation demandée. — Ambassade turque envoyée en France à cet effet. — Mohamed étranglé par ordre d'Osman son frère. — Sa prière et sa malédidion. — RéTolte contre Osman. — Mustapha délivré. — Sa prison. — - Osman dans le achol de sang. — Sa mort. — Une oreille coupée. — Darud, assassin d'Osman. ^ Il est tué à la même place qu'Osman. — Seconde captivité de Mustapha. — Bostangi décapité. — Calmacan mis à mort pour ses richesses. — Ambassadeur de Venise et Français arrêtés. — Supplice du crochet établi aui Sept-Tours. — Prison d'Ibrahim* — Supplice de Gumir. — Le capitan pacha Tainqueur de €andle. — Sa dKsgtioB. — Sa mort. — Son tombeau aui Sepl-T^an* — Cruauté d'Ibrahim. — La sultane Fatma. — Il veut user de violence. — Elle le menace du poignard. — La fille du muphtL— Ibrahim abuse d'elle. —Vengeance du père. —Prison et moicdibnkin.
l'emperenr Âchmet I*', sentant la fin prochaine qne lui prédisait sa mauvaise santé, fit apprier Mustapha son frère, et le désigna peur lui mecéder au trône a(»rès sa mort. Ce monarque laissait pourtant trois enGanis, qui étaient Osman, Mehemet et Ibrahim; mais ils n'aTaÂent pas encore atteint l'âge de r^er, et Achmet craignait des troubles dans TÉtat. D'ailleurs Mustapha n avait jamais eu d'enfant, et il était probable
qu'il n'en aurait pas, tant était grande son aTersion pour les femmes. Achmet mourut dans la vingt-neuirième année de son âge, en 1617, et Mustapha lui succéda.
Son aversion pour les femmes continua à se manifester durant tout son règne. Il refusa longtemps de pénétrer dans son harem, et faisait infliger à ses odalisques des punitions capricieuses ; souvent à leur vue , au milieu des beaux jardins du sérail, il passait des heures entières à jeter dans un bassin Tor et l'argent que dans la répartition de ses dépenses on avait destinés à renouveler ses femmes; ce qui fit dire dans le peuple qu'il jetait V argent du trésor aux poissom. La sultane validé , sa mère , se vit bientôt confondue dans sa haine pour toutes les femmes, et fut enfin reléguée dans le vieux sérail. Hais prévoyant son sort, et usant de l'influence inéntable que lui avait laissée celle dont elle jouissait sous le précédent empereur, elle obtint de Mustapha qu'il accordât le grand vizirat à une de ses créatures. Elle y fit nommer à la place de Halil, grand militaire et sévère administrateur, Mehemet, son gendre et son confident. L'empereur s'empara des biens de Halil , comme c'était l'usage; et Mehemet, malgré la rigoureuse captivité de la sultane validé, s'entendit avec elle pour arriver à la déposition de l'empereur. Mustapha, d'un caractère &ible, indolent et capricieux parfois, ne prêta que trop à sa déchéance. Ses facultés mentales étaient tellement aSaibUes par quatorze années de captivité, et par la menace permanente d'une mort qu'il redoutait alors à chaque instant, que plusieurs fois il donna de véritables signes de folie. En outre, quand il jouissait de la plénitude de sa raison, il commettait des actes d'une bizarrerie telle, qu'on finit par f accuser tout à fait de démence, ce qui
détermina sa chute du trône quatre mois après qu'il y fut monté.
Pendant ce court intervalle, il se passa des choses qui concernent spécialement cette histoire.
Lors de la guerre avec la Perse, sous le dernier règne, Achmet, suivant l'interprétation turque du droit des gens envers les ambassadeurs, avait fait arrêter et mettre aux Sept- Tours celui de cette puissance. Mustapha lui rendit la liberté à son avènement au trône, et ce ne fut pas un des actes qui firent le moms croire à sa folie , car la guerre continua nonobstant. Il y avait alors dans cette forteresse le prince Coreski, fait prisonnier dans la guerre de Moldavie. On avait taxé sa rançon à un si haut prix qu'il ne pouvait l'acquitter, et il gémissait dans une dure captivité. Le baron de Sancy était ambassadeur de France, et en cette qualité protégeait tous les chrétiens libres ou esclaves qui habitaient Constantinople ; il n'osa aller voir lui-même le prince Coreski, mais il obtint la permission de le faire visiter par son secrétaire, nommé Martin, qui alla en son nom le consoler et lui ofirir des secours. Martin trouva le prince au fond d'un cachot, sans meubles, presque sans vête- ,ments, et constamment enchaîné. Ému de pitié à cette vue, il courut vers l'ambassadeur, auquel il fit part de ce qui se passait. M. de Sancy se rendit chez le grand vizir, et, à l'aide de représentations énergiques, obtint une amélioration dans le sort du prince. On le transporta au dernier étage de la première tour, qui donnait sur le rivage de la mer. Là de larges croisées lui permettaient de respirer l'air du ciel, et de jouir du vaste panorama qui se déroulait à ses yeux. Il eut en outre la permission de se promener quelques heures par jour. M. de
SdDcy lui lit reoiettre du linge, des vêtements, des livres et de l'argent. En outre, comme il n'avait dans la prison que la ration accordée aux criminels , l'ambassadeur lui fit apporter tous les jours ses repas de la cuisine de l'ambassade.
Le prince Coreski ne cessait de témoigner sa reconnaissance à Martin, qui, appréciant les nobles qualités de cet étranger, vécut bientôt avec lui dans la plus grande intimité. Tous les jours il le Tenait voir, et cherchait à le consoler; mais le prince dépérissait à vue d'œil, atteint du marasme des exilés et de la douleur des prisonniers. Il n'avait nul espoir de jamais sortir de là par le moyen de sa rançon , qui dépassait sa fortune et celle de sa famille. Â cette idée des larmes mouillaient ses paupières, et la rage les séchant aussitôt, il parlait de se donner la mort*
Ufi soir qu'ils étaient tous deux dans la prison^ regardant la belle Propontide, le prince s'écria :
— Depuis quelques jours je suis à calculer si je ne devrais pas hasarder de me précipiter d'ici dans la mer.
— Y pensez-vous? s'écria Martin ; plus de cent pieds de haut!... Quand vous prendriez un élan tel que vous tomberiez dans l'eau au lieu de vous briser sur la terre, vous seriez étouffé avant d'arriver.
— Eh bien ! je ne souflBrîraîs plus; et du moins j'aurais tenté de sortir de cette cruelle prison , oîi ma jeunesse se consume loin de mon pays , de mon souverain, et de mes affections les plus saintes.
— Vous auriez donc le courage d'essayer de vous évader par ici, si une chance de succès vous était présentée?
— J'aurais le courage de tout affronter, certain que si la mort est au bout, c'est toujours la délivrance.
— À demain, dit Martin.
Et il sortit précipitamment.
Le lendemain le prince reçut de Martin un billet qu'il lut avec avidité. Sa joie éclatait à chaque phrase. C'était la suite de lé conversation de la veille. Quelques jours après le prince était malade, et on lui envoya le médecin de l'ambassade française. Le médecin fut fouillé en entrant, comme on fouillait scrupuleusement Martin toutes les fois qu'il entrait aui^i, et il monta dans la chambre du prisonnier suivi du drogman^ qui devait traduire à l'aga tout ce qui serait dit.
Le médecin remplit son ofiEice en conscience, trouva que le prince n'avait besoin que d'une nourriture légère, et lui ordonna des pâtes d'Italie en quantité. Le même jour ou lui eor voya des cuisines de l'ambassade un énorme pâté contenant ces pâtes artistemeat arrangées. On visita tout, comme on en avait l'habitude. Le pâté fut ouvert. On vit le macaroni, et on le porta dans la prison du Moldave. Cdui-ci commença soA repas, et dès qu'il fut seul, fouillant au fond du pâté, y trouva une échelle de cordes qu'il cacha soigneusement. Le médecî» avait ordonné la continuation du régime qui rendait la santé à son malade, et l'envoi des pâtés se succéda jusqu'au moment où récheUe de cordes fut assez longue pour atteindre le pied de la tour.
Une nuit, à une heure convenue, Martin se imsïX caché an bas de la tour du Moldave^ Un paquet tomba à ees pieds} ë i'ea saisit; c'était l'échelle de cordes; il ajouta plusieim gfosMS
pierres à celle qui avait servi à la lancer, et appayant dessus de toat le poids de son corps « il empêcha autant qu il le put que cette échelle ne vacillât dans la hauteur prodigieuse qu'il y avait à parcourir. Bientôt le prince posa les pieds sur le premier édielon, et, enhardi par le peu de mouvement que faisait réchelle, il descendit jusqu'à terre, et sauta dans les bras de Martin. H était libre. Gourant aussitôt vers une barque, le secrétaire de l'ambassade amena avec lui le prince Coreski, l'embrassa de nouveau , et glissant dans l'ombre et le silence au milieu des flots, la barque disparut emportant le Moldave.
Le lendemain , on s'aperçut aux Sept-Tours de l'évasion de Coreski. Tout fut en Tair dans la prison. L'aga, furieux, courut chez le grand vizir Mehemet, qui, plus fiirieux encore, lui donna une heure pour découvrir les auteurs de l'évasion ou lui apporter sa tête. L'aga revint à la prison et s'informa partout, fît fouiller dans tous les coins de la chambre du prince. On découvrit la lettre de Martin, qui expliquait à Coreski tout le plan d'évasion. L'aga, s'en emparant aussitôt, la porta en triomphe chez le grand vizir, qui ayant lu le nom du secrétaire d'ambassade, ordonna qu'on allât l'arrêter sur-le-champ, ainsi que le drogman, qu'il soupçonnait avoir trempé dans cette aflaire. Ces ordres s'exécutèrent sur l'heure. Les janissaires violèrent le territoire sacré de l'ambassade française, et saisirent bruta* lement Martin et le drogman, qu'ils conduisirent aux Sept- Tours. A leur arrivée, Taga les interrogea sur l'évasion de Coreski. L'un d'eux ne pouvait pas répondre; c'était le drogman, qui ne savait rien. Martin avoua tout; mais à cette question où était le prince, il refusa aussi de répondre, et quand il aurait voulu trahir le secret de son ami, ne le pouvait pas;
il ignorait le lieu où il était en ce moment. Transporté de fureur, Taga, suiyai;it les ordres de Méhémet, ordonna qu'on appliquât les deux prisonniers à la torture. Cette mesure excessive, cette violation barbare du droit des gens s'exécuta sur rheure. On traîna les deux prisonniers au cachot de sang. Les bourreaux et les muets attendaient avec les instruments de torture. On y appliqua les deux prisonniers, et on leur fit endurer toutes les souffirances qu'une ingénieuse cruauté peut inventera Us ne dirent rien. A peine poussèrent^ils quelques cris. Alors, craignant qu'ils ne succombassent dans leurs sou&ances, on les détacha, on leur fit reprendre haleine , on les conduisit sur des grabats où des cordiaux les ranimèrent, et on leur annonça que dans quelques heures ils allaient mourir par le pal.
L'ambassadeur était absent au moment où l'on avait envahi sa maif^^on et violé le territoire protégé par le drapeau de France. A son retour, il apprit ce qui était arrivé. Indigné d'une pareille insulte, et en ignorant la cause, il se rendit surle-champ auprès du grand vizir, pour lui en demander le motif et la réparation. Méhémet le reçut avec une insolence brutale, le déclara complice de son secrétaire, et lui dit que s'il ne découvrait pas la retraite du prince Coreski , il serait lui-même appliqué à la torture, pendant que Martin et le drogman seraient empalés sous ses yeux. L'indignation du baron de Sancy redoubla à ces paroles; après avoir protesté qu'il ne savait rien, il rendit le vizir responsable aux yeux des nations de la mort de son secrétaire et du drogman, et de la violation de sa personne. Puis, se voyant entouré de chiaoux auxquels Méhémet donnait des ordres contre lui , seul au pouvoir de
ces barbares que ne pouvaient ébranler ni la raison, ni le droit des gens» ni l'équité, il protesta de nouveau au nom de son souverain, croisa les Jbras sur sa poitrine, et rpfusa de répondre un seul mot aux questions qui lui étaient adressées. Comprenant la majesté de son rang et la dignité de sa per* sonne, il fit sur-le-champ le sacrifice de sa vie, sans songer à tirer son épée pour la défendre contre des assassins, lutte indigne d'un ambassadeur du roi de France.
