MORTS DANS LES FERS OTTOMANS
» L'étranger qui visitera un jour ces froides prisons, la lira avec intérêt, quand il saura ce que nous soufiErtmes et les maux affreux de nos compatriotes dans le bagne.
» En sortant par Tare de triomphe de Constantin, on passait autrefois sous la porte dorée, qui est maintenant bouchée. Cette issue des Sept-Tours ne conduit plus aujourd'hui que dans la seconde circonvallation ou enceinte extérieure des fortifications, formée par l'espace compris entre le premier et le second rempart. Ce terrain est occupé en grande partie par un jardin à moitié cultivé. A. trente pas de Tare de tfiomphe, sont quatre cyprès et quelques sycomores disséminés, formant des groupes qui se dessinent sur le fond du massif des tours de marbre, et présentent une vue pittoresque, lorsqu'on les aperçoit en venant du village de Saint-Étienne.
» Les Turcs ont revêtu la porte dorée d'une maçonnerie solide, afin d'en faire une citerne, et le commandant a fait bâtir deux pavillons dans le massif des ruines, qui subsiste encore. Il y^a établi un jet d'eau qui se rend dans un bassin carré placé devant ces pavillons, dans l'intérieur du jardin; on y vient fumer, et c'est le lieu de repos de l'aga, qui n'a ,pour perspective que la vue boinée des tours de marbre.
» On lit, sur les côtés des portes de l'arc de triomphe, des inscriplions grecques écrites avec une couleur rouge, qui expriment le nom de Dieu et sa grandeur; elles sont, ainsi que quelques croix grecques, disséminées sur les marbres, et paraissent être l'ouvrage des soldats pieux qui veillaient en cet endroit. Aux angles saillants des tours de marbre, sous la frise, on voit des aigles romaines.
t) De l'angle nord de la première tour de marbre part un mur qui termine l'enceinte de ce côté, en se réunissant au second rempart.
» On voit, tout près de cette tour, une porte, appelée porte de la Victoire, que les Turcs vénèrent et au-dessus de laquelle ils entretiennent toutes les nuits un fanal allumé. Ds tiennent que ce fut par là que leurs ancêtres pénétrèrent dans Constantinople; ils regardent la terre qui l'avoisine comme formée toute entière de la cendre glorieuse des martyrs, et ils la respectent singulièrement. Cette porte, qui est absolument condamnée, donne au nord, dans le fossé où, depuis quelques années, on a établi un marché public de bœuls. Un petit escalier, par lequel on monte au-dessus, conduit dans un fossé qui, du nord de la première tour de marbre, s'étend jusqu'à la première porte de Constantinople; il est fermé par un mur transversal, percé de huit embrasures! Ce fossé est rempli de décombres, de bois, de grenadiers, de sycomores, et d'une multitude de tortues.
» Vis-à-vis la première tour de marbre, sur une demi-lune
du rempart de la seconde enceinte extérieure, on a bâti un
kiosk ou belvédère, où chaque semaine, en payant, on noua
permettait de venir respirer Tair. On y monte par un escalier de V. as
^7^ I£S FRISONS PB I^nSOROPS.
six degrés eu marbre brut de la Procooèse. Le liosk est divisé en deux pièces, dont la première est percée, à l'ouest, de trois fenêtres, et d'un nombre égal, qui donnent vue» à Test, sur le jardin. La seconde pièce, où nous allions passer quelques heures, était meublée d'un sofa, avait neuf fenêtres, et le plafond de toutes deux était peint avec simplicité et éléganoe.
» Près de la seconde tour de marbre, dans laquelle sont les cachots, il existe une palissade et une petite barrière qui donne entrée dans un enclos qui se termine également à un mur transr yersaU qui prend depuis l'extrémité méridionale de la base du pentagone des SeptrTours jusqu'au second rempart. En cet endroit sont des décombres, des fragments de marbre, une multitude d'arbres et d'arbustes qui donnent une fraîcheur agréable. A force 4e demandes, de prières, en payant enfin, nous obtînmes la permission d'agrandir notre promenade de 1^ jouissance de ce fossé, image du chaos. Nous en déblayâmes le fond, nous y fîmes une promenade, un jeu, un cabinet d'é* tudes; nous pouvions en même temps^ du haut d'une butte formée de ruines, et qui s'élèye jusqu'au milieu de la seconde tour de marbre, nous pouvions, dis-je, jouir d'une vue étendue quand vous sortions de dessous nos voûtes d'arbustes. Nous prenions alors plaisir h, contempler le mouvement des vaisseaux qui sans cesse arrivent à Goustantinople, chargés de produits industriels de l'Europe, ou qui sortent de son port avec les marchandises précieuses de TOrient et des denrées q^ elle donne en échange.
» La première, la seconde et la troisième de ces tours, sont octogones et en bon état ; elles n'offrent rien de particulier que les nids des akababa$, que ces oiseaux voyageurs viexment éta-
blîr chaque année dans leurs créneaux aériens. Dans Tintervalle de la première à la seconde tour, on trouve un pnits obstrué par un monceau de pierres, et le mur est entièrement tapissé par des lierres. Dans la courtine de la seconde à la troisième tour , une petite colonne de marbre blanc indique le tombeau d'un tchorbadgi ou colonel des janissaires, qui périt à la prise de Conslanlinople. Les Turcs le révèrent comme un saint ; le hasard a placé autour de sa tombe un haut laurier, un noisetier, un grenadier et un figuier qui y forment une espèce d'arceau. Il semble que la nature ait voulu distinguer ce petit coin de terre où repose un guerrier, par la fraîcheur du gazon et par les fleurs qui s'y trouvent. Vis-à-vis est un énorme cormier et quelques arbres de Judée, qui composent un groupe agréable.
» La quatrième tour, dont la forme est carrée, a beaucoup souffert des tremblements de terre ; elle présente l'inscription suivante, que je donne telle qu'elle existe, quoiqu'elle se trouve dans Procope d'une manière propre.à former un sensdifl*érent :
LB 6HAHI), LE TRàs*GRAND ROMANUS A BATI POUR TOUS LBS GRiSGS UN TEMPLB n UNS TOUR DEPUIS LES PONDUIENTS.
» La cinquième tour ^t fendue depuis ses créneaux jusque dans ses fondements.
» Je profitai de l'intervalle des murs pour y pénétrer, et je trouvai à sa base un trou qui communiquait dans des jardins voisins. C'était un bon mqyen d'évasion, si on ne nous eût renfermés, pendant la nuit, dans l'enceinte intérieure des Sept- Tours, ou si nous avions pu espérer de trouver un asile ; mais quel ami, quel protecteur un Français avait-il alors dans les
180 LES PltlSONS DE L'EUROPE.
murs de Bysance, où tout était acharaé contre lui? Il n'y avait aucun espoir d'intéresser une âme compatissante I
}} La sixième tour, à moitié écroulée, nous fournit un moyen de monter sur le rempart et de visiter ce qui pouvait s'y trouver de curieux. Du haut de son' parapet on découvre Constantinople, qu'on ne peut apercevoir de notre prison ; de là nous engageâmes la conversation avec quelques Arméniens. Quant aux antiquités, je ne vis que des croix grecques, qui se trouvent reproduites en plusieurs endroits difiérents.
» La base de la septième tour est placée dans la mer, et les flots viennent s'y briser avec fracas quand les venls régnent dans la partie du sud; elle est entièrement vide dans son intérieur, et on lit sur son couronnement l'inscription suivante :
TOUR DBS ROIS ET DES CONSTANTINOPOLITAINS.
» Une croix monogrammique termine cette légende, qui enveloppe les côté^ occidental et méridional de cette tour.
» L'air des Sept-Tours est en général malsain et peut conduire au scorbut; dans l'été les murailles, échauffées par le soleil, transforment cette enceinte en une fournaise dont la température est fatigante. Le vent du nord est, comme pour la ville entière, le seul qui puisse la rendre saine, car si le vent du sud (lodos) souffle pendant quelques jours, il apporte avec lui des brouillards et l'odeur des manufactures et dçs boucheries voisines, qui seraient funestes si une semblable température avait de la durée. Qu'on joigne à ces inconvénients l'incommodité des insectes des pays chauds et une quantité de scorpions jaunâtres qui se glissaient jusque dans nos lits, et on aura une idée des localités.
*) Les appartements que nous occupions, et surtout ceux du premier, étaient constamment humides, ce qui attirait les reptiles partout ; ils avaient, outre cela, le désagrément d'être froids en hiver.
« Cependant la Providence nous soutint dans une crise aussi pénible, et notre gaieté fut à peine obscurcie par quelques nuages. »
On voit, par cette description, que le château des Sept-Tours conserve encore des traces de tout ce que nous avons consigné dans cette histoire.
Les Français, comme on le voit aussi par la dernière phrase, supportèrent leur captivité avec courage.
« Chacun de nous, dit M. de Poucqueville, s'était créé des occupations utiles et agréables; nous pûmes mêmes posséder quelques bons ouvrages que le drogman de la Porte, M. Sozzo, nous permit de demander à Péra ; mais ce que nous nous procurâmes en contravention aux lois de la persécution qu'on dirigeait contre nous, ce furent les journaux et la facilité d'entretenir une correspondance avec nos infortunés concitoyens qui gémissaient dans le bagne. Il ne s'agissait pas là d'intrigues que le poids dfe l'iniquité aurait rendues légitimes, mais de consolations, d'encouragements et de communications que le malheur commun nécessitait. On s'appuyait, on se soutenait mutuellement ; on se créait des illusions dont on avait besoin, on se représentait l'avenir embelli par l'amitié qui devait sécher les larmes qu'on versait alors; enfm on était soulagé en espérant qu'on trouverait un jour le prix de tant de souffrances. • Nous avions imaginé plusieurs moyens pour n'être pas découverts dans nos secrètes correspondances. Quelquefois nous fui-
LES PRISONS DE L'EnROPE.
sions usage du ministère du drogman de la Porte, qui envoyait nos lettres à son adresse, sans se douter de ce qu'elles renfermaient, quoiqu'il les lût d'un bout k l'autre; mais comme ce moyen pouvait être découvert, l'industrie nous en suggéra plusieurs autres qui nous mettaient à l'abri des revers. Pour nous procurer les journaux, nous avions une malle précieuse qui se démontait pièce à pièce et dont chaque planche était une cachette impossible à découvrir, à moins d'être initié au secret. Peu à peu nous étendîmes nos correspondances; quelques-uns de nous purent faire parvenir des lettres jusqu'au fond de l'Asie^Mineure, où se trouvaient des Français déportés. Il ne se passait enfin guère de semaine, dans un pays où il n'y a pas de poste, où Tonne reçût aux Sept-Tours des nouvelles de Brousse, de Nicomédie, de Castambol, de Caraloissa, de Césarée, deCappadoce et de Varna, en Europe.
y^ Par quelle magie, étant dépourvus d'argent, pouvionsnous faire tant de choses? C'est ce que le lecteur me dispensera de lui révéler. Nous avions des amis nombreux, dont le souvenir sera toujours trop cher k ceux qu'ils ont obligés pour janiais publier leurs noms. Que nos Argus, que les Cerbères du bagne sèchent de dépit, je suis loin de me plaindre dans cette occasion; ils ont mis trop de zèle à nous servir, d
Quelque temps après leur arrivée aux Sept-Tours, les Français éprouvèrent la vive douleur de voir mourir un de leurs compagnons, d'infortune.
(( En novembre 1799, continue M. de Poucqueville, l'adjudant-général Rose termina sa carrière. En vain, après sa mort, le chargé d'affaires, M. Ruffin, s'adressa à la Porte, afin d'obtenir qu'on m des obsèques honorables à cet officier. On laissa
IB CHATEAD DES 6EPT*T0imS. |St
pendant trois jours ses restes inanimés au milieoi de nous. Les églises chrétiennes ne se contentèrent pas d'imiter les Turcs ; le clei^é de Saint-Hathias refusa non-seulement son ministère, mais une bière pour transporter le corps , en disant qu'il souffrirait plutôt la mort que de se mêler des funérailles d'un Français, Enfin, après avoir presque dés espéré d'obtenir un tombeau pour notre camarade , un boiourdi , ou décret du Caîmacan, fut traosmis à Vaga des Sept-Tours. Il portait en substance l'autorisation de faire enterrer le corps d'un Caffre crevé au château impérial des SepUTours. Un des commis du drogman de la Porte Tint en même temps, ayec quatre porte* faix arméniens t enlever le corps, qu'il fit inhumer dans un champ voisin, sur le chemin de Saint-Étienne. A cette époque» oii tous les liens de la morale étaient rompus, où nos persécuteurs nous réprouvaient, il ne se trouva pas im ministre chrétien assez généreux pour rendre les dernier» devoirs à un enfant 4^ cette religion bienfaisante qui commande la charité. »
Nous avons connu personnellement un des prisonniers des Sept-Tour», M. former de Montcazals, qui se plaisait à faire à ses amis le récit de ses infortunes pendant sa captivité. Il nous a confirmé tous les détails que nous venons de donner.
Jeune et beau militaire, il était parvenu à lier une intrigue avec une des femmes de l'aga , qui le consolait dans les mi* sières de sa captivité. Ami intime de M» de Poucqueville, il était toujours choisi pour l'accompagner en qualité d'aide chhrur'gien, toutes les fois que ce dernier était mandé dans le château pour donner des soins» auxquels on avait souvent recours. Il eti résultait pour eux des repas qu'ils partageaient avec avih
dite, car la nourriture de la prison était très-mauvaise. Le kaiya Tavait pris aussi en amitié, et voulait qu'il lui apprît le français. Montcazals, à l'aide d'un peu d'italien que le Turc parlait, essaya de lui donner des leçons; mais il ne put jamais lui apprendre que celte phrase : Mon ami^ voulez-vous des vûh leltes?
Celle captivité, du reste, fut très-funeste à Montcazals. Il avait quitté TÉgypte pour cause de maladie, malgré cette phrase caractéristique de Bonaparte, qui voulait le retenir : Partout où est le corps est la mort. Commissaire des guerres spécialement attaché à sa personne, il était aimé du général en chef, qui fut piqué de sa persévérance à quitter l'Egypte. A son retour en France, il trouva Bonaparte premier consul, et Ba place pirise auprès de lui. Le premier consul lui garda même de la rancune pendant quelque temps; mais Louis Bonaparte étendit sur lui toute sa bienveillante protection. Louis, déjà lié d'amitié avec lui^en Egypte, l'avait surtout déterminé à la résolution de donner sa démission et de quitter l'armée. Il devait l'amener avec lui, car il partait le lendemain pour apporter des dépêches de son frère au Directoire. Bonaparte lui défendit de recevoir à bord son ami ; de là le départ de Montcazals avec les autres personnes que nous avons nommées, de là sa captivité cruelle. Louis Bonaparte crut devoir réparer la catastrophe dont il avait été en quelque sorte la cause. Il le fit noblement. Appelé au trône de Hollande, il eut l'autorisation d'emmener avec lui douze Français. Montcazals fut inscrit le premier sur la liste. Le roi de Hollande le combla d'honneurs et de dignités à la nouvelle cour qu'il vint établir dans son royaume. Peu après, son abdication entraîna aussi la
LE CHATEAU DES SEPT-TOURS- lap
chute de tous les dignitaires. Montcazals revint en France » et cette fois Tempereur l'employa utilement dans ses armées, tout en lui rappelant la belle carrière qu'il avait manquée s'il ne l'eût pqs quitté en Egypte :
— Mais vous avez eu deux grandes leçons, ajouta-t-il, qui doivent avoir corrigé votre mauvaise têle. La première esl votre captivité aux Sept-Tours; la seconde, l'abdication du roi de Hollande.
M. de Montcazals est mort il y a quelques années à Toulouse, oti il s'était retiré, vivant avec un petit nombre d'amis qui Font vivement regretté. Il avait continué ses relations intimes avec son ancien souverain, le comte de Saint-Leu, pour lequel il conservait une touchante reconnaissance. U fit, peu de temps avant sa mort, un voyage à Florence , pour voir une dernière fois ce prince. C'est peu d'années après qu'il nous a été enlevé. M. de Montcazals a emporté l'estime profonde qu'inspiraient ses hautes qualités et son noble caractère. II a voulu qu'on inscrivit sur son tombeau : Prisonnier aux Sept-Tours.
Comme ses compagnons d'infortune , il ne sortit de cette prison qu'à la paix. Tous les Français alors furent rendus à la liberté, excepté ceux à qui Dieu l'avait envoyée déjà en les rappelant à lui. Le nombre en fut considérable, et les tortiu'es du bagne de Constantinople décimèrent aussi bien nos officiers et nos soldats que les boulets du champ de bataille.
Les dernières traces des captifs qui méritent d'être mentionnés aux Sept-Tours sont celles de nos compatriotes. Depuis, ce château ne reçut plus de prisonniers importants. A Selim III succéda bientôt Mamouth II, le sultan régénérateur, qui eut la gloire d'anéantir le redoutable corps des janissaires. Les ré^
volations de sérail ne se sont plus renouvelées depuis cette époque, et par contre le château des Sept-Tours a perdu son ancienne destination. C'est le sultan Mahmoud, comme nous Tavons déjà indiqué , qui a aboli cette prison d'État. Aujourd'hui le château des Sept-Tours ne renferme plus de prisonniers (3), et continue à s'élever aux portes de Gonstantinople, souvenir d'effroi et de tyrannie pour les Turcs, et de barbarie pour les nations civilisées.
Le peuple ottoman doit conserver avec soin ce monument; c'est là que sont inscrites les grandes leçons de l'histoire, et à mesure que la régénération turque marchera de progrès en progrès, il planera sur les ruines de la barbarie, contraste vivant et étemel des crimes des empereurs, des grands et de la soldatesque égarée
Mais si la justice d'un empereur a détruit le château des Sept-Tours, elle ne s'est pas étendue jusqu'aux autres priscms. De renseignements que nous avons obtenus, et d'un document officiel que nous avons sous les yeux (4), il résulte qu'elles sont sous tous les rapports dans les conditions les plus fiinestes, et soumises au régime le plus atroce.
Et d'abord , il n'est pas de pays oii l'on emprisonne aussi facilement un homme qu'en Turquie , comme il n'est pas de pays où l'on n'élargisse avec plus d'empressement. Il suffit dans le premier cas de la colère, de la mauvaise humeur, de la vengeance d'un pacha ou d'un subalterne ; il suffit dans le second de la réclamation ou caution d'un parent, d'un ami, d'un protecteur, à moins d'un crime trop manifeste. De cette extrême fecilité des deux parts, il résulte que beaucoup de prisonnier! sont ce qu*on appelle oublUi, et meurent dans la
LB CHATEAU DBS SEPT-TOUBS. IflV
prison. H, Blatiqui cite plusieurs détenus de cette catégorie renfermés depuis plus de huit ans sans avoir jamais été interrogés. Ils avaient été envoyés à Constantinople par un pacha de t^rovince, et écroués sous la dénomination de maumit gar^ nmenta.
Constantinople compte quatre grandes prisons. L'arsenal d'abord» oii est le bagne dont nous avons parlé; la prison du Seroêkier, ainsi nommée parce qu'elle est à côté de l'hôtel du ministre de la guerre, chai^ de la police de la ville; elle correq>ond au dépôt de la {«^fecture de police; la prison dite de la Parte^ et celle dite Topamf qui tire son nom du quartier oh elle est située. Les prisons militaires sont attenantes particu^ lièr^nent à chaque caserne.
Les prisons générales se ressemblent pour le régime et le personnel, et presque pour les localités, et celle du Seraskiet tes résume toutes. Nous allons en donner une idée. Elle comprend cinq cours irrégulières, dont la malpropreté et le dés» ordre sont dégoûtants. Le long de ces cours sont rainées des ehambrei à mre de terre battue; elles sont à peine éclairées. Un trou pratiqué dans un coin sert à recevoir les eaux. Les détenus n'ont ni lits» ni nattes^ ni paille; ils couchedt tout uniment sur le sol.
Une de ces pièces était autrefois une piscinci et reçoit le jour par des ouvertures pratiquées à la voûte. Elle est destinée aujourd'hui aux grande eandanmée. Us sont attachés par une ehalne rivée dans le mur. Leur nourriture se compose tous les jours de pain noir et de fèves. C'est la seule catégorie de prisonniers qu'on ait faite dans cette prison. Le reste des détenus est mêlé ensemble.
m LES PRISONS DE L'EUROPE.
« Tous les autres condamnés ou prévenus, dit H. Blanqoi, enfants ou vieillards» sont répandus dans les cours voisines et couchent péle-méle sur le sol, dont l'aspect repoussant ne saurait se décrire. Les détenus pour dettes sont forcés de vivre au milieu de cette tourbe. J'en ai compté une douzaine, dont trois vieillards, de la figure la plus vénérable et la plus distinguée, qui étaient parvenus à se blottir et à se fortifier dans un coin, et qui produisaient un contraste afiOigeant au milieu de cette horde de misérables.
» Telle est pourtant Tinfluence du sentiment de la justice sur Tesprit des hommes, que dans ce gouffre même, où les hommes étaient abandonnés comme des bétes fauves, il s'était établi une sorte d'ordre et de hiérarchie parmi eux : les détenus pour dettes s'étaient rangés à part dans ui^e cellule; les enfants dans une autre ; les assassins dans une troisième, chacun du ccmsentement de tous; le$ vendeurs à faux poid» sont seuls exceptés de cette classification méthodique et livrés comme une proie aux agressions de leurs compagnons d'infortune, en signe du profond mépris qu'inspire le délit dont ils se sont r^dus coupables. »-
Tel est l'aspect de la principale prison de Constantinople, qui est pour la Turquie une prison modèle, car les autres lieux de réclusion, dans le reste de l'empire, sont pires encore, sous plus d'un rapport. Ces prisons sont ordinairement situées dans des caves ou des rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol. On n'y reçoit l'air et le jour que par de rares et étroites ouvertures autour desquelles les prisonniers se pressent pour respirer. Il arrive toujours pour cela des rixes souvent meurtrières, car il n'y a aucun régime, aucune règle pour que chacun, à
gon tour, paisse humer autant d'air qu'il lui en faut pour vivre ; c'est la force brutale qui triomphe. Les délenus sont abandonnés à l'arbitraire des geôliers, qui se bornent à les gar« der étroitement, s'inquiétant peu qu'ils soient entassés les uns sur les autres. La forteresse de Widin, qui contient une prison pareille» n'a pas non plus de cour ; cependanton a songé à l'état sanitaire des prisonniers et on leur permet une promenade pendant le jour. Pour cela, on les charge de chaînes et on les conduit, sous bonne escorte, dans le préau public, où ils sont exposés aux regards des passants et aux injures des enfants.
La prison de Sofia, dans la Bulgarie, est une véritable cave, pareille à celles que nous avons en France. Il faut descendre vingt marches pour y arriver ; le jour n'y pénètre que par une ouverture large tout au plus pour y passer la main; aussi a-t-on été forcé d'établir une espèce de règle pour que les prisonniers pussent y vivre : ils viennent à tour de rôle respirer au haut de l'escalier, contre la porte, qui est en fer et à claire-voie.
La nourriture est à l'avenant de tout, et la prison ne fournit pas de vêtements, de sorte qu'il est des détenus littéralement nus, si leur famille ou leurs amis ne viennent pas à leur secours.
D'après cette description de l'état matériel des prisonniers, on peut juger de ce que doit être leur état moral; on peut comprendre, sans que nous ayons besoin de l'expliquer, les souffrances, les misères, les tourments de tout genre qui naissent d'un pareil ordre de choses et d'un pareil arbitraire. C'est le reste de la barbarie turque ; c'est au-dessus de toute critique, au-dessus de tout conseil, au-dessus de toute réprobation; Aussi, envisageant la régénération qui s'étend de jour en jour sur ce
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pays, au lieu d'anathématifler et de maudire^ nous dirona notie espérwce dans le progrès de la ciTilisation et de la justice. Qd a détruit les janissaires pour former une armée ; on détruira les antres de torture et de mort pour ea faîre des prisons^
£â Tour» dêiBMife royale et foileieiie. — Son origine. — lipoqne de m fondation. — 9eicri|pUeQ de la Tour. •** le conilaMe de le Tour, <<- La relue JÎléoQore, femino de Henri III, asiiëgée dane la Tonr. — GriiBn, fils du prince de Gallei Lewellyn ■enrt en Toolant l'énder de la Tonr. *- William Wallaee, eendanmé à mort par Edouard I», eit esëeuté k TowerBUl. w Mortiver, iiiTori de la reine IiaMle. ^ Hittoire de la Tour pendant la réToIte ou communea lout la conduite de Wat-Tyler. «Le peuple prend la TeuK. — > Mearlve de réréque de Gantorbéry. — Laelianibre 4e lu prluêeeee do GaUeeett niin eu pillage* ^ La roie rouge et la roee )U#udie« — Hargneiite et Henri ?! à la Tour. — Mort de Henri YI. — Le due de Clerence à la Tour. * Il oat nojé dM^MlouMau de malfoMe. -ii* Lee enÉDU dridouaié à laTouv.
apsKSsa^^a;;:^3;9s
On peat comparar la Tour de Londres au Palais de Paris. Tous deux, demeure royale, bAtis tous deux pour Ic^er les rois et serfir à tous leurs usages , ees deux édifices rappellent au philosophe ce que dans diaque pays oiit fait les hommes supérieurs aux autres par leur prospérité. L'abus de la force est cet qsage même auquel les rois destinaient autrefois les bè^ tÎBienls 40Bstrails fu ev
Nous avons saffisamment expliqué dans la Coneiergerie , à propos de nos rois, comment un chAteau fort en maintenant le prince contre ses ennemis du dehors, lui servait à retenir les vaincus, comment le chAteau fort était à la fois forteresse et prison. Cette théorie s'applique absolument à la Tour de Londres, et nous ne la répéterons pas ici.
Nulle part comme en Angleterre la maison royale n'eut besoin d'être solide et fortifiée. Les rois, appuyés sur leurs barons contre le peuple, se réfugièrent plus souvent dans la Tour pour éviter leurs barons que pour se soustraire au peuple. La féodalité ressemble un peu à ce bonhomme Saturne qui dévorait ses enfants, et jamais le vassal n'a manqué l'occasion de ruiner et d'engloutir son suzerain; touchante réciprocité dont l'exeinple avait été donné parle suzerain, qui ne négligeait pas de ronger et d'absorber ses vassaux, selon le conseil du bon plaisir.
Si l'on considère attentivement la Tour de Londres, on verra combien les anciens rois d'Angleterre se trouvaient mal assurés sur leur trône. Jamais, dans les temps reculés, édifice ne montra plus manifestement la terreur de son propriétaire.
Il est bâti sur la rive nord de la Tamise, à l'extrémité de la ville , au moderne centre à peu près de l'antique Londres , conmie le palais de Paris était bâti dans la Cité, au cœur de la vieille capitale. On retrouve les mêmes idées chez tous les despotes bien oi^anisés.
L'origine de la fondation de cette Tour est sujette à discussion. Plusieurs conjectures, appuyées sur des documents, attribuent aux Romains la construction d'un édifice situé sur l'emplacement de la Tour actuelle. On a trouvé en 1777 plusieurs coins d'or, l'un d'Honorius, empereur; Vautre d'Arcadius, qui
annonçât reristence du bâtiment antérieur. Hais Topinion la plus accréditée est que le roi Guillaume I^, Youlant s'assurer l'obéissance de ses nouveaux sujets, bfttit la tour au conmiencement de son règne, y mit une garnison imposante de Nor* mands, et s'établit ayec le plus de sécurité possible, selon l'usage des conquérants et des rois, se gardant de ses sujets en les gardant.
Nous ne nous livrerons pas A un examen approfondi de cette discussioUt qui n'est pas le but réel de notre ouvrage, et n'a pour nous qu'une importance secondaire. La Tour existe; nous youtons la croire bfttie par Guillaume le Ck)nquérant. Nous yerrons ce que les rois ses successeurs ont fait de l'héritage qu'il leur a laissé ; voyons d'abord ce que c'est physiquement que la Tour de Londres, puisque les monuments ont leur caractère comme ils ont leur physionomie , souvent inséparables l'un de l'autre.
Cette tour est un composé de tours et de bfttfanents d'une contenance considérable. ^L'espace compris entre les fossés est de trois mille cent cinquante-six pieds anglais. La Tour est séparée de la Tamise par une plate-forme aux extrémités de laquelle sont des passages pour aller au donjon principal. Les abords sont fortifiés ayec un grand soin. Des magasins d'armes et de munitions sontrenfermés dans diverses parties de la Tour. Nous en ferons le détafl quand nous serons arrivés à la Tour moderne. Les fossés ont dû contenir beaucoup d'eau, mab n'en conti^ment plus qu'une faible quantité. Ds sont même aujourd'hui remplis de bicoques et de maisons d'utilité.
Du côté de la Tamise est une entrée sous ime arche. On
l'appelle la Porte du Trattre (ïraitor's Gâte). C'est par là que les V. 35
m LE» fiisoNis m wmm
|iriiOB«&era d'état, ^t«Miit «menés par eau. ot d« rouit poni éiitof tout w«A4ale et tonte publicité. U tour te plui voUino de oette pof le «'«ppoUe la Twir ie Sons, Ce nom M lut dQon4 sont le r^cBo d'^îMbetb» dise&tifii stutjitHpie^ «Pglftùe^, et Von lie Mit à quel aujet.
Les appartraifinti royaux iMHit Bituéi à Fangb sndreit Ils sont d'un style remarquable par la simplicité de rarohi* teotura.
£a f(nirBlafiiA^(White Tower) est un b4tànéntdqirob f^^ étages, avec des terrasses d'oh lame e|t immenfe. Elle fii| bâtie en 1070, par Gandolphe» érêque de Roehester* An pr^ mier étage sont deux vastes galeries ^i renferqient aujouiw dhui le musée maritime, plus des arm^ pour équiper trmtf mille hommes. On oite le réservoir Qomme une euriosité.
La chapelle, sous l'invocation de saint Pierre aux Liens, renferme les corps des illustres victimes mises à mort dans la Tour ou sur les esplanades voisines.
La Tour de Wakefleld dépend des archives. Henri Vï y fut assassiné. Elle tire son nom de la bataille de Wal^efield, après laquelle on renferma dans cette tour les prisonniers.
La Chambre des Joyaux est un sombre caveau de pierre, dans lequel sont déposés les joyaux ou Tiaiitation des joyaux de la couronne d'Angleterre. Nous revieudrops $ur cette galerie en traitant la partie moderne de l'histoire de la Tour.
Dans la Tour de Beauobamp furent renfermées le» dmx reines Anne de Bouleyn et Jane Grey. 0» y voit la ehambre de cérémonie (mess-house) occupée par la prémîèrer
Edouard lY bAtît une tour qui s'appela d'abord le Boula-
tàfdk à<ivA, plus réeoiometit, réservée à la JE&énagwie, t'est ippeléè Ia IW dM tiaiii. Elte est située non loin de l'entrée dé hToai*.
- €etle prindpiilt entrée eit à Touest. Un carrosse y peut paS' Kt", elle eofistot» en deux portes donnant sur le fossé; un pont de pie^ y eondaiti Oea portes aoat ouTitrtei et fermées avee une sorte de cérémonie. La garde des clefs est confiée à Utt pôytièr d*bOÉdeiff, à un sergent et aix homibes qui en ont le âfèp6t pendant le jour, niaii les reuâent eha^e soir au gou* feiîiettt:
Gê (^ferttWfft appelé «Onsial^le de la Vtyur, est l'oiBoter qui aux «oiiMflfteBieiitt ou dans les |;ra&de9 eérénaoBîea d'apparat, «et préposé à la garde dei inaignes de la royauté. C'est un poste éninemtteut honotable.
U leatau- «oudra bien se eônte&t^ dès VàS^tâ de eette ikk UMuelature, dont Àoua aïons à d«esein exagéré la èéôherMse^ il vaudra oaieux «(^nattre dans chaque otscMioii la Tour d« Lottites par lieàitiih (pii te Uerout au Mijet.
Yerala treiôèitte siècle, «mis le règM de Henri ttl, prinee Ihible ea débotifiaiM» U fiobteaie auglaiie, Jaloose dei privilèges que lu roi aoooAlait aans reMebe aux Provençaux, eom' patriotes de k princesse qu'il vuiait d'épouser, levèrent i'étend^ de la révolte» soutenus p^r âîmoit de llMtf(Hrt> coune de Leicester, et par d'autres ambitieux. ÉiéouoNb fitte<dtt eouUi de Provence^ «faât^i^elé près d'elle uite oo«» tout euttère de Provençaux, et les faveurs pkuvuieKt sur ee* étiMg«tt ooomm elles avaient plU quelque temps avant adr lés JMtwias^ fi^ce à un eaprtee de Henri lU» L'évCque de Vatauce» pfétal de la «EtaistNailQ Safoie» oncle du k réks^ était ffomie» «ioiMii'tl
196 LES «USONS 0E LTUBOIB.
pressurait rAngleterre pour s'amasser des trésors k lui et aui siens. Pierre de Savoie, un de ses autres frères, était nommé comte de Richemond. Boniface de Savoie était élevé au Àégfi de Cantorbéry, le premier de l'Angleterre. On appelait de Provence des jeunes filles nobles que Ton mariait aux plus riches des jeunes seigneurs anglais cpie le roi avait sons sa tutelle.
