Madame, dit le lieutenant, ces propos
^- Vous penses que je plaisante, monsieur, dit-elle. Je plaisante peulrétre, mais qu'importe au roi que mon dernier mot soit une plaisanterie? Ne vaut-il pas mieux pour lui que je meure en riant, que si j'allais, toute édievelée, toute pleine de lamentations, à l'échafaud que me prépare sa gracieuse majesté? Allons, monsieur, rassures-vous; allez dire au roi ce que je vous ai chargé de lui dire ; et, si vous ne l'osez, donnez-moi ce qu'il &ut pour écrire, je le lui écrirai.
— l'avoue, madame, que j'aime mieux cela, dit l'officier, qui, ne trouvant pas la plaisanterie opportune, craignait que le roi fit comme lui, et ne s'en prit au messager, ne pou» vaut s'en prendre à l'auteujK
Anne écrivit à Henri ce que nous venons de rapporter, puis elle déjeuna de bon appétit, afin, disaitrelle» d'avoir des forces pour bien mourir.
De grands préparatifs avaient été faits, et le peuple s'était porté en foule autour de l'échafaud. Anne demanda combien de temps pouvait durer l'exécution, depuis le moment où l'on montait sur l'échafaud jusqu'au coup fatal.
— Gela dépend beaucoup du patient, madame, répondit-on, comme aussi de l'exécuteur. Il est des bourreaux qui, par humanité prétendue, accablent de politesses et d'égards leur victime, qu'il serait plus humain d'expédier avec rapidité.
— * Si cela dépend de moi, dit Anne ea souriant, je vous prie de croire que je ne prolongerai pas mon agonie, et que le spectacle ne durera pas longtemps. Je parle beaucoup ici pour
n'ayoir plus rien à dire quand je serai là-bas ; et si la brièyeté dépend, comme vous le dites, de rexécuteur, je suis encore tranquille! puisque le bourreau est choisi tout exprès pour moi. C'est, dit-on, un homme d'une rare habileté, et mon cou est si mince.. • regardez... que sans effort il me le tranchera en y posant sa hache.
En disant ces mots, elle avait pris a?ec ses doigts la mesure de son col blanc comme FalbAtre.
— Voilà ce que c'est, dit-elle; moins que rien.
En effet, le portrait de cette reine, peint par Holbein, la représente avec un col si mince et si suavement arrondi, qu'on l'eût dit prédestiné à la hache.
Anne de Boleyn fût tirée de la Tour et conduite à Fécha^ faud; sa contenance prit de la gravité. Elle se souvint qu'une reine, une femme innocente, doit mourir noblement, nonrseulement pour elle-même , mms pour le triomphe de l'honneur d'une femme et de la majesté royale. Elle s'abstint de manifestations scandaleuses, de récriminations acerbes, comme elle s'abstenait de gémissements et de plaintes.
Sa dernière pensée fut pour sa fille, dont on l'avait séparée. Elle prévoyait que cette enfant , remplacée bientôt dans les affections du roi par d'autres en&nts nés d'un nouvel amour, porterait la peine de la résistance de sa mère aux volontés du roi. Instruite à reconnaître sur elle-même la réciprodté des peines qu'elle avait fait endurer aux autres, Anne de Boleyn se rappelait combien l'obstination de Catherine d'Aragon à se dire reine d'Angleterre après son divorce avait nui aux intérêts de sa fille Marie, supplantée par Elisabeth.
• — J'd asses fait de tort à mon enfant en renonçant à sa
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légitimité, dit Anne de Boleyn; ne lui ôtons pas, par an orgueil bien vain, le peu d'amour qui reste encore pour elle dans le cœur de son père.
Agenouillée sur Téchaiaud :
— Je déclare , dit-elle , que je n'accuse personne de ma mort. La loi me condamne, est-elle juste? le roi le sait Cest un prince bon et clément; il est mon meilleur juge.
Elle se livra ensuite au bourreau, qui, en effet, sépara d'un seul coup la tète du corps. On jeta le corps dans un cercueil de bois de chêne que Ton reporta sans cérémonie dans la Tour, où la malheureuse victime fut ensevelie.
Ainsi mourut Anne de Boleyn, punie cruellement de s'être oubliée dans sa prospérité. Elle était innocente, puisque, malgré sa fureur d'accuser, Henri ne put trouver une seule preuve contre elle. H justifia d'ailleurs l'infortunée reine en épousant le lendemain même de son exécution Jeanne Seymour, à laquelle il venait de la sacrifier.
La même année 1536 , les portes de la Tour se refermèrent sur Thomas Howard, frère du duc de Norfolk, accusé d'avrâr voulu épouser Marguerite Douglas, nièce du roi. Les deux amants furent enfermés dans celte sombre prison; Hargumte en sortit bientôt, mais Howard y mourut. Le caractère franc jusqu'à la férocité de Henri YH! ne permet pas d'assigner une cause criminelle à cette mort. A la Tour fut aussi renfermé ce Thomas Cromwell , grand persécuteur des catholiques ro* mains, et &vori du roi. Mais Henri VIII tuait ses favoris comme ses femmes, lorsqu'il s'en lassait. Thomas Cromwell jugé, condamné, périt à Toww-Hill, sans autre crime que ses longs services et le besoin qu'éprouvait le roi d'avoir un nou-
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▼eau ministre. Ce prince, que plusieurs historiens ont regardé comme un grand politique, était plus souTent un fou que nos lois condamneraient à la réclusion et à Tinlerdiction. Alors qu'il dépouillait les couyents pour faire la guerre au pape, il donna le revenu d'un de ces couvents à une femme chez la« quelle il était entré pendant la chasse » et qui lui avait servi un plat de boudin qa*il avait trouvé de son goût. C'était la libéralité du roi... npus avons vu quelles étaient ses justices...
FIN DU CINQUIÈBIB VOLUMB.