Le vizir, fiirieux, sortit de l'appartement et laissa M. de Sancy aux mains des chiaoux. Ceux-ci le conduisirent, comme ils en avaient l'ordre, au château des Sept-Tours. Il fut enfermé dans le dernier étage de la tour de marbre, où était le cachot de sang, avec Martin et le drogman, encore tout brisés de leur torture. Comme il s'emportait malgré lui à ce spectacle, le chef des chiaoux lui dit, pour le calmer, qu'il ne subirait luimême la torture que le lendemain, et le laissa sur ces paroles consolantes*
Le baron de Sancy, outré de tout ce qu'il voyait et de tout ce qu'il entendait, conçut alors l'idée de se faire immoler, pour que sa mort servit au moins à exciter l'indignation de toute l'Europe et à préserver pour l'avenir les ambassadeurs des autres puissances d'un traitement aussi inouï.
— On me tuera plutôt que de m'appliquer à la torture, s'écriait-il. Je prendrai le vizir par la barbe, ce qui est la plus grande insulte qu'on puisse faire ; il me fera mettre à mort, j'en suis certain ; mais cette mort sera le signal pour les puissances de l'Europe, qui devront anéantir ces barbares. Cette mort ne sera pas sans gloire. Je m'immolerai au droit des gens ; c'est le devoir d'un ambassadeur.
— Ah f monseigneur, dit Martin, si tous saviez ce que c'est que la torture et ce qu'on souffre I... Mais je ne pouvais leur dire oîi est le prince, je ne le savais pas. J'ai protesté de votre innocence; ils n'ont pas voulu me croire.
— Les infâmes I
— Calmez-vous, monseigneur, dit le drogman à son tour ; calmez-vous, et si vous voulez lutter avec ces barbares et les vaincre, ce n'est ni la noblesse ni le courage qu'il faut employer, car ils ne connaissent pas ces sentiments : c'est Tor, l'or, dont ils sont les esclaves; l'or, qui les corrompt; l'or, qui leur fait verser ou épargner le sang, car leur âme est ainsi faite : avant la bassesse, la cruauté; mais avant la cruauté, l'avarice.
— Qui? moi, acheter à prix d'or la réparation d'un attentat aussi monstrueux?
— Oh ! consentez, consentez, monseigneur, s'écria Martin^ C'est moi qui suis cause de tout ce qui arrive ; c'est moi qui ai été imprudent de faire évader le prince sans avoir pris vos ordres. Je vous ai trompé, monseigneur; pardonnezr^noi, pardonnez-moi noblement, en faisant ce que le drogman vous propose. Je vous le demande au nom de tous les Français qui habitent en Turquie. Que deviendront-ils si l'ambassadeur de France succombe?
*- Mais puis-je laisser impunie une pareille injure?
— Non, monseigneur, r^Kmdit le drc^man; mais vousarriverez à en obtenir une réparation plus éclatante en employant le moyen que je vous propose. Vous serez bientôt libre; vous écrirez au roi de France, qui se chargera, lui, de venger votre injure, et pendant ce temps les Français, vos frères, ne seront
pas à la merci de ces Turcs insolents , car l'on n'osera violer ^ une seconde fois le drapeau de l'ambassade.
— Monseigneur, au nom de tous, s'écria Martin.. •
— Vous le voulez, répondit le baron de Sancy, eh bien, j'y consens. Que faut-il faire?
— Envoyer chercher chez vous, sous prétexte d'avoir des renseignements sur le prince de Coreski, tout l'or dont vous pouvez disposer, en faire deux parts, l'une pour le mufti, l'autre pour Méhémet lui-même. Pour de Vor, le mufti vendrait son âme ; pour de lor, Méhémet a déjà vendu son maître. Es nous donneront à tous la liberté. J'aurai la force d'écrire au mufti, qui vous aime, comme un Turc peut aimer un chrétien ; vous pourrez signer la lettre sans compromettre votre dignité d'ambassadeur, et le mufti fera le reste.
Ce conseil fut suivi de point en point par le baron de Sancy, forcé de se soumettre à cette cruelle nécessité. Le mufti menaça en effet le grand vizir d'un fetfa et lui donna sa part de l'or. Déjà, pour la vaste conspiration qui devait éclater sous peu, Méhémet avait besoin de toute l'influence du mufti. Satisfait de montrer à son maître que s'il avait voulu protéger le droit des gens envers l'ambassadeur de Venise, il savait, lui, le violer plus ouvertement envers l'ambassadeur de France, le grand vizir fit mettre en liberté le baron de Sancy, son secrétaire et son drogman. Us ne restèrent que trois jours aux Sept-Tours. Une fois libre, le baron de Sancy écrivit à Louis XIII pour l'instruire de tout ce qui s'était passé. Immédiatement on vit arriver à la Porte un ambassadeur extraordinaire du roi de France, qui venait exiger réparation de l'insulte sans nom faite au baron de Sancy; mais à son arrivée tout avait changé de face : le grand vizir,
la sultane validé et le mufti s'étaient ligués contre Mustapha, qui, irrité contre eux, avait essayé de gouverner seul et n'avait montré que son incapacité et parfois sa folie. Le choix qu'il fit de plusieurs grands x)ffîciers qu'il prit dans le peuple, les timariots qu'il dépouilla pour donner leurs trésors à des paysans, et par-dessus tout son aversion pour les femmes, excitèrent contre lui les spahis et les janissaires. Le mufti, le grand vizir et la validé poussèrent à la révolte et y firent entrer le peuple. Alors, par une de ces révolutions si fréquentes dans cet empire, Mustapha fut déposé ; mais cette fois on n'osa attenter à sa vie. Le grand respect des Turcs pour les insensés, dont la personne est sacrée pour eux, en fut surtout la cause. Il fut mis dans la prison du sérail, confié à de vieilles esclaves. Son neveu, le fils aîné d'Achmet , Osman, second du nom, fut placé sur le trône par les janissaires et les spahis. Ce jeune prince, Âgé seulement de quinze ans, d'une beauté remarquable, d'une adresse extraordinaire, d'un courage bouillant et téméraire, fut salué par des cris d'amour et d'espérance, et c'était lui qui occupait le trône quand l'ambassadeur extraordinaire de France vint, au nom de Louis XIII, demander réparation de l'outrage commis envers le baron de Sancy.
n fut accueilli magnifiquement par ce même Méhémet, qui n'avait pas cessé d'être grand vizir, et qui rejeta sur les ordres absolus de Mustapha toute la brutalité de sa conduite envers M. de Sancy ; mais le baron et l'ambassadeur ne voulurent pas se contenter d'un pareil désaveu ; ils en exigèrent un autre plus solennel aux yeux de l'Europe entière. La Porte se soumit à toutes les conditions qui lui furent imposées. En conséquence, le sultan envoya en qualité d'ambassadeur extraordinaire à la
i3â LES PRISONS Vt L*EIJROPE.
cour de France Hussin-Tchaouch, avec une lettre à louis ÎIII, dans laquelle Tempereur lui annonçait les événements qui rayaient porté au tr6ne , désavouait la faute commise par son prédécesseur, donnait pouvoir à Tambassadeur de jurer, au nom de sa hautesse, la fidèle exécution des traités et le respect, la protection et les honneurs dont les ambassadeurs de France seraient désormais entourés dans tout l'OTipire de Turquie. Celle lettre curieuse, et à peu près unique dans les fastes de ce temps-là, portait pour suscription : Au plm puissant prince dt la croyance de Jésus, arbitre entre les chrétiens et empereur de France.
Le baron de Sancy ne put, du reste, se résoudre à rester dans un pays ob il avait été si crueUement outragé et où il devait sans cesse se trouver en face de ce grand vizir, si barbare autrefois et si lâche adjourd'hui. Il demanda son rappel, Toblint et fut remplacé par le comté de Cesy.
Telle fot la fin de cette affaire, oh les Turcs osèrent non-seulement violer de la manière la plus flagrante le droit des gens, mais encore déployer une brutalité extraordinaire, même chez des barfmres.
Mais ce n'était pas là que devaient s'arrêter encore les catastrophes qui se passaient aux Sept-Tours, et nous touchons à Fépoque oh un cadavre impérial devait tomber sur les dalles du cachot de sang.
La validé, Méhémet, le mufti et les janissaires, qui avaient placé Osman sur le trône, comptaient sur sa grande jeunesse pour régner à sa place ; mais le jeune empereur voulait déjà gouverner par lui-même son empire, et secoua bientôt toute rinlîucncedonton espérait l'entourer. Méhémet seul conservait
encore une partie de sa confianoe ; il fut bientôt envoyé pour commander les armées contre les Perses, et ne tarda pas à mouh rin Celui qui loi succéda fut un ministre» qu'Osman préféra au candidat des janissaires, ce qui commençât à les indisposer. En outre, Osman, suivant les préceptes sévères deson gouverneur, à qui ^eui il se confiait, défendit Fusage du vin et du tabac dans tout Tempire; il y avait peine de mort contre les déliuf quants. Le sultan s'amusait à se travestir comme on nous représente les princes de ce pays dans les Mille et une Nuits, et parcourait les rues pour voir si ses ordres étaient exécutés* Presque toujours il trouvait des musulmans enfreignant la loi et buvant du vin; presque toujours c'étaient des janissaires, et toujours le sultan les faisait mettre à mort sous ses yeux. Cette conduite sema dans ce corps des principes de haine contre lui. Il l'accrut encore par une action cruelle.
Mohamed, un des frères de l'empereur, plus jeune que lui seulement d'une année, était aussi beau, aussi adroit, aussi courageux que lui ; il aimait au contraire les janissaires et s'était Attiré leur amour. Mohamed, passionné pour la chasse et pour les exercices que la jeunesse de Constantinople offirait aux yeux du peuple dans l'hippodrome, ne manquait pas une seule fois de s'y rendre. Toutes les fois les acclamations les plus bruyantes de la part des janissaires et du peuple, qui suivait leur exemple, ne manquaient pas de frapper les airs. Ce triomphe inquiéta Os*man; il devenait sombre et rêveur à tous les récits qu'on lui en faisait. Enfin une fois il voulut en être lui-même le témoin» Déguisé et perdu dans la foule, il se rendit à l'hippodrome ; il entendit les cris d'amour qu'on poussait à la vue de son frère, les applaudissements qui retentissaient quand il était vain-
queur dans les exercices. Il rentra au palais, consulta l'histoire de ses ancêtres, vit que plusieurs avaient fait mourir leurs frères par mesure de prudence, et ordonna que Mohamed fût étranglé sur l'heure.
Ce fut le 12 janvier 1621 que ce crime s'accomplit. Avant de mourir, Mohamed demanda la faveur de faire une prière. Il prononça celle-ci :
— Osman, je prie Allah de trancher tes jours et de renverser ton empire; puisses-tu perdre la vie de la même manière que tu me l'arraches à moi-même.
Cette malédiction ne tarda pas à s'accomplir.