Ce ne fut pas tout. Quand les Provençaux et les Savoyards forent bien repus et purent digérer tranquillemœt , Henri III appela d'autres afiamés qu'il se mit k gorger à leur tour, à l'exclusion de la noblesse anglaise» toujours sacrifiée à ces noup veaux &voris. La mère du roi se remaria au comte de la Mardie, et eut quatre fils qu'elle envoya près de leur frère, en Angleterre. Voilà les Gascons accrédités à Londres, ocHnme les Provençaux et les Savoyards. Voilà les honneurs, les gratificar tions de toute espèce qui reconunencent à pleuvoir pour ces nouveaux venus; voilà une troisième sorte de gens désignés à l'exécration des Anglais. Ces étrangers prenant du pays tout ee qu'il avait de bon, laissaient avec soin tout ce qu'il avait de fâcheux pour eux, et lorsqu'on les accusait de fiure trop bon marché des lois du pays, ils répondaient naïvement :
— La loi anglaise? Que nous importe à nous? Estnse que nous sommes Aillais? Nous sommes sujets provençaux, ou poitevins, ou gascons.
Et ils continuaient de mener joyeuse vie, sous la protection inunédiate de quelque favori du roi ou de la reine.
Tandis que les Anglais étaient ainsi dépouillés par leur roi, ce roi était volé par les papes Innocent IV et Alexandre IV. Le pranier de ces deux avait dépouillé Temperour FMdéric de
LA TODR HE LONDBBS. f9Z
ses possesnons en Italie; il les Tendit an roi d'Angleterre, moyennant qu'il en ferait la conquête sur Mainfiroy, ennemi du pape; et pour qu'il fit cette conquête* il lui avança de l'argent hypothéqué sur ses royaumes à conquérir. Henri III accepta; et Innocent IV se yit bien heureux de trouver un homme qui faisait pour lui la guerre à son ennemi. Cependant Main* froy se soutenait, et le roi d'Angleterre avait chargé son n^aume à venir d'une si énorme liypo&èque qu'il pensait à hite banqueroute au pape. Ce que voyant, celui-ci, ou plutôt son successeur, leva une taxe dans les états même du monarque anglais.
Ce fat un des plus rudes coups pour ce prince. Les barons et les évêques anglais refusèrent de payer la taxe, et annoncèrent l'intention de prendro le casque si on leur contestait les bénéfices de la mitre.
Au milieu de ces mécontentements, un redoutable ennemi vint prendre sa part de la révolte, en attendant les avantages qui en résulteraient. Le comte de Leicester fit chasser les frères utérins du roi, et détruisit peu à peu autour du trône tous les appuis sur lesqueb He^ m pouvait encore compter. Un seul cependant lui résista, ce fut le jeune Edouard, héritier de la couronne, qui r^na glorieusemœt depuis sous le nom d'Edouard K
I Éléonore voyait se former l'orage. EUe n'avait pas assez de souplesse dans Tei^rit pour accorder au peuple et aux barons ce qu'ils devairat finir par lui extorquer. Elle tenait bon contre les clameurs et les menaces, soutenue d'ailleurs par l'intrépide attitude de sonfils Edouard, qui était adoré du peuple. Ce jeune pUDCOt âgé de vingt-trois ans, surveillait les barons» et Leicester
éiiHèiIlàil l'dMéè dhftil6«I(iûtô daiis sa fol, it< ddi&md te lion, Attëllddt polit te prédpiter sur lel etmotlùs qu'Oit Itai donoM» âetit Mjet dé les iiitâqiiei'4 L'decttiid& Hé ptisebtà.
U ïdlie ÊléOiiôfe MYékiaH dé la campagne;) et habitait U Tout. £Ué y tlVAit cot&Mé d'Iiabitudë ttéc 6à «oor de favoiife et dé éotait»ttfôteë. Le prtaéé. tpi'éllë fit sottciëUx et ib^ét^ lui répondit tlil jdttf ^'élle lui detnoËdail oë qu'il o»iig&ait :
^h oréiASi diHl, ttM tâèfOi qué lés eimemiB éxtèrietin ne tiétiiieilt bièniAt §e jdifld)!6 I bdé eifliflûi de LdfidNi} «t dll Myâume. Savèi-^ous dans quelle tôôrje fiuii logé, iSMdaittëT..» Cest un triste présage, à ce que m'ont dit mes déViâSi
*^ Vous liillyitéi Al mit IttmiUe, WSatài, k dd ((al) Aie
^ Oui, ma Mèlte) Oelle qtti Ait doi»ftée pouf prisM à Û^fBlk, le fils aine du prince de Galles Lewellynl è'ét«di lé flPète dtt prince dé Galle» aetuélt il M littd ptf ton fif^ an lOi Ëébtf m et renfermé dané la Tôttf | vous eaVet qu'il toolat s'eii évader, mé mèroi et que oettê tetitàtiVé lui coûta la ¥ie>
-^ Eh bien! mon fila, qu'y a^t41 d'e^yant pour ytm daûs l'histoire de tet événement? Lea ptln«e« de Gdlea &'étaieflt4lB pas ennemis dédéréa de l'ingletéiMt Ne leé a-t^>ii pas vaincus et soumis? Qu'a dé ocmuntm la QaUoi» ftriffin avec mon noble fils Edouard, de race royale?. . .
^ Yoiéli BMk bkéi cé qa'il y a de eoamtin, dit lé Jeune prince en femettant à la tdne un pitfchemin roulé dani un roseau. Ce matin je me prom^aiSi suivant mon habitude, sur la galerie supérieure ; un homme s'arrêta ai baa à me regar*' der» puis leva son bonnet et <»ria t «1 Dieu sauvé le priUoé Édonatdl » Puis, me faisant signe de pféter élMito^ éé qu'il
u fDim Ds umnaL m
aHiiU Iww» |1 APIWMa im ara du paya de Galle», y plaça le ro- «^i^ qyfi ^H3 voy^0 dttacbé à une longue flèohe, 0t laQça la flèche avec ladresse dont les Gallois seuls sont eapables, de telle façon qu'ei^ dâwîWQt » courbe dai)8 les airs, qlle vint tomber pFéflis^mçQt h him pieds. Je ramassai la flèche, et détachai ]ii tamn, oi) j'ai trouvé ao pavc^iaiiiiB. J'ai lu. Usai ?çub* n^mei ma (Hêtres
La reine lut en efiet, et aes joues se eouvnr^t d'une pâleur Wprtçllfi.
^ La PrpYeoQfilç sara chaasée avant peu ignominieusiiNiient
comme elle l.e mârite} spo fils oocape le plus bel appartement
de la Tour Blanobe» triste prison du Gallois Gfiffln. Avant peu il
})a))item peut^tre te aave«\i sombre ou gérait le pritonnier . n
. ^ Eh bieni 9^Uc» raiisorant, ma mère)
-m Pfitrce que mon fila ae laissera empriscmner eemme Griffin, Qt fm laiaiera obawer ignominieusement) La Tour que nous babitous n'est^eUe pas bonne pour nous défepdref
mr Qieu veuille, madame, répliqua la prince, que vous perêfffévm daB9 ce aourage; quant à moi, j'espère ne pas dégénérer d'ici à ce que le danger se montre. Les Gallois ne me tieiïneDl pas eoeore dans la Tours piais ils tiennent la ville de I<oqdrap « eo]|jûi»temÇQt avec les partisans du comte de LeicastQ? et d^ baroua, uqs eqnemis. Me prpmettqi'vous, ma- ^mfi$ de garder ae aourage indomptable que vous montrez, £t qui voua sied si b^i juaqu'auii fêtes de f4ques , lesquelles approabent?
fTT Vous savez doua quelque diose, mylordf dit la reine.
-r- Je pense savoir assea de choses pour vous draoïander de rester à la Tour jusqu'à PAques, mi( m^re.
MO ISS FUSONS DE LVniOPk.
— Eh bien» mon fils, pourquoi n'y resterais-je pas? A qael propos quitterais^e une forteresse imprenable, une demeure Gonunode?
Le prince ne répondit pas à cette question.
— fai votre parole, madame, dit-il; non-seulement ne quit-' (ez pas la Tour, mais si par hasard vous entendiez du bruit, si vous yoyiez quelque émotion populaire» ne vous m(mtre2 point. Attendez que je vous aie conseillée.
La reine fut surprise, et à son tour alla porter un finont soucieux au milieu de ses assemblées de courtisans insouciants.
Vers Pftques, en eflfet, la sédition éclata. Le lord maire Thomas Fitz Richard, dévoué au comte de Leicester, supprima toute la police nécessaire à cette époque de fêtes dans une ville turbulente comme Londres. Les conjurés se répandirent dans les rues, et se mirent à piller les banquiers lombards^ et les jui& furent dévalisés; c'était un moyen de donner de Taisent à la sédition. Après les banquiers on piUa les seigneurs du parti de k cour, les Provençaux et les Poitevins. On n'oublia pas les Gascons. Le tumulte s'augmenta de l'incendie, car pour bien détruire il &ut brûler.
La reine comprit alors que son fib avait prophétisé juste. Elle se souvint de ses recommandations, à l'excq^tion toutefois de la principale, qui était de ne pas quitter k Tour. Éléonore, eflOrayée plus encore des cris de ses femmes et des lamentations des courtisans que du ravage de ses proj^étés, perdit tout à fait la tête. Il lui sembla que les flammes allaient envahir la Tour; elle se figura que la tactique de ses ennemis était peutêtre de la brûler vive dans sa forteresse, et bientôt elle donna l'ordre du départ. On prépara donc pour la reine un bateau
dans lequel s'entassèrent à la hâte les femmes, les favoris, la reine, et les plus disponibles trésors. Si Ton pouvait gagner le château de Windsor, on était sauvé, i^r le prince Edouard, absent pour recruter des partisans à la cause royale, pourrait amener une armée sous les murs de Windsor, tandis qu'à Londres les portes étaient fermées. On partit malgré le jour, malgré les attroupements du peuple, qui surveillait les préparatifs de ce départ.
Les princes n'ont jamais le moyen d'échapper comme de minces particuliers, ou plutôt ils n'osent le faire. Hs sentent le danger de déposer en im moment critique cet appareil qui pour la paix est un cortège, et pour la guerre une défense. La barque royale fut reconnue bientôt à son luxe et à ses gardes. Le peuple se porta en foule le long des rives de la Tamise lorsqu'il vit cette embarcation s'approcher du port; il amassa d'énormes pierres pour la couler à fond lorsqu'elle passerait sous l'arche; et en attendant, il lança sur les dames de la cour et sur la reine tant de menues pierres, de boue et d'œufs pourris, il cria si énergiquement : Noyons cette sorcière, qu'Éiéonore eut plus peur dans son bateau qu'elle n'avait eu peur à la Tour, et fit virer de bord.
Un peu plus tard, cet affront fait par le peuple a sa reine fut lavé dans le sang par Edouard ; mais l'ardeur qu'il mit à se venger causa les plus grands malheurs à sa famille et à luimême. Leicester ayant livré bataille au roi Henri III, à Lewes, Edouard, qui commandait l'avant-garde de l'armée royale, aperçut au poste d'honneur, dans l'armée rebelle, les milices de Londres, composées des plus hardis mutins. Il donna si
rudement sur ces bourgeois qu'il les rompit en un moment, y. 26
et les poursuivit pendant quatre milles , massacraiit toujours sans trêTe ni pitié. Mais pendant qu'il satisfaisait ainsi sa haine, il ne songeait plus au reste de Vannée, que Leicester, par une manœuvre habile, séparait du corps vainqueur et battait complètement. Le roi Henri m, père d'Edouard, et le roi des Romains, son oncle, furent faits prisonniers. Edouard, pour obtenir leur liberté, fut contraint de se livrer lui-même conune otage à Leicester, qui les envoya d'abord au château de Douvres, puis, plus tard, le renferma dans la Tour même, accomplissant ainsi, par un singulier hasard, la prédiction étrange que le GaUois avait fiodte à Edouard.
Plus tard, Edouard régna sur TAngleterre, et ce prince qui mérite d'être compté parmi les grands rois de ce pays, donna dans la Tour même un lugubre exemple de l'imperfection humaine. Il avait été souvent généreux et clément; ce sont deux qualités inséparables du véritable courage. Hais les Écossais s'étant révoltés sous la conduite de Wallace, homme d'une valeur et d'un mérite au-dessus de son siècle, Edouard fut plus jaloux de la gloire acquise par ce héros de l'Ecosse qu'il ne fut blessé des pertes essuyées par les Anglais. Il acheta bassement à un trattre la vie de Wallace, qui se cachait en Ecosse. John Honteith fut cet inûme qui vendit son ami. Edouard ordonna que Wallace fût chargé de fers et conduit à Londres. On l'enferma dans la Tour, et l'on fit instruire son procès par une cour criminels
n fallait cependant un texte à cette accusation. On allégua les abus commis pendant la guerre, et les chefs d'accusation furent la trahison et la rébellion. Wallace objecta en vain qu'il avait comme ennemi fait une guerre loyale; que n'étant ni
LA TOUR DE LONDRES. tOS
sujet ni vassal du monarque anglais, n'ayant jamais prêté ser< ment de fidélité à sa couronne, ni fait la moindre soumission, il ne pouvait être regardé comme rebelle ou comme traître. Les yeux afiaiblis d'Edouard étaient offusqués de cette gloire pure et brillante; le roi chevalier avait fait place au vieillard politique. Edouard, qui ne voyait pas de sécurité pour sa domination sur l'Ecosse tant que Wallace vivrait, et qui ne se sentait plus la force d'effacer par des exploits nouveaux ceux de son émule de gloire, résolut que le prisonnier mourrait. Il fut condamné à mort, et exécuté sur la plate-forme de la Tour (Tower hill) en 1305. Edouard se trompait dans ses deux plans. Il souilla sa gloire en touchant à celle d'autrui, et au lieu d'assujettir à jamais VÉcosse par la suppression d'un capitaine, il féconda le sang du martyr. Après Wallace, qui n'avait pas accompli sa tâche, vint Robert Bruce, qui le vengea et le surpassa.
La Tour de Londres fut encore assiégée en 1326, sous le règne d'Edouard II, fils du précédent. Ce fut encore un favori, lord Spenser ou le Despenser, qui fournit aux barons et au peuple le prétexte de la révolte. Edouard avait envoyé en France sa femme Isabelle, sœur de Charles le Bel, pour accommoder avec ce prince un démêlé survenu en Guienne, à cause des ministres du roi anglais. La reine trouva en France les restes de la faction du duc de Lancastre, que Spenser avait fait condamner à mort^ Elle haïssait le favori; les mécontents se rallièrent à elle, et bientôt l'un d'eux, Roger Hortimer, baron puissant sur les frontières de Galles , prisonnier d'état qui s'était évadé de la Tour, Mortimer, disons-nous, fit une telle impression sur l'esprit et le cœur de la reine, qu'elle se mit.
pour plaire à son amant, à la tête d'un complot ayant pour but de détrôner Edouard II, et de perdre Speuser et ses créatures. Le peuple crut que la reine faisait cette opposition dans l'intérêt de la nation, et bénit la reine. Charles le Bel, appuyant secrètement les desseins de sa sœur, lui composa une armée de trois mille hommes. Le roi s'enfuit de Londres, abandonnant ses défenseurs. Le peuple égorgea et pilla tous ceux qui tenaient pour le roi et Spenser, arrêta Téyêque d'Exeter, qui n'avait pas voulu trahir la cause royale, lui coupa la tête, et jeta son corps dans la Tamise, puis vint mettre le siège devant la Tour, s'en empara par surprise, et forma une association de citoyens qui s'engageaient à tuer sans miséricorde tous ceux qui n'embrasseraient pas la cause d'Isabelle et de son fils le prince de Galles. Spenser, favori du roi, et son père le comte de Winchester, furent mis à mort par les ordres de Hortimer, qui régna ainsi dans Londres sous le nom et l'autorité de la reine Isabelle. Bientôt le roi lui-même fut assassiné au chAteau de Berckley, en 1337.
Hais à travers tant d'événements, le peuple anglais marchait peu à peu vers un rayon d'indépendance qui le guidait dans cette voie sanglante. Les révolutions détruisent les hommes, bouleversent les fortunes, mais consacrent et affermissent les principes.
De la Flandre et de la France, oti déjà les paysans avaient commencé à s'inquiéter de leur avenir, la fermentation était arrivée en Angleterre, et se trouvant à un degré suffisant, elle s'étendit dans le développement presque complet de sa vigueur.
Un certain John Bail, prédicateur du comte de Kent, se mit à
parcourir les campagnes, disant aux paysans qae Dieu n'ayait pas créé le monde tel qu'il était, qu'il n'y avait alors que deux puissances, l'une dominante, celle de Dieu, l'autre ruinée, celle de Lucifer ; que du temps d'Adam et d'Èye on ne connaissait ni seigneurs ni manants ; que tous avaient même origine, et que par conséquent il n'était pas juste que les uns fussent en possession de tous les biens et de tous les honneurs, les autres réduits à la plus dure misère.
— Pourquoi, disait-il, sont-ils vêtus de velours, de camocas, de vairs, et de gris, tandis que nous sommes à peine couverts de pauvre drap? Pourquoi ont-ils les vins, les épiées, le bon pain; nous le seigle et la paille? Pourquoi ont-ils les palais, les châteaux; nous le travail, la pluie et le vent aux champs ? Notre roi Richard II est jeune; remontrons-lui notre serntude, disons que nous voulons qu'il en soit autrement, sinon que nous y pourvoirons ; si nous y allons de fait , et tous ensemble , nous tous qu'on appelle les serfs, avec la ferme intention de nous faire affranchir, bien des milliers d'hommes nous suivront, et quand le roi nous verra et nous entendra, de bonne volonté ou de force il trouvera un remède à nos maux.
Ainsi parlait John Bail, les dimanches au prêche, et beaucoup de gens disaient : Il dit vrai; «c et, comme le raconte Froissart, murmuraient et se recordaient l'un l'autre aux champs, en allant leur chemin ensemble de village à village, ou en leurs maisons : Telles choses dit Jean Bail, et il dit vrai.»
L'archevêque de Cantorbéry appritla façon neuve dont ce prêtre interprétait l'Évangile ; il le fit souvent mettre en prison; mais sa colère s'apaisait, et John Bail était mis en liberté, après quoi
MM LES ntlSONS DE L*Kt)ROPE.
il recommençait de plus belle. Peu k peu le bruit de ces prédis cations émut les comtés voisins. Kent, Essex, Sussèx et Bethford, se mirent de la partie.
n est à remarquer qu'en aucun temps, dans aucun pays, le peuple ne s'est soulevé sans une cause légitime. Nous n'appelons pas soulèvement cette émeute partielle qui semble parfois un nuage chargé d'éclairs au milieu d'un ciel disposé à la sérénité. Le nuage passe après avoir fait son bruit et jeté son feu: il n'en résulte souvent qu'un désastre pour la terre. Mais les grandes émotions sont les contre-coups des violentes secousses données aux peuples par les gouvernements, et John Bail, en prêchant la réforme en Angleterre, suivait un chemin que les abus du pouvoir venaient de tracer aux opprimés.
Pendant la minorité de Richard, le parlement avait décrété .une capitation extraordinaire de trm groau, douze sous environ, exigible pour tout individu Agé de plus de quinze ans. ta levée de l'impôt fut confiée à des percepteurs plus insolents que i'imp6t n'était inique. Ce fût dans ces dispositions que les prédications de lohn Bail trouvèrent le peuple d'Angleterre.
Jamais gouvernement, si féroce qu'il soit, n'a manqué d'être dépassé par ses agents. Le chien de berger qui mord les mour tons est l'image la plus réelle de ces exécutions.
Les collecteurs interprétaient, comme on le pense l)ien, la loi et jugeaient arbitrairement l'âge des imposés. Us vinrent au village d^Essex, chez un forgeron qui s'appelait Wat-Tyler. n travaillait à sa forge, remuant d'un bras nerveux les lourds marteaux sur l'enclume.
— Que me voulez-vous? leur dit-il; est-ce que je n'ai pas payé ma capitation?
*- Tu as payéi lai dit l'un d'eui; mais ta ^le ne paye pas, et cependant elle est Anglaise comme toi, je suppose?
— Oui, dit le foi^eron, elle est Anglaise et bonne Anglaise; mais comme elle n'a pas <(uinze ans, et qu'on ne paye la taxe qu'à cet âge , vous trouverez bon qu'elle garde ses douze sous. Nous verrons l'aimée prochaine.
— Quoil ta fille n'a pas quinze ans, une si belle fiUe? dit le percepteur; c'est incroyable* et si incroyable que ie ne le crois pas*
— Allez y voir alojrs» dit en riant 1q forgeron, elle doit être inscrite à la paroisse.
Les collecteurs se mirent en un coin de la forge, et, fixant des yeux ardents sur la jeune fille, qui, toute p&le, travaillait à côté du fourneau..'.
— Nous allons te prouver, dit le chef, que ta fille a bien quinze ans, et pour cela nous n'irons pas h la paroisse lire le grimoire du ministre.
En disant ces mots, qu'il accompagna d'indécentes paraphrases, il saisit la jeune fille, et, moitié riant, moitié mena* çant, ses lâches acolytes se préparèrent à l'aider dans son infâme riolence.
WatrTyler venait seulement de comprendre l'odieux excès que méditaient ces brigands. Il vit sa fille se débattant au milieu d'eux; la fureur le fit bondir h leur rencontre; son marteau sî£Qa en l'air, et retomba sur le crâne du plus audacieux des jsbires. Inondés de sang, et pressés par le peuple qui accourait aux cris de la jeune fille, ces agents d'iniquité réussirent pourtant à s'échapper; mais déjà ils n'étaient plus à craindre. Le père offensé semblait un héros suscité parmi ces pauvres
paysans, pour leur rendre la liberté comme il avait sauré Thonneur de sa fille. Pour lui, le parti à prendre n'était pas douteux ; il appela aux armes ceux qui approuvaient son action, et au bout d'une quinzaine il se trouva chef de cent nulle hommes.
Ce peuple n'était pas assez mûr pour la liberté; il ne conquit que la licence. En passant à Blackheath, ils rencontrèrent la princesse de Galles, mère du roi, qui revenait d'un pèlerinage à Cantorbéry; ils attaquèrent sa suite, et quelques-uns d'entre eux voulant, dit un historien (1), montrer leur projet de ramener tous les rangs au même niveau, forcèrrat cette princesse de les embrasser. Ce fut la seule violence qu'ils commirent cette fois.
Le roi Richard s'était réfugié dans la Tour. Les cheis, Wat- Tyler et John Bail, lui firent demander une entrevue. Le roi avait déjà consenti à traverser la rivière dans un bateau pour aller à eux; mais cédant au conseil de ses courtisans, qu'effrayaient les démonstrations populaires, il revint à la Tour sans avoir entamé la conférence. Ce fut le signal du désespoir et de la fureur du peuple. Les coalisés entrèrent dans Londres, brûlèrent le palais de Savoie, décapitèrent une foule de gentilshommes, voulant par force amener le roi à débattre les conditions de leur afiranchissement.
Froissart raconte que Wat-Tyler fit tuer dans ce tumulte un gentilhonune nommé Richard Lyon, dont il avait été valet dans les guerres de France et qui l'avait une fois battu, ce dont il avait juré de tirer vengeance; mais Froissart a composé ses récits, pleins d'intérêt d'ailleurs, avec une partialité si marquée en faveur de Taristocratie anglaise, que ce fait pourrait n'être
pas d'une exacte vérité, d'autant plus que beaucoup d'histo-riens anglais n'en font pas mention.
Le roi céda, voyant le danger pressant, et se rendit à l'entrevue qu'on lui demandait. Il sortit de la Tour, sur le conseil du comte de Sallabéry, qui lui disait :
— Sire, vous les pouvez apaiser par de belles paroles, sans quoi ils nous détruiront tous.
Le roi fit donc proclamer que tous ceux qui voudraient le voir et lui parler devaient sortir de Londres et se rendre à Miles' End. Le cri en fut fait par la ville, et une bonne partie des révoltés, l'entendant, quitta la place Sainte-Catherine, où Ton campait pour tenir la Tour en échec, et gagna le lieu de rendez-vous. Là le roi comparut devant son peuple et lui demanda ce qu'il désirait.
— L'amnistie générale, répondirent les orateurs de la foule, l'abolition de l'esclavage, la liberté du commerce dans les villes commerçantes, sans droit ni impôt, et une rente affectée sur les terres des vassaux, à la place des services et corvées dues par le villenage.
C'était peu, sans doute, selon le droit humain, mais beaucoup pour ces temps d'abrutissement et de servitude. Le roi accorda tout, à condition qu'ils se retireraient dans leurs villes et villages, laissant pour chaque troupe trois hommes, auxquels serait remise la charte scellée du sceau royal contenant le don des privilèges accordés en ce jour.
Ces paroles apaisèrent le peuple. Chacun fit ses préparatifs de départ; mais ce n'était pas là l'intérêt de tout le monde, ot bien des gens restaient cachés, comme en toute révolution, pour profiter du trouble et récolter les bénéfices. Voici ce qui s'était
«0 LES PMSONB R UEDROPI.
fait à la Tour de Londres après le départ du roi pour Miles* End Wat-Tyler, John Bail, Jacques Straw» et plus de quatre cents hommes, forcèrent les postes mal assurés de la forteresse, se répandirent dans les appartements, et trouvant Simon Sud* bury» archevêque de Cartorbéry, primat et chancelier du royaume, ils le prirent et lui coupèrent la tête; ils en firent autant à Robert Hall, trésorier d'Angleterre, à un médecin du duc de Lancastre, et à Legg, l'un des plus odieux percepteurs de l'impôt des trois groats. Ces quatre têtes, après avoir été portées en triomphe dans Londres, furent placées sur le pont, à Fendroit où l'on attachait celles des condamnés pour haute trahison. Ils .allèrent ensuite dans la chambre de la princesse de Galles, mirent son lit en morceaux, lui causant une telle frayeiur, qu'elle s'évanouit. Ses valets et ses femmes la déro* bèrent aux furieux par une poterne, et elle ne reprit ses forces qu'auprès du roi son fils, lorsqu'il revint de la conférence de Kfles'End.
Si WatrTyler et ses compagnons eussent poursuivi le véri* table but des réformateurs, c'est-à-dire l'amélioration du sort des peuples, le bonheur de l'Angleterre était à jamais assuré, sous un roi jeune et susceptible de recevoir des impressions fa* vorables aux besoins de ses sujets. Mais comme ils firent dégé* nérer la question en une question de pillage et de vengeances particulières, comme ils révoltèrent le bon sens de ce parti tou* jours nombreux qu'on appelle les modérés, qui, après les pr^ mières explosions, dontils se tiennent sans cesse éloignés, cherchent leur utilité et la trouvent aux dépens des moins sages ; par ces raisons, les Communes perdirent complètement leur cause et rendirent quelque avantage à la noblesse et au parti
royal, qo il» avaient amenés si promptement à capituler. Çeat rhistoire de toutes les émotions populaires, que la sagesse d'un chef ou la modération des masses n'a pas élevées à la hauteur d'une véritable révolution.
— Nous n'avons rien fait, dit Wat-Tyler à ses hommes, qui croyaient avoir tout gagné. Les franchises que le roi nous a accordées sont un trop petit profit : courons Londres avant que nos amis des comtés n'arrivent, et pillons la villa les premiers si nous voulons avoir quelque chose, car si nous attendons que les autres s'y mettent, ils prendront tout et ne nous laisseront rien (S).
C'était sur la place de Smîthfield que ces paroles étaient prononcées par Wat-Tyler» à la tète de plus de vingt mille hommes, quand le roi Richard vint à passer.
Ce jeune prinoe voulait, dit«on, quitter Londros et mardier rar Windsor avec environ soixante chevaux. Voilà du moins comme le rapporte le seul historien qui donne à ce sujet quel* ques détails. Lorsqu'ilfut devant l'abhaye de Saint-Barthélémy, voyant tout ce peuple assemblé, tumultueux t
— Eh bien, non! dit Richard, je ne partirai pas sans avoir demandé à tous ces gens ce qu'ils veulent de moi; car enfin j'ai déjà aocédé à leurs désirs» et il importe que tout cela finisse d'une manière ou d'une autre.
Ce disant, il arrêta son cheval* Sa suite Timita.
Wat-Tyler, apercevant ce mouvement et reconnaissant le roi :
•--Voici le roi, s'écria-t^il; vous ailes m'attendre; je veux
lui parler, et ne bougez qua je ne vous lasse signe; mais si
vous me voyez lever la main au-dessus de ma tête, aecourez
et tuez touti excepté le rai» car il est jeuMt nous Vi
Ui . LES PRISONS DE UEOROTE.
rons par toute TÂngleterre, et là où il sera, nous serons aussi rois que lui.
À ces mots il piqua des deux et vint si près du prince, que la queue de son cheyal touchait la tète de celui de Richard.
— Roi, dit-il, vois-tu tous ces braves gens qui sont là?
— Oui, répliqua le roi ; mais pourquoi me fiûs-tu cette demande?
— Je le dis parce qu'ils m'obéissent tous et m'ont juré foi et obéissance.
— A la bonne heure, dit le jeune prince ; je ne dis pas non.
— Eh bien, poursuivit Wat-Tyler, crois-tu que tant de gens venus ici pour avoir ces lettres d'afDranchissement, s'en retourneront sans les emporter? Nenni, nous les emporterons.
— Faisons d'abord comme il est dit, répondit Richard. J'ai promis ces lettres, et chaque village aura la sienne; mais d'abord retirez-vous doucement de Londres. Nous en sommes convenus.
Wat-Tyler semblait chercher l'occasion d'une querelle, et ces paroles tranquilles ne lui convenaient pas. Il avise un écuyer qui était derrière le roi et lui portait son épée.
— Donne-moi ta dague, dit41 à cet écuyer.
L'écuyer, hésitant, le roi lui ordonna de donner sa dague à Wat-Tyler; mais le forgeron continua son jeu.
— Maintenant, ditril, donne-moi cette épée que tu tiens.
— C'est l'épée du roi, répliqua l'écuyer, et je ne te la donnerai pas; tu n'es pas digne de la porter ; tu n'es qu'un simple garçon comme moi, et si nous étions seuls en cette place, tu ne dirais tout ce que tu viens de dire pour aussi gros d'or que cette église de Saint-Paul est gninde.
— -Pardiea! s'écria Wat-iyier, que jamais pain n'approche de ma bouche si je ne prends ta tête.
Et il s'élança sur l'écuyer.
Hais le maire de Londres, venu, lui douzième, à cheval au* devant du roi, et tout armé sous sa robe, entendit ce conflit, et outré de colère :
— Garsl dit-il à Wat-Tyler, comment es-tu si osé de dire teUos paroles en la présence du roi? C'est trop pour toi.
Richard s'était échauffé peu à peu; se voyant soutenu par ce renfort, si faible qu'il fût, et jugeant que le moment était venu de périr glorieusement ou de reconquérir tout ce qu'il avait perdu d'autorité :
— Maire, dit-il» mettez la main sur cet homme.
— Âh ça, dit WatrTyler au magistrat, que t'importe, à toi» que je fasse ou dise telle ou telle chose? Passe ton chemin.
— » Misérable! répliqua le maire, tu me vas payer toutes ces injures.
Aussitôt il asséna un si rude coup de masse sur la tête de WatrTyler, qu'U le renversa étourdi sous les pieds des chevaux. Les gens de la suite du roi entourèrent aussitôt le corps pour le cacher aux gens assemblés sur la place, et l'écuyer, nommé Jean Standwich ou Crowdich, vint lui couper la gorge.
Mais déjà le peuple s'était aperçu de ce coup de main. On criait partout : -^ Notre capitaine est tué ! Allons I allons ! et cha* €un préparait son arc et ses flèches. Le moment était critique^ encore une minute, et tous les partisans du roi étaient tués avec leur maître sur le cadavre de Wat-Tyler.
Richard, qui n'avait que seize ans, se conduisit en homme
de génie : il fit reculer ses gens, s'ayança seul et la main ou* verte vers les rebelles, tout prêts à tirer.
— Bonnes gens, dit-il, que vous manque-Ml t un capitaine? mais ne suis-je pas le vôtre, et trouverez-vous un meilleur maître que moi? tenez-vous donc en paix.
Toute la foreur des insurgés tomba en un moment ; ils baii^ sèrent la tête devant ce courage et ce calme qui rehaussait à leurs yeux la majesté de la royauté» encore si redoutable dans son abaissement. Richard se fit suivre de ces vingt mille hommes» les mena dans la campagne, afin de délivrer Londres le plus tôt possible.
n y avait un corps considérable de troupes aguerries que les seigneurs de la cour conseillaient au prince de lancer sur ces malheureux paysans, afin de les exterminer tous. On voit que la revanche eût été largement prise, et cette idée justifierait jusqu'à un certain point les excès de Wat-Tyler, qui avait aflaire à de pareils ennemis ; mais le roi était jeune et généreux; il congédia les paysans; seulement il supprima, ou fit supprimer \ par le parlement, toutes les faveurs accordées aux commîmes ^ pendant Tinsurrection; les lettres d'affranchissement furent révoquées, et le peuple retomba dans un esclavage plus dur que le premier- Ce même jour fût fait un cri dans Londres et publié un ban portant que tout étranger qui serait trouvé dans Londres le lei> demain au soleil levant» et ne pourrait justifier d'un an de séjour en cette ville» serait Jugé comme traître et condamné à mort.
Ces malheureux commencèrent, non à se retirer, mais à s'enfuir; encore ne se fiaient-ils pas à la parole royale, car on leur tenditbien certainement des piégeii paisqati au lieu de se
U TOUR DE LONDRES. , St6
sauYer, lohn Bail et Jacques Straw furent pris dans une masure ob ils se cachaient. G*est qu'il fallait au roi et aux nobles anglais des têtes pour remplacer sur le pont de Londres celles que Wat-Tyler y avait fait planter- John Bail et Straw furent décapités, ainsi que le cadavre de Wat-Tyler, et leurs tôles remplacèrent en effet celles de l'archevêque et des trois autres victimes de l'émeute du jeudi. Ainsi finit la révolte des communes, qui replongea l'Angleterre dans l'esclavage et la barbarie, au lieu de l'affranchir et de Téclairer. Ainsi pervertissent tout, avec leurs passions égoïstes, les hommes qui n'ont qu'un premier mouvement et pas de principes, ni de charité, ni de religion.
Près d'un siècle plus tard on ne se battait plus en Angleterre que pour choisir un maître. La querelle des deux roses mit en feu ce malheureux pays.. Edouard IV, qui avait détrôné et renfermé dans la Tour l'imbécile Henri VI, Marguerite de Valois, sa femme, et le jeune Edouard, son fils, réfugiés en France, partagèrent en deux camps l'Angleterre, qui cependant, comme droit de conquête, venait d'être adjugée à l'usurpateur. Mais le comte de Warwick, mécontent d'Edouard IV, vint jeter la guerre civile au milieu du calme factice dont ce prince jouissait après son mariage avec Elisabeth Gray. Warwick était grand homme de guerre ; il entreprit de raviver ce fantôme de prince qu'on avait oublié depuis sa prison de la Tour, et de rendre le trône, soit à lui, soi ta son fils Edouard, sous la régence de Mafguerite, la reine détrônée. Le roi de France Louis XI n'était pas homme à laisser échapper l'occasion d'occuper si désagréablement son bon frère le roi d'Angleterre. Il accueillit avec la plus grande faveur Warwick, qui était venu en France; il lui fournit
S16 lES PRISONS DE VEmOPE.
des yaisseaux, de Targent, et le comte vint fondre inopinément en Angleterre, arec une poignée de soldats que son nom populaire, ses proclamations flatteuses et l'espoir du changement, toujours doux aux masses, portèrent à soixante mille hommes en onze jours.
Warwick se fût emparé d'Edouard, qu'il surprit dans son camp, sans la fidélité du comte de Hastings, qui réveilla le roi, le fit monter à cheval et le sauva. Edouard quitta l'Angleterre sans un écu, et se réfugia chez le duc de Bom^ogne.
Aussitôt Warwick marche à Londres, se rend à la Tour, et en fait sortir Henri VI, que le parlement proclame roi. Toutefois son incapacité, bien connue, engage rassemblée à nommer deux régents, Warwick et Clarence. Ce dernier était frère du roi détrôné et gendre de Warwick. Le nouveau traité portait que les régents gouverneraient jusqu'à la majorité du jeune Edouard, fils de Henri YI, et qu'à défaut de ce prince la couronne reviendrait au duc dç Qarence. Marguerite et son fils revinrent alors en Angleterre prendre possession du trône que leur restituait le comte de Warwick.
Hais Edouard lY avait trouvé asile et secours chez le duc de Bourgogne, qui, ne fûtK» que pour nuire à Louis XI, mit à la disposition du monarque anglais toutes ses forces de terre et de mer. Edouard prit avec lui deux mille hommes, et tenta un débarquement à Ravenspur, dans le Torkshire; mais il fut repoussé, et sentant bien que toute cause royale qui n'est pas servie par enthousiasme est à moitié perdue, il se résolut à biaiser , en attendant que l'enthousiasme arrivât. Il déclara donc qu'il ne revenait pas en Angleterre pour allumer la guerre civile, mais uniquement pour faire valoir ses droits à
l'héritage de la maison d'York , qui lui appartenait de droit.
Oiose étrange : sitôt qu'on sut en Angleterre qu'Edouard ne
voulait plus être roi » tout le monde voulut le servir» et il se
trouva bientôt en état de tenir tète aux soixante mille
hommes de Warwick et h la moitié du royaume , s'il l'eût fallu.
Warwick se hâta de lever une armée. Edouard, avec la sienne, se h&ta de gagner Londres , oii on ne l'attendait pas. C'était un prince jeune et beau. Il avait eu de nombreux succès comme homme de plaisir, sans compter les succès que tout roi puissant et riche ne peut manquer d'avoir au temps de sa prospérité, succès qui laissent des souvenirs plus profonds qu'on ne le croirait , à voir s'enfuir les ami^ quand l'infortune arrive. Edouard, disons-nous, en arrivant devant Londres, trouva pour l'aider les femmes qui autrefois l'avaient éprouvé généreux et galant; elles étaient, à ce qu'il parait, en grand nombre, et placées de fagon à servir ce monarque malheureux; il y avait ^ aussi les commerçants riches à qui Edouard IV avait emprunté ^ de grosses sommes, et qui ne voyaient d'autre moyen d'-en être payés que de faire remonter leur débiteur sur son trône. Ce parti formé d'éléments si bizarres assura pourtant la réussite du plan d'Edouard ; les femmes agirent près de leurs maris, les commerçants près de leurs clients, et l'on ouvrit au roi les portes de Londres.
Edouard , mattre de la ville , fut mattre encore une fois de son triste compétiteur Henri VI ; il le fit réintégrer dans la Tour. Cependant, appuyé sur un centre solide, Edouard négociait avec bonheur. Déjà Clarence, son frère, allié sur lequel
Warwick eût dû pouvoir compter, cherchait à concilier les V. 28
deux ennemis, c'est-à-dire qu'il trahissait Tun comme il avait trahi Tautre. Marguerite devait arriver avec un renfort de Lancastriens; mais Warwick, au lieu d^attendrecelte princesse, voulut combattre tôt et décisivement poiur avoir à lui la gloire dta triomphe.
On se rencontra donc près de Bamei. Warwick fut liié dans l'action, et ses troupes battues. La reine Ha^erite arriva le jour même de cette défaite à Weymouth, avec un petit détachement de troupes françaises. Sa cause était perdue, cependant elle persista généreusement à la défendre. Elle se recomposa même une armée, et livra bataille à Edouard dans les plaines de TeWkesbury. Mais la ftose blanche triomphait, \e& La&castriens furent complètement mis en déroule, et laissèrent trois mille hommes sur la place. Marguerite et son fils furent faits prisonniers.
Conduits devant le roi Edouard, ils n'étaient pas au bout de leur malheur. Edouard, en voyant le ûls de son ennemie, jeune homme de qmnze ans, lever fièrement l& tète, et soutenir en roi son infortune, Itd demanda comment il àVait osé entrer dans ses états pour y apporter la guerre.
— Je suis venu non pas dans vos états, mais da&s les miens, répliqua le jeune homme , pour recouvrer mon héritage que vous m'avez dérobé.
Edouard, vainqueur, mattre du sort d'un ennemi, eût facilement gagné de la gloire à être clément. Il se montra bassement féroce, et, transporté d'une ftireur aveugle , il frappa de son gantelet au visage ce jeune homme qui venait de lui donner une leçon de noblesse. €e que le mattre fait, les courtisans l'exagèrent. Le jeune Edouard, cfTondé par le roi, fut enb^né
EA TOim DB LONDRES. U»
dans tme chambre toisine par QafBiGe, Hastiiigs» eioodster et Gray; on Tégorgea sans pitié presque sous les yeux de sa mère.
Marguerite fut confinée dans la Tour oii son époux, le faible» le sot Henri VI, fut poignardé quelques jours après par ce 61ocester, que nous voyons commencer là sa hideuse carrière.
Edouard IV avait vaincu la rébellion, tué ses ennemis» il n'avait plus que des vengeances particulières à exercer; ce sont les jeux d'un prince qui n'a plus rien de sérieux à faire. Regardant autour de lui quelle victime il choisirait d'abord, il aperçut dans l'ombre de son trône le duc de Qarence, son frère, qui se faisait petit pour passer inaperçu et faire ou« blier ses révoltes passées.
Ce fut Louis XI qui, dans le traité de Pecquigi^y, conclu avec Edouard IV, stipula la liberté de la reine Marguerite, détenue prisonnière à la Tour. Cette princesse était le seul ^memi im? portant qui f ftt plus avant que Clarence dans les ressentiments du roi. Malgré le service rendu par ce dernier prince ^ Edouard lors de la révolte de Warwick, le roi se rappelait la première trahison, et n'attendait que l'occasion d'en tirer vengeance. Cette occasion ne pouvait tarder à se présenter. Qxt rence était regardé à la cour comme un homme dangereux paf sa légèreté. Impétueux et inconséquent, il donpait prise sur lui en toute circonstance, bien qu41 dût s'attendre et qu'il s'atteor dit aux représailles de son frère. Mais le caractère domine en tout. Qarence avait pour ennemis particuliers la reine, et son propre frère, le duc de Glocest»; ce prince que l'on appelait seulement alors un profond politique, et qui n'avait pas encore donné la mesure de sa profondeur. U conseilla d'attaquer Qarence, non pas en personne, mais par ses amisi afid
que, si la prudence le forçait à souffirir patiemment les outrages» il se déconsidér&t dans le public, ou que, s'il témoignait son ressentiment , il se portât, selon sa nature , à des violences car pables de le perdre.
Le roi, chassant un jour dans lé parc de sir Thomas Burdett» d'Ârrow en Warwickshire, tua un chevreau blanc que le propriétaire du parc chérissait singulièrement. Burdett s'écria dans sa douleur : ^
— Je voudrais que celui qui a conseillé au roi de tuer mon chevreau eût ses deux cornes dans le ventre.
Ces paroles suffirent aux gens qui cherchaient l'occasion. Ik recherchèrent que sir Thomas Burdett était l'ami du duc de Clarence; que son vœu était impie et sacrilège, qu'il constituait un crime de trahison au premier chef. Cette énormité
trouva des approbateurs, elle trouva des juges! Sir Thomas Burdett, jugé par un tribunal composé de magistrats et de juiés, fut condanùié à mort, et décapité à Tybum, pour avoir regretté si vivement son chevreau.
Le duc de Oarence n'avait pas pris à cœur, comme on s'y attendait, ce jugement et cette exécution. On jugea qu'il fidlait pousser plus avant la piqûre. Il avait pour ami , quelques-uns disent pour chapelain, un ecclésiastique versé dans les sciences mathématiques, et que le vulgaire, selon l'usage de ces temps barbares, accusait de nécromancie et de sortilèges. Il n'en fallut pas davantage à la cour. John Stacey» prévenu des crimes que nous venons de mentionner, fut jugé; plusieurs pairs du royaume encouragèrent cette poursuite par leur présence. John Stacey fut condamné à mort, subit la question, et fut décapité.
LA TOUR DE LONDRES. ttl
Clarence comprit qu'il ne s'agissait plus de simples désagréments de cour. H se rappela que sous le dernier règne on avait doucement conduit d'humiliations en humiliations à la mort le hon duc de Glocester, honune vénérable et pur de tout crime; sa seule faute avait été le silence et la passivité. Clarence n'était pas homme à se laisser traiter ainsi sans se plaindre. Il se plaignit donc , et si bruyamment, il défendit ses amis morts avec tant de véhémence, ménagea si peu le roi dans ses récriminations, que l'on trouva l'occasion bonne. Clarence fut arrêté par ordre de son frère, et conduit à la Tour. Edouard ne s'en tint pas là, et, convoquant un parlement dont il était sûr, il traduisit le duc devant une cour de pairs, tribunal suprême de la nation. Clarence fut accusé d'insulter à la justice publique, en proclamant innocents des hommes reconnus criminels par des cours de judicature. Il fut accusé de nier l'équité du roi, au nom de qui ces gens avaient été poursuivis. On avait recueilli avec tant de soin tous ses propos amers contre Edouard et sa cour, que dans les expressions dont il était censé s'être servi il y avait injures, imputations d'illégitimité. — Rien que des mots, pas un fait.
Hais lorsqu'un roi se fait partie de son ennemi, ce dernier est condamné d'avance. La chambre haute déclara le duc de Clarence coupable. La chambre des communes, aussi servile et aussi lâche que la chambre des pairs, demanda que le coupable fût exécuté à mort.
Rien de plus bassement personnel que ce parlement anglais à l'époque dont nous parlons. C'est un historien anglais qui en fait la remarque, et nous la transmvons d'après lui. Ce parlement osait souvent refuser au roi des subsides et des taxes; une
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misérable somme à débourser reflOrayait, même pour des causes d'intérêt national; mais il se montrait toujours souple et d'une complaisance parfaite lorsqu'il s'agissait de servir un tyran dans ses abus contre les personnes. Cest que la tète d*un ennemi ftiit tant de plaisir aux rois, qu'ils prennent vplontierB sur eux les lirais de Téchafaud.
Qarenee condamné à mort, ses amis eurent le courage de demander sa gr&ce au roi.
— Je veux bien lui accorder une grAee, dit Edouard, oai enfin il est mon frère. Qu'il choisisse le genre de mort qu'il lui plaira, et par saint Georges, qui est qon patron, je le laisse libre.
On rapporta cette preuve de élémenoe au due, qui %^iom gaiement :
-~ Puisqu'il en est ainsi, je veux rendre ma mort célèbre, et mourir en buvant à la santé d'un roi si bon, d'unfrèrQ si doux. Qu'on m'apporte un tonneau de vhi de Halvoisie.
Qarence était enfmné dans une chambre basse de la Tour .^ On roula jusque chez lui le tonneau de vin qu'il demandait. Le duc fit mettre siur champ cette énorme barrique, et ordonna qu'on levât le couvercle supérieur. Il fit puiser 4^ la liqueur une certaine quantité qu'il but avec plusieurs de ses amis, et ensuite U les congédia. Lorsqu'ils fùr^t partis, ignorant ce qui allait se passer t
— Maintenant, dit-il, je suis libre, n'est*ce pas, de mourir à ma fantaisie? eh bien, que l'on me hisse jusqu'à la hauteur de cette tonne, et qu'on m'y plonge. Vous, mettre geôlier, vous reboucherez le tonneau très»hermétîquen)ent, de peur qu'un si l)on vin ne perde son arôme.
Le duc était fort gros. On le souleva et on le plongea dans le tonneau. En un moment il fut sufibqué.
Lorsqu^on rapporta cette bizarre catastrophe au roi Edouard, il voulut s'assurer par lui-même de la mort de son îrhre, et, ayant contemplé minutieusement le cadavre :
— Mon frère, dit-il au duc de Glocester qui raccompagnait, Toilà un détestable pareht que nous avons perdu. Mais il ne faut pas regretter la guerre , Texil et la mort qu'il nous eût peut-être causés... Georges est mort. Mes enfants vivront...
— Comment dites-vous, sireî demanda Glocester en ramenant son manteau sur ses épaules hideusement contrefaites.
— Oui, c'était prédit, répliqua Edouard; mes enfants devaient mourir assassinés par un homme dont le nom commencerait par un G... Il y avait aussi je ne sais quel mot de Tour dans la prophétie.
— Eh bien I sire, riposta vivement Glocester wec Un affreux sourite, Georges est mort, et la Tour est vide de prisonniers.
— Voilà ce que je disais, poursuivit lé roi.
Edouard IV l'usurpateur mourut en 148â, à Tftge de quarante-un ans; il en avait régné vingt-trois. Il laissa cinq filles et deux fils, Edouard, prince de Galles, Agé de treize ans, et Richard, duc d'York, dans sa septième année.
Le roi mort, chacun se tourna vers le nouveau soleil de la cour; c'était le duc de Glocester. Le toi était encore trop jeune pout qù on put espérer quelque &veul* de lui. Edouard résidait alors k Ludlow, sur les <^tiàns de la principauté de G&Ueâ, et le comte de Rivers, son oncle, personuâge accompli sous tous lés rapports, gardait ce dépôt précieux avec tout le soin que la ualiob devait attendre d'un homme d^esprlt et de cœur.
ma LES PRISONS DE L'EUROPE.
Une faction avait levé la tête depuis la mort du roi; lord Hastings la commandait. C'était l'ennemi de la reine et de sa famille, qui avait accaparé sans pudeur toute l'autorité, tout l'argent et toute la faveur sous Edouard IV. Le peuple sympathisait avec cette faction, protectrice de ses droits, et le duc de Glocester n'avait été occupé, durant quinze ans, qu'à se maintenir dans la faveur du roi et dans la bienveillance de cette faction ; mais une fois délivré de la crainte du roi, il abandonna le parti de la reine et se lia étroitement avec Hastings et les siens, non pour soutenir la cause populaire, mais pour se frayer un chemin plus court à la couronne.
n fallait cependant ne pas éveiller les soupçons de la reine et s'emparer adroitement des princes, ses compétiteurs. Elisabeth, mère du jeune roi, voulait qu'il fit son entrée à Londres avec une puissante armée, pour déjouer toutes les embûches de la faction et l'écraser au besoin si elle levait la tête. Hastings dé- Clara que si on déployait un tel luxe de forces, et qu'on mit ainsi en suspicion sa fidélité, il se retirerait à son gouvernement de Calais avec tous ceux de son parti; c'était la guerre civile. Glocester approuva les scrupulesd'Hastings, et remontra doucement à la reine que Iqs mesures étaient offensantes et inutiles. Elisabeth, confiante en l'amitié de son beau-frère, céda, et fit dire à lord Rivers qu'il se contentât d'amener le jeune roi Edouard avec une escorte convenable pour la majesté du souverain.
Glocester rassembla une suite imposante et sortit d'York pour conduire, disait-il, le roi à Londres; mais lord Rivers» craignant que tant de seigneurs et de gens d'armes ne fissent encombrement, fit prendre les devants au roi, qu'il envoya par un autre chemin à Stony-Strafford. Lui-même se rendit à Nort-
hampton, où résidait Glocester avec le duc de Buckingham » prêts à venir rejoindre le cortège royal.
Il s'excusa près du duc et allégua la bonne raison que nous avons dite » fut accueilli de la façon la plus cordiale par Glocester, passa toute la soirée avec lui et Buckingham, et le Icnde^ main, en entrant avec ces princes à Stony-Strafford, où ils allaient joindre le roi, Rivers fut arrêté par ordre de Glocester ; on arrêta aussi Richard Gray, l'un des fils que la reine avait de son premier mariage avec le défunt lordGray, et sir Thomas Yaugham, l'un des premiers officiers de la maison du roi. Ce coup de politique était habile. Ces seigneurs étaient signalés à la haine du peuple par les manœuvres de la faction d'Hastings, et leur ruine causa une véritable allégresse dans Londres, où Glocester fut reçu avec d'universelles acclamations.
Elisabeth , désabusée sur le compte de son perfide beaufirère, embrassa d'un coup d'œil toutes ses espérances. Elle vit bien qu'il ne s'en tiendrait pas là, et s'enfuit, avec ses filles et le jeune duc d'York, dans l'abbaye de Westminster.
Cette résidence avait toujours été un asile sacré. Glocester prétendit que la retraite de la reine était une offense faite au gouvernement, et que le duc d'Tork devait être rendu à la nation, comme son frère, au lieu de rester dans les mains d'un parti antinalional. Il alla jusqu'à dire que si Elisabeth ne rendait pas de bon gré ce jeune prince, le gouvernement le ferai enlever de force. Il n'employa cependant pas d'abord ces moyens extrêmes, et, abusant de son astucieux esprit pour persuader chacun de la pureté de ses intentions, il engagea les deux archevêques de Londres et d'York à obtenir de la reine
qu'elle livrât son fils.
sa» LES FBISOIf s DE LIOIROPB.
Cm deax prélats se laissèrent tromper par le fourbe; ils décidèrent la reine, après de longues hésitations. Elisabeth ne céda qu'à la tirainte de yoir Glocester employer la yiolence, et comme si elle eût été frappée d'un pressentiment, elle ne se sépara du jeune duc qu'après l'ayoir, à plusieurs reprises , couvert de baisers et de larmes.
Glocester tenait donc en son pouYoir les deux enfants d'É« douard, qui faisaient obstacle à ses desseins ; mais de ce pre* mier succès au but que se proposait le sanguinaire protecteur, quelle distance, si un crime soudain ne le comblait I Glocester parla de cet avenir à Buckingham ; il lui montra la nécessité de satisfaire la haine du peuple pour le parti de la reine» et le meurtre de Hivers, de Richard Gray et de Yaugham fut résolu. On les assassina dans le château de Pomfret, où ils avaient été conduits après leur arrestation.
Buckingham avait consenti à cette exécution ; mais il n'était pas le seul personnage important du parti ; l'aveu de lord Has* tings aussi était nécessaire aux desseins du protecteur ; mais ce seigneur n'agissait pas contre la reine dans le but de servir un misérable intérêt personnel. H protesta que rien ne le ferait manquer à la fidélité due aux fils de son souverain, qui avait été son ami. Glocester mesura d'un coup d'œil les résultats de ce refus, et se décida promptement à perdre lord Hastingy, avant qu'il ne devint un sérieux obstacle.
On venait d'assassiner à Pomfret les trois seigneurs amis de la reine. Le conseil s'assembla, d'après l'avis d'Hastings, k la Tour de Londres, et les conseillers arrivèrent l'un après l'autre, sans que l'on pût soupçonner une ombre de ressentiment dans le cœur de Glocester. H fut radieux et caressant avec tous, et
LA TOUR DE LONSRtS. «7
complimenta Morton* évèqae d'EDy, sur la qualité des fraises précoces qa'il cultivait dans son jardin d'Holbom.
— Hylord. elles sont bien à votre service, ditTévéque, et je veux qu'avant une heure votre grftce en puisse goûter des plus belles.
— J'en serai ravi, dit Glooester avec expanftion. Mais par* don, mylords; un courrier m'attend dans mon cabinet; je reviens dans quelques minutes.
Il sortit. Les conseillers s'entretinrent pendant ce temps de leurs affaires ou de leurs plaisirs. Lotd Hastings» arrivé le dernier au conseil, invita plusieurs des assistants» ses amis, à une partie de chasse qu'il avait projetée à sa maison de campagne, avec lady Jeanne Shore, sa maltresse. Cette dame, qui était liée intimement avec le feu roi, s'était attachée depuis à lord Hastings, et, bien que rivale de la reine Elisabeth, elle te^ Hait cependant pour le parti royal, avec les modifications d'opinions que lord Hastings avait introduites dans cette cause.
On attendait donc dans la chambre du conseil le retour de Glooester» lorsque tout à coup il revint, le front sombre et les yeux enflammés. Un changement si subit n'était que le masque à l'aide duquel ce sinistre acteur allait jouer sa tragédie.
— Quel châtiment, 8'écrie-t4l, méritent ceux qui ont com« ploté ma mort» à moi, chef de l'état et oncle du roi d'Angle* terre? Voilà la question que je viens soumettre au conseil. Elle vaut bien celles dont nous nous occupions tout à l'heure.
Hastings fut pris au piège; U se figura que le duc venait d'avoir la révélation d'une con^iration tramée contre sa per* sonne.
-*-Ces traîtres» dUnl, méritent le châtiment qu'on inflige aux
tnttres : ils doivent être punis de mort. Quels sont-ils, Hylord?
— Ces traîtres, répondit Glocester avec une fureur croissante, sont d'abord la sorcière Elisabeth, femme de mon £r^, et une autre sorcière, Jeanne Shore, maîtresse de mon frère. Leurs enchantements et leurs sortilèges ont produit l'état mi* sérable où vous me voyez. . . Tenez !
Et le perfide, ouvrant une des manches de son pourpoint, mit à nu l'un de ses bras, qui était desséché comme le bras d'un squelette. C'était une des infirmités de ce monstre ; il en était affligé depuis sa naissance, et chacun à la cour le Savait parfaitement.
Aussi les conseillers, lorsqu'ils Tentendirent parler ainsi, furent-ils frappés de surprise, le croyant ivre ou fou. Chez Hastings, le nom de sa maîtresse, mêlé à ces étranges propos, avait éveillé un sentiment plus pénible.
— Eh bieA, dit le protecteur en attachant sur lui un regard chargé de menace, que dites-vous?
— Je dis, mylord, réplique Hastings pâlissant, que si ces dames sont réellement coupables du crime que vous leur reprochez, elles méritent les châtiments les plus sévères.
— Appelez-vous cela une réponse, Is'écria le protecteur, et croyez-vous par hasard me satisfaire avec vos si et vos mais? Ces sorcières ont des complices, dont vous êtes le principal, et le premier traître, c'est vous, et, par saint Paul, je ne me mettrai pas à table qu'on ne m'ait apporté votre tète.
Hastings n'eut pas le temps de répondre. Glocester, frappant rudement sur la table, fit venir à ce signal une troupe de gens armés ; la chambre du conseil fut cernée. Lord Stanley, qui fit un mouvement, reçut un coup de hache sur la tète, et il eût été
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taé, s'il ne se SA précipité sous la table; mais Hastings,' saisi par les soldats, fut traîné dans la cour de la Tour; on le courba devant une souche d'arbre qui se trouyait là par hasard, et on lui abattit la tête. Deux heures après on publiait dans Londres une proclamation longue et d'un style soigné, dans laquelle tous les crimes de lord Hastings, racontés avec emphase* justifiaient une exécution qui ne devait pas plaire au public ; mais personne ne fiit la dupe du protecteur, et un marchand de la Cité lança ce mot, qui fit fortune dans Londres :
ce L'auteur de cette proclamation est un prophète, car il a dû commencer hier la relation du meurtre qui n'a eu lieu qu'aujourd'hui. »
Lord Stanley, rarchevéqued'Tork, etHorton, évêque d'Hely, celui même dont le protecteur aimait tant les fi^aises» furent emprisonnés dans diverses diambres de la Tour. Jeanne Shore, citée devant le conseil pour y répondre des faits de sorcellerie qu'on lui imputait, rétorqua facilement» même à cette époque de superstitions grossières, l'accusation ridicule du protecteur. Hais alors il changea de plan, et lui reprochant ses adultères et ses débauches, il la traduisit devant la cour spirituelle, qui la condamna à fodre amende honorable en chemise, dans l'église Sabit-Paul, et à voir tous ses biens confisqués. Jeanne Shore, réduite à l'opprobre, à la plus aflEreuse misère, mourut seule et sans secours, dans une ville oh tant d'amis l'avaient encensée au temps de sa brillante fortune.
La marche du protecteur n'était plus si obscure qu'elle ne laissât entrevoir son but. Hastings mort, il ne restait plus aux fils d'Edouard que des ennemis implacables et sans générositéy ou des défenseurs timides et faibles. Cependant ils ^talent
SSO LES FRISONS DE L^EOROPB.
encore soutenus par la majesté du sang royal, et leur mère veillait sur eux. Glocester attaqua ces deux points d'un même coup. Il acheta les aveux d'un prélat « Stillington, évèque de Bath, lequel déclara qu'avant d'épouser Elisabeth Gray, Edouard IV, amoureux d'Éléonorelalbot^ dont il ne pouvait vaincre la résistance, l'avait épousée clandestinement par devant lui» Stillington. Elisabeth Gray n'était donc plus la femme légitime, mais la concubine d'Edouard; les deux jeunes princes étaient donc bâtards. Quant aux fils du duc de Clarenœ mis à mort par son frère, auxquels revenait la couronne, à l'exclusion de leurs cousinsi Glocester fit établir que lé bill d'attainder ou de proscription lancé contre Clarence rendait ses eiH fants inhabiles à régner en Angleterre. Il ne restait donc plus de compétiteurs à Glocester; il était donc le simple et légitime héritier des droits de la maison d'York.
Cependant il fallait prouver nettement ce mariage clandestin d'Edouard IV avec Éléonore Talbot; il fallait £aire consacrer Texhérédation des fils de Clarence; c'était long et difficile; Glo* cestear eut recours à un troisième moyen. Il fit répandre dans le public que sa mère, la duchesse d'York, mère aussi du feu roi et de Clarence, avait eu des amants ; qu'Edouard IV et Clarence étdent nés de ces liaisons adultères; mais que lui, Glo-* cester, seul fruit de la légitime union, était réellement duc dTork. Cet impudent, ce hideux mensonge, par lequel l'intàme déshonorait sa mère, femme d'une vertu sans tache, fut pro» clamé en pleine chaire par un prédicateur aux gs^es de Glocester; on prépara, pour donner un résultat à ce sacrilège, une farce qui n'eut pas même le mérite de l'effet scénique. Le prédicateur devait raconter au peuple tout ce que nous venons de
dire, et au momeot oti il prononoarait le nom de Glocester, qui s'appelait Richard . celui-ci devait entrer comme par hasard dans l'église, sur quoi on espérait que l'auditoire bien préparé crierait yive notre roi Richard. Voici comment la chose se passa.
Le docteur Shav, ce prédicateur stipendié» avait pris pour texte ce passage :
« Les rejetons bfttards ne profiteront pas. »
Quand il eut souillé en termes pompeux la mémoire d*à^ douard IV et de son frère, Thonneur de la duchesse douairière d'Tork qui vivait encore, il passa au panégyrique de Glocester, jugeant qu'il était temps de donner la réplique au protecteur prêt à entrer en scène.
— Voyez, s'éGrid-t*il, cet homme de génie, ce prmce illustre, la vivante image du brave Richard, son père, qui fût votre héi^os, votre idole. .. Ne reconnaissez-vous pas le père dans rame et dans les traits du fils«.. Voilà celui que vous devex aimer, respecter; c'est à lui qu'il £iut obéir, et non à tous ces bâtards, à tous ces intrus.
Shaw regardait de tous ses yeux à la porte de l'église, le protecteur ne paraissait pas. H avait manqué son entrée. L'effet tout entier était perdu. Alors le prédicateur recommença sa tirade et sa prosopopée. Le prince entra cette fois, mais per-* sonne dans l'auditoire ne poussa IjBs cris qu'on attendait. Il iallut que les domestiques de Buckinghàm et de Glocester luimême excitassent le zèle de plusieurs bas artisans, qui pro^ duisirent une acclamation grêle et mesquine de : Vive le roi Richard I
Cela parut suffisant à Glocester. Il accepta oe que le vosu
ttS LES FRISONS DE L'EUROPE.
national lui déférait, et dès ce moment s'arrogea le litre et Vautorité de roi.
Après cette élection» Glocester ou plutôt Richard III n'avait plus à redouter que le retour offensif du parti royal. Hais c'était un homme prudent que ce digne prince, et il aimait fort sa tranquillité. Comment yiyre et régner paisiblement, ayec la perspective d'une guerre civile que tôt ou tard allumeraient les prétentions du jeune Edouard et de son frère? N'était-il pas d'un bon politique et d'un parent humain de couper court aux troubles, et de faire cesser la soufiQrance de deux pauvres princes déchus? Richard III suivit l'impulsion de cette politique et de cette humanité.
Les deux enfants, arrachés, conmie on Va vu, à leur mère, étaient confinés dans la Tour. Us attendaient impatiemment la fin de toutes ces trahisons , l'un pour être rendu à sa mère, l'autre pour monter sur le trône, héritage de son père. Richard fit expédier à sir Robert Brakenbury, gouverneur de la Tour, on ordre précis de faire mourir les deux princes dont il avait la garde. Brakenbury était homme d'honneur; il refusa de tremper ses mains dans le sang innocent. Obstade imprévu; Richard m l'eut bientôt surmonté.
n avait près de lui un gentilhonmie ruiné, prêt à tout faire pour rétablir sa fortune. On l'appelait John Tyrrel. Richard le fit venir, lui promit de l'or et des honneurs, s'il voulait se charger de l'expédition. Tyrrel hésita d'abord, puis il écouta les propositions
— Mais, sire, dit-il, la Tour est bien gardée, et si Brakenbury se défie de votre majesté; il ne laissera personne appro* cher des princes.
LA TOUR DE LONDRES. Ml
— Je te donnerai un ordre pour Brakenbury. Combien te faut-il de temps pour l'opération?. . .
— Cela dépend, sire. Mais il importe qu'on soit libre et nullement troublé.
lyrrel craignait que Richard ne se débarrassât après le meurtre d'un complice incommode. H voulait ses sûretés.
— Tu agiras seul, j'espère? dit Richard.
— Cela dépend, sire.
— Des enfants?...
— Eh! sire, cela crie...
— Brakenbury te remettra cette nuit les clefs de la Tour; tu y entreras à l'heure que tu voudras.
— Fort bien! Et j'y serai maître absolu pendant le temps nécessaire à l'accomplissement de votre projet?
— Oui, dit Richard.
Tyrrel s'étant ainsi précautionné, choisit trois hommes sur lesquels il pouvait compter... C'étaient Slater, Dighton et Forrest. Il ne leur cacha ni le nom des victimes ni celui du meurtrier suprême; il leur représenta combien il était important de s'assurer une retraite après l'exécution. Ces dignes associés comprirent parfaitement , firent leurs conditions et leurs préparatifs.
Tyrrel se rendit avec l'ordre du roi chez Brakenbury, dès que la nuit fut arrivée. C'est l'usage que les clefs de la Tour soient remises le soir au gouverneur, qui les garde pendaïit toute la nuit. Nous avons même expliqué que la cérémonie d'ouverture et de fermeture des portes s'accomplit chaque soir et chaque matin avec une sorte de solennité.
Tyrrel , introduit chez le gouverneur, le consigna dans ses
appariomente, s'empara des deb, et ouvrit les passages à ses complices. Les deux en£mts dormaient profondément* On entendait derrière la porte leur respiration calme et égale. TjrreU soit qu'il reculât de pitié devant une si horrible exécution» soit qu'ilneserepos&t sur personne du soin de veiller à sa propre sûreté, soit enfin qu'il jngeAt le coup de main plus déshonorant que l'entreprise, introduisit les trois assassins dans la chambre des enfants, tandis que lui-même, resté h l'extérieur, faisait sentinelle pour empêcher toute surprise.