Osman, dont la bouillante ardeur ne pouvait plus être contenue, voulut à tout prix une guerre ; il en entreprit une impopulaire contre la Pologne. Pour cela, il leva de nouvelles troupes dont il eut soin de faire le costume beaucoup plus brillant que celui des janissaires, et auxquelles il accorda une préférence marquée sur ce corps. Il fit en outre cette campagne avec la témérité d'un jeune homme sans expérience, attaquant l'ennemi selon son caprice, sacrifiant ses soldats et éprouvant mille échecs. Les choses furent à tel point, que les janissaires refusèrent plusieurs fois de marcher. Osman les traita alors avec mépris ; la haine augmenta des deux parts, et l'empereur résolut de perdre ce corps puissant. De retour à Constantinople, après une paix qu'il avait due moins au succès de ses armes qu'aux maladies qui avaient décimé l'armée ennemie, il ordonna une forte levée de troupes, bien qu'on fût en pleine paix. Cette circonstance inquiéta les janissaires, qui crurent que l'empereur ne voulait mettre sur pied des forces aussi imposantes que pour marcher contre eux et les détruire. Cela pa-
raissait d'autant plus probable, qu'au contraire de ses prédécesseurs, il avait déshérité les janissaires de l'honneur de l'accompagner en public, et qu'il ne formait sa garde, quand il sortait» que de bostangis, qui n'avaient droit à le garder que dans rintérieur du palais
Sur ces entrefaites, deux circonstances déterminèrent surtout la révolte. La premièrefut le mariage d'Osman avec la fille d'une sultane, sœur de l'empereur Mahomet III, et d'un pacha époux de cette princesse. Ce mariage était contracté au mépris des lois de l'empire, qui n'accordentà l'empereur que de sconcubines. La seconde circonstance fut son projet de voyage à la Mecque. Le mariage irrita le peuple et les janissaires. Le voyage faisait craindre qu'Osman ne s'éloignât de la capitale que pour se mettre à la tête des forces levées en Asie, et dissoudre ce grand corps. L'opposition la plus grande se manifesta de toutes parts contre ces deux choses; mais elle ne put ébranler Osman. Sourd à toutes les représentations, il avait épousé la fille de la sultane, et faisait Bes préparatifs pour son voyage de la Mecque. Le muphti rendit alors deux fetfa, qui disaient que le mariage du sultan devait être cassé , et que le voyage de la Mecque était inutile , attendu que les empereurs en sont dispensés. Osman n'en persista pas moins. Alors on fit une dernière tentative auprès de lui; vingt membres les plus vénérables de l'uléma se rendirent auprès de lui, et lui représentèrent combien il était injuste et imprudent de vouloir dissoudre les spahis et les janissaires. lui rappelant toutes les conquêtes qu'ils avaient faites depuis leur institution, consacrée spécialement à Dieu par le prophète. Ils lui dirent en outre les dangers d'une révolte.
, — J'exterminerai tous les spahis et tous les janissaires, l^ur V. 18
répondit Osman;" mais ce ne sera qu'après vous avoir fait plier dans un mortier.
Les ulémas se retirèrent profondément humiliés, et ayant fuit part des paroles de Tempereui" aux janissaires , la révolté commença sur-le-champ menaçante et terrible. Un des chefs des janissaires, nomnïé Darud, se mît à la tôle. Ils coururent d*abord à la demeure du précepteur d'Osman, qu'ils ne trouvèrent pas; ils se bornèrent à piller sa maison; de là i^s allèrent au palais du grand vizir, qu'ils ne trouvèrent pas non plus, et se tendirent enfin au sérail, dont ils brisèrent les portes. ïtais arrivés dans la première cour, et surpris pat la nuit, ils cràignireût quelque piège, et se retirèrent, tls passèrent la nuit entière à s'armer. La veille ils n'avaient couru- au sérail que portant à là miih des Lulons blancs, et ne demandant que deux victimes, le précepteur et le vizir. Le lendemain ils y couraient en plus grand nombre, traînant du canon avec eux, rangés en bataille, prêts à faire un siège, et exigeant les têtes de six grands officiers qu'ils désignaient. Darud les guidait toujours, et s'était fait le chef de la révolte. Ils pénètrent comme la veille dans la première cour, sans rencontrer personne; ils appellent ; ils frappent aux portes; personne ne répond; un silence de mort semble planer sur le palais. Alors faisant avancer le canon, Darud ordonne de le pointer contre les portes et fait tirer dessus; c'est ainsi qu'elles sont ouvertes. Ils traversent les appartements, et arrivent dans la seconde cour. Là ils redoublent leurs cris, et demandent les six têtes des officiers qu'ils savaient réfugiés dahs le sérail. Même silence; ils ouvrent encore les portes à éôups de canon, et parviennent dans la troisième cour. C'est le peiiple qui entre le premier, armé de bûches qu'il avait trouvées dans
le sérail. Il frappe violemment à la porte du divan, qui se trouvait dan$ l'endroit où il était. A cet appel, le grand vizir suivi de bostangis se présente. Aimé du peuple, et ayant appris qu'il avait précédé les janissaires, il espérait le calmer par ses paroles ; mais il n'est pas même écouté , et aussitôt qu'il paraît il est massacré. Alors du sein de la foule s'élève une voix dominant le tumulte, qui s'écrie :
— Nous voulons sultan Mustapha pour notre empereur, qu*il paraisse et qu'il règne.
Ce cri passe de bouche en bouche, et bientôt est répété par tous. Aussitôt on demande aux bostangis qui étaient restés immobiles auprès du cadavre du grand vizir oit est la prison de Mustapha. Les bostangis indiquent en tremblant un petit bâtiment rond et fort bas, qui tenait au harem; il était surmonté d'un dôme de plomb. Les janissaires s'y rendent, et font retentir les airs du nom de Mustapha. Une voix plaintive fait alors entendre ces mots :
— Vous me demandez, et je vous demande aussi. La morti par pitié! la mort!
C'était la voix de Mustapha. On cherché à pénétrer dans cette prison; mais on ne voit paç de portes. En effet, elles étaient toutes murées. Aussitôt, à l'aide d'échelles, on monte sur les toits, on brise à coups de hache la couverture de plomb, on descend dans la prison, et Ton trouve le prince et quatre esclaves négresses en proie aux horreurs de la faim. Depuis deux jours il n'avait pas mangé. Aussitôt que le prince aperçoit la lumière, car elle ne pénétrait pas dans ce tombeau , il se retourne sur le matelas qui lui servait de lit, et demande de rouveau qu'on mette fiîi à se» souffrances par la morl; mais on
se jette à genoux autour de lui, et on le salue empereur. Mustapha se SQulève, il croit être je jouet d'un songe; il regarde d*un œil hagard ceux qui l'entourent; Darud est auprès de lui, et lui répète que c'est la vérité; ce prince alors s'écrie d'une voix éteinte par la souffrance :
— Au lieu du trône, donnez-moi de Veau; je n'ai pas bu depuis trois jours.
On s'empresse, on lui donne les premiers secours, on le fait , sortir de sa prison. Quand Tair frappe son visage, il s'évanouit, et quand il revient à la vie, il voit devant lui le mupbti et les ulémajs , qui étaient venus implorer les janissaires pour Osman, annonçant qu'il faisait retirer les troupes du Caire, et qu'il renonçait au voyage de la Mecque.
— Il est trop tard, avait répondu Darud; sultan Mustapha est notre empereur, et Osman est déposé.
On force aussitôt le muphti et les ulémas de se prosterner .aux pieds du fantôme impérial; on met sur le cheval du muphti, Mustapha, qui s'y tient à peine, et on part pour le conduire à la mosquée, afin que l'épée d'Olhman lui soit de nouveau donnée. La sultane validé intervient sur ces entrefaites, embrasse son fils, et lui arrache ces paroles :
— Ma volonté est que Darud soit mon grand vizir. Quand Osman apprit la proclamation du nouvel empereur,
il se livra au désespoir et à la violence. L'aga des janissaires, qui n'avait pas pris part à la révolte, était resté près de lui. Ce prince, réduit à l'extrémité, implora son secours pour conserver le trône. L'aga, après lui avoir fait de sanglants reproches sur sa conduite envers le corps qu'il commandait, consentit a aller vers les soldats et à tenter de les fléchir. Il se rendit avant
eux à la mosquée, et, lorsqu'il les vit arriver, il les harangua au nom d'Osman; mais aux premières paroles qu'il prononça, Darud fit un signe, et il fut massacré. Immédiatement après accourut Hussain , Vami dévoué d'Osman, qui, du plus loin qu'il vit le cotlége, s'écria :
— Rebelles, voici votre empereur; prosternez-vous devant ce redoutable maître !
La queue du cortège se retourna et le mit en pièces , tandis que les premiers janissaires entraient dans la mosquée avec Mustapha.
La venue d'Osman qu'Hussain avait annoncée était vraie. Impatient et désespéré , il n'avait pu tenir en place dans son palais, et, comptant sur leis démarches de l'aga et d'Hussain, il s'était mis en route pour se rendre à la mosquée et s'offrir luimême aux soldats. En traversant la place de l'hippodrome, il vit les deux cadavres de ses amis, et dit avec douleur :
— Telle est donc la justice des janissaires I Ces malheureux ne m'avaient jamais parlé qu'en faveur de cette soldatesque ingrate !
I Repoussant ensuite ceux qui voulaient Vempècher de continuer sa route et lui conseillaient la fuite, il marcha d'un pas rapide vers le lieu de réunion. Bientôt il fut reconnu, entouré, saisi; ses habits furent déchirés, sa personne frappée , et il fut entraîné au milieu de ce cri unanime :
— Qu'Osman soit déposé, mais qu'on respecte ses jours.
H ne fit que traverser la mosquée, et fut conduit dans une chambre où Mustapha, ceint de l'épée d'Othman, se reposait après la cérémonie. A son arrivée , Mustapha crut que^on neveu ayant gagné les soldats, accourait pour le mettre à mort.
m lES PRISONS DE L'EUROPE.
Pans cette idée il se jeta h ses genoux, implorant la vie avec des larmes, et Osman, le voyant à ses pieds, s'écria en se tournant vers la foule :
— Voilà donc le maître que vous me préférez? Voilà le successeur de tant de conquérants, celui qui doit vous faire redouter des nations ipfidèles, qui pleure et demande la vie comme un enfant, comme une feivtme?
Mais Darud et la validé avaient fait relever Bfustapha et le rassuraient, et le nouveau vizir répondit aussitôt :
— Ces conquérants dont tu parles ont gagné leur empire svec le tranchant (Je noç épées, et non pas avec des troupes ramassées dans l'Egypte que tu voulais nous substituer.
Ces paroles réveillèrent la fureur des assistants, qui redoublèrent leurs pris. Saisissant ce moment qu'il crut favorable, Darud fit signe à un de ses affîdés, Mohamed-Àga, qui tenta d'étrangler Osman. M(>îs pelui-ci, leste et plein de yigueur, écarta le cordon et le lui arracha des mains :
-:- Chien, cria-t-il à Darud, si je t'avais fait mourir la première fois que tu as mérité le supplice, je ne courrais pas maintenapt pe daoger.
— Si tu n'avais fait mourir ton frère» que nous aimions tous, répondit Darud^ tu ne serais pas ici.
— ph bieni (Jit Osman, se rappelant avec terreur la malédiction de son frère, eh bien! si je vous ai offensés, c'est sans le savoir; pardonnez-moi. Hier j'étais padichah, aujourd'hui je suis nu; que je vous serve d'exemple; vous aussi vous éprouverez les vicissitudes de ce monde. [
Ces paroljes avaient ému les assistants. Darud, qui s*en aperçjl^t, Çt un nouveau signe, et Mohammed- Aga tenta une seconde
LE CfWTEAtJ DÈS SEPT-TOURS. 1^3
fois d'étrangler Osman- Cette fois encore, Osman s'ertipara da cordon, et ayant crié d'une Toix retentissante qu'on attentait à sa vie malgré la volonté du peuple, tous ceux qui étaient présebts protestèrent. A cette protestation répondirent les mille Toix des janissaires qui étaient dans la mosquée, sur laquelle ctivraient deui croisées de la pièce ob sb tenaient les deux empereurs. Osman, en entendant ces cris, s'éMnça^ outrit une fenêtre, et se montrant aUx soldats de la mosquée, il leur dit :
— tees agas des spahis, et vDiis, Ifes pllis anciens des janissaires, mes pères, par imprudence de jetlne homme j'ai prêté Toreille à de mauvais conseils; mais je m'en tepeils. J'en de-* mande le pardon. Reconnaissez la voit de totte empereur, rentrez dans l'obéissance, oii faites-moi moufir, plutôt tjue dô m'exposer plus longtemps aux atfronts que j'eiidui^.