Les meurtriers se jetèrent sur le Ut, étouffèrent sous des oreillers les riotimês palpitantes, car ils avaient peur de verser le sang royal, ou plutôt d'éveiUer par des cris les échos de la Tour.
Le meurtre accompli^ ils appelèrent Tyrrel, et lui montrèrent les cadavres, l^el s'assura que la vie était bien éteinte, et, conduisant ses complices au bas de Vescalier, il leur montra un amas de déccwntoes et de pierres amoncelés.
-«. Dérangez ces pierres» dit*il, et creusez là-dessous une fiMse,
Us obéirent; les deux corps furent jetés là, et recouverts à la hAte. Tyrrel sortit de la Tour avec ses hommes, sans avoir été inquiété un moment. On ne connut les particularités de ce crime que sous le règne suivant, par les aveux des assassins. Henri YI, successeur de Richard m, ne punit point Tyrrel ni ses complices, vraisemblablement, dit un historien, parce que ce prince I dont les maximes de gouvernement tendaient au de^tisme, voulait établir pour principe que les ordres du souverain régnant justifient ceux qui les exécutent, quelques forfaits qui dussent en résulter.
U TOUR SB LONDRES. tSI
On pirétend totitefois qae Richard HI, mécontent d'une sépulture si peu convenable pour ses neveui qu'il avait assassinés, les fit déterrer par son chapelain, et déposer en une terre consacrée ; mais que ce chapelain étant mort pen de tempt après, le lieu de la sépulture demeura inconnu, quelques recherches que le roi Henri YII eût feites à cet égard.
Hais ce bruit a perdu de sa consistance depuis le règne de Charles H. On eut alors occasion de déranger quelques pierres de l'escalier, et de creuser à Vendroit oh les deux princes avaient été ensevelis par l^rrel, et Von trouva là les ossements de deux corps dont les proportions correspondaient parfSrite» ment à T&ge d'Edouard et de son frère. Charles n en eondut que c'étaient bien les ossements des jeunes princes, et que Itt chapelain de Richard III était mort sans doute avant de dure l'exhumation qui lui avait été commandée. On explique l'Inutilité des recherches faites par Henri YII par cette raison, que, croyant à l'enlèvement des corps, ce prince les avait âdt cher^ cher partout , excepté à l'endroit oii l^rrel les avait déposés d'abord. Un tombeau de marbre fut élevé par Charles H aux enfants d'Edouard, dont les restes y reposent encore. Afaist s'était accomplie par le mot Glocester la prédiction dont Edouard IV avait cru détruire l'effet, en assassinant Georges, duc de Clarence.. . Hais ce que l'on ne croirait, ce qui surpasse peutrètre la férocité de Richard, c'est la Iftcheté d'Élisd)elh, dont ce bourreau avait égorgé les trois fils et le frère.
n voyait ses partisans révoltés par ses crimes, et regrettant de lui avoir donné assistance. €e parti mal éteint de la reine douairière pouvait jeter de nouvelles flammes. Richard mit tout en usage pour opérer une réconciliation entre Elisabeth
et lui. n lui fit tant de protestations de bonne volonté et d'amitié, ou plutôt elle fut si oublieuse et si lâche, qu'elle consentit à reparaître avec ses filles à la cour du tyran. Mais ce n'était que de la bassesse» et elle était réservée à se couvrir d'infamie.
Sa fille aînée était recherchée par le comte de Richmond. chef du parti soulevé contre le sanguinaire Richard. Cette alliance devait assurer le triomphe de la cause qu'avait si longtemps et si légitimement soutenue Elisabeth. Richard projeta d'enlever cette chance au comte de Richmond, et d'épouser lui-même la jeune Elisabeth, héritière véritable de la couronne d'Angleterre.
. Mais il fallait pour en arriver là deux choses : le consentement de la reine, dont les enfSmts avaient été assassinés, et la rupturo d'un mariage que Richard avait contracté avec Anne de Warwick , veuve du prince de Galles, sa victime. Richard ne fut pas plus embarrassé cette fois qu'il n'avait été avant. D «Dipoisonna sa femme, et rompit ainsi le mariage.
Quant au consentement d'Elisabeth... il l'obtint L'historien recule devant de pareilles infisunies. Hais cette princesse était lasse de vivre isolée; elle tenait à rentrer dans les privilèges d'une reine douairière. Cette misérable ambition lui fit oublier les plus saintes lois de l'humanité; elle promit à Richard la main d'une princesse dont il avait assassiné les trois fi^ères et l'oncle. Une fois liée ainsi à Richard, elle écrivit à ses partisam d'abandonner le comte de Richmond, et d'associer leurs forces à celles de l'usurpateur. Mais Dieu fut juste, et Richard m ayant été forcé de lever une armée pour repousser celle de Richmond, les deux antagonistes se rencontrèrent à Rosworth, près de Leicester.
LA TOUR DE LONDRES. m
Lord Stanley, qui , après le coup de hache reçu dans la Tour, le jour de l'assassinat d'Hastings, après sa prison dans cette forteresse, était rentré en grâce près de Richard, couvait depuis ce temps une ardeur de vengeance habilement dissimù* lée. A la bataille de Bosworth, il commandait pour Richard un corps de sept mille hommes.
Il est vrai que Richard en donnant le commandement à Stanley, avait gardé son fils atné comme gage de sa foi, et Stanley, maintenu par ce frein, n'agissait qu'avec une circonspection facile à comprendre. H se posta donc avec ses sept mille hommes dans une situation si commode, qu'il pouvait à son gré passer dans l'un et dans l'autre camp.
Richard devina son plan, et, la colère l'aveuglant, il eût fait tuer sur-le-champ le fils de Stanley; mais il craignit de donner à ce seigneur une raison déterminante de le trahir, s'il n'y était pas encore résolu. Il craignit aussi de décourager ses troupes, en leur laissant supposer qu'elles pouvaient perdre la bataille par cette ambiguïté.
Le combat s'engagea bientôt. Richard commandait le centre de son armée, Richmond le centre de la sienne. Sitôt que Stanley vit son fils dégagé par le mouvement des corps de l'armée royale, il se mit en marche et passa dans le camp de Richmond. Cette manœuvre fit pousser des cris de joie au^ soldats du comte, et jeta Ja consternation dans l'esprit des troupes de Richard. Mais ce dernieri jugeant qu'il fallait décider par un coup hardi cette partie presque perdue pour \\fi, se jeta dans la mêlée pour joindre le comte de Richmond, et le tuer ou s'en faire tuer. Il abattit de sa main le porte-étendard du comte, démonta un autre chevalier, et avait joint
838 LES nUSQNB DR UIBBOHL
Richmond «a le défiant aa eombat tingalieri lortqiae Stanley accourut avec ses troupes et enveloppa Richard, rusorpateur* accablé sous le nombre» trouva la mort du soldat, au lieu de réchafaud qui Tattendait après sa défidte. Son corps difforme, souillé de sang, ftit ramassé sur le champ de bataille, au milieu d'un monceau d'ennemis qu'il avait abattus. On le jeta en travers sur le dos d'un cheval, pour le conduire au couvent des Frères gris de Leicester^ où il y fut enterré aux huées de la multitude.
Le comte de Warwidc. — âlisabeth à la Tour. — Itniberl StmmeL — Perkini Vfntee. ^ Lady Gordon. — Hamfliation de Wanrick. — * Llmpostme de Pokiof eil déoou- ▼irteu — Sa ptiwn. -*Sa mort,-* Wllfori, faux comte de Warwick.— Le roi Henri VII profite de cette impottore pour fkire condaamer Warwick. — Mort de ce Jenne
Le comte de Richmond était monté sur le trâne» sous le nom de Henri VU, et le peuple, qui avait vu avec enthousiasme renverser le tyran Richardt fut surpris qu'une de ses victimes demeur&t plongée dans les fers, après la révolution qui avait rendu à tous la liberté.
Quelques jouis après la bataille de Bosworth, un soir, un bateau fermé comme les gondoles de Venise, et gardé par deux
hommes armés» glissa sur la Tamise, et passa silencieusement sous l'arche qui conduit dans Tintérieur de la Tour. La barque renfermait un prisonnier que le gouverneur de la Tour reçut avec le plus grand respect, et conduisit dans la Tour Blanche, oii une chambre était préparée. Hais en traversant la cour» ce prisonnier, qui était jeune encore et d'une grande beauté, :' aperçut une jeune et belle femme qui descendait l'escalier de cette Tour oh lui-même allait être confiné.
— Madame, dit le chef de Tescorte qui avait amené le prisonnier, ne craignez rien ; votre captivité est terminée et votre nouvel époux vous attend.
— Ha cousine Elisabeth I s'écria le prisonnier.
— Hylord Warwick ( mon cousin de Clarence, répondit la jeune fille avec un étonnement profond.
— Ahl que vous êtes heureuse, madame I dit le jeune homme ; vous allez être libre !
— Ne dites pas c^la, mylord; le tyran qui vous tient renfermé me traîne à l'autel! Lui qui a égorgé mes frères, lui qui a conseillé sans doute le meurtre de votre père, Clarence !
— Vous avez raison, madame; j'aime encore mieux ma captivité. Hais voyez, tout autour de vous n'annonce-t-il pas la joie? Le sombre bateau que je viens de quitter fait place à un navire tout pavoisé qui va vous emporter loin de la Tour...
Une pitié profonde saisit le cœur du gouverneur et du capi-* taine chargé de conduire la princesse :
— Madame, dit-il, avant de vous livrer au désespoir, regar^ dez le pavillon de votre barque; il porte, je crois, une Rose rouge; est-ce que le feu roi Richard n'avait pas la Rose blanche dans ses armes?
LA TOUR DE LONDRES. S4i
— Le feu roi Richard! s'écrièrent à la fois le jeune homme •t la jeune fille...
— Oui, mylord; oui, madame, la Rose rouge de Lancastre r^e en Angleterre. Le roi est Henri VII, comte de Richmond.
Un cri de joie s'échappa du cœur de ces deux jeanes gens :
— Alors je serai heureuse, dit Elisabeth.
— J^ moi libre, s'écria Warwick.
Le gouverneur baissa les yeux.
— Hylord, dit*il, yoilà la Tour où j'aurai l'honneur de conduire Votre Grâce. Madame, la barque vous attend.
En eflfet, le prince fut conduit dans la chambre que venait de quitter Elisabeth, et elle*méme disparut bientôt avec sa suite sous l'arcade de la Tour.
Henri Vn, pour rassurer le peuple anglais, qui craignait de le voir épouser une étrangère , épousait Elisabeth , fille de la reine douairière, et seule héritière du trône. Pour assurer la tranquillité de son règne, il confinait en prison un héritier de la branche cadette d'ïork, rival qu'un parti pouvait rendre dangereux.
Une fois à la Tour, ce malheureux jeune homme demeura aussi perdu que si la barque sur laquelle il était arrivé eût sombré dans les abîmes de la Tamise. Ce fut une surprise pour tous les partisans de Henri VII, qui avaient espéré la fin des persécutions à son avènement au trône.
Elisabeth devenue reine, oublia son cousin, ou plutôt reçut de son époux l'ordre de n'en parler jamais. Elisabeth était fillt d'Edouard IV, prince que les Anglais avaient aimé ; Qarence était le neveu de ce prince. Touâ deux étaient de la maison d'York, dont le roi M jaloux toute sa vie.
U% LES MfMNS t>B L'SUBOI»!.
C^endâSkt on bntit se répand tout à coup ; un prince de la race dTork s'est enfui de la Tour ; ses malheurs, racontée à quelque» amis, ont ému toute la contrée dans laquelle il a cherché nn asile ) les uns prétendent que c'est le due dTork» cet enfant qui avait sept ans lorsque Glocester le fit étouffer dans la Tour. Échappé miraculeusement , eaché pendant le règne du tyran Richard, il ose enfin se montrer; il ét^tëuc d'York, second fils d'Edouard iV; c'est à lui de régner» qui a hérité du tràne par la mort de son malheureui f rare ossasûné à ses côtés.
Ce bruits grossissant de jour en jour» parvient aux oreilles du roi Henri YIL Déjà les habitants du comté d'Oxfoiti sa disent tout bas que le jeune duc n'est pas éloigné; on paria d'un prêtre nommé Simon» qui l'aurait vu^ écouté en confession» et reconnu pour l'un des malheureux prinoas dont la mort tragique avait fait verser tant de larmes.
Aussitôt Henri VII prend un parti décisif. Il ordonne que des recherches soient faites sur l'assassinat des en&nta d'Edouard , et mande à sa cour deux des coupables qui viveut encore. L'un est le chef de l'entrapnse» John ïyrrel; l'aube, son oomplioB Dighton»
On vit alors le triste spectacle d'une enquête ayant pour but non pas de punir un crime avéré, mais de faire constater bien et dûment le crime par un aveu circonsiancié des assas* sîns> afin que le résultat du meurtre profitât à l'ambition d'un roi. John Tyrrel confessa le crimct et lui donna toute la pubUe* cité possible» Il désigna l'endroit oh il avait enterré les corps, et prouva par des correspondances que Richard III avait ordonné à son chapelain de donner une autre sépulture aux victimes^
Comme 8i cette répcmse eût paru pér^nptoire at» émissaires ioconnus qui semaient la bruit, Ton cessa de parler du duc d'York; mais peu de temps après il y eut une révélation du prêtre Simon. Ce n'était plus le fils, mais le neveu d'Edouard, qui s'était échappé de la Tour; la victime échappée aux fers était le malheureux Warwick.
Bientôt Simon se montra publiquement avec son prétendant. Il le conduisît en Irlande , oh vivait encore dans les cœurs le souvenir du duc de Clarence noyé à la Tour, et qui avait été chéri comme vice-roi du pays. Le gouverneur de l'Irlande accueillit ce jeune homme avec une joie que partagèrent bientôt tous les Irlandais; et dans ce pays toi\jours ardent aux révoltesi il y eut une armée aux ordres du duc de Warwick pour détrôner Henri VIL
La réponse de ce prince ne se fit pas attradr e. D pensa qu'il fallait jouer franchement une ^ importante partie, et ne pas compromettre des questicHis de légitimité, c'estn^-dire de confiance, par la honte de révéler une turpitude. Le meilleur jaoyen de prouver que Warwick n était oas en klwde, c'était de le montrer dans Londres.
Un jour de Tannée 14S6, on vint chercher par ordre de Henri VU le prisonniw, q\à se mourait lentement dans son cachot de la Tour; on l'habilla convenablement^ on lui ceigiiit une épée , et une foule d'officiers et de courtisans vittrwt le recevoir dans la grande galerie des «q^^artements royaux. Warwick n'espérait plus rien» car un prisonnier meurt lorsqu'il désespère, ou plutôt il soupirait après un hasard qui changeât le cœur du roi. Quand il vit cette brillante assemblée, ces armes , ce tumuUe, il ne put contenir sa joie.
— Le voilà donc, s'écrie-t-il, le jour de ma liberté !
Trop heureux, trop enivré, pour chercher un nuage dans ce ciel qu'il croyait si pur, Warwick descendit l'escalier de la Tour, contempla d'un œil ravi le spectacle imposant des troupes rangées dans la cour, et, sur l'invitation du gouverneur, monta sur un cheval magnifiquement harnaché qui l'attendait près de la porte. On le fit amsi traverser la ville de Londres au milieu d'une foule de peuple qui se précipitait au devant de ses pas. Un héraut le précédait criant :
— Celui qui marche à ma suite est Georges , duc de Warwick, fils aîné du duc de Qarence, frère du feu roi Edouard lY.
Le peuple répondait par des acclamations qui caressaient doucement le cœur du malheureux jeune homme. Ainsi se passa la journée pendant laquelle, entouré de seigneurs qui le reconnaissaient et consacraient par leur présence le cri du héraut, Warwick fut vu de trois cent mille Anglais.
Le soir, l'infortuné fut reconduit à la Tour.
Quand le peuple eut bien vu le prisonnier, il se demanda quel pouvait être le prétendant accueilli par les Irlandais. Henri Vil donna aussitôt toutes les explications désirables. Le jeune Warwick, inventé par le prêtre Simon, était un garçon boulanger nommé Lambert Sinmel, dans lequel il avait trouvé tant d'intelligence et d agréments extérieurs, qu'il l'avait destmé d'abord à jouer le rôle du duc d'York; mais, efiOrayé des recherches de Henri YH et de Tyrrel, qui pouvaient amener la découverte de l'enfant enterré après le meurtre, il avait renoncé à faire de Simnel un duc d'York, et en avait fait seulement un Warwick, ne croyant pas que le roi se décidât jamais à avouer sa cruauté envers l'héritier de Clarence , c'estrà-dire à montrer
au peuple un prétendant réel pour en détruire un faux. L'audace de Henri Vil déjoua les ambitions du prêtre Simon.
Mais rirlande eut beau voir, elle ne crut point. Pour elle, Warwick n'était pas possible en prison. Elle le tenait libre, et le maintint libre. Une bataille se livra entre les troupes de Henri Vil et celles de Lambert Simnel, le boulanger. Ce dernier fut battu. On le prit avec Simon , et leur procès fut fait solennellement. Simon échappa à la mort en sa qualité de prêtre. Quant à Lambert, ayant eu assez d'esprit pour faire rire le roi, il fut condamné à devenir aide de cuisine dans le palais du monarque. L'histoire ajoute qu'il devint un excellent cuisinier, et que le roi, ayant découvert en lui des qualités éminentes, l'éleva au grade de fauconnier.
Mais on a vu que les efforts de Henri Vil pour découvrir les corps des enfants d'Edouard n'avaient abouti à rien. Siinon, que Ton avait renfermé comme fou , dut s'avouer qu'il avait fait une sottise, et que, s'il eût attendu un peu plus longtemps, il lui eût été possible de faire de Simnel un Richard d'York, au lieu d'un Warwick. Cette belle occasion ne fut pas perdue pour tout le monde, ainsi qu'on va le voir.
La duchesse Marguerite de Bourgogne, sœur d'Edouard IV, haïssait mortellement le roi d'Angleterre, qui avait pris la place de ses neveux. Elle aimait par conséquent celle maison d'York que poursuivait Henri VII dans sa furieuse jalousie. Elle avait plus d'une fois regretté que Simon et Lambert Simnel eussent fti mal joué leurs rôles, et que le triomphe du roi en cette af &ire eût été si complet.
Hais quatre ans ne s'étaient pas écoulés depuis la déconfiture du faux Warwick, que le bruit se répandit à la cour de
Vifi LES nUSONB DK L'KDROFB.
Bourgogne de Tarrivée d'un illustre, et très-illostre Anglais, qui demandait mystérieusement une audience à la duchesse Marguerite.
Cette princesse accorda l'audience» et vit entrer chex die, à l'heure indiquée, un beau et mélancolique jeune homme aux cheveux blonds, à l'œil noir, mélange heureux de la race saxonne et du beau sang normand. Il se présentait avec une dignité mâle, rehaussée d'un langage persuasif et touchant dans sa simplicité.
— Votre nom? lui dit la princesse.
— Je m'appelle Richard, duc d'Tork, Totre neyeu, et je tiens demanda ^ile à votre altesse, contre l'usurpateur de ma couronne et le persécuteur de ma race.
Marguerite fronça le sourcil, et d'une voix qu'elle éleva dans le dessein de la &ire entendre au dehors :
— Ces sortes de communications sont injurieuses pour le prince à qui on les fait et pour l'imposteur qui ose les fai^ dit-elle; aussi font-elles tomber la tête de ce dernier lorsqu'il est convaincu d'imposture. Je n'entendrai pas un mot de plus, et je ne vous verrai plus que devant mon conseil. Si vous voulez sortir de mes états, je vous en laisse la facilité. Partez, et rentrez dans l'ombre*. Si vous persistez, au contraire, présentez-vous demain en la grande chambre de mes officiers et de mes conseillers. Allez, monsieur.
Le jeune homme salua la princesse avec respect, mais sans bassess4â, et plutôt ^i prince qui rend hommage à une femme qu'en fugitif qui espère un appui. Chacun pensa bien que la ducltesse n'aurait pas la pc^ne de punir cet ingénieux chercheur de couronnes, et que, tix>p heureux de n'avoir pas été arcôté
lA TOUR DE LONMŒS. M7
le premier jour, il ne se risquerait pas k affronta un lendemain.
Haia le lendemain, à midi^ au moment où le grand conseil prenait la séance, la duchesse de Bourgogne reçut Tavis que le jeune homme de la veille demandait une seconde audience.
— Cette foist dit-elle en montrant une colère assez yi?e, ce n'est plus un fou, mais un impertinent imposteur. Il nous payera le temps qu'il va nous faire perdre. Ça , qu'on introduise mon prétendu neveu, ducd'Tork, et malheur à lui s'il n'est pas le plus audacieux génie de la terre, ou le fils miraculeusement sauvé de mon frère Edouard IV!
Le jeune homme, au front caUne et fier, entra dans la salle, suivi seulement de deux scarviteurs vêtus avec simplicité. Il promena autour de lui un tranquille regard, et, sans fanfaronnade, sans hésitation, il vint se placer en face de la duchesse assise sur son trône.
— Avant que je ne vous invite à prendre un siège digne du rang que vous ambitionnez, souffrez, dit la princesse avec une ironie visible , que l'on vous place sur la sellette de l'accusé. En effet, tant que vous n'aurez pas prouvé que vous êtes Richard, duc d'York, vous serez accusé d'avoir usurpé ce noble nom, célèbre, par de si touchantes infortunes.
— Madame, dit le jeune homme avec modestie, je prouverai que je suis Richard, duc d'York, fils d'Edouard IV, et frère d'Edouard V, assassiné sous mes yeux dans une chambre de la Tour de Londres.
Alors commença de la part de la duchesse un interrogatoire des plus sévères, des plus minutieux. Elle appela tous ses conseillers à l'aide , poursuivit pendant longtemps une enquête
habilement combinée, et qui devait embarrasser l'imposteur le plus adroit , en amenant des contradictions dans ses répon* ses. Mais le jeune homme, toujours aussi mattre de lui, toujours aussi noble, répondit à chacun sans trouble et sans colère, ne refusant aucun détail, rappelant les moindres particularités qui pouvaient amener la conviction dans l'esprit des auditeurs; il fit l'histoire de toutes les personnes de la famille royale, dépeignit leurs traits, raconta leurs actions jour par jour, heure par heure, donna à la duchesse des détails qu'elle seule pouvait savoir; il fut enfin si persuasif, si digne, si vrai, si triomphant, que Marguerite , se laissant entraîner par l'enthousiasme :
— Monseigneur! dit-elle, c'est Dieu qui vous a ressuscité par un miracle... Vous avez raison... vous êtes le véritable sang d'Edouard IV, roi d'Angleterre; vous êtes Richard Piantagenet, la Rose blanche de la Grande-Bretagne, mon neveu bien-aimé. Pardonnez-moi mes soupçons , et prenez ici , comme vous le prendrez ailleurs, le rang qui vous est dû.
A ces mots, elle se leva, alla présenter la main à Richard» et lui fit donner un siège à la hauteur de son trône. Les Anglais qui assistaient à ce conseil , et tous les sujets de Marguerite poussèrent de grandes acclamations. Le jeune homme reçut les compliments de l'assemblée avec autant de grâce et de reconnaissance, qu'il avait mis de patience et de douceur à supporter les menaces et les questions blessantes.
Sous le patronage de la puissante duchesse, le nouveau rival de Henri Vil grandit vite. Il eut une cour, de l'argent, des amis.
Le roi de France lui offrit ses services, son amitié ; le jeune prétendant eut un palais à Paris avec des gardes et des courti-
sans; bientôt tous les gentilshommes les plus distingués de r Angleterre passèrent le détroit pour venir composer une suite à Theureux aventurier,
{ Au nombre des seigneurs qui secondèrent le nouveau duc dTork, figurait lord Stanley, cet ami si habile et si énergique, à qui Henri- Vn devait le trône conquis à Bosworth, Stanley fit ofirir au compétiteur de celui qu'il avait couronné de l'argent pour lever une armée qui le détrônât. Stanley, trahi par Cliffort, auquel Henri VII avait promis sa grâce s'il révélait ses complices, fut arrêté, conduit à la Tour, et décapité. Le supplice d'un homme si considérable, et auquel Henri devait tant, effraya les partisans du prétendant, et beaucoup commencèrent à perdre de leur ardeur.
Mais le roi de France ne pouvait donner de secours réels au jeune duc, à cause de la paix qui était conclue entre l'Angleterre et la France. Le jeune homme leva lui-même une armée de bandits et d'aventuriers, à la tête de laquelle il alla faire une descente en Angleterre , sur les côtes du comté de Kent. Repoussé par les habitants, qui voulurent le prendre lui-même pour l'offrir en présent à Henri Vil, il dut à sa prudence de pouvoir s'échapper sain et sauf de ce mauvais pas. Il s'enfuit donc avec le reste de sa bande, et passa en Ecosse, où régnait alors Jacques IV.
Ce prince avait reçu du roi de France des recommandations
en faveur du prétendant. Il Taccueillit gracieusement, et lui
offrit une assistance dont ses affaires avaient le plus grand be*
soin. Et comme les alliances sont une garantie solide pour les
peuples, Jacques proposa un mariage au rival de Henri Vil.
Il s'agissait d'une belle jeune fille, parente du roi» lady Gorr v. 33
do^ , fille du comte de Huntley, qui régissait }a richesse, la noblesse et le mérite.
Le prince aventurier se décida. Il épousa lady Gordoo. Triste condition des filles de ce rang, d'être ainsi sacrifiées au premier calcul d'ambition ou de politicjuQ.
Mais le duc d'York était un esprit plein de distinction, et un homme brillant par ses avantages extérieurs. La fille du comte de Huntley dut le croire prince par la naissance^ comme il Tétait par les talents, et sans doute «lie vit cette union sans une grande répugnance. Jl n'en fut pas de même du roi d'Angleterre. Depuis longtemps ce monarque cherchait avec soin quelles pouvaient être l'origine et la condition véritable de ce duc d'York, sorti si malencontreusement de sa tombe pour lui disputer la couronne. Il dépensait des sommes énormes à Ventourer^ lui et ses amis , d'espions dévoués qui , lambeau par lambeau, arrachassent la secret tout entier*
Il allait jusqu'à faire excommunier ou bannir quelquesuns de ses agents qui, chargés de cet anathème royal, inspiraient plus de confiance par leur malheur, et s'introduisaient plus avant dans le mystère des opérations du prétendant. C'étaient non-seulement les amis, mais les confesseurs, les maîtresses et les serviteurs même de ces partisans d'York, qui étaient sollicités par les continuelles investigations de ces agents adroits. A la cour de Bourgogne , à celle de France , le duc vivait avec tant de splendeur, qu'il devait se glisser un peu de négligence dans ses relations; on espérait en profiter pour le convaincre d'imposture.
Rien n'avait encore transpiré cependant qui fût de nature à nuire au ciédit de ce jeune homme^ quand tout à coup la nou-
LA TOUn DE LomiftËS. iSf
vellâ duohease dTork» c'efct^à^dire lady Gofdôil, fille du 6omii ùu IIuDlley, reçut un message ainsi oonçu ;
(I Madame , le roi d'Angleterre a pf i» en pitié ri&fôf tuné d'uilf) femme digne de tant de respect Vous ne SaurieÈ vouâ piirer longtemps d'un titre mensonger^ Vous ù'étesi p b plus la duchesse dTork que Timposteur votre époux n'est Richdfdi fils d'Edouard IV^ Tàohujri d'obtenir qu'il càde de bonne grAce, et ne provoque pasi paf une coupable persévérance^ le chAti*' ment de son prince irritéi Certes, c'est un grand malheur pouf vousj noble héritière d'Huntley» que de voir ainsi votre ]ett>nesse, votre beauté, totre fortune, sacrifiées à un fansiiira indigne ; mais croyes biân que celui qui vous prévient eût donné beaucoup pour être instruit âsses à temps et vous épaN gner cette disgrAoe.
v> Si vous avez été lAchemânt trahie^ si votre roi lui-mâme, abusé par l'imposteur» ou feignant de l'être , a sacrifié tout à la réalisation de ses projeta de guerrei montres, madame, que le sailg dont vous êtes née repousse la félonie et le parjtire^ Abandonnez un misérable qui ne se soutient que par Votre générosité; celui qui vous parle ainsi peut vous prometUre la vie et la sûreté pour le faussaire que votre nom sauvera cette fois encore ; il vous le promet de la part du roi ; et quant à vouSi madame I jamais princesse n'aura été traitée avec plus d'égards et de considération que vous ne le serez» paraissant doublement sacrée au roi d'Angleterre i par votre mérita et votre infortune.
n Vous attendez sans doute un autre renséigUeo^ent que cette vague accusation; ce ne sérail pas en effet la première rumeur de ce genre qui serait parvenue k vos oreilles, Mais le roi a
S53 LES WBOamS DE L'EUROPE
voulu que vous fussiez détrompée la première , et complètement détrompée. Abordez yotro époux, madame, en l'appelant du nom de Perkins Warbec, et vous jugerez vous-même de Tefiet que produira sur lui ce nom, qui est son nom véritable. »
Lady Gordon fit aussitôt chercher le messager qui avait apporté cette lettre. Elle avait tant de fois été assiégée des bruits répandus sur le duc d'York; lui-même avait si habile-* ment propagé toutes les versions les plus ridicules à cet égard, afin que rien ne parût neuf ou firappaot; il y avait enfin si peu de certitude dans cette dénonciation anonyme, que la duchesse fut tentée de la brûler, comme elle avait fait tant de fois. Cependant on y parlait du roi Henri VII. La révélation était accompagnée de promesses, et elle désignait un nom. Lady Gordon voulut voir jusqu'où le dénonciateur avait pu porter laudace. La pauvre femme cherchait à se faire un mérite nou^(eau près de son époux, de son incrédulité, de son dévouement.
Le duc revenait d'un conseil tenu chez le roi Jacques. Il y avait prononcé un long discours semé de promesses qui, répandues parmi le peuple, devaient y porter la joie et l'espérance, n reprochait au roi d'Angleterre sa tyrannie, son usurpation, son avarice; il développait des plans nombreux d'amélioration, et annonçait une prompte solution à cette guerro commencée. Il avait poussé la tendrosse pour ses sujets anglais jusqu'à roprocher au roi Jacques d'Ecosse, son protecteur, son seul appui, que l'armée écossaise fsiisait trop de dégâts dans ses incursions sur les terres anglaises.
Jacques, piqué de ce ton de maître , et sachant peut-être aussi bien qu'un autre à quel point le duc d'York avait droit de parler avec cette liberté, répondit que l'armée écossaise faisait
la guerre comme il convenait à des ennemis généreux, mais énergiques; que Ton ne pouvait tuer les gens en les ména<géant; que pour faire des hostilités de parade » il n'était pas besoin de mettre une armée en campagne* ce qui coûtait fort cher; qu'enfin, lui, le duc d'Tork, n'avait pas absolument raison de ménager un héritage qui peut^lre ne lui reviendrait jamais.
Sur ce mot amer, les deux princes s'étaient séparés avec un grand tumulte de tout le conseil. En effet, les Écossais prenaient parti pour leur roi contre l'étranger, au service duquel ils versaient leur sang, prodiguaient leur argent, sans être mieux récompensés que par des remontrances blessantes. Les parti* sans du jeune duc, fort embarrassés , gardaient un silence de mauvais augure; cette faute enfin, commise par un excès de popularité, devait causer un grand préjudice au prince soutenu seulement par des princes.
Le jeune homme rentra donc chez lui après la séance ; il était agité, soucieux; il avait besoin de ce sourire, de ces douces paroles qui semblent à l'homme politique le calme du port après les ^secousses furieuses de la mer. Il entra donc chez la duchesse, qu'il trouva fort pâle et rêveuse.
— Ahl vous voilà, mylord, dit-elle... Bonjour, prince.
— Mylord! dit le jeune époux... prince !... non, pas de ces titres, de ces mots d'apparat; je sou£Dre, j'ai besoin d'oublier; appelez-moi d'un autre nom, je vous prie.
— Je le veux bien, dit-elle en se levant avec un étrange sourire, et, se plaçant en face de Richard, qu'elle enveloppa d'un regard scrutateur :
Bonjour, dit-eUe, Perkins Warbec...
Le jmitie homme fit un botid terrible, 6t le âèmg afflua de «e» joues à toh cœur. Ses yeui fti ddui et si purs s'injectèrent d'un fiiet de pourpre; ses beaut ehevettt se liérissèretit sur sa tète» Cependant, malgré cette pftleur, cette effi^ayaute agitation, cette attitude d'une sombre époutante» il interrogeait Sa femme avee un geste impérieux.
Soudain, s'apei cevant que la porte du salon était à demi ou** terte^ il s'élança pour la fermer^ . . D'un pas rapide, il aUa soulerer les tapisseries, sonder les chambres Voisines $ interroger tous les coins qui pouvaient receler tm espion« et n'ayant riefi trouvé I un peu remis de cette émotion terrible , il regarda la duchesse, plongée à son tour dans une agitation impossible k décrire.
^ Madame 4 demanda441 d'une VOii brève^<. qui VOUSâ appris ce nom ?•«
— Et à vous? dit-elle.
-^ Répondez^moi d'abord... Ce nom* oe nom maudlth.. Qui vous l'a révélé» «.
*^ Il vous appartient donc?
«^ Avet-«vous oublié , madame , mon nom véritable et le vôtre? Ne vous appelez^vous pas la duchesse dTorkt
— Monsieur» je vous en supplie* dit la malheureuse femme, je crois vous avoir montré de l'affection, du dévouement; je suis votre femme, mylord, et j'ai droit à votre confiance; ai«je été trompée, ai-je une telle infortune à craindre?..
•^ Madame » je vous en supplie , dites-*moi d'où vous viait la connaissance de ce nom..* Pourquoi avec^^vous accueilli plus favorablement la dénonciation qui vous a été faite aujourd'hui que dix fois déjà vous ne le fîtes pour d'autjH^s?.*
— Et vous, s'écria la duchesse m prenant la main de son époux, en la serrant avec inquiétude; pourquoi ce nom a-t-il produit sur vous un effet si douloureux? Ah I mylord, que vous étîei terrible !.,• Que vous m'épouvantez quand j'y songe!.-
Le jeune homme cacha son visage dans ses mains^ et, honteux de cette marque de faiblesse :
— C'est une vie horrible que la mienne, dit-ilj toujours soupçonné, toujours méprisé au fond du cœur par ceux mêmes qui me prodiguent extérieurement des marques de tendresse et de respect.
— Vous ne dites pas cela pour moi... mylord, pour moi qui vous ai tant aimé...
— Vous dites que vou3 m'avez aimé , s'écria le jeune homme ; ah! vous ne m'aimez donc plus!...
Touchée de cette douleur si vraie, et qui naissait de l'amour même, la duchesse se mit h pleurer comme eût fait une femme tourmentée de jalousie.
— Et moi, suis-je heureuse I mylord, dit-elle, moi que l'on injurie en l'appelant la femme usurpatrice, la fausse duchesse; moi, qui, née dans un rang honorable, rougis chaque jour sous le regard d'un valot qui passe; moi qui tremble pour vous, et en ce moment plus que jamais?
— Comment cela? dit-il avec inquiétude.
— Tenez I repliqua-t-elle, prenez cette lettre, et lisez.
liC jeuue homme s'empara avidement du message de Henri Vil et le dévora. La duchesse tenait ses yeux fixés sur lui avec une douloureuse angoisse,
— Eh bien I dit-elle, haletante et retenant ses larmes,
— Croyez-vous ce qu'on dit là, madame?
jusqu'à la. dernière étincelle de... l'intérêt que vous me po*» liez, murmura-t-il avec un sanglot bruyant, jeyais... déshono* rer ma mère.
La duchesse écoutait de toutes les forces de son Ame,
— Madame, dit*il... vous avez peut-être entendu parler d^ ce riche négociant flamand qui vivait à la cour d'Edouard IV, honoré de toute la feveur de ce prince... Vous ne saviez pas qu'il avait un fils, et que le roi avait tenu ce fils sur les fonts de baptême... Cet enfant naquit dans la maison de Warbec, le négociant, après une absence d'un an qu'il avait faite pour ses afihires sur le continent... Ici, madame, je le répète, pardonnez à un fils qui commet un crime, sans doute, en parlantainn de sa mère... Je suis le fils d'Edouard IV et de la femme de Warbec
Lady Gordon joignit les mains, et regarda en frémissant le noble visage de Perkins inondé d'une sueur froide.
— 'Lorsque j'appris ce fatal secret, dit le jeune homme, quand je sus que ma mère avait cédé h quelque violence, à quelque crainte; que, pour cacher sa honte et Tillégitimité de ma naissance, elle avait subi les affronts, les mauvais traitements de celui qu'on appelait mon père, moi, pauvre enfant que l'on eût méprisé, j'ai formé le projet de m'élever par mon courage, par mon industrie, au rang que le hasard, c'est-à-dire une force aveugle, avait accordé à mes frères, nés comme moi du sang d'Edouard FV, et... j'y suis arrivé , madame... Hélas! qui me comprendra, qui me plaindra f J'ai voulu prouver à Dieu, qui seul connaissait mon secret, que dans la part qu'il fait à ses créatures il oublie parfois cellds qui méritent le plus ses faveurs... Les faveurs de Dieu, ma-
dame» c'est peut-être un blasphème de le dire^ s'appellent sur terre la fortune, le pouvoir, pour les gens vulgaires; pour les Âmes d'élite, c'est l'immortalité, fruit glorieux d'un long travail, d'un génie cultivé dans les larmes et le sangl Oh! personne ne m'a aimé, personne ne m'a soutenu dans les rudes épreuves de ma vie I II m'a fallu monter sur tous ces fronts qui, selon qu'un homme est hardi ou timide, se laissent broyer comme un plancher qui le porte à son but, ou le renversent par leurs oscillations. Il tombe alors dans un abîme, et le pied d'un autre se pose à son tour sur sa tête. Moi « j'avais surmonté tout cela I Croyez-moi, madame « le jour où je vous vis, où je vous aimai, je crus être digne de vous, sinon par les titres écrits sur du parchemin, qui font les hommes fils de rois ou de princes, du moins par cette noblesse du cœur qui prouve que l'homme est né de Dieu...
— Oui, vous êtes un homme de génie... mylord, dit lady Gordon, mais nul ne vous comprendra.
— Ne m'appelez pas mylord, je ne suis pas un seigneur, madame; je suis le misérable imposteur que l'on chassera jus* qu'à l'échafaud à coups de fouet... Oh! je vous le jure, une seule chose me blesse quand j'y pense, c'est qu'un peu de ma rougeur rejaillira sur votre front I
— Vous pouvez fuir I Rien n'est perdu, puisque vous savez...
— Fuir! non madame. Le but de mon travail était simple... Un trône I j'y touchais... Pour tomber, je veux tomber de celte hauteur... dussé-je me briser en tombant. À présent, je le vois, ma cause est distincte de la vôtre. Votre conscience vous fait une loi de me quitter, de me livrer, même... Faites-le... je m'abandonne. J'eusse disputé la couronne à Henri VII, les
annes à la main; je ne lui disputerai pas ma vie, à laqaeUe vous ne tenez plus.
— Monsieur, si je pouvais oublier. •• Si le bandeau n'était pas tombé de mes yeux, on m'eût vue mourir à vos côtés... Hais à présent je] ne verrais en vous, dans votre triomphe même, qu'un usurpateur.
— C'est vrai, madame, et comme je ne voulais ce triomphe
que pour vous, j'y renonce Je finirai comme devait jlnir
celui qui n'a pas rencontré un ami.
Le fier jeune homme salua la comtesse avec respect, et sortit sur ces paroles. Elle, demeura pensive et mécontente, espérant qu'il reviendrait , qu'il la persuaderait. Perkins avait besoin d'être aimé, non d'être toléré. Il prit son parti en homme, alla s'enfermer au milieu de ses partisans, et commença la guerre. Les habitants du comté de Comouailles venaient de se révolter, et pouvaient venir en aide à ses prétentions; il se montra donc à eux, et trois mille hommes de ce pays accoururent sous ses drapeaux. Ce fut alors que le jeune prétendant, fier d'avoir une armée, ranimé par les espérances que cet heureux commencement faisait naître, se proclama pour la première fois roi d'Angleterre sous le nom de Richard lY. Son parti releva la tête, et lui, pour frapper un coup d'éclat, se présenta devant Exeter, ville importante, dont la possession eût servi de centre à ses opérations militaires et politiques. Mais Exeter ferma ses portes à Perkins, qui, dans son indignation, en commença le siège sans artillerie ni munitions.
Lady Gordon avait été émue de la détermination de Perkins. Elle était femme à comprendre toute cette générosité de l'homme qui ne combattait plus par ambition ni par orgueil.
mais seulement par délicatesse» afin de mourir en faisant honneur à celle qu'il avait trompée.
Elle vint donc auprès de lui devant Exeter.
— J'ai attendu, dit-elle, que votre prospérité passagère se fût éteinte , de peur que vous ne me crussiez attirée par son éclat. Je vous admire, je veux vous sauver malgré vous. Mylord, pour moi, vous cesserez de combattre et vous entendrez la voix de la raison. Abandonnez cette cause perdue : le roi marche contre vous avec une puissante armée. Toute la noblesse , pour lui faire sa cour, arme vassaux et hommes-liges. On tente par des promesses vos nouveaux alliés de Cornouailles; au premier coup de canon vous seriez abandonné. Je veux qu'on me trouve à vos côtés, mylord, mais si vous étiez vainqueur, je vous demanderais la permission de me retirer dans un couvent.
— C'est assez, madame; vous m'enlevez le prix du combat. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve de générosité pour apprécier votre âme si belle; mais malheureusement pour moi, vous êtes d'une autre caste, et vous ne me comprenez pas. Si j'eusse épousé une femme du peuple, elle combattrait à mes côtés, et mourrait à mes côtés en essayant de me soulever jusqu'au trône. Chez vous, nobles de race, la légitimité est la suprême loi. Vous me sacrifieriez à Henri VII, par cela seul qu'il s'appelle le roi d'Angleterre... Mais, madame, il est usurpateur comme Richard m, comme je l'eusse été moi-même. Au lieu de m'enlever tout courage, vous eussiez dû m'enflammer et faire de moi un héros ; la première bataille décidait de mon sort. Aujourd'hui je ne suis plas qu'un homme, et, je le sens, je serai battu honteusement; votre défiance de ma
fortune m'accable comme une fatalité. J*ai sept mille hommes résolus, je puis me défendre et... qui sait? je puis vaincre I Eh bien! soyez contente ; demain je serai un misérable fugitif; on saura ma honte; ne craignez rien, je m'arrangerai de façon à ce que vous n'en soyez pas souillée.
En effet, Perkins, au lieu de livrer bataille, quitta son armée et s'alla enfermer dans l'asile de Beuley. Ses soldats, ne le trouvant plus, se rendirent aux troupes du roi et demandèrent gr&ce. Henri VII voyait se terminer la lutte, sa puissance grandissait de toute l'abjection du prétendant; il fut généreux, et se contenta de faire pendre certains rebelles de Comouailles, de rançonner certains gros partisans de Perkins. Il donna une amnistie au reste.
Quant à lady Gordon, elle fut arrêtée et conduite au roi d'Angleterre. Il plaignit courtoisement son malheur, ordonna qu'elle fût traitée avec les mêmes égards qu'une princesse, et lui offrit un poste distingué dans la maison de la reine, en même temps qu'il lui assignait une pension pour assurer son indépendance.
Restait Perkins, enfermé dans son asile. Les courtisans savaient combien la prise de ce rival tenait au cœur de Henri VII. Ils lui conseillèrent simplement de violer l'asile. Il résista.
— Il faut un exemple, disaient les empressés; après celui-là, s'il n'est pas rudement châtié, d*autres lèveront la tête, et vous aurez autant de Richard dTork ou de Warwick qu'il y aura de fous dans votre royaume. Celui-là décapité, les fous les pitis incurables réfléchiront.
Henri Vil répondit à ses courtisans :
^^ L'homme n'est plus redoutable. Il n'a plus ni parti ni prétentions. Il s'est usé lui-même. Pourquoi ferais*je la sottise
de Tener le sang dans une comédie? Le dénoûment doit être comique. Je m'en charge.
' Il s'occupa donc de négocier avec Perkins ce dénoûment d'une si longue intrigue. Dès ce moment, le caractère du jeune usurpateur se ternit, il faut bien le dire, et l'amour de la vie lui conseilla trop souvent une condescendance indigne d'un personnage voué aux rôles de héros. Certainement un roman* cier tirerait parti des faiblesses de Perkins , et révélerait aveo succès l'influence de lady Gordon sur la plupart des honteuseï concessions de Perkins.
Le roi lui fit promettre la vie sauve s'il venait de lui-môme se livrer en ses mains. Autrement l'asile de Beuley serait violéî réchafaud se dresserait à Tyburn. Perkins accepta» Il vint k Londres se livrer à Henri VIL
On le fit monter à cheval, sans autre suite qu'un garde do roi, sans autre avant*garde qu'un héraut, qui criait ?
^ Celui-ci est Perkins Warbec, fils du juif Warbeo, imposteur.
Le peuple accourait en foule, et, furieux de n'avoir pas eu son héros complet, il le lapidait et le couvrait de boue. Perkins supporta patiemment ces outrages, et, après une promenade qui eût suffi à tuer l'homme le moins orgueillem, il fut cour duitàlaTour.
Ce n'était pas tout, Henri Vil exigea que Perkins racontAt son origine, ses ruses, ses moyens; en un mot, son roman. Il le fit, et ne cacha aucun détail. Henri apprit donc que le roi de France et la duchesse de Bourgogne» dupes ou non de l'imposture, y avaient pris la part la plus active» Il fit imprimer le récit de Perkins, en supprimant câ quî Q(>j)c«rp«i( h duchew»
de Bourgogne. Hais le peuple, qui ne vit pas figurer le nom, si important dans cette histoire, de Marguerite, suspecta la fidélité du narrateur, et recommença à croire Perkins un peu plus prince que la veille.
Henri YII dut songer à prouver sa bonne foi plus nettement.
Il obligea Perkins à paraître à Westminster et dans plusieurs places publiques, et à lire lui-même le récit publié dont le peuple accusait la rédaction d'infidélité. Perkins se soumit à tout avec une patience incroyable. Ne pouvant le juger au point de vue du roman , expliquons sa conduite par la prudence, qui paraît avoir été le principal caractère de cet homme remarquable. Après toutes ces humiliations, qui devaient avoir suffisamment dégoûté le peuple de la cause des prétendants, on confina Perkins dans la Tour, poste plus fort et plus sûr que la première prison dans laquelle on l'avait enfermé et d'où il s'était échappé en trompant la surveillance de ses gardes.
Perkins, tout prisonnier, tout déshonoré qu'il était, pouvait encore ofihr un spectacle curieux ; les visiteurs secrets ne lui manquèrent pas à la Tour : les employés d'abord , puis les gardes, puis les amis des principaux officiers, purent jouir du coup d'oeil de l'usurpateur dans les fers. Celui-ci reçut les visites avec la même patience qu'il avait mise à supporter les promenades et les confessions publiques. H avait compris qu'à l'aigle enchaîné sied mal le regard fier, le cri impérieux, et qu'il vaut mieux pour le captif l'attitude rêveuse, l'œil baissé, qui n'inspirent aucune crainte aux gardiens et secondent la pensée qui doit servir à briser les fers.
Le lieutenant de la Tour était sir John Digby, personnage important qui menait un train magnifique. C'était pour lui un
honneur bien grand d'avoir à garder les deux hommes qui avaient fait passer tant de mauvaises nuits au roi Henri YII. La garde de la Tour était déjà un poste magnifique ; mais la garde de Warwick et de Perkins rehaussait singulièrement cet honneur. On allait trouver Digby pour obtenir la permission de voir Perkins, comme on irait demander au surveillant d'une ménagerie la faveur de voir un lion dans sa loge. Perkins fût bientôt accoutumé à voir entrer chez lui les valets de John Digby, chargés à tour de rôle par leur maître d'escorter les visiteurs. Les visiteurs partis, on refermait la porte et quelquefois le valet restait. Perkins gagna l'un par la pitié, l'autre par d'éloquents discours, un troisième par des promesses. H en gagna quatre. Pour cet homme qui avait réussi à tromper des rois, des généraux, des magistrats habiles, n'était-ce pas un jeu que de persuader quelques hommes grossiers? H apprit bientôt, par leur moyen, que Warwick était toujours prisonnier dans la Tour et à quel endroit il était renfermé. Le grand talent de Perkins, dans sa vie aventureuse, avait été de questionner. Il apprit de ces valets que Warwick, à force d'obscurité, de solitude, d'alternatives d'espoir ou de désespoir, était tombé dans un état d'affaiblissement moral voisin de l'imbécillité ; que cependant il pensait et rendait ses pensées. Perkins, voyant avec quel respect on lui parlait de Warwick, malgré l'abaissement de ce prince, comprit que pour tous les Anglais Warwick était toujours le sang vénéré d'York ; qu'il y avait encore espoir de ce côté, et que si l'on ne pouvait, s'appelant Perkins Warbec, soulever encore TAngleterre contre Henri Vil, on le pourrait sans doute en servant d'auxiliaire à ce fantôme appelé Warwick, duc de Clarence, neveu d'Edouard IV.
D commença par faire Téloge de ce malheureux prisonnier, et à force de témoigner sa curiosité, bien naturelle après tout, il insinua aux yalets que certainement le prisonnier n'était pas le véritable Warwick, mais un fou que Henri VII retenait sous ce nom à la Tour.
— Dans mes nombreuses relations ayec la cour, dit-il, j'ai vu souvent des portraits de Warwick et Warwick lui-même ; je le connais à de certains signes qui ne me permettraient pas de le méconnaître.
La curiosité du valet s'éveilla à son tour. Soit désir de percer le secret d'état, soit compassion pour Perkins et envie de lui plaire, cet homme avertit Warwick de la présence à la Tour d'un célèbre prisonnier. En même temps Perkins lui écrivait une lettre qu'il lui faisait tenir par un autre de ses confidents.
ce Vous n'êtes pas la seule victime de la t^annie de l'usurpateur ; il y a près de vous un captif plus nlalheureux peut-être que vous, parce qu'il était né plus près du trône oii s'assied insolemment celui qui nous déshérite. »
Cette lettre jeta Warwick dans une grande perplexité. Le malheureux n'avait jamais entendu parler de Perkins; il savait bien qu'on le redoutait, lui, Warwick; mais personne ne lui semblait plus près du trône que le fils du duc de Qarence. Il témoigna un vif désir de voir le prisonnier.
Les valets, fascinés par Perkins, ménagèrent cette entrevue ; elle fut décisive. Perkins connaissait trop bien le terrain, Vhonmie , il était trop habile pour ne pas saisir tout d'un coup ses avantages. Il se jeta dans les bras de Warwick, lui cobta son histoire, l'appela mon cousin Oarence — et il était réellement son cousin. — Lorsqu'ils se séparèrent, Warwick savait
LA TOUn DB LONDRES. S«?
que 1^ deux fils d'Édpuard n'étaient pas morts, que Richard survivait. Il avait M en ce jeune homme et fondait sur ^^î tout l'espoir d'une délivrance prochain^ çt l^ritlante.
— Travaillons 4e cp^pef |, lui avait dit Perkins ; Vocpaûon estmagniQque. J'ai dû, pour sauver le resta du sang d'^douardi plier les genoux devant uq ennemi plus fort. Je pensais ^ vous. Carence, ^ vous que ma persistance eAt peut-être cqnduit ^ ]^ Hfort. J>| pédé ; piais le peuple ne croit pas h mes oonfessiqnsi pHl>liques; il les sait extorquées p^r la violfince. |1 CQpnalt ^enri VII et a appris k ine connaître moirmôme. Aujourd'hui que le tyran nous croit, vou^ éteint pfir le malheur et I9 folie, i^oi écrasé par la î»pnte et le ridicule, rpleyous-iiuu?, appuyonsnous l'uA ?nr l'autre- Vpyeiç. j'ai si) fwe en un iflpis ce qu? vpus, p)on cpu»n, vous n'àye^ pa^ essfiyé dP f^ire 9Pr^9 de longues wM^^r Vous serej; Clarpncp, je ser^i Perkins ; pn vous q^ém, mais je diriger^. Faisons un pacte,.. Une fpis hors de
rrr Hors de la Tour I s'écria le malheureux prince. E^trce qu'on pourrait spriir de I4 Tour?
— Qui, mpn cousin, et facilement si vpus avez encore le cœur et le l)ras de yotre r^ce.
Warwick releva la tète avec un sentiment d'orgueils et l'oi^ vit UP éclair plisser dans ses yeuï à demi éteints par l^ ^omhf e fcUe.
— BieUi Clarence, bien; nous «omme^ sauyés puisque vpna le voulez. J'ai commandé des années de plusieurs fi^illiers d'hommes.
VVarvick le regardait avec admiration.
— ]M[4intenant j'en p0ssè4e ipatjre d'w^ homme phfiqio. 6h
bien, avec ces quatre hommes, mon cher Clarence, nous allons gagner une bataille plus décisive que celle de Bosworth, où périt notre oncle Richard III.
n fallut se séparer. Warwick était radieux. Uespoir est une seconde jeunesse pour le cœur flétri par la souffrance.
Bientôt, gr&ce à l'activité de Perkins, le complot s'organisa. Rien n'était plus simple en apparence» et l'on verra ce qu'il fallait, pour réussir, de présence d'esprit et de vigueur. Il s'agissait de saisir le moment oti John Digby entrerait dans l'un ou l'autre des deux cachots, de l'égorger, d'arracher de sa main les clefs de la Tour, de franchir, aidés par les quatre domestiques, les portes et les ponts, et de courir la fortune soit d'une seconde révolte contre Henri YII, soit d'un exil dans lequel au moins on trouverait la liberté dans la misère. Warwick était bien sûr, quant à lui, de rencontrer des protecteurs, puisque Henri YH l'avait légitimé en le montrant au peuple dans Londres. Perkins était bien sûr de ne jamais manquer de pain.
Tout était concerté : le lieu, l'heure étaient choisis. Warwick, depuis ses entrevues avec Perkins, avait repris sa lucidité, sa force, comme une lame généreuse qui s'était rouillée dans l'ombre reparait brillante et acérée sous l'habile main qui la fourbit. Perkins attendait John Digby avec un poignard qu'il s'était procuré. Deux des valets corrompus devaient accompagner leur maître, et au lieu de donner l'alarme, aider Perkins à s'enfuir avec lui, tandis que les autres auraient sauvé Warwick.
Le cœur dut battre à l'aventurier en ce moment suprême, bien plus encore qu'autrefois lorsqu'il se préparait à livrer une bataille. Cest que pour les minces exploits les chances de
raine sont souvent plus grandes; c'est que la liberté pour le prisonnier, c'est bien plus que la yie et la couronne pour Tarn* bitieux.
La porte du cachot s'ouvrit; Perkins prépara son arme. John Digby se présenta ; ftiais au lieu de s'avancer comme de coutume vers le prisonnier, il demeura sur le seuil, et le dési* gnant du doigt :
— Feu sur lui, s'il bouge, dit-il froidement.
En même temps, Perkins reconnut derrière quatre soldats armés qui le couchaient en joue, l'un des valets sur la fidélité desquels il avait compté. En effet, il n'avait pas eu assez à offrir au traître, et le traître avait préféré trahir Perkins pour obtenir plus de Henri VU.
On suppose que tout le projet d'évasion fut inspiré par ce monarque lui-même, qui brûlait de se défaire du prisonnier. On verra jusqu'à quel point cette opinion pourrait être défendue.
Perkins fut trouvé nanti du poignard. Il n'y avait plus à nier. En vain usa-t-il de toutes les ressources de son esprit fé« cond; sa perte était résolue. Les conseillers du roi firent à ce prince toutes sortes de remontrances sur sa facilité trop grande à pardonner. Hs lui représentèrent le mal qu'avait produit sa clémence. Pourquoi n'avait-il pas étouffé Perkins aussitôt après ses aveux publics? Doit^n régner pour subir le caprice du premier fou qui veut usurper la couronne? Un roi doit n'avoir personne à sa hauteur; il doit même ne souffrir aucun objet qui offusque ses regards. Quand on commande à des milliers d'hommes, il convient qu on soit à l'abri de la crainte et du danger.
Ces maximes étaient loin de déplaire à Henri Vil, surtout si, comme on l'a dit, il avait provoqué l'explosion par des artifices secrets. Il y avait d'ailleurs quelque projet derrière ces conseils ; et si Perkins touchait à sa ruine, Warwick n'en était pas loin.
On commença par le premier. Jugé indigne de miséricorde après les bienfaits du roi, il fut décrété d'accusation, condamné à mort, et pendu à Tyburn. Un historien assure que le malheureux persista jusqu'à sa mort dans Taveu de son imposture, et soutint sur la potence même qu'il n'était pas le fils d'Edouard IV. C'est pousser trop loin le désir d'absoudre Henri VII, et la légitimité de la maison de Lanoastre peut se passer de ces sortes d'arguments. Il faudrait supposer alors que Perkins, conduit au supplice, avait reçu l'assurance d'une grâce accordée au pied de l'échafaud s'il continuait à ise confesser comme il l'avait fait à Westminster et à Cheapside; autrement son aveu serait une bassesse indigne d'un homme auquel nous avons dû recoih naître en beaucoup d'oocasipns un caractère énergique , un esprit distingué.
Pourquoi n'admettrait^on pas, s'il est vrai que Perkins fyi tiré de la Tour et conduit à Tyburn, qu'il crût encore une foî« être mené sur la place publique pour réciter la fameuse apo» logie de Henri VH, que déjà on lui avait imposée. Mais laissons les oommentaires, Perkins fut mis à mort.
Après lui, Henri ne se vit plus gêné que par Warwick* Ses espions lui avaient appris la conduite ferme et téméraire du prisonnier. Henri appréhenda qu'une occasion plus favQ« fable ne Ht tourner encore une fois I4 tâte à Warwiok, et voici comment il s'y prit pour en iinir avec le fils de Clarence ;
Un cordier nommé Wilfort, réfléchissant que tous ceux à qui l'idée de se faire passer pour enfants ou neveux d'Edouard IV avaient obtenu plus ou moins de succès, mais avaient produit leur effet dans le monde, et avaient rencontré des protecteurs, Wilfort, disons-nous, se demanda pourquoi, comme tant d'autres, il n'échangerait pas sa triste existence d'ouvrier contre la vie active, brillante, parfois heureuse, des imposteurs qui l'avaient précédé. Ce cordier était peut-être ébloui du mariage de Perkins avec lady Gordon; peut-être aspirait-il aussi à commander des armées et à recevoir cent mille écus par an du roi de France.
Il commença par choisir son personnage. H y en avait trois : Edouard, fils atné d'Edouard; mais celui-là paraissait trop bien mort, et le paradoxe ne serait pas supporté du peuple... Richard, duc d'York, était certes probable et possible; mais la mort récente de Perkins jetait quelque défaveur sur ce personnage. Warwick attira son attention. C'était encore, malgré les promenades du malheureux dans Londres et le bruit de sa captivité , un magnifique rôle à jouer dans les campagnes. Il paraîtrait, d'après ce fait, que les précautions de Henri Vil pour prouver l'authenticité du Warwick de la Tour n'avaient pas obtenu tout le succès désirable, et qu'il restait bon nombre d'incrédules. Wilfort en profita; il se fit annoncer au prêche par un prêtre, son compère, comme le véritable Warwick, et le peuple adopta la cause du cordier, comme il avait adopté celle de Lambert Siomel et des autres.
Henri VII tenait probablement les fils de cette conspiration nouvelle. Il feignit d'en être fort effrayé, fort irrité. De Teffei il remonta logiquement à la cause, se disant que s'il n'y avail
«a LES PRISONS DE L'EUROPE.
pas de vrai Warwick, il n'y en aurait plus de faux, et il travailla aussitôt à le détruire d'une façon tellement éyidente, que l'on en fût conyaincu jusqu'aux extrémités du monde.
On alla chercher dans la Tour Warwick, toujours ému d'espoir et attendant Perkins; on le conduisit devant des juges» avec un appareil d'autant plus pompeux qu'il fallait servir les projets du roi en rendant hommage au rang du neveu d'Edouard. Deux crimes lui étaient imputés; le premier, le plus réel, c'était l'évasion.
— Mais, dit-il, je n'ai commis aucun crime; je ne suis prisonnier que par le caprice du roi Henri VII.
On voit que Warwick, tout égaré qu'il fût, raisonnait sagement, et peut-être retrouverait-on Perkins dans cette logique serrée.
— Or, continua-t-il, si je ne suis pas coupable, si je ne suis pas prisonnier, pourquoi n'aurais-je pas désiré sortir de la Tour? Est-il une loi anglaise qui empêche un homme d'aimer la liberté, l'air et la vie, quand cet homme n'a perdu aucun de ses droits? Je ne suis pas coupable.
— Vous êtes coupable, lui répondit-on. Quel était votre dessein en sortant de la Tour? aviez-vous donc envie de passer vos jours en exil, dans l'obscurité? Ce sort pouvait-il convenir au fils du duc de Glarence? Le désir de comploter est naturel à votre race; il vous a agité comme il avait agité votre père...
On connaissait le caractère intrépide et la hauteur naturelle de W^arwick; on savait qu'il se révolterait contre une humiliation.
— Pourquoi me parler de mon père? s'écria-t-il; est-ce pour me rappeler que lui aussi a passé par cette Tour, dans laquelle
LA TOUR DR LONIffilS. S7S
ma jeunesse est ensevelie? Est-ce pour que je tous dbe qu'on l'y a mis à mort avec plus d'inhumanité que je ne serai tué moi* même? car on a procédé soudainement à son égard, et le roi Edouard était^un tyran hardi; mais moi, captif, affamé d*air cft de bruit, on m'étouffe longuement, on me fait mourir de lan* gueur, parce que la langueur est un poison qui ne laisse point de traces.
— Vous ne répondez pas, mylord; on tous a demandé quel était Totre dessein en sortant de la Tour de Londres.
Warwick ne pouTait plus se méprendre au sens de ces pa« rôles. Il Toyait une assemblée immense devant laquelle ses paroles allaient retentir. Lui, reconnu fils de Clarenée, c'esl^ à-dire héritier Téritable du trône» allait-il, par amour de la Tie, confesser une renonciation à ses droits? allait-il donner lâchement à Henri YII la couronne d'Angleterre, héritage de son père? H hésita quelque temps» La vie est douce à la jeunesse.
Le jeune homme promena autour de lui un regard mélancolique. Dans le silence de mort qui attendait ses paroles, il se recueillit « et puisa la force de prononcer lui-même une sentence digne de son nom et de son caractère :
— Mylords,^t-il, moi, Georges Clarence, duc de Warwick, dernier rejeton de la noble race dés Plantagenels » rois d'Angleterre, je comprends toute la gène qui résulte pour l'usurpateur de ma présence au milieu de tous. Oa Teut me Toir déshonoré, c'est-à-dire mort dans le respect des peuples, ou si je conserve ce respect, oa me veut cottcher dans le tombeau. Mylords, j'eusse aimé vivre. Mon existence s'est lentement
déroulée dans une horrible prison; toujours j'ai redouté» non T. 35
m LES PRISONS DE L'EUROPE.
pas la mort, mais des traitements honteux; j*ai redoaté ce supplice que ?ous ne pouvez comprendre, de l'incertitude qui n'est ni l'espoir ni le désespoir. Merci, mylords, vous m'afiranchissez aujourd'hui de cette horrible torture. Vqus me mettei entre les mains toute ma destinée. Merci, je vais choisir.
Un frisson passa dans l'assemblée à ces paroles du noble jeune homme :
— Oui , mylords , je voulais sortir de la Tour de Londres. J'en fusse sorti, sachant mes droits, et disposé à les faire valoir. On m'aime en Angleterre, parce que j'ai toujours été inoffensif et malheureux , parce que mon père fut un homme illustre et bon pour le peuple; on m'aime parce que je suis véritablement le roi d'Angleterre. Jamais je n'eusse oublié ces droits, jamais je n'eusse négligé de profiter de cet amour. Je voulais lever une armée de mes partisans, commencer une guerre vigoureuse contre l'usurpateur Henri VII, et je ne doute pas de la justice de Dieu ; Dieu eût protégé mes armes. Toutes les tentatives que vous avez vues s'exécuter contre le prince qui vous gouverne ont échoué par la faute des che&. Ils étaient des imposteurs , ils n'avaient ni le sang de Plantagenet dans leurs veines ni son âme en leurs desseins. Voilà, mylords, ce que j'eusse fait en sortant de prison, et voilà ce que je ferais encore s'il m'était donné d'en sortir.
Il dit, et s'assit au milieu d'un bruit inexplicable de gémissements, de cris comprimés par les gardes, et de murmures approbateurs. Ce prince condamné par ses propres paroles était un spectacle digne d'impressionner vivement une illustre assemblé'. Plus d'un visage se baigna de sueur et se mouilla de larmes.
*— Hjlords, dit la juge suprême, l'accusé vient d'avouer son crime. Il est réellement coupable de tentative de révolte contre l'autorité royale, et de lèse-majesté. Il doit être puni de mort. Il le sera.
Warwick se leva, le sourire sur les lèvres.
— Je vous ai remercié avant l'arrêt, mylord, dit-il; je vous rends grâces après. Quel beau jour pour moi que celui où je sortirai de la vie telle qu'on me l'avait faite! Des murs noirs, des grilles épaisses, des sentinelles me présentant sans cesse le fer d'une pique ou la gueule d'un mousquet: merci, mylords, pour le coup de hache qui va me délivrer de toutes ces souffrances! Salut! dernier jour de mon agonie I Souvenez-vous, Anglais, de tout ce qu'on m'a fait souffrir, et quand vous y penserez, cherchez de quel crime j'étais coupable. Mylords, hâtez, je vous prie, le moment de ma délivrance.
Une explosion de larmes trop longtemps comprimées porta la joie et la reconnaissance dans le cœur du malheureux prince. Il fut reconduit à la Tour, et, selon son désir, trouva sur Tower-Hill, un bourreau et un billot tout préparés. Il marcha, le regard fier, le front rayonnant, au devant de la mort, prononçant ces seules paroles :
— Henri, je ne pouvais te détruire comme mon rival; mais j'ai obtenu bien plus de la bonté divine; tu viens de te déshonorer.
Il s'agenouilla. Toutes les lèvres des assistants murmuraient des prières et des bénédictions pour le jeune homme moissonné dans sa fleur. Â peine son col touchait-il le billot, que le bourreau» pressé par les ordres du roi, abattit d'un seul coup la tête.
— Trois cent mille spectateurs auront vu qu'il n'y a plus de Plântagenet en Angleterre, se dit Henri YII : désormais je puis dormir tranquille. C'est d'aujourd'hui seulement que je règne sur l'Angleterre.