-r- Non, non» criait-on de toutes parts; pas de sang; qu'Osman ne soit pas empereur, mais qu'il vive!
— Qu'on m'enferme du moins, et qu'on me dérobe à tant d'iniquités.
— Soit, s'écria Mustapha, qui parut en ce moment reprendre sa raison et son énergie. Qu'on l'enferme dans la même prison où j'ai gémi pendant quatre années.
— Vous serez obéi, dit Darud; je m'en eharge
Et faisant lier aussitôt Osman, il l'emolena dans Une autrô pièce , pendant que Mustapha descendant dans la mosquée ^ rentrd dans le palais impérial. Mails Dahid^ qui avait arrêté ses projets sur Osman, se garda bien de l'envoyer dans la prison désignée. Il le fil conduire dans ubé litière fetaée au château des Sept-Xours, où |)ersonne, pas même les jabiiiaires^ ne {lou-
vait pénétrer sans ses ordres, où Ton ignorait au dehors tous les crimes qui se passaient au dedans.
Osman fîit déposé dans le <;achot de sang, sans meubles, sans vêtements, sans nourriture. Il passa la journée et la nuit entière à chercher à s'évader; mais cela lui fut impossible. On sait que ce cachot était scellé comme une tombe. Le lendemain, Darud* Mohamed-Àga, Kalander-Oghri, et des muets, se présentèrent. Craignant encore de la résistance, Darud chercha à amuser Osman par des paroles, en formulant une espèce d'interrogatoire. Osman refusa de répondre; mais au moment où il y pensait le moins., les muets lui jetèrent par surprise le cordon autour du cou. Alerte autant qu'eux , Osman y porta les deux mains , et par sa force musculaire empêcha qu'on ne parvînt à l'étrangler. Il renversa les muets à son tour, et leur fit lâcher prise. Alors ces quatre hommes, Kalander-Oghri, Mohamed-Aga, et Darud , se précipitèrent sur lui ; la lutte fut longue et vive. Osman, réduit à ne plus faire un mouvement, usa de ses dents pour se défendre. H mordit si fort le vizir qu'il lui fit lâcher prise. Mais Darud revint à l'instant, et, réuni aux six autres, finit par le terrasser. Un fois qu'il fut en cet état, deux muets se détachèrent, lui passèrent le cordon au cou, et l'étranglèrent sans difficulté. Darud fit couper par Kalander- Oghri une oreille au cadavre d'Osman, la fit mettre dans une boite, et l'envoya à Mustapha. Cette boite portait pour suscription :
« Présent pour le sublime empereur, que son ministre a servi malgré lui. »
Osman n'avait que dix-neuf ans, il en avait régné quatre. - Mais le sang impérial versé aux Sept-Tours devait en en-
LE CHATEAU DES SEPT-TOURS. il^
traîner d'autre versé au même endroit ; car dans l'histoire de ce peuple , la justice divine semble avoir voulu rétablir la balance, que les empereurs et les janissaires avaient fait pencher tour à tour au gré de leurs caprices et de leurs mauvaises passions. Aveugles le peuple et les souverains de Turquie qui ne l'ont pas vu.
Darud ne put pas longtemps cacher la mort d'Osman. Elle indigna tout le peuple et les janissaires, qui voulaient lui conserver la vie. Celte mort avait été si mystérieuse, qu'on ne savait qui on en devait accuser. Darud avait pris ses précautions pour détourner les soupçons de lui. On accusa généralement les janissaires; ceux-ci accusèrent à leur tour Darud» qui fut obligé de déposer les sceaux et de quitter Gonstanlinople. Mais ce ne fut pas pour longtemps. La sultane validé venait de lui donner pour épouse une de ses filles , et la plus étroite confiance existait entre eux. A l'aide de l'or qu'elle répandit parmi les janissaires, elle assoupit leur haine et le souvenir de l'accusation du meurtre d'Osman, qui pesait sur son gendre. Elle le rappela bientôt à Constantinople, et voulut le faire revêtir de la dignité de capitan-pacha. Pour cela il fallait obtenir la déposition de Calil, qui alors occupait cette charge, et la remplissait à la satisfaction générale. C'était de plus un homme ferme et courageux; on ne pouvait l'atteindre que par la calomnie; ce furent les armes dont se servit Darud. Il accusa le capitanpacha d'avoir des intelligences secrètes avec les pachas d'Alep et d'Erzerum, en pleine révolte contre l'empereur, et fit répandre le bruit dans les odas que c'était sur son conseil qu'on avait mis à mort en Asie la plupart des janissaires , qu'on regardait comme coupables du meurtre d'Osman. A l'appui de V. i'J
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ces calomnies, Darud fournissait une correspondance du capîtan-pacha, dout l'écriture était habilement contrefaite. L'orage éclata bientôt. Plusieurs odas de janissaires marchèrent vers le sérail , demandant au divan de juger sur l'heure le capitanpacha. C'était ce que voulaient Darud et la validé; le divan s'assembla; mais au moment où il envoyait chercher le capitan-i pacha, celui-ci parut tout à coup, et demanda lui-même à être jugé. Seulement il voulait que son procès eût plus de solennité . et pour cela il amenait avec lui les principaux chefs des janissaires assemblés dans les cours du sérail, afin qu'ils fussent témoins de sa justification ou de sa culpabilité, se livrant dans l'un et l'autre cas à leur justice. H demanda avec instance que Darud parût et qu'il fût confronté avec lui. Cette confi'ontalion eut lieu. Darud produisit les lettres du capitan pacha. Le divan en fiit indigné; mais Calil demanda qu'on entendit comme témoin un esclave. Cet esclave vint, et déclara que, séduit par Darud, il avait composé les fausses lettres, et contrefait l'éariture du capitan. Darud nia en vain, l'esclave contrefit sous les yeux du divan la même écriture. Alors Calil prenant la parole, et changeant de rôle, s'écria :
^- Et moi, j'accuse Darud à mon tour d'avoir &it assassiner son maître, contre la volonté de l'empereur régnant et des janissaires, qui lui avaient confié Osman à condition qu'il respecterait les jours de ce prince. J'accuse Darud d'être l'auteur de tous les troubles dont il a voulu me rendre responsable, puisque c'est la mort d'Osman qui sert de prétexte à la révolte, et qui feit que les gouverneurs et les soldats d'Asie veulent tant de mal aux janissaires et aux spahis. J'accuse le Kalander-Oghri, ici présent , d'avoir coupé l'oreille du cadavre d'Osman par
l'ordre de Darud, de 1 avoir portée dans une boîte à Mustapha ; et voilà le couvercle delà boite, avec l'inscription que l'assassin y a tracée de sa propre main.
En effet, le capi tan-pacha avait eu l'adresse de se procurer ce couvercle et le déposait sur la table du divan. A celte vue, l'indignation éclata de toutes parts. Les officiers des janissaires demandèrent la mort de Darud et qu'il leur fût livré à l'instant, en attendant que sa sentence fût signée par l'empereur; mais le grand vizir et les autres vizirs du banc, créatures de la validé, ne voulurent pas y consentir. Ils livrèrent sans difficulté Kalander^Oghri et demandèrent à retenh* Darud captif dans le sérail.
— Eh bien I s'écria l'aga des janissaires, nous consentons que le criminel demeure au sérail et nous contentons pour l'instant de Kalander-Oghri ; mais malheur à vous et à tous les vôtres, s'il échappe à votre vigilance !
Les officiers des janissaires, mettant alors le sabre à la main, s'écrièrent à leur tour devant le divan terrifié :
— Nous jurons tous par le prophète que DarUd mourra demain.
Et sortant aussitôt du sérail, ils emmenèrent avec eux Kalander-Oghri, qu'ils jetèrent comme victime à la justice du peuple. Il fut massacré dans les cours mêmes.
Darud se vit perdu ; mais la sultane validé tenta un dernier effort pour le sauver. Elle fit écrire à Mustapha un ordre antidaté d'exécuter Osman, et le remit à son gendfe; ensuite, selon son habitude, elle sema l'or parmi les janissaires et les spahis. Le lendemain, dès le point du jour, tous les odas envahirent le sérail et demandèrent la tête de Darud. Les bostangis le con-
duîsirent dans la cour des exécutions, située dans le sérail même ; mais au moment où le bourreau allait s'acquiter de son office, Darud, prenant la parole, montra l'ordre signé de l'empereur qui devait le justifier. Aussitôt mille cris confus s'élevèrent. Ceux qui avaient reçu de l'or de la sultane validé criaient qu'il était innocent ; les autres doutaient; d'autres accusaient toujours, lorsqu'un torpachi, arrivant à la tête de quatre cents janissaires, fendit la foule, pénétra jusqu'auprès de Darud et s'écria :
— n est coupable. C'est un ordre qu'on a soustrait à lafaiblesse du sultan. D'ailleurs, si Darud l'avait, pourquoi n'en a-t-il pas parlé hier? J'étais au divan quand le capitan-pacha a montré le couvercle. Ce couvercle porte l'inscription écrite de la main de Darud ; il y est dit qu'il a assassiné Osman malgré les ordres de l'empereur. Il ne l'a pas nié. C'était hier qu'il fallait montrer cet ordre et non aujourd'hui. Je vous dis qu'il est coupable et qu'il faut qu'il meure. Janissaires, j'ai amené avec moi le troisième assassin, Hohamed-Àga ; il est là, dans la même litière qui a conduit Osman aux Sept-Tours. Mettons Darud à côté de Mohamed-Âga, traînons-les tous deux dans le cachot de sang où ils ont exécuté le crime, et qu'ils meurent à la même place. Frappons-les nous-mêmes; soyons leurs bourreaux; c'est la justice des janissaires, c'est la vengeance du peuple, j
Ces mots entraînèrent la foule : on se précipita sur Darud, il fut mis dans la litière à côté de Mohamed. Us arrivèrent aux Sept-Tours, ils se rendirent dans le cachot de sang; on chercha la place où l'on supposa qu'Osman avait été étranglé, et, en mépris de leurs personnes et de leurs crimes, on leur trancha la tôte à tous deux. Le puits de sang s'ouvrit pour recevoir dans
ses abtmes les cadavres des deux assassins, et les janissaires parcoururent la ville en criant au peuple :
— Justice est faite I La tète de Darud a roulé dans Tablme I
C'est ainsi qu'est inscrite, en lettres de sang, au château des Sept-Tours, l'histoire de l'empereur Osman et de ses meurtriers. Ces divers crimes, qui pénètrent d'horreur, furent pourtant l'œuvre d'une femme et d'un ambitieux. Le premier entraîna tous les autres, et tant de sang ne profita pas à la validé. Chargée presque seule du fardeau des affaires, cette femme se laissa égarer facilement. Le mécontentement général éclata de nouveau . L'imbécile Mustapha commettait chaque jour des actes de folie plus marquée, et Ton voulut encore se débarrasser de lui, c'est-à-dire de sa mère. Celle-ci essaya toujours de la corruption ; mais le moyen commençait à s'user, et bientôt une nouvelle révolution de sérail éclata, et après dix mois de règne, Mustapha fut relégué pour la seconde fois dans la prison d'où on l'avait tiré.
Enseignement funeste des rouages d'un gouvernement despotique qui dévore tout. Pour rappeler aux nations la faiblesse de l'humanité, la sagesse étemelle se joue également des peuples et des rois.
Le 10 septembre 1623, Amurat IV, neveu de Mustapha, monta sur le trône ottoman. Ce jeune prince, brave, débauché et cruel, commença son règne comme beaucoup de ses prédécesseurs, en faisant étrangler son frère Bajazet. H prit ensuite pour compagnons de débauches et pour favoris deux hommes, nommés Bécri et Gumir. Ces deux hommes avaient une grande qualité à ses yeux, c'était celle de lui tenir tète dans les orgies auxquelles il se livrait tous les jours. Jamais musul-
m LES PRlâOMS DE L'EUROPE.
man &e fit un tel abus du vin. Ce fut par ces ivrognes que la Turquie fut dès lorft gouvernée.
Deuï Tiotimes qui mârilent d'être mentionnées laissèrent leur cadavre aux Sept*Tours.