ëléTâtion d'JUine de Bolejn et raine da eardintl Wolsey. — laegaes Beinham à la Tour. — Fisher , évèqae de Rochester, et Thomas Horus enfermés à la Toar et exécutés à mort. — DiTorce de Henri TIII arec Catherine d'Aragon. — Anne de Bolejn monte sur le trtae. — Henri VIII , devenu amoureux de Jeanne Seymour, rompt son mariage avec Anne de Bolejn et la fait emprisonner dans la Tour. — Condamnée à mort, elle est décapitée par le bourreau do Calais.
Les cruautés de Henri YII, véritables nécessités politiques» avaient réussi à maintenir ce prince sur le trône; il avait longtemps et tranquillement régné, malgré son avarice sordide qui Vavait rendu odieux à son peuple. Il eut pour successeur son fils Henri , dont la légitimité comme monarque ne fut plus contestée.
Henri VÏÏI était » comme François P% son rival, Tun des beaux hommes de l'Europe. Marié à FAge de douze ans avec la sœur de son frère Arthur, Catherine d'Aragon, il avait tout bas protesté contre cette alliance qui Tenchalnait auprès d'une princesse Agée de six ans plus que lui. Henri VII, son père, qui avait fait ce mariage dans des convenances purement poli-» tiques, n'avait pas manqué de lui recommander de le rompre
aussitôt qu'il pourrait le faire sans nuire aux intérêts de sa couronne. Henri VIII demeura yingt ans époux de Ga(herine« dont il eut plusieurs enfants, et ce fut au bout de vingt ans qu'il s'aperçut que l'alliance d'un beau-frère avec sa belle-sœur présentait certains caractères d'illégitimité bons à examiner pour une conscience scrupuleuse.
Cette idée lui vint un soir que daqs le jardin du palais d'York* bAti par le cardinal Wolsey, son favori, il regardait passer l'essaim des femmes jeunes et belles qui ornaient sa cour. Wolsey, le grand cardinal, homme de néant élevé par son seul génie à la faveur de Henri YIII, c'est-à-dire à la première puissance en Angleterre, ne négligeait pas de procurer à son mattre ces spectacles dont il le savait friand.
— Voilà de charmants visages, cardinal, dit Henri VDI, et qui, si vous les apercevez souvent, doivent donner des distractions à votre politique... Mes affaires se font mal, Wolsey, si toutes ces femmes passent beaucoup d'heures ici.
— Mon cher seigneur, dit le cardinal, elles sont ici comme ces fleurs qui s'épanouissent quand parait le soleil; Votre Ma-» jesté les attire et leur fait jeter éclat et parfums; mais le roi parti, ce palais redeviendra calme, désert; la politique y régnera seule.
— Que cette jeunesse est bruyante I... dit Henri rêveur.
— Elle voudrait qu'on remarquât le bruit qu'elle fait, sire; mais déjà ce bruit fatigue Votre Majesté. Vous plalt-il que nous passions dans un autre jardin?
— Non... Ah! voilà qu'elles chantent... Du français, je crois I
— Elles chantent et elles rient!... Folles créatures, en effet.
U TOCm DE LON0RES, fJ9
— Une voix, dit le roi| domine toutes les autres, il me semble.
— Oui, sire, Votre Majesté dit vrai; c'est la Française qui chantait» c'est elle qui fait rire; partout où elle est, il faut qu'on s'agite et qu'on rie.
— La Française, dites-vous? reprit le roi avec une légère rougeur qui n'échappa pas à l'œil attentif de Wolsey; qui est-ce donc?
— C'est Anne de Boleyn, sire, que l'on appelle ainsi à cause du séjour si long qu'elle fit en France alors qu'elle servait madame Claude, femme du roi François P'.
— Ahl vraiment I... Et on l'appelle la Française.,. Et elle rit toujours?
Le roi ne quittait plus des yeux le groupe de ces jeunes femmes. Anne surtout était le but constant de ses regards. Wolsey ne s'en aperçut pas assez à temps pour s'empêcher de dire au roi :
~ Tête folle! cœur léger... réellement Française, sire.
Le roi rougit tout à fût.
— Je ne la connais pas, dit-il; montrez-moi cette bruyante personne.
— Voyez, sire, cette jolie, cette charmante tête blonde, ou plutôt dont les yeux sont d'un bleu si tendre, la bouche si vermeille, les dents si fines et si blanches... Tenez, elle regarde, et elle rit; sa tête se renverse en ce moment... Quel adorable petit col de nacre !
— Elle est agréable, dit gravement Henri VIII, dont les yeux étaient chargés d'une mélancolique sympathie.
Puis il se retourna et sortit du jardin.
S80 ifs PRISONS DK UEDROPB.
Il remontait à cheval pour rentrer au palais, quand sur la haie de courtisans qui les saluaient au passage, il aperçût les mêmes yeux bleus, les mêmes dents blanches, mis en jeu par un enthousiasme ardent, pour crier plus haut que tous les autres :
— Dieu sauve le roi I
Henri YII tourna précipitamment la tête de Vautre côté« Il n'avait pas rougi cette fois, mais pAIi comme le bon Henri IV lorsqu'il vit mademoiselle de Montmorency répéter ce ballet où elle lançait de si bonne grâce un javelot de bois doré.
Quelques jours après cette scène, la mélancolie du roi n'avait fait que s'accroître, et Wolsey, qu'un geste, qu'un regard de son maître intéressait plus que tous les secrets du monde, en était encore à chercher d'où venait cet air lugubre.
— Cardinal, dit le roi tout à coup, je suis fort malheureux. La déclaration était bizarre conçue en ces termeB et sans
plus d'à-propos; mais pour Wolsey, c'était l'explosion d'un orage dont il avait deviné les avant-coureurs.
— Vous! mon roi I s'écria t-il avec un désespoir admirablement joué, malheureux I le plus puissant prince du monde I
— Je suis malheureux, répéta Henri Vin... Tranquillisez- Tous, cardinal, ce n'est pas votre faute.
— Mais, sire, confiez à votre humble sujet..,
— C'est une affaire de conscience. ..
— Je suis d'Église, sire, et versé dans ces matières; parlei donc, mon seigneur.
Le roi poussa un grand soupir, et appuya son front sur ses mains.
— Cest UQ grand fardeau que la couronne, n'est-ce pas* sire?
— Wolsey, dit tout à coup le roi, ne te fatigue pas, mon bon serviteur, à découvrir mon secret; tu mourrais, je le sais, pour me sauver un chagrin.
— Oh I sire, mille fois.
— Ma conscience est mon bourreau, cardinal; je suis criminel de vivre avec la femme de mon frère.
Un coup de foudre n'eût pas plus surpris en ce moment le cardinal que cette déclaration faite après vingt ans.
— Qu'en dis-tu? Ai-je tort, théologiquement?
Wolsey avait sur-le-champ réfléchi que si le roi avait une conscience, cette conscience ne devait parler qu'à bon escient.
— Je n'ose vous dire ma façon de penser, sire, répliqua-t*il.
— Parlez toujours, cardinal.
-—Eh bien, sire, le cas est grave. Hais, assure-i-on, le prince Arthur votre frère, dont est veuve la reine, n'avait pas consommé son mariage, et cela est public, ou du moins...
Le roi releva si vivement la tête, que le cardinal s'aperçut de son imprudence. Évidemment Henri Vm voulait avoir tort.
— J'ai dit que cela était public, c'est-à-dire que le public le croyait « reprit Wolsey; mais enfin, sire, votre conscience après un temps assez long peut demeurer tranquille; Dieu a semblé bénir cette union par les bienfaits nombreux qu'il vous a accordés...
— Des bienfaits! s'écria Henri YIE; est-ce vous qui parlez
ainsi, cardinal? Regardez ma vie intérieure; où trouvez-vous
dans ma maison les bienfaits de Dieu?... Quant à moi, je n'y
vois que sa colère. Tous mes enfants morts successivement; ▼. 86
Q)on fils sur tout !... Une seule fille restée comme pour me
moDtrer que Dieu me refuse un héritier mâle Cest de la
malédiction, cardinal; c'est le poids cruel de la main de Dieu» c'est enfin la réalité de ce ?erset de TÉcriture : c( Maudit soit celui qui épouse la femme de son frère. Qu'il vive mal avec elle; qu'il n'ait jamais d'enfants mâles» et que, s'il en a par hasard, ils meurent! »
Henri VIII avait mis une si grande yéhémence à prononcer ces paroles, que le favori sentit combien la discussion sur ce sujet devenait difficile. Certainement Henri avait un parti arrêté d'avance.
Il se mit à réfléchir et à donner l'expression la plus sombre qu'il put à son visage intelligent.
— En effet, sire, vous m'épouvantez, dit-il.
Et tout bas il se demandait à quel propos et d^uis quel temps le roi avait la conscience si délicate.
«*- Je consulterai là^essus les docteurs , le pape ! s'écria Henri, car enfin je ne veux pas vivre en péché mortel.
— ciell serait-ce possible? dit Wolsey Sire, je vais
chercher au plus vite... J'enverrai aujourd'hui même à Rome.
— Très-bien. .. ce qui n'empochera pas qu'on assemble des docteurs.
— On les assemblera. Nous aurons Tavis du fameux Thomas Horus, celui de Fisher, l'évèque de Rochester...
Je connais un habile théologien ; c'est le doyen des jésuites de Cambridge, un savant homme...
— Qui s'appelle...
— Cranmer, dit Wolsey...
— ISous le consDlterons... Envoyés toujours à Rome.
U TOUR DE LONDRES. t8S
Wolsey partit en se répétant que le roi certainement avait quelque chose. Ce quelque chose était encore un secret que Wolsey devait plus tard apprendre en payant bien chèrement cette découverte.
En suivant attentivement le fil des idées du roi , le cardinal parvint à découvrir d'abord que Henri tenait beaucoup à rompre son mariage. L'impatience avec laquelle il attendait les courriers de Rome , la froideur plu% que cruelle qu'il témoignait à Catherine d'Aragon, étaient des indices suffisants. Hais sa rêverie, le soin particulier qu'il prenait de sa parùrCf décelaient autre chose. Le roi était peut-être amoureux.
Ce ne fiit bientôt plus un mystère. Henri VUI dit un soir à Wolsey :
— Cardinal, j'ai réfléchi à un grand empêchement qui surgirait si les docteurs me conseillaient le divorce.
— Lequel, sire?
-— Il y a eu bulle décrétale du pape pour approuver mon mariage... C'est donc consécration de la cour de Rome... C'est donc irrémissible?
— Fort peu, Majesté. Rome ne fait jamais rien qu'eUene puisse défaire. Un pape vous a marié... un pape vous séparera de la reine. Pour annuler une bulle, il suffit qu'on prouve que cette bulle a été extorquée, ou seulement obtenue par captation. Il suf&t qu'il y ait erreur prouvée du pontife qui la signe. Or cette fois il y aura eu erreur.
— Vous savez cela mieux que moi, Wolsey, puisque vous êtes cardinal... Mais ditesk-moi donc... Savez-vous bien que cette petite Française dont vous me parliez l'autre jour est une exceUente Anglaise?
ttk us miSONS DK VBmOPE.
— QueUe Françaiset sire? dit Wolsey fort intrigué.
— Et d'une des meilleures &milles d'Angleterre. Son père est allié par les femmes aux Hastings; sa mère est Norfolk.
— Hais qui donc? demandalVolsey impatient.
— La fille d'honneur de la reine, Anne Boleyn.
Le cardinal se garda bien de faire paraître la moindre surprise; il venait de découvrir le secret.
— Quelle charmante femme! répondit-il.
— Oui, vraiment charmante I Mais... légère, folle, avez- TOUS dit?
— L'ai-je dit? demanda le cardmal avec inquiétude... Je me suis trompé, sans doute; peut-on juger les femmes en les voyant...
Wolsey se promit de surveiller cette passion naissante, et de ne pas se laisser remplacer dans le cœur du maitre. Mais les agaceries de la jeune fenune, sa beauté ravissante, avaient fait une impression profonde sur Henri VŒ. Après avoir admiré, il désira. Le cardinal apprit bientôt que le roi avait trouvé moyen de rendre des visites à Anne de Boleyn.
— Caprice, pensa-t-il, qui s-éteindra dans la satisfaction. Le roi a l'esprit inflammable ; la jeune fille est orgueilleuse, elle voudra jouer à la cour de Henri VHI. le rôle qu'elle voyait jouer en France aux maltresses si puissantes de François P'. Oui , mais elle trouvera un cardinal plus jaloux que Duprat, et mew^ informé de ce qui se trame dans les alcôves royales.
Henri VHI ne pensait plusqu'à deux choses, Rome et Anne. Sa passion se traduisait par des égards et des respects extraor* dinaires. La véritable cour se tenait dans la maison d'Anne. La véritable reine» c'était cette jeune femme, qui, plus rieuse»
plus folle que jamais, offrait un mystère indéchiffrable à l'œil ayide des eourtisans.
Wolsey apprit bientôt « à n'en pas douter» que la jeune Française, si légère en apparence, résistait au roi avec une Tigueur toute nouvelle à la cour; que cette résistance enflammait de plus en plus Henri Vin, et que ce prince n'attendait avec tant d'impatience les avis de Rome que pour rem* placer Catherine d'Aragon par Anne de Boleyn sur le trône d'Angleterre.
Bientôt cet avis du saint-siége arriva à Londres. Clément YII, heureux de mécontenter Charles-Quint, son ennemi, en ôtant la couronne d'Angleterre à Catherine sa tante, permettait au roi de contracter un mariage provisoire, et annonçait l'envoi de deux légats pour traiter en présence de la reine et du roi les questions du divorce.
Quant à Catherine, elle avait eu recours, se voyant menacée, à son puissant neveu Charles-Quint, et ce prince, jaloux de l'alliance de la France avec l'Angleterre, menaçait Henri VIII de la guerre, à moins qu'il ne rompit ses traités avec François P^ Moyennant celte concession, l'empereur devait laisser s'accomplir le divorce; et sa tante, dont il prenait si chaudement les intérêts, n'eût été que plus complètement sacrifiée de par l'accord de deux souverains.
Wolsey haïssait mortellement Charles-Quint , parce que ce prince, pour se ménager l'appui du ministre, l'avait plusieurs fois leurré de la tiare pontificale, et n'avait pas tenu ses promesses ; Charles redoutait l'inimitié de Wolsey, mais ne voulait pas sur le trône de saint Pierre un homme de cette trempe. La guerre était inévitable.
Alors une scène des plus touchantes se passa à Londres. Les deux légats, pour entamer la conférence, citèrent devant leur tribunal le roi et la reine, qui s'y présentèrent en personne. Le roi répondit à son nom dès qu'il fut appelé; mais la reine, au lieu de l'imiter, se leva de son siège» et vint se jeter aux pieds de son époux en versant un torrent de larmes.
— Sire, dit-elle, je ne connais d'autre autorité que la vôtre, car je suis votre épouse légitime, et mes enfants n'ont d'autre protecteur que votre Majesté I Vingt ans j'ai porté le titre si doux et si glorieux de votre femme; je ne l'eusse pas répudié, quand il eût été pour moi la cause des plus grands malheurs* Aujourd'hui vous me chassez... Qu'ai-je fait? On me reproche mon premier mariage avec votre frère; mais vous le savez , sire, quand vous êtes devenu mon époux nul autre que vous n'avait eu le droit de prendre ce nom. Ce mariage politique ne s'était accompli que par nos signatures apposées sur le parchemin. Nos pères étaient sages lorsqu'ils ordonnèrent cette alliance entre nous; pourquoi faire à leur mémoire cette honte qui amènera de si grands malheurs? Sire, je m'adresse à mon roi . à mon époux, et non à d'autres... On me parle d'un tribunal assemblé; je n'en reconnais pas... Je vois autour de moi des ennemis qui veulent me perdre, et non des juges. Non, la fille du roi d'Espagne, innocente et revêtue d'une double majesté royale, ne subira pas les chances d'une décision qui peut être entachée de partialité.
Après avoir prononcé ces mots, qui produisirent une vive impression, la reine fît la révérence au roi, et sortit de la salle, malgré les instances qui lui furent faites pour demeurer.
Cette démarche rendait plus difficile la position du roi. Il
fut forcé de convenir que la reine ne lui avait jamais donné sujet de plainte, qu'elle ofiErait Tasseoiblage presque parfait des plus précieusea qualités ; que nul parmi les plus scrupuleux, n'eût trouvé une tache dans cette vie d'une pureté angéliqùe. Hais la principale cause du divorce n'était pas plus dans les raisons de famille que le divorce n'était dans le cœur du roi. Un sentiment impérieux parlait, il fallait l'écouter. La conscience d'un prince n'était-elle pas le plus sûr des oracles?
Là-dessus Henri YŒ, avec une subtilité de théologien, fit l'énumération des cas de conscience que présentait son mariage avec Catherine d'Aragon. Il était important que ce mot ennemis, prononcé si hardiment par la reine, reçût quelques explications. Le monarque orateur se chargea de ce soin. Il disculpa^ Wolsey d'avoir eu la moindre part dans ses résolutions à l'égard du divorce, annonça positivement que le cardi«nal ne savait rien de ses volontés , et demanda l'arbitrage des légats, d'après la séxrérité rigoureuse de leur conscience.
Wolsey comprit qu'il fallait obtenir à tout prix une sentence conforme aux sentiments du roi. Il savait ce que valent let larmes d'une femme, les obsessions d'une famille; il savait ce que peuvent les sollicitations d'une maltresse, et se voyait pris entre la colère de la reine si le divorce était prononcé, et la vengeance d'Anne de Boleyn s'il ne l'était pas. H agit avec vigueur sur ses amis de Rome; mais Charles-Quint agit avec une activité supérieure, et Rome déclara, par la voix du pon* tife, que le mariage de Henri VIII avec Catherine d'Aragon était bon et valable.
Ce qu'avait prévu Wosley arriva. Catherine, furieuse du zèle qu'il avait déployé pour la perdre, stimula contre le favori tous
les amis qui lui restaient encore. Anne de Boleyn, mécontente de l'insuccès de ses agents, s'en prit à son zèle, qu'elle ne trouva pas assez ardent. H fut donc desservi près du roi par la maîtresse et par la femme. Le roi qui avait pleine confiance dans riiabileté du favori, fut frappé de stupeur en le voyant échouer; il douta , et ne vit plus dans Wosley qu'un homme ordinaire.
Henri YIII trouva plus d'esprit dans Cranmer, doyen des jésuites, qui lui avait fourni un expédient pow se passer du pape. Il trouva que Thomas Morus était un homme bien supérieur à Wolsey, et cela, parce qu'au lieu de flatter le roi dans Taffairc du divorce, il lui avait tenu tète, et avait ainsi piqué sa curiosité. C'est quelquefois un moyen plus sur que l'adulation pour réussir auprès des princes; Thomas Horus ne peut être soupçonné de ce calcul, mais enfin telle fut la cau^deson élévation subite.
Du doute au mépris il n'y a qu'un pas; Wolsey pressentit sa disgrâce. Il alla trouver Anne de Boleyn, pour se justifier complètement près d'elle. Mais la favorite, enivrée de son triomphe prochain, n'eut pas pitié du favori penchant vers sa ruine. Elle l'accueillit froidement, et finit par le menacer.
— Madame, dit le cardinal, qui avait épuisé toutes les ressources de son esprit fertile et tâché de ramener dans son parti la future reine d'Angleterre, le ciel vous inspire mal de me traiter si durement. J'ai servi votre cause avec un zèle que .vous ne pourrez méconnaître un jour. Quiconque ne pardonne pas un revers, se met dans le cas de n'être pas pardonné un jour. Allez, madame, suivez la route ascendante de votre fortune; un jour, vous penserez au cardinal Wolsey.
Anne de Boleyn lui tourna le dos. Wolsey, le jour mèmct
reçut la visite des ducs de Norfolk et de Suffolki qui lui de«mandaient les sceaux de la part du roi. Il refusa de les rendre sans UD mot écrit de la main de Henri Vin, et ce prince écrivit aussitôt. Wolsey remit les sceaux, qui furent donnés à Thomas Morus.
Il y avait une raison plus solide de ce goût de Henri VIII pour Thomas Morus. Le monarque s'occupait ardemment de théologie; Thomas Horus avait contribué par ses négociations a la paix de Cambray, en 1529, et il professait contre les hérésiarques la même animosité que le roi lui-même. Il le prouva bien lorsqu'en 1534 il persécuta si violemment Jes réformistes d'Angleterre, que jamais inquisiteur ne commit plus d'excès.
Thon^ts Morus fit arrêter un gentilhomme du Temple, nommé Jacques Beinham, accusé de favoriser les opinions de la réforme , et voulut l'interroger lui-même. Ce gentilhomme n'avait commis d'autres crimes que de révoquer en doute l'efficacité de certaines pratiques de la religion romaine.
Morus le somma de nommer ses complices; il répliqua qu'il n'en avait pas, ou que du moins il en avait trop pour les nommer. Thomas Morus ordonna qu'il fût fouetté en sa présence, et conduit à la Tour. Alors, sous ces remparts de pierre, le chancelier put exercer à l'aise ses rigueurs fanatiques. Beinham fut appliqué à la question, et torturé si cruellement, que, vaincu par la soufirance, il abjura ce que le chancelier appelait ses erreurs criminelles.
Pourtant Thomas Morus joignait, dit un historien, a un
esprit lumineux une grande connaissance des anciens; l'étude
avait encore agrandi la sphère de son esprit; lui-même dans
sa jeunesse avait mis en ayant et soutenu des opinions hardies. T. 87
m LES FBIBONS OB L*EDROFB.
Mais le démon du fenatisme soufiQa sur cet esprit, empoisonna ce' cœur, et toutes les fureurs, toutes les folies, envahirent l'un et Taulre. De toutes les maladies morales qui menacent rhomme civilisé, la fièvre religieuse est la plus terrible. Nulle part Tamour-propre, premier mobile de^ces passions, ne puise une vigueur si grande que dans les questions où l'homme s'imagine qu'il doit venger Dieu.
Le malheureux Beinham, brisé par la torture que Thomas Horus lui avait Cait infliger en sa présence dans la Tour, ne fut pas plus tôt remis de l'affaiblissement causé par les douleurs , qu'il eut horreur de son bourreau et de lui-même. D fit rappeler le chancelier, qui, fier de l'apostasie arrachée par ces moyens infâmes, s'en retournait triomphant. — Hylord, lui dit-il, vous n'avez pas fini votre office; c'est au bourreau que j'ai répondu. Ses fers rougis, ses tenailles déchirantes, m'ont foit parler une langue que je ne connaissais pas! J'ai rêvé, mylord; mais, grâces à Dieul me voici revena dans mon bon sens : recevez donc la déclaration d'un homme sain de jugement, comme vous avez reçu celle d'un malheureux aveuglé par la folie. Je persiste dans mes opinions; j'appelle de vos poursuites cruelles au tribunal de Dieu, et je vous somme de m'y envoyer le premier, afin que je lui dise toute l'horreur que j'éprouve pour de» hommes qui commettent tant d'atrocités en son nom.
Ce sage, ce savant, nourri de Platon et de Sénèque, ce phi-*
.lologue au doux sourire, qui admirait Socrate, s'enflamma
d'une violente fureur en voyant la rébellion si légitime de
Beinham. Horus ne ressemblait-il pas à ces Orientaux qui,
prudents et graves dans leur conduite, s'allument soudain
d'une passion extravagante après avoir bu quelques gouttes d'une liqueur qu'ils aiment malgré ses horribles effets? Il répondit à Beinham comme les préfets romains répondaient aux martyrs du christianisme; le malheureux gentilhomme fut déféré à un tribunal comme hérétique obstiné, relaps, et brûlé à Smith Field. Ce fut là le prélude de mille persécutions, dont le chanceUer fut le plus énergique instrument.
Mais revenons à Wolsey. Anne de Boleyn s'inquiéta peu de ses prédictions. Elle voulut même qu'il fût hors d'état de jamais les voir se réaliser. Wolsey disgracié fut bientôt mis en jugement, et condamné par la chambre étoilée, pour abus de pouvoir. Comme Henri YIII ne pouvait se décider à bannir complètement de son cœur l'homme qui l'avait si longtemps captivé par son adresse , Wolsey put espérer que Tamitié du roi se rallumerait. C'était un vain espoir. Anne de Boleyn s'était alliée à des ennemis du cardinal, et en échange de leur appui pour elle, leur avait promis le sien contre Wolsey. Ce dernier dut succomber. Le roi l'exila d'abord à Hampton- Court, puis à Cawood, en Torkshire; puis, comme un exil ne satisfaisait point des haines si violentes, Anne de Boleyn obtint que Wolsey serait arrêté comme coupable de haute trahison , et jugé à Londres, sans égard pour son caractère religieux.
Le cardinal succomba sous ce dernier coup. H regarda longtemps le messager qu'on lui dépéchait, comme s'il eût voulu lire dans ses yeux à quel point le roi était devenu son ennmd.
— Monsdeur, dit-^il timidement^ je ne vous connais pas... Votre nom?
— Hylord, répliqua Venvoyé, je suis Williams Kingston,
S9t LES PRISONS 0E L*EUBOPB.
gouverneur de la Tour, et la personne de Voire Éminenoe m*est confiée.
— Gouyemeur de la Tourl s*écria Wolsey. Moi, prisonnier... Hoi à la Tour, comme un criminel... Oh! non... Dieu
ne le voudra pas Que dis-je, murmura-Ul d'une voix
sombre, Dieui... Je n'ai pensé à lui que dans le malheur. Celte puissance suprême que j'invoque, je l'ai niée ou dédai* gnée alors que je m'attachais aux puissances de la terre!... A la Tour !. .. Et je ne mourrais pas avant d'aller à la Tour!
— Ne craignez rien, mylord, dit Kingston : le roi, qui fait arrêter Votre Excellence, ne défend pas qu'on ait pour elle les
— Oh i merci, monsieur Kingston, je n'ai plus besoin de rien sur la terre, soit que je considère l'échafaud qu'on dresse sans doute pour moi, soit que je regarde autour de moi l'endroit que mon cadavre couvrira peut-être avant la fin de ce jour...
— Sombres idées, mylord... Prenez courage... Une âme comme la vôtre se laisse-t-elle abattre à ce point?
— Plus l'homme fut élevé, plus la chute est lourde, répondit Wolsey. Hais j'oublie qu'autrefois , quand je donnais des ordres, je voulais qu'ils fussent promptement exécutés... Je suis prêt, monsieur Kingston... Oh me conduisez-vous?
-^ Lentement, aussi lentement que le voudra Votre Excel* lence, à Londres.
Wolsey se mit en route avec les gardes. Mais la maladiet envenimée par les chagrins , prit un caractère tellement sérieux, que le cardinal dut demander à s'arrêter. On le conduisit à l'abbaye de Leicester, dont le chapitre vint le recevoir
avec le cérémonial d'usage lors des visites de cardinaux.
— Que d'honneur, dit Wolsey avec un triste sourire, pour un homme qui vient mourir au milieu de vous i
En ^et , il se mit au lit , et le mal devint sans remède. A Theure dernière, cet homme illustre qui avait rempli TEuropo de son nom et de sa puissance , pensa encore une fois à ce prince pour le caprice duquel il mourait :
— Si j'avais servi Dieu avec autant de zèle que j'ai servi le roi, dit-il, je ne serais pas aujourd'hui si malheureux et si près de ma fin. Dites bien au roi, mylord Kingston, qu'il se souvienne de son ancien ami, et qu'il se demande quel crime j avais commis. Vous vivrez, mylord, et vous verrez si j'étais fidèle, et si j'avais donné de bons conseils.
n mourut , déplorable exemple des vicissitudes de la for» tune. Il mourut haï du peuple, abandonné du roi, comme les fiivoris qui n'ont eu d'autre mobile de leur conduite que l'égoïsme. Wolsey n'a pas manqué de panégyristes, et plusieurs historiens s'accordent à regarder son administration comme l'une des plus glorieuses pour l'Angleterre.
Wolsey mort, Henri VIII dut accorder à Anne de Boleyn une autre faveur; il l'épousa. Elle avait mis ce prix à son amour. Henri VIII ne voulut pas attendre que les incertitudes de Rome eussent cessé; il ne voulut pas attendre que la maladie de langueur qui consumait Catherine d'Aragon, sa malheureuse femme, eût emporté la victime et rendu la liberté au bourreau; sa passion parlait, il obéit. Anne de Boleyn, créée marquise de Pembroke, reçut la foi du roi en présence du duc de Norfolk, oncle de Tépousée, de son père, de sa mère, de son frère, et du docteur Cranmer, le théologien, qui avait
la* LES PRISONS DE L*EUROPE.
donné de si 00ns conseils au roi. Rouland Lée , récemment promu à Tévéché de Coventry, célébra secrètement ce mariage» qui faisait Anne de Boleyn reine d'Angleterre.
Elle derint grosse • circonstance, dit nn historien, qui fut regardée par le peuple comme une preuve authentique de la pudeur qu'avait conservée cette princesse avant de monter sur le trône. Henri VIII s'occupa aussitôt de rompre son mariage avec Catherine, ce par quoi il eût dû commencer. Hais Rome formait sourdçment une opposition , et l'empereur soutenait Rome. Henri confia la poursuite de cette affaire à Cranmer, devenu, par le crédit d'Anne de Boleyn, archevêque de Cantorbéry. Celui-ci, honune fécond en expédients, se constitua juge de la validité du mariage de Catherine, et déclara le mariage nul. Aussitôt le roi envoya dire à Tex-reine qu'elle eût à se contenter du titre et du rang de princesse douairière de Galles ; mais Catherine persista courageusement à dire que les hommes ne défaisant pas ce que Dieu avait fait, elle était et resterait reine d'Angleterre ; et elle voulut que son service continuât d'être fait avec le cérémonial qu'on observait dans la maison royale.
Anne de Boleyn accoucha d'une fille qu'on appela Elisabeth. Ce fut cette princesse qui, plus tard, tint le sceptre avec tant d'éclat. Elisabeth fut nommée princesse de Galles, et sa naissance exclut du trône Marie, fille du roi et de JCatherine. Ce coup fut tellement sensible à la reine, qu'elle remua ciel et terre pour en obtenir vengeance. Rome la seconda, en déclarant nul le second mariage de Henri, et en menaçant d'excommunication Cranmer et le roi lui-môme, si Ton persistait à mé- Gonnaitre les droits de Catherine.
Ce fut «lors que le monarque, voyant l'orage tout formé, ré-
LA TOCm DB lOMDMSS. t»|
pondit aox attaques de Rome par une déclaration des parlements qui portait en substance que le second mariage était seul valide; que la couronne serait substituée aux enfants nés ou à naître de ce mariage, et» à leur défaut, aux héritiers du roi jusqu'à la dernière génération. Il était ordonné, sous peine d'un emprisonnement dont le roi fixerait la durée, et d'une confiscation de biens, de prêter serment d'observer ce règlement de succession au trône ; la peine portée contre les criminels de trahison et de lèse-majesté serait appliquée à qui* conque tiendrait des discours injurieux sur le roi, la reine et leurs enfants.
Cet acte des parlements commença en Angleterre une scission manifeste entre les diverses classes de l'état. Le peuple prit parti pour Henri contre le pape; les grands se soumirent, en faisant leurs restrictions ; mais les hommes intelligents, pré* voyant le fâcheux exemple que donnerait cette licence du roi, . s'inscrivirent courageusement contre le règlement de succès* sion. A la télé de ces opposants figuraient Thomas Horus et Fisher, évéque de Rochester.
Ces deux noms firent réfléchir Henri Vin. Fisher avait brillé par ses talents dans la question de controverse rdi«- ^euse; Thomas Horus était cher au roi par sa passion contre les hérétiques ; c'était d'ailleurs un grand esprit, un homme respecté pour l'intégrité de ses mœurs et sa droiture. Il avait résilié ses fonctions de chancelier dès que son opposition aux idées de Henri YIII avait dû se manifester. On craignit qu'il n'influençât beaucoup de monde, et des propositions concilia* trices lui furent faites de la part du roi.
•-- Je veux bien, répondit Thomas Horus, prêter serment de
fidélité aux héritiers du roi, à ceux même qu'il désignera: mais comme il appuie la transmission de cet héritage sur la nullité de son mariage avec Catherine d*Âragon, c'estrà-dire sur une injustice et une absurdité, je ne puis jurer une chose injuste et absurde. Que le roi épouse qui bon lui semble» mais qu'il ne fasse pas épouser ses amours par son peuple.
Cranmer était le délégué de Henri près de Horus; il essaya de le fléchir : prières, tendres sollicitations, furent inutiles. *
— Faites attention, mylord, dit Tarchevèque de Cantwbéry; le roi TOUS envoie un secrétaire d'état et un primat, c'est-à-dire deux ambassadeurs, comme à une tète couronnée. C'est tous montrer quel cas il fait dé votre avis.
— S'il en fait cas, qu'il le suive, répondit Horus.
— - Vous avez des ennemis, mylord ; ils profiteront de la circonstance pour représenter au roi que vous vous révoltei contre lui, pour lui dire que votre punition satisferait bien des gens conune expiation de vos séyérités enyers certaines coupables.
— Eh I qui vous dit, mon cher Cranmer, que Thomas Morus ne se trouve pas heureux d'expier?. «. Vos paroles sont une me* nace, n'estrce pas? eh bien, je l'accepte...
— Je ne puis pourtant vous entendre parler ainsi, mylord, sans vous rappeler l'édit du parlement; c'est une loi, cher seigneur; vous devez obéissance à cette loi, sinon...
Thomas Morus regarda l'archevêque avec un tranquille sourire.
— Gageons, dit-il, cher Cranmer, que vous n'osez achever la fin de la phrase, et que je la devine I
— Parlez, mylord.
— Vous voulez dire qu'il y a en bas un consiaWe de la Tour et une escorte pour me conduire en prison.
Cranmer baisse la tète.
— Je suis prêt, s'écrie gaiement Thomas Horus. Et Fisher, qu'en a-t-on fait?
— Fisher a été aussi obstiné que votre Grâce ; seulement il nous avait donné espoir de guérison : il devait faire ce que vousferiez«
— Alors, continua Thomas Morus, je fais arrêter aussi Fisher?
— Oui, mylord.
^ SoitI le digne évêque de Rochester me servira de compagnon dans la Tour... et ailleurs, s'il le faut. Ce sera une punition de toutes ses petites intrigues. Il est remuant, Fisher, pour un prélat à qui la résidence et la modestie sont commandées par l'Église.
Thomas Morus et Fisher furent en effet conduits à la Tour en vertu du statut du parlement.
Maintenant transportons-nous en cette prison, qui va devenir le théâtre des drames successifs que nous venons d'exposer»
Dans une chambre basse, humide, et dont la fenêtre grillée laisse passer obscurément le regard jusqu'aux murs d'enceinte, deux hommes étaient renfermés et se regardaient avec une sombre curiosité.
L'un était chauve, pâle, enseveli dans une barbe blanche
tellement inculte, que la sérénité de son visage en était altérée;
il était à peine vêtu de haillons qui laissaient à découvert ses
membres amaigris ; il grelottait dans un coin de la chambre, et
tenait ses yeux fixés sur son interlocuteur.
Celui-ci était vêtu d'une robe de velours noir orné de four^ v/ 88
S98 LES PRISONS DE L^EUROPfe.
mres ; un gros diamant brillait à sa main blanche. Assis sur im des misérables sièges de la chambre, il interrogeait en écri- Tant les réponses lui-même.
I*e premier était Fisher, évéque de Rochester; l'autre était le solliciteur général Rich, chargé d'inâtruire le procès de cet accusé.
— Je vous avertis, dit Fisher, que je ne répondrai à rien que Thomas Morus ne soit présent.
— A quoi peut vous servir Thomas Morus, mylord?
— A m'entendre.
— Votre afifaire ne regarde en rien ce prisonnier. Vous êtes accusé de relations avec des imposteurs, des sacrilèges.
— Et voilà justement pourquoi je veux être entendu de Thomas Morus, mylord. Il faut bien qu'il y ait là quelqu'un qui rie pour me consoler de tout ce que vous me direz.
Le solliciteur se mordit les lèvres.
— Mylord, dit-il, ce que vous me demandez est impossible. —Eh bien, alors, arrangez-vous comme il vous plaira ; mais
je ne vous répondrai pas. Je vous vois bien penser, mylord; tous rêvez quelque bonne torture; mais vraiment ce serait inutile. Pour un vieillard, pour un prêtre habitué à une vie honorable et douce, je suis assez torturé depuis un an. Pas de feu, pas d'habits, à peine du pain. Soyez persuadé que si j'avaiB à céder, je le ferais dès à présent, pour en finir. -* Mylord, il ne tient qu'à vous.
— Faites que je voie Thomas Morus.
— Et vous répondrez
— Je répondrai.
Le solliciteur réfléchit quelque temps. ^
— Vous verrez sir lliomas Morus, dit-iL
En effet, une heure après la porte de la chambre s'ouvrit, et Thomas Màrus, conduit par deux soldats, entra, le visage radieux, comme s'il se îiA agi de rendre une visite de plaisir à Févêque en sa résidence. On les laissa seuls.
— Vous voilà bien pauvre, dit Thomas Morus. Vous souffrez.?
— Je souffre et je suis à bout de mon courage; mais j'ai voulu vous voir, mon ami, pour reprendre un peu de cœur. Avez-vous des nouvelles?
— - Oui ; je sais que Ton veut vous faire un procès, comme à moi, touchant notre résistance au règlement de succession.
-* Ohl si ce a'élait que celajl dit Fisher.
— Qu'y a-t-il donc encore?
— Il y a qu&le pape, apprenant ma captivité, s'est empressé de me donner une marque d'estime et de tendresse; il me nonune cardinal. C'est mon confesseur qui m'a appris cela.
•-* Us veulent donc vous faire tuer? s'écrie Ttiomas Morus. Ils se font donc la guerre sur votre déplorable personne, cher ami?... Quoi! l'un se venge de l'autre en vous honorant, et ne voit pas que l'autre se vengera de vos honneurs en vous condamnant?
— Vous croyez qu'ils me condamneront?
— Apprenez tout. Si vous êtes instruit des choses religieuses^, je le suis, moi, des affaires politiques. On m'a fait passer un mémoire sur tout ce qui se fait depuis un an. Le parlement, pour affranchir Henri VIII de toute (^éissance envers le pape, l'a déclaré suprême chef de l'Église anglicane, et lui confie la poursuite de toute hérésie, offense, abus, pro£smation et crime. Sera regardé comme traître quiconque cabalera, pm$era ou
tOO LES PRlSmS tns L*EDRQPE.
parlera contre le roi, la reine et les héritiers; pemera^ qu'en dites-vous? O liberté de conscience I . • .
•— Alors TOUS êtes perdu Yous-mème, dit Fisher, car ce bill du parlement me semble ayoir été rédigé précisément à yotre intention. .
— Je le crois aussi, dit Thomas Horiis en riant.
— Vous résisterez?
— Assurément Et vous?
— Moi, j'ai bien assez, pour me perdre, de mes résistances passées; j'ai bien assez de mes sacrilèges et de mes complicités avec des voleurs et des filles de joie.
— Qu'est«ce à dire? demande Thomas Mbras tout surpris.
— Vous avez entendu parler d'Elisabeth Barton, la sainte fille de Kent?
— Oui, cette {^retendue prophétesse?
— Une visiojmaire.
— Une femme hystérique et nerveuse en qui vous avi« confiance? pauvre Fisher l
•—Hélas! oui; elle avait des extases, le peuple y croyait; elle parlait des révélations que le Saint-Esprit et la Vierge lui faisaient, et conune c'était en faveur de Catherine d'Aragon, j'y croyais.
— Afin que les autres y crussent aussi?
-•-Peut-être; mais enfin c'est un crime fort mince que la crédulité.
— Pas du tout, mon cher frère en théologie, pas du tout. Croire est un crime toutes les fois que le roi veut que l'on ne croie pas, et réciproquement; mais cette fille est une folle.
-i- On la juge; elle s'appuie de mes protections, Le soUici'»
teur gâiéral prétend qu'elle ne fut accréditée que par moi. Il veu( que j'aie su ses intrigues, ses débordements ; car cette £li« sabeth, regardée comme une sainte» n'avait d'extases que les accès de la maladie, de relations mystiques que ses rendez* TOUS ayec des amants ses complices.
— Triste et ignoble affaire! dit Horus en secouant la tète. Voilà ce que c'e^ que de faire du fanatisme, mylord.
— Oui, répondit Fîsher en regardant Horus fixement, le fanatisme porte malheur tôt ou tard.
— Je le sais, mylord, et je n'ai pas dit cette phrase sans intention, car j'habite en ce moment un cachot sur les murs duquel est écrit ce nom : Jacques Beinham^ martyr, assassiné par Thomas Morus^ chancelier de Satan. Vous voyez que je ne puis me faire illusion, mylord, et que j'ai bien le droit de vous dire : Le fanatisme perd les hommes ; c'est l'épée de feu. . . Quiconque s'en sert se brûle. Hais revenons à vous, cher seigneur. Que ferez-vous? .
— J'attendrai«
— Reconnaltrez-vous la suprématie de Henri comme chef de l'Église?
, — C'est mourir que de refuser?
•—C'est mourir... Écoutez-moi, mylord : vous êtes vieux, vous avez été éprouvé par des peines cruelles ; ne déshonorez pas votre caractère de prêtre et de philosophe par une ridicule terreur. • • Est-ce vivre que de dcfmeurer en cette prison ? Passez de ce misérable état à la vie immortelle.
-* Uylord, je n'ai pas votre courage; je suis un homme affaibli ; je voudrais mourir paisiblement dans un coin obscur.. « Le roi 09 me le refusera pas
101 LES PlUSONS DE L*EOROPB.
^ Accordezrlui ce qu'il vous demande alors. Niez en un jour tout ce que tous avez fait et dit depuis dix ans.
— Que ferez-Yous, vous, mylord?
— Je montrerai au roi que je sers Dieu avant les autres maîtres. Je l'ai servi si ardemment, que j'ai commis des crimes. J'expierai ces crimes par tel châtiment qu'il lui plaira de m'en^ voyer. .
Fisher connaissait la fermeté de Thomas Morus, et l'exemple qu'il recevait en était d]ailleurs une preuve suffisante. L'évêque de Rochester prit son parti, et, traduit devant la cour chargée de le juger, il persista.
Ne pas sacrifier Catherine d'Aragon, nier la suprématie |dtt roi comme chef de l'Église, c'était plus qu'il n'en fallait pour succomber. Fisher fut accablé, en outre, par le procès de la sainte fille de Kent. On prouva, en pleine audience, que cette prétendue sainte était une femme débauchée, dont les accès d'inspiration étaient dirigés par trois ou quatre misérables ses amants et ses fauteurs. Fisher tomba, poussé par une imputation de complicité secrète, et Henri YIII, voulant que sa victime . fût déshonorée avant de monter sur l'échafaud, on condamna ce vieillard au supplice des traîtres et des sacrilèges. Il sortit de la Tour après avoir fait ses adieux à Thomas Uorust qui, en l'embrassant, lui dit tout bas :
-^ Tout philosophes que nous soyons, ami, nous aimons à penser que nous nous retrouverons après la mort, et ce sera bientôt, car la hache qui va vous frapper menace déjà ma tête. Mourez avec courage, cher seigneur, afin que le peuple sache bien que la noblesse n'est pas aujourd'hui du côté des rois, et
LA TODR DELQMRES. 308
que le chef suprême de l'Église n'est pas le mattre d'hommes tels que nous.
Fisher mourut sans bravade» sans faiblesse, comme il conivenait à un vieillard, et l'intérêt des assistants lui fut acquis pendant toute la durée du supplice.
Thomas Horus ne s'était pas trompé; Henri VIII, qui prétendait l'aimer beaucoup pour les services qu'il en avait reçus, pour son caractère et ses talents, le fit circonvenir par Thomas CromwelU Cranmer, et d'autres personnages influents. Morus demeura inflexible.
— Répondez au moins votre avis, lui ditnon.
^— Pourquoi faire? dit le prisonnier... Vous me demandes si le roi est Dieu... et vous me faites observer que le parle-* ment a décrété la peine de mort contre ceux qui ne déifieront pas le roi. D'un autre côté, Dieu est jabux de ses droits, et ne s'arrangerait pas qu'on les transportât au roi d' Angleterre. Il en. résulte que vous me présentez une épée à deux tranchants ; de l'un je tue mon corps , avec l'autre je tue mon Ame.
On ne manqua pas de reporter cette réponse à Henri Vin, qui, indigné, furieux, s'écria :
— Il nie donc la suprématie , puisqu'il hésite , et prétend pouvoir hésiter I sa conscience lui dit donc que je ne suis pas le chef suprême de l'Église, moi que les parlements ont investi du droit de mettre à mort quiconque me contesterait cette suprématie I
Avec cette subtilité à laquelle un roi moins théologien et moins sanguinaire n'eût pas songé, Thomas Horus, qui n'avait pas assez parlé pour être accusé de nier, fut traduit devant ses
juges, n observa le plus parfait silence sur cette question, et se laissa condamner comme s'il eût été coupable. Car, dit l'historien Hume, les jugements sous ce règne n'étaient que de pures formalités.
Thomas Horus avait obtenu de recevoir à la Tour les visites de sa famille; depuis qu'il avait donné sa démission de chancelier, il avait vécu comme un simple citoyen, aimant et fréquentant sa maison, s'occupant de l'éducation de sa fille Marguerite» et rassurant continuellement sa femme, qui prévoyait bien la disgrâce royale, et engageait son époux à la prévenir par un peu de soumission. Tant que l'on compta sur lui pour faire céder Fisher, on le traita humainement. Hais depuis la mort de ce dernier, les rigueurs du roi se firent sentir à Morus. On lui retira ses livres» on lui interdit la visite de ses enfants et de sa femme.
— Cette séparation de mon cœur et de mon corps, dit Mo* rus, m'accoutumera peu à peu à la séparation de mon corps et de ma tête.
Lorsqu'il eut été condamné, on fit encore auprès de lui une tentative. On lui représenta qu'un repentir tardif vaut mieux qu'un entêtement étemel; on lui fit sentir qu'il y avait bien de l'orgueil à s'inscrire ainsi tout seul contre le sentiment du grand conseil d'Angleterre.
— Si j'étais seul contre le parlement, dit-il, je me défierais de moi-même, et je changerais peut-être d'avis; mais j'ai pour moi toute l'Église, qui est le grand conseil des chrétiens. A un évêque de votre parti, je puis en opposer cent qui jouissent de la gloire céleste. Le nombre des martyrs et des confesseurs, dont je suis le sentiment, vaut bien celui de la noblesse d'au*
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jourd'hui; et la puissance de tous les conciles généraux équivaut sans doute à celle du parlement. Vous voyez bien que je n'ai pas tort d'être obstiné dans mon avis.
Alors, pour dompter cet esprit intraitable, on s'adressa directement au cœur; on fit entrer dans la prison du chancelier sa femme et sa fille, dont la première, toute éplorée, vint se précipiter à ses genoux, en le suppliant de ne pas l'abandonner, de ne pas faire ses enfants orphelins.
Morus, attendri, fut obligé d'appeler à lui toute sa force d'âme. Relevant la malheureuse femme, et l'embrassant avec tendresse :
— Voyons, dit-il, combien de temps pensez-vous que j'eusse encore vécu près de vous, dans ce bonheur que nous goûtions? Vous savez que j'ai cinquante-trois ans ; le travail m'a beaucoup iatigué, j'ai eu des chagrins.. • calculez.
— Oh! mylordi quelle étrange question! répliqua la
pauvre femme.
— Répondez toujours.
— Hais puisque vous m'y forcez, calculez vous-même ; ne croyez-vous pas que vingt années au moins nous sont réserveesi...
— Eh bien! répondit Horus avec un sourire» dites un p^ si vous, qui m'aimez, vous me feriez sacrifier à un bonheur de vingt ans l'éternité bienheureuse qui m'attend lorsque je serai mort pour ma religion et ma conscience. Ne pleurez plus, louez Dieu de la faveur qu'il me fait. Tenez, regardez ma fille Marguerite, elle ne pleure pas, et pourtant elle m'aime aussi* Elle sait bien que, d'une vie misérable et agitée, nous passons dans
un monde plein d'un bonheur inaltérable. Voyons, Margue- V. 3*
rite, parlez à votre tour : que ferez-vous pour moi, ?ous?
— Mon père, je tous soutiendrai, si l'on me le permet, jusqu'à Féchafaud, et je rendrai les derniers honneurs à votre dépouille mortelle.
— Bien, répliqua Horus; j'ai semé dans un bon terrain ma philosophie et mes conseils; c'est un grand bonheur, mes amis, de savoir en mourant qu'on ne laisse pas après soi le désespoir aveugle et la douleur sans consolations.
Il fut extrait de la Tour par un temps magnifique, au milieu d'un concours immense de spectateurs, le 6 juillet 1535. Arrivé au pied de l'échafaud, il salua les assistants avec un sourire plein de noblesse et de sérénité.
— L'escalier est bien roide, dit-il, et mes jambes se sont affaiblies en prison; quelqu'un ne m'aidera-t-il pas à monter?
Un des assistants s'offrit et lui prêta son bras. Il monta tranquillement.
— On s'agenouille, n'est-ce pas? dit-il au bourreau; eh bien, mon ami, laissez-moi m'arranger moi-même, et ne me touchez, s'il vous plaît, que pour me trancher la tête.
— Âh ! mylord , dit le bourreau , ne me regardez pas avec colère, et pardonnez-moi... C'est un bien triste devoir que je remplis; je le remplis avec une douleur bien vive.
—Mon pauvre garçon, dit Morus, pourquoi t'en voudrais^je? tu n'es coupable en rien, et je n'ai contre toi nulle colère; seulement je voudrais que tu eusses plus de gloire à frapper ton coup de hache.
— Pourquoi, mylord?
— Parce qu'il n'y a pas à te tromper en frappant; mon col est SI court que tu ne peux toucher qu'au bon endroit.
Alors il posa sa tôte sur le billot.
— Comme cela? demanda-t-il.
— Oui, mylord; mais faut-ii frapper?... J'attendrai ?os ordres.
~ Un moment, un moment; je ne veux pas que tu décapites aussi ma barbe : elle n'a pas commis de trahison, elle, comme on dit que j'en ai commis. Donne-moi des ciseaux que je la coupe.
En effet, il se coupa la barbe, ^*il serra dans un morceau d'éioffci en recommandant qu'on la remit à ses enfants. Puis il récita une prière, fit un signe au bourreau, qui lui trancha aussitôt la tète.
Bientôt après mourut Catherine d'Aragon, qui n'avait jamais Youlu renoncer à son titre de reine, et qui du fond de sa retraite avait encore exercé une influence sur les amis les plus puissants d'Anne de Boleyn. C'est qu'on respectait dans Catherine le malheur et la vertu; c'est qu'on savait que cette princesse avait été sacrifiée à un amour nouveau , et que les caprices des rois, s'ils trouvent des courtisans, font toujours justice de leurs abus mêmes par des abus plus criants. Anne de Boleyn devait payer un tribut à cette vérité cruelle; elle devait justifier la prophétie de Wolsey, ce favori qui avait si tardivement reconnu l'instabilité des affections royales.
Catherine était retirée à Kimbolton, dans le comté de Huntingdon. Se voyant près de [mourir, elle écrivit à Henri Vni une des lettres les plus touchantes et les plus chrétiennes qui aient été jamais dictées par le regret de perdre la vie et l'espoir d'une vie meilleure.
« Mon cher maître, mon roi, mon cher époux, disait^eUe»
l'heure approche oh celle qui a été votre amie et votre femme va entrer dans le séjour éterneL Me voyant si près de Dieu, je vous prie de penser aussi que la vie est courte, que la gloire humaine çst peu de chose, que les plaisirs du monde sont une bien vile poussière. Songez-y, mon roi, vous que Tamour de ces plaisirs a poussé imprudemment à des troubles indignes de l'essence de Tâme; vous qui avez été cause de tant de malheurs que je vous pardonne avec l'espoir de vous voir pardonner aussi par Dieu.
» Je n'ai plus rien à vous demander, Henri ; moi qui ai tant soufiert» rien ne me touche plus. Un seul être pourtant •• un seul nom... c'est ma fille, c'est Marie, qui fut l'enfant de notro amour. Ne l'oubliez pas, et ne souffrez pas que mes serviteurs, abandonnés après ma mort^ regrettent amèrement la disgrâce de leur maltresse. Henri, devant ce Dieu qui m'entend, et qui va me recevoir, je vous proteste qu'au moment oh mes yeux vont se fermer pour jamais, mon seul désir serait de les atta» cher sur vous. »
Cette lettre arriva à White-Hall en même temps que la nouvelle de la mort de Catherine. Anne de Boleyn en fut in* struite, et aussitôt, se livrant aux. transports d'une joie indigne de toute âme honnête, elle vint jusqu'en la diambre du roi pour essayer de lui faire partager ce bonheur.
Elle trouva Henri le front appuyé sur sa main droite, le billet de Catherine dans sa main gauche, et versant des larmes que lui avaient arrachées les adieux si tendres' et si douloureux de Catherine. Ni l'exil de cette malheureuse rivale, ni sa fin déplorable, ni le sentiment, bien naturel aux nobles cœurs, d'une pitié achetée par le malheur, n'arrêta la jeune reine au
milieu de son indécent triomphe. Implacable envers celte ennemie comme elle l'avait été envers Wolsey, elle fomrnit de nouvelles armes à ses ennemis.
Henri YIII était de ces hommes chez qui la passion satisfaite se change en satiété. Il avait trouvé autour d'Anne de Boleyn des obstacles de tout genre : inégalité de conditions, intrigues de cour, mariage antérieur, foudres romaines , opinion pu« blique, sa puissante volonté avait tout renversé. Mais lorsqu'il eut fait prononcer le divorce par les parlements, lorsqu'il eut abaissé Rome, écrasé les dissidents, et assis fièrement sur le trône, en qualité d'épouse légitime, celle qu'il adorait comme maltresse, Anne de Boleyn devint une femme ordinaire; une fois ce prestige évanoui, on put juger des degrés du refroidis* sèment de Henri pour son épouse comme on pourrait apprécier le refroidissement progressif de la lave qui était sortie bouillante du cratère.
Anne de Boleyn était accouchée d'Elisabeth , et cette naissance avait comblé de joie le cœur du prince. Elle accoucha en 1536 d'un fils mort; Henri, disposé à imputer la faute à la mère, lui fit sentir vivement son dépit de cette mésaventure.
Tout ce qui était bonheur et admiration pour lui dans le caractère d'Anne, sa vivacité, sa gaieté pétulante qu'il adorait, son babil séduisant et caustique, qualités qu'il trouvait précieuses, lui devinrent insupportables comme des défauts. Il aimait beaucoup à l'appeler la rieuse Française, il finit par lui reprocher le caractère français, et froncer le sourcil à chacune de ses plaisanteries. C'avait été un contraste agréable au roi, que cette légèreté inconnue à la cour d'Angleterre , et ce mépris de la pesante étiquette britannique ; bientôt il blâma la
légèreté, il incrimina la familiarité qui portaient Anne de Boloyn h traiter en égaux des gens qui étaient devenus ses inférieurs depuis son mariage.
Au nombre des ennemis actife et dangereux de la reine, il y ayait une femme, lady Rochefort, sa belle-sœur, Tune des personnes sur qui elle avait répandu le plus de faveurs, et qui avait épousé le vicomte de Rochefort, frère d'Anne de Boleyn. Cette femme n'avait jamais pardonné à la reine son élévation, que peut-être elle ambitionnait. L'amour du roi pour Anne était le tourment de sa vie, et elle n'avait accepté la mam du vicomte de Rochefort que pour entrer plus avant dans les secrets de cette maison royale, oii elle se promettait de semer le désordre et la douleur.
La VJfomlesse voyait souvent le roi; elle lui parlait librement; ellc^ commença par le féliciter de ses heureuses qualités, qui étaient, selon elle, la patience et la charité.
— Pourquoi? dit le roi.
— Parce que le roi, dit-elle, qui est le maître de tous les hommes, devrait être aussi le maître dans sa maison.
— Eh bien I ne suis-je pas le maître? dit Henri.
— Pour Tètre, sire, il faudrait savoir tout ce qui se passe chez vous; or, je vois bien que Votre Majesté n'en sait rieuj
— Apprenez-le-moi alors, dit le monarque inquiet. '
— Vous verriez, sire, que je suis malheureuse.
— £t comment, madame?
— lUalheureuse dans mon ménage... Lericomte de Rochefort me rend cruelle une existœce que je voulais consacrer à son bonheur.
— C'e^t un crime, dit le roi, et il faut vous plaindre à la
LA TOUR DE LONDRES. Ml
reine; eUe tancera son frère de telle sorte qu'il ne sera plus tenté de recommencer à tous donner sujet de plainte.
— Oh I je m'en garderais bien, sirel
— Vous parlez par énigmes. Je ne comprends pas pourquoi TOUS hésiteriez...
— Parce que, sire, en me plaignant à la reine, je lui ferais trop de plaisir, et que je suis hautaine en amitiés.
•~ C'est encore moins compréhensible, madame, dit le roi, piqué de ces demi-confidences.
—«Sire, la reine aime trop son frère pour ne pas jouir de ma disgrâce auprès de lui; d'ailleurs je ne m'expliquerais pas plus clairement sans faire souffrir à mon cœur des tourments au-dessus de mes forces. Hais il est une personne que Votre Majesté peut consulter à ce sujet, une personne d'un mérite éclatant, d'un esprit supérieur, à qui Votre Majesté a souvent fait l'honneur de son entretien ; consultez sur ce sujet lady Jeanne Seymour, et alors...
-— Lady Jeanne Seymour? dit le roi en rougissant.
Jeanne Seymour était fille d'honneur d'Anne de Boleyn, comme celle-ci avait été fille d'honneur de Catherine d'Aragon.
«— C'est bien, dit le roi, nous saurons cela.
Il consulta en effet Jeanne Seymour, jeune fille d'une grande beauté, d'un esprit qu'il trouvait supérieur, comme le lui avait diti'artificieuse vicomtesse : Jeanne Seymour, dont lady Rocbefort s'était faite l'amie afin de lui inculquer ses idées relativement à Anne de Boleyn , répondit au roi mieux que ne l'eût pu faire lady Rochefort dans ses propres intérêts.
Elle avoua au roi que dans le palais on s'entretenait souvent de l'amitié si vive d'Anne de Boleyn pour son frère , et
de la négligence qu'apportait ce dernier à honorer comme il le devait sa femme légitime. Cette amitié était si vive que des âmes étrangères à tout sentiment de jalousie avaient pris de Tombrage, et murmuraient tout bas d'une faveur que le roi, s'il l'eût su, n'eût pas manqué de condamner.
Le roi prenait un grand plaisir à sentir déchirer Anne de Boleyn par la naïve jeune fille que lui députait lady Roche* fort. Jeanne était si belle, si chaste, si adorable de cette fraîcheur virginale, qui paraissait à Henri le comble de la perfection auprès des vivacités un peu téméraires d'Anne de Boleyn I n avait autrefois appelé ces vivacités le comble de la perfection quand il les comparait à la froideur majestueuse de Catherine d'Aragon.
n lui parut doux de se faire plaindre par cette jeune fille de son malheur en mariage, et, réitérant ces conversations sous prétexte de bien s'éclairer, il en vint à tomber amoureux de Jeanne, avec cette fureur qu'il apportait dans tous ses goûts, et qui faisait de ses caprices autant de folies souvent sanguinaires.
En cela il se trouvait singulièrement aidé par lady Roche* fort, qui lui représentait Anne de Boleyn éprise de son frère, et forcée, pour avoir des confidents, de tolérer les passions de plusieurs de ses gentilshommes. A ces récits, Henri VIII sentait bouillir son sang; il demandait des preuves, non pas pour retarder l'instant de la conviction comme tant de maris qui brûlent de ne rien savoir, mais pour en venir à un édat foudroyant.
— Remarquez, sire, disait lady Rochefort, le zèle de ses serviteurs, et leurs regards qui couvent ardemment leur mat-^
tresse. Aa moindre mot ils Yolent poar obéir; ce n*est pas une, c'est dix passions que son sourire fait éclore. Yoyes Norris» votre premier gentilhomme, manque-t-il jamais une occasion de se rencontrer avec elle? Voyez Weston et Brereton, gentils* hommes ordinaires, ne se précipitent-ils pas, quand elle a donné un ordre, comme feraient des lévriers jaloux de se faire bien venir aux dépens les uns des autres. Cherchez si Harck Smeaton, son valet de chambre, remplit auprès d'elle les fonctions d'un serviteur; admirez cette tenue brillante, ce luxe qu'il déploie, ces présents qu'il ose lui faire, et qu'elle lui rend avec usure; ètes-vous servi conmie cela, vous qui êtes le maître?
— Eh bien, répondit le roi devenu sombre, je saisirai si bien tous leurs regards, je ferai si bien surveiller leurs démarches, que pas un mot, pas un geste ne leur échappera sans me laisser un indice de leur pensée. Aidez-moi , vicomtesse , je vous rendrai le cœur de votre époux...
— Jamais, sire, dit-elle avec une feinte douleur; mon mari n'a plus de cœur à me donner.
Henri jouait cette comédie en homme qui est sûr d'étie applaudi par des courtisans. Il n'aimait plus Anne de Boleyn, et il aimait Jeanne Seymour; c'est dire qu'il désirait l'une et fuyait l'autre; et comme ce prince avait pour excentricité particulière la manie des mariages, vouloir Jeanne c'était vouloir l'épouser; c'était signer le divorce ou prononcer la mort d'Anne de Boleyn. Cette énormité parut naturelle au bourreau de Catherine d'Aragon.
— Je t'aiderai, pensa lady Rocbefort, et plutôt que tu ne
crois*
m LES PRISONS DE VEBBOn.
Anne de Boleyn yÎYait calme au sein de cette nuée qui noircissait près d'elle et menaçait de l'abimer. Jamais elle n'avait supposé que l'amour du roi pour elle pût s'éteindre ou seulement s'affaiblir; elle avait autant d'orgueil que d'insensibilité; jamais ces sinistres avant-coureurs des grandes catastrophes, qu'on appelle les pressentiments, ne s'étaient offerts à elle pour lui révéler un coin de sa destinée horrible.
Il y eut tournoi et fête splendide à Greenwich. La reine était placée sur son Irône, au-dessous duquel, dans une tribune, ses serviteurs principaux et ses officiers regardaient la lice, et applaudissaient quand les belles mains de leur souveraine avaient donné le signal. En face, dans une tribune paraître à celle de la reine, Henri Yin , entouré des plus belles femmes de la cour et de l'élite de la noblesse , regardait non pas le tournoi, mais sa femme.
— Sire, lui avait dit lady Rochefort, aujourd'hui même Votre Majesté saura à quoi s'en tenir sur la conduite de la reine ; aujourd'hui vous ne croirez plus qu'elle vous aime uniquement et qu'elle vous respecte par-dessus tout.
Anne, souriante et belle, se livrait à toute la fougue de son caractère exalté. Reine par le rang, par la beauté, s'enivrant elle-même de l'ivresse qu'elle faisait naître, on la voyait souvent regarder dans la tribune située au-dessous de la sienne, et répondre, par un signe de tête^ à un r^ard des serviteurs placés dans cette ^ibune.
— Voyez Norris, disait lady Rochefort, ne le perdes pas de vue, sire; voyez ce qu'il demande : un doux regard, il en a mille... Il est vrai que ces. mille regards, il faut les partager avec mon digne époux, son voisin et son rival, avec Smeaton«
qui s'est couvert de pierreries, avec Brereton et Weston» qui semblent deux coqs prêts à se déchirer si l'un était plus favorisé que Vautre.
Ces paroles tombaient dans Toreille du roi comme les poisons de la calomnie que Shakspeare fait distiller de la bouche dTago sur le cœur du More de Venise.
— Us sont heureux, en effet, dit-il avec une rage mal contenue.
-^ ns sont heureux publiquement» ajouta lady Rochefort, et le bonheur est doublé par Taudace même de la position : Tune brave son époux et son maître ; l'autre brave sa femme, mal protégée par la présence et le voisinage de votre majesté.
-^ Void les signaux maintenant, dit Henri, remarquant que la reine avait porté son mouchoir à ses lèvres. Yit*on jamais plus indécent oubli de sa dignité?
Et en disant ces mots, le monarque regardait les joues si roses et les yeux si modestement baissés de Jeanne Seymour.
Lady Rochefort poussa soudain un faible cri.
— Qu'y a-t-il ? dit le roi.
•-* Oh! cela passe toute croyance, et réellement... le roi devrait songer à sa propre majesté... Voyez, sire, que fait le vicomte de Rochefort en ce moment ?
— Dieu me damne 1 murmura le roi, il tient le mouchoir de la reine!...
— Que sa majesté a laissé tomber dans ses mains, et que Norris, Smeaton et les autres dévorent des yeux comme un trésor.
— Il le baise avec respect... avec ivresse...
Henri VUI, dévoré par toutes les furies, se leva aussitôt, et.
sans autre formalité qu'un terrible regard lancé sur la reine, il sortit de sa tribune, laissant le spectacle interrompu et Timmense assemblée palpitante d'inquiétude et de surprise.
Norris, son premier gentilhonune, accourut aussitôt et lui demanda ses ordres.
-^ Vous allez appeler id, dit Henri en se mordant les lèvres jusqu'à en faire jaillir le sang, Smeaton, Brereton et le frère de la reine.
Ces trois gentilshommes arrivèrent sur-le-champ.
— Norris, Rochefort» Smeaton et Brereton, rendez-vous à la Tour sans délai, sans justification, leur dit-il.
Les quatre infortunés se regardèrent sans comprendre, et sortirent au milieu des gardes, précbément au moment où la reine, inquiète de cette disparition du roi, venait en savoir la cause.
— Vous, madame, s'écria Henri du plus loin qu'il la vit, demeurez dans votre appartement et n'en sortez pas sans un ordre exprès de moi. Allez I
Anne semblait n'avoir pas entendu ces paroles, tant sa stupeur et son immobilité étaient coaq;)lètes. Il fallut qu'on lui répétât la phrase de Henri VIII, et alors elle retourna sur ses pas, rêveuse, et ne comprenant pas plus quel soudain courroux lui aliénait ainsi lé cœur de son mari.
Qui l'eût avertie? Au premier mot de sa disgrâce elle avait senti les piqûres de ses ennemis se changer en plaies profondes. Seule, menacée, elle n'avait d'autre ressource que la bonté de Henri... la bonté de cet homme qui avait laissé mourir Catherine d'Aragon.