La première Ait un bostangi, député à Tannée qui combattait contre les Perses, pour faire étrangler le grand vizir Méhémet qui commandait lesopérations.L'empereur, mécontent du retard que le vizir mettait dans la campagne* lui envoya le cordon. C'était l'argument irrésistible, Yultima ratio des sultans. Il y avait tout profit avec Méhémet, parce quil était riche; mais il était en outre fort rusé. Amurat avait transmis l'ordre de mort de son vizir au général qui commandait en second. Méhémet eut l'adresse de soustraire cet ordre et de Tanéantir sans en parler à personne. Il demanda ensuite une attestation à toute l'armée sur sa conduite. Cette attestation lui fot donnée et apportée à l'empereur par le bostangi. L'empereur attendait une tête et une confiscation ; Tune et l'autre lui manquaient. H voulut pourtant arriver à son compte. Il commença par le premier article, en envoyant le bostangi aux Sept-Tours, oh il fut décapité dans le cachot de sang, pour n'avoir pas exécuté ses ordres. Ensuite il infligea une amende telle à Méhémet, qu'il arriva de même à son but.
La seconde victime fut immolée d'une manière plus franche. Le caimacan accusa auprès de l'empereur le vaivode de Yalachie et demanda sa déposition. Le vaïvode se justifia. Âmurat envoya le caimacan aux Sept-Tours. Au bout de quelques jours il avait prononcé sur son compte, et s'était borné à le destituer de ses fonctions, lorsque le defterdar, qui avait fait l'inventaire des richesses de cet officier, communiqua à l'empereur le ré*
sultat, qui s'éleyait à trois millions de pièces d*argeiit, sans compter les diamants et les autres richesses. Âmurat changea Tordre qu'il avait donné, et pour hériter en paix de ces tré* sors* envoya le cordon au caïmacan.
n y eut encore la violation brutale du droit des gens envers l'ambassadeur de Venise, que tous ses confrères des puissances chrétiennes parvinrent à faire délivrer. Une foule de Français, d'Anglais, et autres Européens^ fut aussi renfermée dans les cachots des Sept-Tours, et n'en sortit que moyennant rançon ou par l'influence des ambassadeurs. Amurat avait pria en haine tous les chrétiens, et, dans son ivresse de toutes les nuits, il don-» nait contre eux les ordres les plus bizarres et les plus cruels. Enfin ce fut lui qui inventa le supplice vulgairement appelé le crochet. Ce supplice consistait à précipiter le patient d'un lieu fort élevé sur de monstrueux crochets en fer scellés dans la muraille ; le patient se trouvait arrêté et déchiré par les pointes ai« guës, et restait ainsi suspendu jusqu'à ce que mort s'ensuivit. I^e château des Sept-Tours était surtout favorable à de pareilles exécutions. C'est là qu'elles eurent lieu pour la première fois et que plus tard elles y furent perfectionnées. C'est là qu'on voit encore aujourd'hui les immenses crocs en fer qui recevaient ces corps palpitants. C'est en se promenant dans ce château et regardant quelques-uns de ces corps suspendus, dont les ossements commençaient à se détacher pour aller augmenter la fameuse muraille d'ossements humains, qu'Âmurat IV dit ce mot, que l'histoire nous a conservé :
— Les vengeances ne vieillissent pas, quoiqu'elles puissent blanchir.
Amurat mourut le i^'mars 1640, d'un dernier excès de vin
auquel Gumir l'avait excité ; il n'était âgé que de trente et un ans et en avait régné sept; il avait gouverné par lui-même, et quand l'ivresse ou la cruauté ne l'égaraient pas, il avait fait de grandes choses , et était parvenu à rendre à l'empire ottoman toute son intégrité, étrangement compromise quand il était monté sur le trône. Kiosem, sa mère, sultane validé, avait été reléguée dans le vieux sérail, sans autorité et sans influence. A la mort de l'empereur, elle songea à faire occuper le trône par son autre fils Ibrahim, renfermé par son frère dans une étroite prison. Elle espérait régner à sa place ; elle s'entendit pour cela avec le grand vizir Mustapha et le mufti. Ils pénétrèrent tous deux dans la prison d'Ibrahim, qu'ils trouvèrent presque mourant. Ils le retirèrent de cette espèce de tombeau et le portèrent sur le trône, malgré ses craintes, et Ibrahim fut reconnu empereur, au détriment de Mahomet, fils d'Amurat. Le grand vizir et Kiosem s'emparèrent en effet des rênes du gouvernement.
Le premier acte de la sultane fut de faire conduire au supr plice Gumir, qu'on considérait comme la cause de la mort du sultan Âmurat. Gumir, dans sa position, avait amassé bien des haines; il n'eut pas le temps de fuir. Le grand vizir le fit arrêter et conduire aux Sept-Tours. Là, l'ayant fait monter sur le haut de la tour au bas de laquelle étaient les crocs de fer, il lui dit :
— C'est toi qui, violant la loi du prophète, as entraîné l'empereur dans ces ivresses honteuses qui dégradent l'humanité. C'est au sein de ces orgies que vous avez tous deux inventé ce genre de supplice. Tu vas savoir par toi*même s'il fait assez souffrir.
A ces mots, les muets le précipitèrent yiolemment dans Fabime. Son corps, arrêté plusieurs fois dans la Toie hérissée de fer qu'il parcourait, laissa à chaque croc un lambeau de chair, et vint retomber presque sans YÎe aux derniers crochets, oîi il demeura immobile. Dans cette position , Gumir vécut encore quelques heures. Ce supplice est le plus cruel qui existe en Turquie.
C'est sous le règne d'Ibrahim que se passa aux Sept-Tours une exécution dont la mémoire est conservée par un monument qui existe encore.
Toussouf, capitan-pacha, fit la première expédition contre rtle de Candie, à la tète de l'armée navale. Il prit cette île, se couvrit de gloire , et revint à Constantinople, où un véritable triomphe lui fut décerné. L'empereur, en reconnaissance de ses services, voulut qu'il pût s'allier à sa famille, et lui donna sa propre fille en mariage. Il avait encore im autre motif de contracter cette alliance, c'était l'immense fortune du' capitanpacha.
 peine les noces étaient-elles terminées, qu'Ibrahim ordonna à Youssouf de conduire à Candie une flotte qui devait apporter des secours d'hommes et d'argent. C'était au cœur de l'hiver. Le capitan-pacha fit observer à l'empereur qu'il serait imprudent d'entreprendre une longue navigation dans cette saison, surtout avec des vaisseaux construits plutôt pour faire un siège qu'une traversée. Ibrahim, étonné qu'on osât lui faire seulement une observation, réitéra ses ordres avec plus de fermeté. Youssouf répondit avec plus de détails, cherchant à convaincre son maître, et lui disant que c'était exposer la vie des
troupes à une mort presque certaine. L'empereur, irrité au V. 20
, dernier point de cet excès d'audace de la part d'un sujet qui avait raison contre lui et trouvait le cburage de le M déclarer en face, s'écria avec emportement :
— Tout ce que je veux doit éire possible. Il fâtit obéir o(i mourir.
— j'aime mieux mourir, répondit aussitôt ïoUslMJtif . que d' entraîner tant de milliers d'hommes à leur perte.
Cette réponse si noble augmenta là colère de l'empereur. Il fit arrêter sur l^heure le capitan-pacha et lé âii conduire àili Sept-Tours. Ensuite, malgré la représentation du grand vizir, présent à cette scène, il signa sur-le-champ lin ordre qili dbndamnait toussouf i être étranglé, et il ordonna à ce mihisti'é de le faire exécutei' sur l'heure. Le graiid vizir se rendit àui Sept-Tours, espérant amener le câpitan-pacha à dehlanclef grâce à l'empereur, tîette soumission de la part de celui qtïi récemment était revenu vainqueur de Candie, jointe aux prière! de la ûlle d'Ibrahim, devait sauver le tapit^lti ; tfiais celui-ci refusa constamment de faire aucune soumission dans cette ciiv constance.
— J'ai dit la vérité, répondit-il ; iaiit pis pour qui ne sait [)aà l'entendre. Ibrahim peut marcher dans le sang s'il le veuf, payer pa]^ ma mort la conquête de Candie, immoler l'épôilt de sa fille; ce n'est pas celui qui a vaincu les inûdèles, qui a Thoiineur d'être allié à la famille impériale, qui peut rétracter uhe parole juste ei digne, prononcée sans s'écarter du respect dû à l'empereur.
— Hais il est notre maître à tous, dit le ^and vizir, et nôiis devons subir ses colères, quelles qu'elles soient, et si vous voulez faire ce que je vous demande, je réponds de faire rétracter
rpf (Jre ^ont il vous menace et cp'îl j-egrette saps doute d'avoir signé, i](iais qu'il i\e peut révoquer dignement qu'après un acte de soumission de votre part. Au pom de vo^rp épouse, capitan, yn njpt, un seul, et je cours...
Eo ce inoment un bpstangi-bachi pénétra en toute hâte 4ans Ip cachot de sang, oh la scène se passait, et dit :
— Je viens de la part de l'empereur savoir pourquoi vous |[Hettez tant de lenteur à exécuter ses ordres. Sa hautesse s*impatient^ et attend la nouvelle de la mprt du capitan-paçha.
r- Yous le voyez, dit Youssoijf ; ce sultan, que vous me présentiez regrettant ce qu'il avait pu faire et prêt à user de cléïpepcp, m'envie jusqu'à ma dernière Jieure. Sourd à la voix de la reçonpaissance et de la nature, il veut la mort de celui qui lui a donné Candie, et méprise les larmes que sa fille va répandre. C'est elle seule qui m'occupe ep ce moment et m'arrache ^ moi-même ces pleurs que je puis verser sans rougir, car nul ne peut penser que la crainte de la mort, que j'ai bravée tapt dç fois, me les arrache. Quand op est né Ottoman, et surtout sujet d'ïbrahim, on doit être CQnten| de napurn*. Ceux qui me survivent sont seuls à plaindre. Condamné^ à vivre sous up tel maître, ils resteropt pour être témoins des désordres et des crimes que ce règne honteux amener^ chaque jour.
Il y eut un moment de silence après ces paroles. Au bout 4e pe temps le vizir se vit contraint de présenter au capitann^ch^ Tordre de mort signé p^r le sqltan. Toussouf le prit; il écrivit au bas qu'il bénissait la volonté de l'empereur et l'heure à la(juelle son âme devait être réunie h^ l'Être-Suprême. Il ajop^ qu'il priait sa hautesse, en faveur de son nouveau mariage, de souffrir qu'il fût distrait cinquante bourses (soixante
et quinze mille liyres) de la fortune immense qui allait appartenir à la sultane, son épouse, destinant cette somme à un enfant qui lui était né la veille de l'esclave qu'il avait le plus aimée; cette somme devait sufQre à la mère et au fils pour mener une vie privée loin deConstantinople, qu'il leur ordonnait de quitter pour toujours. Il signa cette espèce de testament et le rendit au grand vizir. Détachant ensuite un gros diamant qui ornait son turban, il le lui présenta, le priant de le conserver en souvenir de lui. n se jeta aussitôt à genoux, il prononça à haute voix une prière touchante, appela les bourreaux de la même voix qu'il avait coutume de commander une armée, leur ordonna de passer autour desoncou le cordon fatal, et tomba mort aux pieds des assistants, émus de tant de résignation et de courage.
L'ambassadeur de Venise, alors prisonnier aux Sept*Tours, apprit cette catastrophe et vit de ses croisées le cadavre de celui qui avait vaincu ses compatriotes, et qui n'avait trouvé chez l'empereur qu'une mort aussi prématurée qu'injuste.
L'ouvrage de M. de Pouqueville contient sur le tombeau de Toussouf, qu'il vit, lors de sa captivité aux Sept*Tours« durant la guerre d'Egypte, les lignes suivantes :
« Dans cette même enceinte (au-dessous de la seconde tour de marbre) s'offrait à nos regards un triste sujet de méditation : c'était le tombeau de celui qui avait conquis l'Ile de Candie, ceux de son fils et de sa femme. Précipité du faite des grandeurs, ce prince fut jeté dans le cachot de sang et étranglé ; son fils et son épouse obtinrent la permission de mêler leurs cendres à celles d'un époux et d'un père qu'ils chérissaient. Leurs tombeaux sont entretenus avec soin. Les Turcs les ont décorés d'une grille dorée qui sert d'appui à de hauts jasmins
et à quelques arbustes odorants. Une épée flamboyante, une inscription simple, rappellent les services du père, les vertus de réponse et la mort prématurée du fils, qui donnait de grandes espérances. Le despotisme qui écrasa un fidèle serviteur, Fenvie qui fit tomber une tète illustre , souffrirent que la vérité traçât sur le marbre les faits d'un guerrier exempt de toute inculpation. On ne parle point delà cause de sa mort; mais le ciseau a buriné ses services et ses exploits. »
Les dernières paroles du capitan-pacha sur l'avenir réservé h l'empire ottoman sous le sceptre d'Ibrahim n'étaient que trop vraies et se justifièrent de point en point. Ce prince, lâche, prodigue, débauché et cruel, fit tomber toutes les tètes qui ne se courbèrent pas devant lui, et servit toutes les haines, toutes les vengeances de ses favorites; or, jamais sultan n*en eut en plus grand nombre. Ce fut sous son règne que les femmes montèrent au plus haut prix et qu'on vit le plus de prodigalités pour satisfaire leurs caprices. Pour plaire à l'une, il fit garnir les murs du palais tout entier qu'elle habitait de pelleteries du plus haut prix; pour l'autre, il fit construire un bateau pavé de pierreries. Il n'était pas de jour qu'il ne frappât le peuple de nouveaux impôts pour remplir son trésor, que ces dépenses excessives épuisaient si vite. Partageant son temps entre les femmes» les musiciens et les baladins, il donnait aux premières tout l'or de l'empire, aux seconds la disposition des grandes charges de l'état, auxquelles il les nommait parXois eux-mêmes. Despote et entêté, il n'admettait aucune observation, aucune hésitation à ses caprices les plus bizarres, à ses fantaisies les plus extraordinaires. L'un et l'autre étaient punis de mort. Deux circonstances amenèrent surtout sa perte : il vit
m m ?BÏS0NÇ P? VETOQfE.
une si)|tane de ^n frère ^murat, nommée fatma , (pi était d'une grande beaut^, et en devifi^ follement épris. Sa n^ère, la sultane yalidé, lui fit des représejQtations à cet égard. La loi dér fendait que les empereurs prissent pour femmes qu pour matpresses les sultanes de leurs prédécesseurs. Ibrahiqi n^ s'arrêta pas j^ ces consiclératipns . il fit transporter de force Fatma dans spn harem, et là, après ayoir çherplié à la séduire par des promesses et de magnifiques présent^, il employa les ordres, les menace^, et alla epfin jusqu'à la yiolence. La validé, accourue aux çifis de Fatma> entra 4^ns la pièce oii Ibrahim s'était retiré avec elle, et voulut Tempêcher de poursuiyre; n^ais Ibrahim, dans le pcqroxpn^ de I9 passion, repoussa rudement sa mère et la menaçai de la reléguer captiye au vieux sérail^ si elle ne se retirait pçs. 4lors fa^n^ft, qqi port^jl à s^ ceintqre un poignard, marque de sa dignité de sultane, tira cette arme et la tourna contre ^br^l^im pQur se soustraire à ses violences qui recom? meqçajent. !(brahim, tremblant, n'osa persister, ef appelaiit ^ son secours, ordonna de désarmer Fatma ; mais celleKsi, comme une liofu^e, résista aux eunuques, qu'elle fit trembler ^ leuf tour, et s'écria, en jetaqt \\n regard de mépris sur Ibrahim :
— La veuve d'^ipurat lY est l^abituée à n'accordef* ses far veurs qii*^ un homme de courage, et le sultaq Ibrabûp ^\ un lâchel
L'epQpefeuf se vit cqntraint de repcqcer h F^b^?. mais dès ce jour 1^ validé fut sans pouvoir et sans influence sur Ibrahim. Cette femme ambitieuse traitait lentement sa vie au sein du sérail, oii on ne lui rendait pas qième les honneyrs dqs à son rang, et dès ce jour aus^ elle jura la perte de son fils, en Im cherchant partout des ennemis. A cette cour barbare tous les
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rtè jiiysïsiiis D'U li'AArÉAïi Dis mip^s -wuRê.
sentiments étaient étoufrés pour faire place à l^ambition, à là cruauté ou à rayarice.
La sultane validé vit bientôt acèourir un hoinnle puissant qui vint s'unir à elle; c'était le grand muphti.
Une des pourvoyeuses du sérail ayant vu aux bains publics la fille de ce grand dignitaire, en fit un portrait si sMùisânt k Ibrahim , que celui-ci résolut de la posséder à tout prix, tl manda d'abord le vieillard, et lui demanda sa elle sans aiitfé forme de procès. Le muphti répondit fièrement que sa fille n'était pas faite pour être esclave ou concubine. Ibrahim, poussé par la passion, offrit de Tépouser. Le muphti dit qu'il y consentirait si sa fille y consentait aussi, tl se rendit âtipi^ès d'elle, lui fit part de ce que venait de lui dire l'empef eiir, eti lui citant l'exemple d'Osman, auquel on n'avait pas pardonné son mariage, lui faisant craindre l'inconstance d'ïbrahitti, et le sort réservé aux enfants qui pourraient naf ire de cette ùfîioti, car Ibrahim avait déjà plusieurs héritiers. Là fille dii tnuphti fîit décidée sur-le-châmp à refuser. C'est ce qu'elle dit k \k vieille pourvoyeuse, qui lui fiit envoyée par l'einpéfëuf pôitt avoir sa réponse* Elle résista aux offres les plus Séduisantes, et la vieille esclave Jut tout rapporter à son mâlti'ë. Entêté et impatient comme tous les débauchés, Ibrahim fit enléVeif de force la jeune fille au momeùt oh elle se fendait àùl bains. Conduite dans son harem, elle résista longtemps à l'ebipëretif , qui employa envers elle les mêmes violences qti eilvêfS Fatmst; et comme celle-ci n'avait pas de ()oigaard, il en tfiôinphà de force. La jeune fille, accablée de douleur, né cës^â depuis ce moment de reprocher ce crime à Ibrabiîn, qui, lassé de ces plaintes et de ces accès de fureur, la fcuvôya (ôUt âiittrpléihéftt
à son père. Ce fut alors que le muphti jura vengeance, et alla trouver la sultane validé, qui se réunit à lui avec joie. Us n'attendaient qu'une occasion pour agir; elle ne tarda pas à se présenter.
Le 6 août 1648, Baky-6ey, fils du grand vizir, fut fiancé à ime fille de l'empereur. A cette occasion on donna au palais des fêtes magnifiques, auxquelles on invita les principaux officiers des janissaires. L'empereur, qui redoutait ce corps comme ses prédécesseurs, avait résolu de les faire assassiner au sein des plaisirs de la journée. Les officiers, prévenus à temps, au lieu de se rendre au palais, coururent à la mosquée du centre, où étaient le muphti et les ulémas. Us y furent suivis des janissaires et des spahis. Le corps des militaires et des prêtres une fois réunis et d'accord, la révolution marcha d'un pas rapide. Pendant qu'Ibrahim goûtait les plaisirs de ces fêtes voluptueuses qu'il avait mises à la mode, on le déport à la mosquée. La révolution ne se fit pourtant pas sans résistance. Ibrahim et son vizir employèrent tous les moyens pour se soustraire à leur sort; mais contraints par la force et l'unanimité des grands et du peuple, ils furent forcés de céder.
Le 8 août, la sultane validé alla chercher son petit-fils Mahomet lY, qui monta sur le trône à l'flgé de sept ans. La validé espérait cette fois régner à la place de cet enfant, c'était son lot. Quant à celui du muphti, il se l'attribua aussi d'une manière éclatante. Il arrêta lui-même Ibrahim, qui, dans les premiers moments, ne prononça que ces paroles :
— Ceci m'était écrit sur le front. C'est l'ordre d'Allah.
Le muphti le conduisit dans une petite prison du sérail, oii ii fut mis avec de vieilles esclaves. On en ferma les portes.
dont on boucha les fentes et les serrures avec du plomb fondu, et l'on pratiqua dans le haut une petite ouverture pour jeter la nourriture aux prisonniers. Mais à peine se vit-il enfermé dans cette terrible prison, qu'Ibrahim ordonna aux esclaves de pousser des cris auxquels il mêlait aussi sa voix. Ces cris pénétraient jusque dans la salle du divan. Alors le muphti manda le bourreau Kara-Âli, et, suivi des grands qui avaient opéré la révolution, il se rendit à la prison dlbrahim. Us en brisèrent les portes à coups de hache, et se présentèrent devant lui. Ibrahim, à la vue du bourreau et du muphti, recula épouvanté, ett en appelant ensuite à tout le monde, s'écria :
— N y a-t-il, parmi ceux qui ont mangé mon pain, personne qui prenne pitié de moi , et veuille me protéger? Ces cruels veulent me tuer! Grâce I grâce! Vois, Abderrahman, ajouta-t-il en s'adressaot au muphti : Toussouf-Pacha m'avait conseillé de te faire mourir comme im traître; je ne t'ai point tué, et tu veux me faire mourir maintenant? Lis l'Écriture sainte , le Coran, la parole de Dieu , qui condamne les cruels et les injustes.
. — C'est en vertu de ces paroles que tu es condamné, répondit le muphti , car tu as été cruel et injuste plus qu'aucun prince de la terre. Rappelle-toi ce Toussouf-Pacha que tu viens de nommer. Rappelle-toi ma fille, et meurs.
Aussitôt le bourreau, lui jetant au cou le lacet, l'étrangla au milieu des malédictions qu'il ne cessait de proférer.
Quelques voyageurs assurent que la prison dont nous venons de parler existe encore dans le sérail.
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Guerre de Cmdfe. — Gqiello toi Se^Toors. — Dépêdie de rambanadéar de Frane» ▼iolées. — BmUlité eu grand fiiir eoTers loi et son fils. — Leur emprisonnement. -» L'enToyé extraordinaire de Louis XIV. — Aml^assadeur turc A Paris. — Première retanche. — MM. de Nointel et d'Apremoiit.-i- Difflcaltés ponr les saints des vaisaeaui. — Le capitan^pacha exige cinq coups de canon. — M. d'Apremont les tire à boulets. — Les esclafes français se réfugient A bord de l'escadre. — Érasion du che raller de Beaujeu du cbftteau des Sept-Tours. — L'escadre enfermée dans les Dardanelles. •— Kenaces de d'Apremont. — Décision du divan. — L'aga des Sept-Tours décapité. — Seconde revanche. — Tremblement de terre de 1786. — Quatre tours au lieu de sept. — Guerre d'Egypte. — Prisonniers français. -* On en envoie jusque dans le bagne. — Haine et persécution de l'Angleterre. — Spencer Smitb. — Il viole les dépècbes d'un parlementaire. — L'injurie et le prend A la gorge. — Cachot de Fanakary. — Nouveaux prisonniers venus d'Égypta. — M. de Poucqueville. — Garde du château des Sept-Tours. — Description topographique. — Monument aux Français morts dans les fers. — Manière de vivre des prisonniers. -* Leurs correspondances. — Mort de l'adjudant Rose. — Histoire de Fomier de Montraxals. — Délivrance des FnncAli*— Mamouth II.— Situation actuelle du château des SeptrTours.— Diverses prisons de Turquie. —Emprisonnements et mises en lâMité. — La priseo du se* nsUer, de la Porter de TopaMu — Bégime. — Détails.