Le jour se passa pour elle dans d'affreuses perplexités. Tout à coup une lumière lui viut : Henri était soupçonneux, fantasque; il avait sans doute voulu éprouver sa femme. L'apparence d'une disgrâce la pousserait peut-être à révéler un caractère hautain; elle s'emporterait peut-être à quelques excès. C'était une épreuve ; ce ne pouvait être autre chose. Anne reprit sa sérénité, se promettant bien de ne pas donner prise sur elle par un dépit inconsidéré. ^
'Le lendemain elle attendait la fin de cette comédie, et, en effet, le dénoùment eut lieu. Un constable du palais vint la chercher au milieu de ses femmes. £lte s'était parée, espérant soit une visite du roi, soit un mandat pour l'aller trouver.
— Oh me menez-vous? dit-elle, croyant qu'on allait lui répondre : chez le roi.
— Â la Tour, madame, répliqua le constable.
— A la Tour?... moi I à la Tour?... Qu'ai-je donc bit?
—Madame, je puis vous le dire, répondit le magistrat : vous avez oâensé le roi, votre époux et notre ftiattre, en sa double qualité de maître et d'époux. D'abord, en disant à plusieurs personnes-que vous n'avez jjimais aimé le roi, ce qui est attentatoire à la majesté royale, mrime prévu par le statut du parlement, qui déclare criminel d'état quiconque tiendra des discours contre le roi, la reine ou leur postérité. Ensuite, en violant la foi jurée, en gardant au fond de votre cœur d'autres amours, en y réchauffant la pensée de l'inceste et de l'adultère.
— De l'inceste I de l'adultère t s'écria l'infortunée, au comble de la stupeur... Quoil personne ne se lève avec moi contre ces infamies? personne ne crie honte aux calomniateurs?
tu LES PUISONS DS L^EDROFB.
Un profond silenoe accueillit cette explosion da désespoir de la reine.
— Jeanne I Jeanne ! dit-elle, tu me ccmnais ; réponds : me sais-tu incestueuse» adultère? Oii esrin, Jeanne?
— Lady Jeanne Seymour est près de sa majesté» répond le constable.
Anne laissa tomber ses mains inertes, et, sans pousser une plainte, marcha vers la Tour, au milieu des officiers et des constables qui faisaient son cortège.
On l'enferma dans la chambre des cérémonies, assez belle, mais triste demeure pacles souvenirs qu'elle rappelait : c'était là que Richard III, duc de Glocester, avait fait assassiner Hastings et Stanley. Le jour y entrait, faible et décomposé, au travers de vitres étroites, obscurcies par la poussière du dehors et les saillies des filets de plomb.
— Moi! adultère I... moil incestueuse I... /écria-t-elle quand Thorreur de ce séjour eut pénétré jusqu'au fond de son eœur.
Et la malheureuse femme, en^proie à des secousses violentes de ses nerfs agacés, tomba roide et froide sur le parquet de la salle. ^
On la rappela bientôt à la vie ; mais elle était à moitié Me; elle voyait sur les murs se dresser les fantômes sanglants de ceux qui l'avaient précédée en ce lieu terrible.
— On meurt, on meurt ici t s'écria*t^le, et je ne veux pas mourir I... Je ne suis pas coupable, moi ; je n'ai rien à me re*
— Vous ne mériterez pas le pardon du roi en persistant dans ces dénégations, fit observer le lieutenant de la Tour.
— Vous avez raison, monsieiir ; vaa» âme comme la miemie peut paraître nue devant ses juges... Qui na pas commis de &utes?... j'ai ai commis beaucoup. •• Interrogez-moi, je répondrai.
— n s'agit de votre amour criminel pour votre frère. Avouezvous cet amour?
— Ohl s'écria-t^Ue avec horreur; j'aime Rochefort, mais comme une sœur.
— El Norris, premier gentilhomme du roi?
— Je serai franche. •• l'étais familière avec lui. Un jour je lui dis en riant que j'avais deviné pourquoi il ne se mariait pas. Pourquoi, madame? dit-il. — C'est, lui dis-je, parce que vous comptez m'épouser quand je serai veuve.
Cet aveu, enregistré avec soin, parut effroyable à ceux qui ne cherchaient qu'un prétexte pour déshonorer la reine.
— £tWeston?luiditK>n.
— J'ai été légère avec lui ; je le trouvais assidu près d'une de mes parentes et froid pour sa femme. Je le lui fis observer en le grondant doucement, ce Madame, me'dit-il, votre majesté se trompe : ce n'est pas cette dame que j'aime... c'est... Votre Majesté/» Je le tançai si rudement, que le pauvre gentilhomme eût bien voulu rattraper ces paroles de simple galanterie.
Autre déclaration qui souleva l'indignation.
— Et Smeaton? fit l'interrogateur. Vous l'auriez reçu chez vous, vous auriez toléré ses assiduités.
— Smeaton était mon valet de chambre ; cependant il n'entrait jamais chez moi. Je me trompe : il y vint deux fois ; c'était pour jouer sur le clavecin des airs qu'on avait rapportés d'Italie et que je ne poqyais déchiffrer.
— Cherchez bien dans votre mémonre; Smeaton a eu plus de bonheur que vous ne dites.
^- Vous me rappelez une phrase de ce gentilhomme. Un jour je lui demandai pourquoi il me servait si fidèlement : « C'est, me répondit-il, parce que je suis bien payé. » Je m'étonnai de cette réponse» car Smeaton n'avait que fort peu de part à mes libéralités. «Vous ne me payez pas avec de l'argait, dit-il, et un seul de vos regsords me fait plus riche que les rois de la terre. »
Telle fut la naïve, la candide confession d'Anne de Boleyn; elle n'avait, vraie ou fausse, pas une tache à foire regretter sur cette conscience que beaucoup n'osent interroger ouvertement; mais ces légèretés parurent suffisantes au roi, qui ne demandait qu'un prétexte, et au lieu d'admirer la bonne foi de sa femme, il prit acte de ce^ aireux comme de témoif^ges accablants qu'on aurait acquis contre elle.
Tout le monde abandonna la reine quand elle fut en prison. Son désespoir ne saurait se décrire. Ses parents eux-mêmes refusèrent de la voir, et son oncle, le duc de Norfolk, qui lui de* vait son élévation, fut le premier à fomenter contre elle la haine et la fureur de Henri VIII.
Un seul homme eut pitié d'elle à ce moment, ce fut Cranmer, ce théologien qui avait monté, grAce à son appui, jusqu'aux premières dignités ecclésiastiques. Cranmer était un homme d'un naturel humain; il avait regretté la ruine de Thomas ftlorus ; il redoutait de voir s'abattre autour de lui toutes'les sommités élevées par le caprice du roi. Il réfléchissait que le même sort lui était sans doute réservé plus tard.
Cranmer vint un soir trouver Anne de Boleyn dans la Tour»
Sa dignité lui en ouvrait les portes. Anne voyait tant de trahisons depuis sa captivité, qu'elle put croire à une trahison noil« velle de la part du prélat.
— Vous aussi, Cranmer? lui dit-elle.
— Je viens vous consoler, madame, diMl* et non pcâ augmenter votre désespoir. Votre cause est perdue, mais sans que vous ayez rien à vous reprocher, et ma démarche près de vous a pour but de vous rendre la tranquillité en vous ôtant tout espoir.
— Hél que dites-vous. Cranmer? Comment concilier ces deux contrastes?
— Facilement. Savez-vous bien, madame, pourquoi vous êtes renfermée à la Tour?
— Parce qu'un de mes ennemis a persuadé au roi que j'étais coupable d'adultère et d'inceste ; parce que Norris, Rochefort, Brereton et Smeaton passent pour avoir été favorisés de mon amour.
— Voilà tout ce que vous savez, n'est-ce pas? - Absolument tout... N'^st-ce point assez?
— Si ce n'était que cela, madame, il faudrait vous livrer au désespoir, car vous vous verriez condamnée, même en prouvant que vous êtes innocente.
— Que dites*vous?
— Rappelez vos souvenirs, madame, et avant toute chose jurez-moi par le Dieu vivant que vous ne révélerez jamais un mot de l'entretien que nous allons avoir ensemble.
— Je le jure, mon ami; mais par pitié hAtez-vous!
— Conmient le roi a-t-il procédé lorsqu'il a voulu vous
épouser, quoiqu'il (ftt marié avec Catherine d'Aragon? v. 1
m LES PRISONS DE L'EUROPE.
— Yotts le savez comme moi. H m'aimait; il me demanda gi je l'aimais aussi. Je lui répondis que s'il était libre, ee ne serait pas l'ambition qui me ferait désirer le trâne. Il se hAta de faire rompre son mariage avec Catherine, sur un prétexte dont la frivolité même prouvait toute la violence de son amour, et un prêtre, mandé à cette occasion, nous unit, malgré tout sou* venir, toute opposition de la reine.
— Je vous arrête ici, madame... Malgré tout souvenir de vous, toute opposition de votre part, sur un prétexte dont la frivolité même prouve la violence de sa passion, le roi veut faire rompre son mariage avec Anne de Boleyn, parce qu'il a dit à quelqu'un : Je'vous aime, et que cette personne lui a répondu en baissant les yeux : Si vous étiez libre, sire, ce ne se* rait pas l'ambition qui me ferait désirer le trône.
Anne de Boleyn saisit la main de Granmer. Un éclair passa dans ses yeux; un cri lui échappa.
— Folle que j'étais, dit-elle, de n'avoir pas vu ce que vous venez de me direl II aime!... Oh! depuis longtemps cette blessure était ouverte dans mon cœur et je ne la sentais pas. C'est Jeanne Seymour qu'il aime, n'est-ce pas 7... s'écria-trelle tout à coup.
— Oui, madame.
Anne cacha son visage dans ses mains tremblantes, et la pâleur de la mort s'étendit sur son front et sur son col si pur. Cependant elle se releva calme et souriante.
— Le coup a été rude, dit-elle ; mais c'est fini. Merci, mon bon, mon digne ami. Je ne soufire plus; je sais pourquoi je suis condamnée, je sais que prières, larmes, rien ne détour*
nera de moi ce calice. Oh! malheureuse que je suisi c'est le malheur d'autrui qui retombe sur ma tête.
— Madame, ne vous accusez pas. Je vous ai avertie en ami fidèle. Montrez à vos ennemis que vous êtes une Ame d'élite; soyez plus grande que votre infortune,
— Cranmer, je sais à quoi Ton me réserve... le roi n'est pas un homme ordinaire, c'est un théologien, un scrupuleux ; il ne veut pas de mattresses, ce serait encourir la damnation; il lui faut des amours légitimes. Il me tuera pour légitimer Jeanne Seymour. Qu'il me tue; il saura du moins que je n'ai pas été abusée par sa ruse grossière, et que s'il m'a donné la couronne par caprice, je ne reconnais qu'à son caprice le droit de la faire passer sur une autre tête.
— Que ferez-vous, madame?
—J'écrirai au roi... Hélas ! Catherine aussi lui a écrit avant de mourir... Misérable ! misérable que je fus I
— Madame, rappelez-vous votre serment ; vous ne devez rien révéler de notre entretien. Ne perdez pas vos amis.
— N'ayez pas de crainte, mon ami; je parlerai si dignement, que mes fidèles se réjouiront de m'avoir aimée. Allez; merci encore une fois. Je vous reverrai, n'est-ce pas?
-* Madame. ••
— * Il le faudra bien.. . Vous savez que le roi ne peut élever le trône de sa nouvelle femme que sur un échafaud.
— Oh I quelle affreuse idée!... Ne le croyez pas : le divorce seul suffira, madame, je le crois en mon âme et conscience.
— Vous m'avez prémunie contre tout, Cranmer, et la mort me sera plus douce que le divorce; souhaitez-moi donc la morti
Cranmer sortit de chez la reine* Un moment après elle vit entrer un envoyé du roi, l'ami le plus cher de lady Rochefort et de Jeanne Seymour. Ce personnage était chargé d'c^iir à la reine sa grAce, en échange d'une confession détaillée qui éta« blit sa culpabilité conmie adultère avec les- coaccusés.
Anne sourit de dédain, congédia cet honmie, et se faisant apporter ce qu'il fallait pour écrire, composa pour Henri Vin une lettre que l'on a conserrée pour sa noble et tendre simplicité; elle est en outre un modèle de logique et d'habileté. Peu de lignes renferment tout ce que renfermait le cœur si plein de la malheureuse reine sacrifiée à une rivale.
(c Ske, ce sont des choses si étranges pour moi que la colère de Votre Majesté et mon emprisonnement, que je ne sais corn* ment vous écrire et de quoi me justifier. Je suis dans un em« barras d'autant plus grand, que vous me faites dire d'avouer la vérité, pour obtenir ma grâce, et que le messager est, vous le savez, mon cruel, mon ancien ennemi. Ce messager suffit à me faire connaître vos dispositions à mon égard. Puisque des aveux sincères peuvent me sauver, je vais obéir à vos ordres avec joie et soumission.
» Mais ne croyez pas, sire, que votre malheureuse épouse puisse se laisser aller à confesser une faute dont jamais elle n'eut la pensée ; j'en atteste la vérité, jamais prince n'eut une femme plus attachée à ses devoirs ni plus tendre que le fut pour vous Anne de Boleyn. Je me contenterais volontiers de ce nom, et fusse restée obscure à ma place, si Dieu et Votre Majesté n'en avaient décidé autrement. Je ne me suis jamais tant oubliée sur le trône où vous m'avez fait monter, que je n'aie toujours .prévu la disgrâce qui m'arrive. Je me rendais
assez de justice pour me dire que mon élévation n'étant fondée que sur un caprice de Vamour, un autre objet pouvait à son tour séduire Yolre imagination et m'enlever votre cœur. Vous m'avez tirée d'un ran^ obscur pour me décora du titre de reine et de celui plus précieux encore dé votre compagne; Tun et l'autre étaient sans doute bien au-dessus de mes vœux et de mon mérite; mais puisque vous m'avez trouvée digne de cet honneur, qu'une légère fantaisie ou les caprices de mes ennemis ne me privent pas de vos bontés. Que la tache, l'odieuse tache d'être soupçonnée d'avoir trahi Votre Majesté, ne souille jamais la gloire de sa fidèle épouse et de la jeune princesse votre fille. Faites-moi juger, sire, j'y consens; mais par un tribunal légitime, par des juges, non par mes ennemis. On verra mon innocence éclaircie, vos inquiétudes et votre conscience satisfaites, la calomnie forcée au silence, ou mon crime entièrement découvert. De quelque façon alors que mon sort s'accomplisse. Votre Majesté ne sera exposée à aucun reproche, et quand ma faute aura été juridiquement prouvée, vous serez libre non-seulement de punir une femme parjure, mais de suivre votre nouvelle afiection; car Votre Majesté est déjà résolue à me remplacer par la personne pour l'amour de qui vous me réduisez à l'état oii je suis.
n Si vous avez déjà pris votre parti à mon égard, s'il faut que non-seulement ma mort , mais une infâme calomnie vous as* sure la possession de l'objet auquel vous attachez votre bonheur, je souhaite que Dieu vous pardonne un si grand crime, ainsi qu'à mes ennemis qui en auront été les instruments* Puisse4-il au jour du jugement ne pas vous demander compte de votre cruauté envers moi I
» Paissé-je porter seule ici-bas le poids de votre colère !... Épai^ez mes serviteurs que Ton m'a dit être emprisonnés comme mes complices; ils sont innocents. C'est Tunique et dernière prière que j'ose vous adresser. Si jamais je trouvai grftce devant vos yeux, si jamais le nom d'Anne de Boleyn fut agréable à vos oreilles, accordes-moi la faveur que je vous demande , et je ne vous importunerai plus des gémissements et des VŒUX que j'élève au ciel pour qu'il vous prenne sous sa garde.
» De ma triste prison, dans la Tour, ce 6 mai.
» Votre loyale et toujours fidèle épouse,
» ÀNNB DE BOLKTN. »
La nature de ce roi était féroce dans le désir comme pour le dégoût. Anne n'était plus aimée, elle devait céder la place à leanne Seymour; peu importait qu'elle fût ou non coupable, pourvu qu'elle fiït condamnée. Le procès s'instruisit et se poussa avec vigueur.
On alla rechercher les confidences d'une femme morte depuis plusieurs années... Quelques témoins avaient entendu, d'autres avaient entendu dire qu'on avait entendu. Le roi avait besoin de quelque témoignage plus solide. D'ingrat et de féroce, il devint bas et ignoble. Il fit offrir au malheureux Smeaton la vie sauve, à condition qu'il avouerait son crime et celui de la reine.
Smeaton, esprit faible, homme vain de sa beauté, crut aux promesses royales, et, pour échapper à la mort, accepta le honteux métier de calomniateur. Il avoua qu'en effet la reine lui avait foit part de ses faveurs, que leur liaison remontait à
LA TOUR DE LONDRES. Si7
plusieurs aimées, qu'elle avait continué sans interruption. Il ayoua tout ce qu'on voulut.
Mais Anne de Boleyn apprit cette nouvelle infamie, et demanda à être confrontée avec ce misérable. Elle était bien sûre de le confondre et de prouver sa lâcheté. Aussi les ennemis de la reine n'osèrent-ils accorder la confrontation.
Smeaton découvrit bientôt le piège dans lequel on l'avait pris; il fut extrait de la Tour avec Weston et Brereton» amené aux bourreaux, qui lui donnèrent la question, sans lui poser d'autres questions que des questions banales. De là on les conduisit au supplice. Ds furent pendus.
Norris était un gentilhomme de grande noblesse, qui avait joui près du roi de la plus haute faveur. Son témoignage semblait d'une telle importance que Henri YIII résolut de Tacheter à tout prix, et lui fit aussi ofirir la vie s'il voulait déclarer la culpabilité de la reine. Mais celui-là seul peut-être aimait généreusement'Anne de Boleyn, ou rougissait d'acheter sa vie par une turpitude.
— Que me demandez-vous? dit-il; précisez votre désir.
— La voix publique vous accuse d'un commerce criminel avec Anne de Boleyn.
— Des preuves?
— Le témoignage de la reine elle-même... qui avoue que vous l'aimiez, que vous attendiez la mort du roi pour l'épouser.
/ — Cela est iaux! La reine a dit cela en plaisantant, et l'eûtelle dit en réalité, quel est le statut, quel est le caprice de tyran qui interdirait à un homme d'aimer une femme, de renfermer sa pensée en son cœur» et d'attendre, sans l'avancer.
ns LES PRISONS DE L'EUROPE.
le moment où cette femme serait libre? Hais on vous le dit, rien de tout cela n'était dans le cœur de la reine ni dans le mien.
— Enfin, vous êtes accusé, et vous serez condamné, puisque l'honneur du roi ne peut soufi&ir l'ombre même d'une souillure : vous êles jeune, riche, votre famille serait désespérée de votre mort; rachetez votre vie par de la franchise; confessez voire crime, et vous vivrez.
rforris regarda d'un œil dédaigneux le conseiller chargé de négocier cette afiaire
— En vérité, dit-il, voilà une triste logique ou une iùfàme perversité... Que je m'avoue coupable, et je serai épai^é; que je me déclare innocent , je serai décapité... Que je mente en me disant coupable, c'est-à-dire que je commette un crime, et le roi me regardera favorablement. Le roi veut donc charger de son crime la conscience de quelqu'un... Ce ne sera pas la mienne. Je refuse. La reine est innocente; je suis innocent comme elle. Appelez les bourreaux.
On se hâta d'étouffer les protestations magnanimes de Norris; il fut décapité.
Maintenant, pensèrent les ennemis de la reine, voilà les complices exécutés, on peut leur faire dire ce qu'on voudra; mais c'est peu pour le roi d'avoir recouvré sa liberté par la mort d'Anne de Boleyn , il faut casser le mariage si péniblement conclu malgré Rome et l'empire; et pour ne pas encombrer le trône de prétendants, il faut déclarer illégitime l'enfant de la dernière reine, comme on a fait déclarer bêtard le fils de Catherine d'Aragon.
Cela paraissait difficile, après toutes jes peines que le roi
s'était données pour légitimer Elisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Cependant, comme Henri était un habile rhéteur, il inventa une subtilité.
— Il est impossible» se dit-il, que cette femme si corrompue, si perverse, n'ait pas donné quelques signes de soa immoralité avant le mariage.
Ce fut alors que Cranmer retourna voir la reine dans la Tour, où elle gémissait, de plus en plus malheureuse à mesure que le terme fatal approchait.
Cette visite fut pour elle comme un bonheur inespéré. Le primat éloigna tous les témoins, et s'approchant de la reine :
— Vous voyez, dit-il, si je vous ai servie, et combien je me suis exposé pour vous rendre un bon office. Je reviens, car un nouveau danger menace non pas votre tête, mais votre hon« neur. Je me souviens que vous m'avez fait ce que je suis» grand, riche et puissant; l'honneur de ma protectrice est devenu mon honneur.
— Vous ne me parlez plus de ma vie, dit Anne avec un douloureux sourire.
— Nous y viendrons, madame, répondit Cranmer avec quelque embarras. Hais d'abord, il s'agit de votre dignité. Le roi veut annuler votre mariage, et rendre illégitime la naissance de la princesse de Galles, votre fille.
Anne leva les mains au ciel.
— Déshonorer sa fille ! celle qu'il a tant désirée, qu*il a tant aimée! c'est impossible.
— Cela est si possible, madame , que cela sera si Votre Ha«
jesté le laisse faire; et si un homme, aux mains de qui votre V. ta
honneur est confié en ce moment, est un lâche comme Smeaton.
— De qui voulez-vous parler? Je ne vous comprends pas. J'avais des serviteurs» on me les a tués; j'avais une enfant» on me la souille. A qui peut-on s'en prendre? je n'ai plus que des ennemis.
— Dans votre passé, madame, peut se trouver le préteite que les ennemis cherchent pour vous perdre. Connaissez-vous le comte de Norlhumberlaud?
— Hylord Piercy, l'ami de ma jeunesse, mon compagnon alors que nous vivions si heureux en France.
Et la malheureuse femme sentit ses yeux se mouiller de larmes à ce souvenir d'un passé si doux.
— - Vous le connaissez?
-« Généreux, bon, dévoué...
— Vous aviez pour lui une affection?
— Sincère, à toute épreuve.
— Et lui, pour vous?
— n m'aimà toujours comme un frère.
— Eh bien, madame, dit Cranmer, le comte de Northumberland est en ce moment chez le roi, qui lui demande compte de cette amitié d'enfance, qui le somme de déclarer si jamais il fut question entre vous d'engagements plus sérieux; si, en un mot, le comte eut jamais dessein de vous épouser.
— Hélas! murmura la reine, que ne l'ai-je épousé I Mais, mon ami y ce tyran est donc un fou? il croit donc que ma vie a dû commencer au jour oh je l'ai connu? Il ne tolère donc pas que mon cœur ait aimé le ciel et que mes yeux se soient
reposés sur des créatures vivantes? Il n'y avait donc que lui dans la création?
— Il est roi« madame, et veut avoir raison dans tous ses caprices.
— Hais ce n*est pas moins une folie d'interroger les sentiments d'un homme qui m'est complètement étranger depuis mon mariage avec le roi. C'est indiquer clairement que, ne trouvant rien dans ma vie d'épouse, on recherche mes fantaisies de jeune fille. Pourquoi aussi ne chercherait -on pas mes songes?
— Parce que, madame, si le comte de Northumberland avait de vous une promesse de mariage, vous n'aviez pas le droit de vous marier avec le roi; partant, votre mariage serait nul et votre enfant bâtard.
— Que Northumberland réponde ee qu'il voudra, dit la reine ; nous verrons comment le tribunal accueillera la raison que je veux lui donner.
— Vous n'avez d'autre juge en cette affaire que moi ; c'est devant moi que sera portée la cause. Soutenez que nul engagement ne vous lie au comte, que vous avez librement contracté avec le roi, et votre couronne ne peut chanceler sur votre tête.
— Même quand la tète tombera? dit Anne de Boleyn avec un sombre sourire.
— Vous allez trop loin, maaame. Je vous ai avertie, adieu. Préparez-vous à vous défendre sur ce point.
En effet, ce fut par cette cassation du mariage que Henri voulut débuter ; mais Northumberland, en homme de cœur, déclara qu'il n'avait jamais pris d'engagement avec Anne Boleyn; que leur liaison d'eniance n'avait eu d'autre résultat qu'une
8S2 LES PRISONS DR VJSOtiOtK.
amitié deyenue plus respectueuse à mesure que la jeuae femme s'était éleyée en âge et en dignités.
— Alors, dit le primat, il faudrait confirmer le mariage» puisque cette déclaration paratt franche et loyale.
— Il faut que le comte prête serment entre les mains de deux archevêques, dit le roi, que jamais contrat, promesse, ou outre sorte d'engagement, ne Tout lié à Anne de Boleyn.
— Je suis prêt à jurer, dit le comte.
— Et vous communieriez après avoir fait ce serment?
— Je communierai en répétant ce que je viens de dire.
Il fallut surseoir. Le roi voulut que Taccusée comparût avec son frère devant une assemblée des pairs du royaume.
Le vicomte de Rochefort, immolé à la haine de sa fenmie, avait à répondre de l'accusation d'inceste portée contre sa sœur et lui.
L'assemblée était présidée par l'oncle des accusés, le duc de Norfolk, grand mattre d'Angleterre. Ces sortes de vengeances judiciaires que se ménage l'hypocrisie des rois ofiDrent toujours d'incroyables exemples, d'absurdité. Toute l'accusation reposait sur ce grief : on avait vu un jour le vicomte de Rochefort assis près du lit de la reine, causant avec elle, le coude appuyé sur ce lit. Horrible naïveté I D'autres se fussent em« pressés d'acheter des témoins et d'établir une culpabilité acca* blante, moyennant quelques menaces ou quelques écus; Henri VU! ne se préoccupait point de ces ménagements. Le peu lui suffisait ; le néant lui eût suffi encore. Le roi se contentant de cela, la cour en parut contentCi et déclara Rochefort coupable d'inceste, Anne de Boleyn coupable d'adultère et
d*inceste. L'arrêt portait que cette dernière serait décapitée ou brûlée vive, selon le bon plaisir du roi.
A ces mots, prononcés par le duc de Norfolk, Anne se leva. . Durant le cours des débats elle s'était défendue avec un talent, une vigueur et une raison qui avaient fait pAlbr souvent ses ac* cusateurs; mais se voyant condamnée :
— Mytords, dit-elle , savez-vous bien ce que vous faites? vous condamnez une femme innocente. Cherchez l'appréciation de ce crime qui me conduit à la mort, vous n'y trouverez pas de quoi faire froncer le sourcil d'un juge... Mourir pour avoir été une femme peu soucieuse des questions d'étiquette... mon Créateur! 6 mon père! vous qui êtes la voie, la vérité, la vie, laissez ces hommes se noyer dans leur ignorance et dans le sang; vous le savez, mon Dieu, que je suis innocente... que je ne mérite pas cette mort... Mylords» songez-y bien, la postérité va retenir vos noms, et vous vous déshonorez en tuant une femme malgré la voix de votre conscience.
Elle retomba sur son siège, épuisée par cette terrible émo^ tion. Les membres du tribunal se séparèrent; ils avaient accompli leur tâche, et le roi devait être satisfait.
Il se hâta de donner suite à l'annulation du mariage, et fit comparaître encore Anne et Northumberland devant Cranmer.
Celui-ci savait bien quelle influence ses conseils avaient eue sur la détermination de la reine ; il comptait sur sa fermeté pour persister dans la déclaration de validité du mariage.
Dès qu'il eut entendu Northumberland afGrmer par serment que rien ne l'engageait avec la reine, qu'elle lui était absolument étrangère :
T- Madame, dit-il, vous avez ouï la déposition du comte de
Northumberland ; rien ne tous lie à lui* rien ne tous a pu empêcher de contracter légalement mariage avec le roi d'Angleterre. Est-ce là TOtre avis? et que faut-il penser?
Anne, au lieu de releyer fièrement sa tête, comme elle ayait fait devant le tribunal, rougit et se pencha pour cacher son yisage dans ses mains.
— Vous étiez bien libre, n'est-ce pas? dit Cranmer.
— Non, répliqua-t-elle si bas, qu'à peine on l'entendit. Cranmer fit un mouvement sur son tribunal, et le comte,
fixant sur la reine un regard surpris, attendit qu'elle se déclar&t plus nettement.
— Quoi I dit le primat, vous n'étiez pas libre? vous aviez un engagement?
— Oui.
— Avec le comte? Le comte aurait menti au roi, il aurait un crime à se reprocher?
C'était avertir Anne de Boleyn du danger que sa déclaration inattendue faisait courir à Northumberland.
— Non pas, reprit-elle vivement ; le comte n'est pour rien dans cet engagement dont je parle; ce n'est pas avec lui que je l'avais contracté.
— Ainsi, reprit le primat, vous avouez vous-même que votre mariage avec le roi doit être regardé comme nul, et annulé. -Oui.
— Que votre fille, légitimée par ce mariage, reconnue princesse de Galles, héritière de la couronne, que la princesse Elisabeth, en un mot, peut être dégradée de ces dignités et déclarée illégitime?
Anne fit un effort violent, comprimer des sanglots qui déchiraient sa poitrine, et ne répondit pas.
Le primat répéta la question.
— Oui, murmura-t-elle.
La séance fut levée. Anne était déchue du trône; s» fille était déshonorée dès sa naissance. En une seconde la reine venait de sacrifier le seul moyen qui lui restât de mourir reine d'Angleterre.
Granmer ne savait à quoi attribuer ce changement subit. Son inquiétude ne connut plus de bornes quand il vit Anne succomber à sa douleur et se faire reporter évanouie à la Tour. Il s'y rendit, en vertu du pouvoir que lui conférait sa charge.
— Quoi I dit-il à la prisonnière, vous! une reine! vous avez fait le sacrifice de votre dignité, vous avez enlevé le trône à votre enfant I
— Écoutez-moi, mylord, répliqua l'infortunée; vous me voyez glacée encore par la terreur. J'étais prèle à persister dans ma déclaration, lorsqu'un homme est entré dans ma chambre. Il m'a lu le procès-verbal d'une exécution par le feu; j'ai frissonné; ce supplice m'a paru au-dessus de mes forces. Mylord, je suis une femme très-faible et très-efirayée de la douleur. J'ai peur de mourir dans les flammes. Cet homme ou plutôt ce démon, car je n'ai pas vu son visage, m'a saisie au milieu de cette terreur et m'a promis que Ton adoucirait mon suppUce si je consentais à déclarer que j'avais des engagements antérieurs au mariage. Dans le cas contraire, il m'assurait que l'on prolongerait mes souffrances, et que peut-élre les douleurs m'arracheraient publiquement un aveu plus honteux et plus lâche. J'ai accepté^ j'ai parlé comme on voulaiti et, ajouta*t-elle avec
une sorte de joie qui perça le cœur du primat, je mourrai de la mort la plus douce.
Cranmer se leva et partit, étouffant un soupir et se répétant que celui-là était indigne du pardon de Dieu qui torturait ainsi l'àme de sa victime en épargnant quelques douleurs à son corps,
Henri tint fidèlement promesse à sa femme : il fit mander le bourreau de Londres, homme expert et dont la réputation était bien établie.
— Voyons, ditril» mon maître; firappes-tu comme tu veux et oiituveux?
— Quelquefois, sire, dit le bourreau interdit.
— * Conmient, quelquefois! pourquoi pas toujours?
— Parce que l'imagination est pour beaucoup dans mon opération , et que ma main se rassure ou tremble selon que mon esprit a désir ou crainte du coup que je vais porter.
*- Pour frapper un coup illustre, que dira ton imagination?
— Sire, je tremblerai...
— Hais tu donneras la mort?
— Peut-être pas du premier coup.
Henri fronça le sourcil.
— Ce n'est pas mon compte, ait-il, et je veux que Texécuticm se fasse sans scandale.
— n est possible que je réussisse, sire.
— Mais il est possible que tu manques ton coup?
— Oui, sire.
— Tous les exécuteurs sont-ils comme toi scrupuleux et incertains?
— * Non pas, sire; il y a des hommes plus habiles les uns
qae les autres» et certaines mains frappent cent coups de hache dans la même raie tracée sur le billot.
— Désigne-moi donc une de ces mains.
— Celle du bourreau de Calais, mon confrère, sire. U a le coup d'œil si sûr, que son couteau frappe le but sans hésita* tion; il a le bras si pesant, que sa hache s'enfonce dans le billot de façon à n'en plus pouvoir sortir.
— C'est l'homme qu'il me faut, répliqua le roi... Qu'on me fasse venir le bourreau de Calais.
Anne de IBoleyn apprit cette horrible particularité avec une joie qui ne sembla pas étrange à tous ceux l'avaient vue trembler devant Cramner pour quelques souffrances de plus, et abdiquer toute sa dignité et celle de sa fille pour avoir le droit de choisir son supplice.
Le lieutenant de la Tour vint la prévenir que le jour était fixé pour Texécution, que tout était prêt, qu'il ne s'agissait plus pour elle que de faire ses dernières dispositions.
— Les voici, dit-elle gaiement : j'ai un message à faire porter au roi.
— Hàtez-vous, madame, s'il vous plaît, et choissez votro messager.
— Il est tout choisi, monsieur, et ce sera vous ; allez trouver le roi pendant que l'on va terminer les préparatifs, et diteslui que je suis reconnaissante au dernier point de tout ce qu'il a fait et de tout ce qu'il continue à faire pour moi. Car, de simple particulière que j'étais, il m'a faite marquise de Pembroke; de marquise, il m'a faite reine; et comme il n'y a rien au-dessus d'une reine en ce monde et qu'il ne pouvait plus rien pour moi, il se dépèche de m'en faire sortir ; il me fait sainte et martyre,
m LES FRISONS DB L*BDROPB.
me procurant le ciel, que peut-être mes péchés m'eussent 01H leyé si j'avais vécu plus longtemps.