4u plus fort de la goerre de Candie « en 1658 , sous le règne de Mahomet IV, et sous le viziriat dn fameux Kiuperli, B(. de la Haye était ambassadeur de France à Constantinople. Il avait ordre de Louis XIV de faire tous ses efforts pour que la paix fût conclue entre la sublime Porte et la sérénissime repu-
LE CHATEAU DES ^PT-TOURB. %i^
blique de Venise. Le vénérable Gapello, ambassadeur de cette dernière puissance» était emprisonné aux Sept-Tours» et sa mauvaise santé lie lui p^mettait aucun travail. Tout roulait donc sur il. de la Haye , qui voyait souvent son collègue dans sa prison. Un jour des dépêches adressées de Venise à Taipbassadeur de France furent saisies et apportées à Kiuperli. Celui-ci viola le secret de la correspondance comme il avait déjà violé le [droit des gens. Mais ces dépèches étaient en chifires, ainsi que c'était l'usage parmi les ambassadeurs, et le vizir ne put rien apprendre. Il était alors à Andrinople, avec le grand sei* gneur. Il manda sur-le-champ H. de la Haye. Celui-ci, malade de la goutte, ne put se rendre à son invitation, et y envoya son fils^ H. de Vantelet. Ce jeune seigneur se présenta devant le vizir, qui lui demanda l'explication de la correspondance en chilSres* ▲u lieu de la donner, le fils de l'ambassadeur se plaignit do la violation des lettres» et refusa de divulguer le secret du roi da France, que la Porte n'avait pas droit de ooonaitre. On appela alors le premier secrétdre d'ambassade, qui était aussi venu k Ândrinople. Aussitôt qu'il rentra; K. de Vaatelet lui défendit au nom du roi de rendre aux questions qu'cm allait lui lairat Ces parcdes ayant été traduites par le drogman, Kiuperli ordonna d'arrêter les deux Français ; ce qui a'exécula avec ona telle brutalité qu'un des gardes cassa une dent à M. de Vant^ leL On les mil aussitôt au cachot dans la tour d' Andrinople» Instruit de ce traitement barbare, M. de la Haye se lava de son lit et courut réclamer son fils ^ son secvétaîre. On MfiiiM de les lui rendre, et on le constitua luinnême prisonnier, d'abord à l'ambassade, eosmto aux Septrlours» oii tona troît foreni bientôt réunis. M» de la Haye éovnt don à aa «onr
pour se plaindre et demander justice et vengeance. Louis XIV dans le premier moment ne put pas croire à tant de brutalité, et supposant que son ambassadeur avait motivé ce traitement par quelque trahison, il donna mission à H. de Blondel, alors son ministre plénipotentiaire à Berlin, de se rendre à Constantinople et d'agir selon lies circonstances. H. de Blondel y arriva bientôt, et se présenta devant le grand vizir. Il y fut reçu d'une manière indécente. On ne lui donna pour siège qu'un tabouret, et on lui refusa une audience du grand sei« gneur, pour lequel il avait une lettre de Louis XIV, qu'il ne voulait remettre qu'à lui seul. Le grand vizir ne s'arrêta pas là. n demanda le rappel de M. de la Haye comme une chose absolue. M. de Blondel rompit alors les négociations / et quitta Constantinople , en menaçant le divan de la colère de son maître. Son attitude fîit si énergique, son langage si ferme, et la note qu'il remit si positive, que Kiuperli se hAta d*envoyer à son tour un ambassadeur extraordinaire à Paris, pour traiter spécialement cette affaire. La France commença alors à prendre sa revanche. H. de Lionne , ministre des affaire étrangères , reçut l'ambasssadeur ottoman mollement étendu sur un canapé, et ne lui fit donner qu'un tabouret. L'ambassadeur ne put pas non plus voir le roi, et au lieu d'c^tenir le rappel de M. de la Haye qu'elle demandait, la Porte fut forcée àe recon* naître comme ambassadeur de France M. de Vantelet, son fils^ qui avait été le plus outragé; mais H. de Vantelet ne put longtemps occuper son poste. Contrarié sans cesse par le vizir et le divan, enlacé dans une politique tortueuse, victime d'une mauvaise foi cachée sous l'apparence de la loyauté, il se vit eontraint de renoncer à la lutte qu'on ne cessait d'engager
wec lui, pv ressentiment de ce qui s'était passé. Il demanda son rappel. Las de toutes ces intrigues sourdes qu'il ne pouirait saisir, Louis XIV nomma à l'ambassade de Constantinople un homme dont la fermeté de caractère et l'habileté lui étaient paiement connues; ce fut H. de NointeL II enjoignit à un autre, à H. d'Apremont, capitaine de vaisseau, de conduire le nouvel ambassadeur à la tète d'une escadre de quatre vaisseaux : H . d'Apremont était cité dans la marine par son courage témé* raire et sa mauvaise tête. Il reçut des instructions en conséquence, et il partit ayant M. de Nointel à son bord.
La première démarche que fit H. d'Apremont fut d'exiger que les batteries du château lui rendissent le salut royal. Le capitan*pacha refusa. H. d'Apremont voulut entrer dans le port sans faire aucun salut. Alors le capitan-pacha, montant lui-même sur un vaisseau de guerre, vint au devant de l'escadre, et envoya dire au capitaine français que s'il ne le saluait pas de cinq coups de canon , comme c'était l'usage et l'étiquette lorsqu'il était rencontré en mer par d'autres vaisseaux, il allait lui refuser l'entrée du port et faire jouer l'artillerie des chAteaux.
— Le capitan pacha exige cinq coups de canon, dit H. d'Apremont; je vais les lui envoyer.
Faisant charger aussitôt à boulet, il tira les cinq coups sur le vaisseau turc, qu'il entama en plusieurs endroits. La colère du capitan ne peut se décrire, et déjà les ordres étaient donnés de part et d'autre pour commencer le combat, que H. d'Apremont s'apprêtait avec beaucoup de sang-froid a soutenir, lorsque la sultane validé, qui se rendait à Scutari, instruite de ce qui se passait, voulant empêcher une collision, et comptant sur la ga*
106 UBS PRISONS m VBOROVÈ.
lanterie française, envoya vers le capitaine pour le prier ae vou« loir bien la saluer. H. d'Apremont, en effet, en galant chevallier, fit jouer, cette fois à poudre, toute Vartillerie de sa petite escadre, et l'entrée du port devint libre pour lui*
Annoncé de cette manière , H. de Nointel n'éprouva plus Aucune difficulté pour . ces audiences solennelles dans lesquelles on parvenait toujours à humilier les ambassadeurs. Hais H. d'Apremont n'en avait pas fini avec la Porte. Un grand noml»re d'esclaves firançais, voyant les vaisseaux de leur nation, s'échappèrent de chez leurs maîtres, et se réfugièrent sous le pavillon firançais. H. d'Apremont leur donna asile et les déclara inviolables. De nombreuses plaintes à ce sujet furent portées au caîmacan, qui, voulant éluder la question par crainte de la résolution du chef d'escadre, ne répondit que vaguement. Bientôt il fut forcé d'éclater et de commmcer la lutte.
Un illustre chevalier de Halte, H. de Beaujeu , était ttlmn prisonnier de guerre aut Sept-Tours depuis plusieurs années. Halheureux d'une captivité hicessanle, et ayant appris que les chrétiens trouvaient asile sur la flotte française, il résolut de s'y réfugier, s'il pouvait parvenir à s'évader. Il y réussit en mettant le feu pendant la nuit à la porte du chAteau qui était en bois, et au milieu du tumulte il prit la fuite. Poursuivi par des chiens , il courut au bord de la mer, oii la chaloupe du vaisseau devait l'attendre. Hais elle n'était pas encore arrivée, et, pour se soustraire à la rage de ces animaux, il se jeta dant l'eau , et nagea au loin. Un caïque vint aussitôt vers lui , et H. de Beaujeu n'évita la mort qu'en plongeant. Frappé toute* fois d'un coup de rame» il perdait du Mng M Mutait ses foroei
U aUTBAO DIS SEPT-IOtRS. 167
s'épuiser» lorsque la chaloupe envoyée paî M. d'Apremont le recuiUit et le transporta à bord du vaisseau français. M. d'Apremont leva aussitôt l'ancre, et voulut partir. Déjk il était sur le point de sortir des Dardanelles» quand deux coups de canon chaînés à mitraille et tirés devant lui d'une rive à Vautre le contraignirent de s'Arrêter.
L'aga des Sepi-Tours, prévenu de l'évasion de H. de Beau* jeu, était allé tout raconter au caîmaoan, qui, cédant cette fois à ses sollicitations et à celles du capitan pacha, voulut empêcher H. d'Apremont de sortir du port, sans avoir rendu le prisonnier et les esclaves français. L'aga des châteaux envoya signifier cet ordre à H. d'Apremont, et le prévenir qu'en cas de refîis, il allait venir faire la visite de ses vaisseaux, comme il fiBÔsait celle des vaisseaux marchands.
— Je n'ai pomt d'esclaves ni de prisonniers à rendre . répondit H. d'Apremont; tout homme qui touche le sol français est libre d'après la loi de mon pays et la volonté de mon maître, et les vaisseaux abrités sous le pavillon de France représentent aux yeux de tous le sol de la patrie. Dites à votre aga que s'il a l'audace de venir visiter les vaisseaux du roi comme il visite des bâtiments suspects, je le fais pendre à ma grande vergue, en vue de ses châteaux. Dites enfin que j'expédie de mon côté un courrier à Andriaople, où est le grand seigneur, et que si ce courrier ne rapporte pas l'ordre de me laisser le passage libre » je donne deux jours à votre aga pour se préparer à soutenir le combat à outrance que je vais engager contre lui, afin de ne pas le prendre en traître; car je prétends sortir d'ici avec tout mon monde ou m'y faire tuer. La mort dans les Dardanelles, ou la liberté au dehors.
16S LES nUSONS DE L*EDROPK.
Cela dit, il congédia Tenvoyé du caïmacan et de Taga des châteaux, le prévint qu'il ne recevrait qu'à coups de canon un nouveau messager, jusqu'à ce que la réponse d'Ândrinople fût arrivée, et ordonna à son équipage de faire à la vue du rivage tous les préparati& du combaU
Cette manière d'agir embarrassa le divan quand il ea eut connaissance. M. de Nointel déploya autant de fermeté que le marin français , et la sentence qui intervint fut digne de ce gouvernement , insolent et brutal quand il est le plus fort et qu'on se tait, timide et tremblant quand on lui résiste et qu'on le brave en face.
Le grand seigneur ne voulut voir dans cette affaire qu'un seul coupable, ce fut l'aga des Sept-Tours, et pour le punir de sa négligence, en ayant laissé évader un prisonnier de l'importance de H. de Beaujeu, il le condamna à avoir la tête tranchée, et ordonna au caïmacan de laisser partir l'escadre française sans l'inquiéter davantage.
Ce fut le treizième jour que la réponse arriva à Constantin nople. Dès le matin M. d'Apremont leva l'ancre, et partit avec le chevalier de Beaujeu et les autres Français qui étaient à son bord. Quand ils saluèrent en passant le dernier chAteau des Dardanelles, ils virent la tète de Taga attachée sur les créneaux, suivant l'ordre de l'empereur.
M. d'Apremont revint en France, où il ramena le pavillon national, qui, cette fois, avaitnoblementlavéroutragequ'avaient reçu M. de la Haye et son fils, non parce qu'on avait répandu le sang de l'aga, mais parce qu'avec ses quatre vaisseaux il avait fait trembler Constantinople tout entière, arraché des esclaves
LE CBATEAU DBS SEFT-TOURS. 1(9
à la servitude^ des prisonniers aux soafirances> et contraint k sublime Porte de céder devant lui.
Sous les règnes qui suivirent, plusieurs victimes encore furent conduites aux Sept-Tours et y trouvèrent la mort. Sauf les noms, ce ne serait que la répétition de ce que nous avons déjà vu. L'intrigue, la cruauté et l'avarice répandirent le sang comme à l'ordinaire. Plusieurs ambassadeurs furent encore emprisonnés , entre autres celui de Venise. Cependant nous devons à la vérité de dire que le nombre des prisonniers diminua considérablement, jusqu'au moment où la guerre d'Egypte peupla de nouveau cette fameuse bastille d'une foule de nos compatriotes.
Hais avant il était arrivé une circonstance que nous ne pouvons passer sous silence. Dans le terrible tremblement de terre qui eut lieu à Constantinople, en 1786, trois tours s'écroulèrent sur les sept du chAteau. La colère céleste sembla s'attaquer spécialement à ce lieu d'horreur, et les Turcs, en se réveillant de leur stupeur et de leur épouvante, virent les ruines de trois tours, ruines éloquentes pour tout autre peuple, muettes pour lui. Ds n'osèrent pourtant les relever; dès cet instant quatre tours seulement sont restées debout, et c'est encore de nos jours la situation de ce château, quoiqu'on lui ait conservé son antique nom. Nous allons avoir occasion de faire la description topographique de cette forteresse, qui est restée la même.
Ce fut le 19 mai 1798, comme on le sdt, que le général Bonaparte quitta la rade de Toulon pour porter les armes françaises jusqu'au fond de l'Egypte. Dès que bruit de ses premiers succès parvint à Constantinople, le grand seigneur, suivant
m LES PRISONS DE L'EDROPB.
encore la TÎeille et barbare politique* fit arrêter et oonduiFe aux Sept-TourSt H. Ru£Sn, le doyen des chaînés d'aflhires de France, H. Eielfer, son secrétaire, et M. Danton, son interprète. Bientôt vinrent se joindre à eux le général lasalletfe, M. Richement, malade encore des blessures qu'il avait reçues h Préveza, M. Hotte, chef de brigade, et H. Rose, adjudantgénéral, qui se mourait.
En outre de ces prisonniers, une foule d'autres furent renfermés dans divers lieux, où leur captivité fut affreuse. M. de Fleury, commissaire général du territoire ottoman situé au delà du Danube; Janbon, commissaire général de l^yme; le général Henou; Hangin, chirurgien, et les frères Franchini, interprètes de Fhmce, furent jetés dans les cachots des forteresses lointaines de Kerason, Sampson et Sinope. Tous les autres, le croira*t-on? offîeiars et soldats, fiirent conduits au bagne de Constantinople, œchatnés deux à deux , et traités comme les autres gal^iens. Des prisonniers de gueire mis au bagne!... Et fan doit se figurer ce qu'était alors le bagne de Constantinople. Si le temps et l'espace nous le permettaient, nous tracerions le tableau des torturée éprouvées dans ces lieux d'horreur par nos mabeureux compatriotes. Quelque terribles qu'on se les figure, elles sont au-dessous de la réalité. Cependant l'histoire dans sa justice étemelle doit flétrir chacun de sa part de cruauté, et la phis grande n'aj^fMaHent ni à la Twquie ni au sultan.
Sélim m, le premier monarque réformateur qui paya de la perte du trône la civilisation qu'il voulait introduire, portait alors l'épée d'Otman. Ami et admirateur des Français, il les avait appelés auprès de lui pour instruite ses tMwpes éios
LÉ (SlAtEAU DES $8Pt-1t)0iS. iT|
Tart de la guerre, »n peuple dans les sdences. H hésite lon^ temps avant de permettre l'arrestation des Francs. Mais le peuple soulevé par l'or de l'Angleterre, quelques incendies qui éclatèrent à Constanlinople, et qui agirent sur l'esprit superstitieux des Turcs, et par-dessus tout le fanatique Spencer Smith» ambassadeur de la Grande-Bretagne, dont les intrigues, les me*naces, les prières, étaient incessantes contre nos compatriotes, forcèrent le sultan à permettre ces mesures barbares qui déshonorent un gouvernement. Spencer Smith repoussa de la matson de l'ambassade tous les Français établis à Constantinople qui, selon l'usage établi entre les puissances chrétiennes > y étaient allés chercher un asile. Il les fit conduire dans des prisons obscures ou dans le bagne. Spencer Smith poursuivit avec un acharnement qu'on ne peut envisager sans itldigiiatioti tous les Français qui se trouvaient sur le territoire ottoihan. Spencer Smith s'oublia jusqu'à porter la main sur H. BeaU« champ, revêtu d'un caractère inviolable aux yeux de tous.
M. Beauchamp, qui faisait partie de la mission scientifique d'Egypte, fut envoyé par le général Bonaparte vers Tempereur de Turquie , porteur de lettres qui ànûoiiçaient les intentions pacifiques de la France envers la Porte. Pris sur mer par lord Towbridge, au mépris du pavillon parlementaire, il fut envoyé à Constantmople, après avoir essuyé les plus cruels traitements. Ceux qui raccompagnaient furent conduits au bagne. Quant h lui, il passa trois jours à Bébek, lieu de conférence des ambassadeurs européens avec la Porte, entendant à chaque instant des menaces de mort retentir à ses oreilles, et eu proie atix humiliations les plus barbares.
Cet fut là qu'il vit Spencer Smith. Cet Anglais, après avoir
m LBS nUSONS DE L'EDROnL
TÎolé le seciret des lettres du général Bonaparte au grand sei* gneur, interrogea H. Beauchamp sur sa mission. Celui-ci lui répondit avec dignité , se plaignant des traitements indignes dont il avait été victime, et dont le représentant d'une puissance européenne se faisait le complice. Il insista pour voir le divan et le grand seigneur. Hais la fureur de Spencer Smith augmentait à mesure que Tinterrogatoire avançait, et que les réponses qu'il recevait ne pouvaient pas constituer de crimes. * Furieux alors du ton calme et plein de majesté du Français, cet Anglais, qui déshonorait le nom d'ambassadeur, le prend à la gorge et s'écrie :
— Oui, malheureux, oui, scélérat, tu seras pendu; tu servi-ras d'exemple aux brigands de ta nation, et ton général Bona* parte ne peut plus nous échapper.
On arracha H. Beauchamp des mains de ce barbare, qui, ne pouvant l'étouffer, comme il l'eût voulu sans doute, parvint du moins à tout combiner pour qu'il mourût lentement et dans les plus cruelles souffrances. H. Beauchamp fat conOné dans un cachot de Fanakari, oii il resta vingt-huit mois. Lorsque ^ H. Ruffin envoya auprès de lui H. Poucqueville, ce dernier le trouva expirant. Il parvint pourtant à le rendre assez fort pour supporter le voyage de France, et le malheureux Beauchamp vint expirer à Nice, des suites de son affreuse captivité.
Aux prisonniers des Sept-Tours que nous avons déjà nommés, nous devons en joindre d'autres partis directement d'Egypte. C'étaient MM. Poitevin, colonel du génie; Charbonnel, colonel d'artillerie; Beauvais, adjudant-commandant; Former de Montcazals, commissaire des guerres; Joie et Bouvier, oificiers de marine; Mathieu, guide du général Bonaparte; Bes-
sières, Gérard et Poucqueyille, membres de^la commission scientifique; ce dernier en qualité de médecin. H. de Pouoqueyille existe encore, et a publié une relation intéressante et détaillée de son voyage et de sa captivité avec ses compagnons d'infortune. C'est sans doute aux connaissances qu'il a acquises pendant son séjour dans ce pays qu'il a dû ce périlleux consulat de Morée, dans lequel il a su maintenir si noblement la dignité de la France.
Pris par un corsaire de Tripoli et d'Alger, les Français que nous avons nommés parvinrent à se faire considérer comme prisonniers de guerre, furent conduits à Constantinople» et renfermés dans l'affreux château.
H. de Poucqueville donne dans son ouvrage une description détaillée du château des Sept-Tours tel qu'il était à l'époque oîi il y a été conduit. C'est la dernière qui ait été publiée par un homme qui a vu, et, d'après nos informations, le château est encore aujourd'hui dans le même état. H. de Poucqueville y a retrouvé tous les cachots, tous les lieux de torture, même le puits de sang, qui existent encore. Nous n'allons emprunter à sa relation que ce qui sera nouveau pour le lecteur.
La garde du château des Sept-Tours se compose d'un aga, d'un kiaya, ou lieutenant sous ses ordres, et d'une garnison de cinquante-quatre disdarlis, divisées en dix sections, commandées par autant de belouk-bachis ou caporaux.
La place d'aga, ou de commandant du château, est directement octroyée par le grand seigneur, qui y nomme ordinairement un homme dont il veut récompenser les longs services. n a pour principal revenu six mille piastres, affectées sur deux timars, situés aux environs de Rodosto. Celui qui occupait
Vfh iKS mSONS DE HEOUOR.
cette place pendant la captîtité des Français était un vieillard nommé Âbdallomid, d'origine tartare. L'aga est seul responsable. Pour cela tous les gens qui sont sous ses ordres sont à sa nomination, et versent entre ses mains un cautionnement qui répond de leur conduite.
« La porte d*entrée» peinte en rouge, garnie de lames de fer, dit H. de Poucqueville, est recouverte par une herse qu'on laisse tomber en cas de danger imminent. A droite est une salle d'armes remplie de vieux boucliers et d'armes anciennes de fer et de chaînes, et à gauche se voit une petite cabane qui est le poste du kiaya.
» Une chaussée pavée, bordée de boulets de marbre, conduit à la seconde enceinte intérieure. Pour y arriver, on passe près d'une petite mosquée qu'on laisse sur la gauche; le reste de cette cour est rempli d'une quarantaine de maisons , de jardms, de monceaux de pierres, et d'un fouillis de bois qui ont crû spontanément sur les décombres. Cette enceinte renfermait quelques malsons bien bâties; mais un incendie les détruisît, il y a environ une vingtaine d'années, et depuis on n'a rien rétabli.
» La seconde enceinte comprend la maison de l'aga et celle des prisonniers otages ou moussafirs. Elle est fermée par un cordon de murs de dix-huit pieds de haut, qui part en s'avançant pour circonscrire un espace carré qui embrasse les deux tours de marbre. On y entre par une grande porte peinte en rouge; à gauche est le corps de garde des soldats ou trébetgis ; c'est une espèce de cabinet meublé d'un chélif sofa , et qui peut contenir dix hommes. On n'y voit ni armes ni attributs militaires ; une douzaine de bâtons ou sopes sont les armes de
ceux qui Teilleut en ce lieu. Au bout de ce mauvais pavillon se trouvait un petit cabinet occupé par un domestique; visà-vis ce corps de garde est une aile de bâtiment qui se prolonge jusqu'à six toises de la porte triomphale de Constantin; c'est la maison de Vaga, dont nous occupions une partie.
» Le pavillon attenant au nôtre était habité par le commandant et par ses femmes ; il se trouvait sur le derrière un petit jardin et l'ouverture de la première tour de marbre.
» Une petite rue pavée, qui, de la porte d'entrée de la seconde enceinte, conduit à l'arc de triomphe, sépare la maison de l'aga du jardin, qui est bordé de palissades de ce côté. Ce jardin a la forme d'une équerre, dont un des côtés, parallèle à la seconde tour de marbre, a dix toises quatre pieds de long, sur trois de large, et l'autre, qui est parallèle à la maison de l'aga, a six toises sur une semblable largeur. Dans la première partie se trouve le cimetière des martyrs, qui occupe une surface carrée de deux toises. C'est là que les Turcs conservent les tombeaux de ceux de leurs chefs qui périrent à Vassaut des Sept-Tours; ils maintiennent la forme des fosses, auxquelles ils doiment des proportions gigantesques, pour inspirer une haute opinion de leurs belliqueux ancêtres. Ce lieu est environné d'un petit mur de deux pieds d'élévation, et toutes les nuits on y entretient on fanal, que le muezzin est chargé d'allumer.
Il L'intérieur de ce jardin avait été b'ès-bien orné par les Moscovites» qui y avaient M peindre des paysages et bâtir deux kioskes ou pavillons; mais comme tout se dégrade entre les viains des musulmans, nous n*y avons plus trouvé que les raines de ces embellisgQiaents. Notre position était trop diffi
cile, à cause du dénûment dans lequel nous nous trouyions, pour entreprendre rien de semblable. Nous nous contentâmes donc de former des gazons» et un de nos camarades grara sur une table de marbre de la seconde tour Tinscription suivante :
A LA MivOmB DES FRANÇAIS