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Les prisons de l'Europe

Origine de la Con'lprj.'-erio. — Droits et privilèges du fonriorgc. — Di^tails U)pogTipbiques sur i aucienue Cuacicrgerie cl sur le Valais. — La fortercsM des Parisiens, la Tour, la maiMO du Faubourg. — L'Horiof». — Lm jardins^ Sainl-Louto. — DiTWoo utardle de l'ouvnge. — Pierre de la BroMe, prisonnier. — Le jugemeul de Die«. — La Mguine de Nivelle.— Diplomate et prophéieue. — Les crimcf de 11 Broaae.— Son supplice. — Gérard la Gucilc, prisonnier. — BiacUoAi> df$ rois contra kaeuetpurs. — Crime et punition du pr* vôt Cafietal. — Jourdain de l'islc, parent du pape par les femmes. — Origine des parlcHiriils. — La l)i\ioii et ^a servante. — Les geulilshunimes bretons. — Henri de Maleslroit. — l'ierru Kciui. — Les );lai«s de b Pnnee. — Uprem. — Paitonnani. — Sorcèlierkeel Irabbooa. — Pierte Dunie. — Jaoqoee Dnicrtre. — Le nédedn juit — CeojptraUoo ceaUe Cbailei V. Esd«

n est à remaïqoer que la pLopiirt'^pn86n& 'aÀsiblâQt iiToir hésité à se déclarer prisons tout d'abord; leur nom léur faisait peur. Ainsi la Bastille élève ses tours» creuse ses fossés, pointe ses GnDODs, et dit : Je suis une forteresse; voyez mes bastions. Le For-rÉYè^ n'est d*ab^ qu'un prétoire destiné aux jus-

t US FBISQNS DB L*SUROra;

liées feligieines. Saint-Lasare est m couvent, Bioètre un hospice. La Force n'a jamais eu pour destination d'enfermer des prisonnieis, mais bien d'abriter une grande famille féodale. Peu à peu cependant toutes ces maisons passent du nom au

fait. Les canons de la Bastille ci de Vincenncs sont des armes pour le geôlier contre les réclamations des peuples ; le nom religîeuxet le prétexlecharitable protègent l'abvs del'incarcération. Les sujets croitmt toujours n'avoir qu'une prisoa» et ils en ont plus de dix.

Cest une étude digne d'attention qptà ce penchant perpétuel des gouyemements yers l'euphémisme. On n'aime pas à dire aux gens que l'on s'apprôte à emprisonner : Je bâtis encore une prison: mieux yaut leur dire : le fonde une oommo» nauté religieuse; je construis une place fbrte destinée h tous protéger ; j'ouvre un nouvel asile aux inUrmes et aux malades. Or, remarquons en passant que plus un gouyemement est fort» e'est-à-dire despotique, plus il recherche l'euphémisme : c'està-dire plus il a peur de déclarer son intention. Ainsi c'est Louis XIV qui , pressé par le besoin d'ouvrir les mille cachots dont il aurait besoin pour assurer son règne, décore du nom d'Hôpital général cette Salpétrière, ce Bicôtre, et leurs vingt succursales où viendront s'engouffrer des populations de mendiant^, de coupables^ 4e: suspects et de rebelles.

On se cache inoitÀ-de nos jours pour bâtir une prison. C'est ^ul-Ô9:|k>ÇQ^p.fi$:r4Uâi'bainme moral a ses infirmités comme lliompie physiquft, et que le législateur est charitable en éleyant un asile à ces maladies déplorables de l'esprit, oomme le ipédeçia en fondant un hospice pour les maladies du corps. La i^pretiîoiieiltt oomotioii yers lesquelles marche la philosophie

LA CONCIERGEBIE. d ^

moderae sont des remèdes honorables, en sorte q'i'il est aussi digne d'une nation éclairée d'inscrire le mot ftiêm au fronton de tel édifiée que de graver le mot hMpU$ sur tel autre*

Sur quoi s'exerceraient les scrupules de la société? sur

une sentimentalité vide. L'imper£sction n'est-elle pas l'une des conditiooa essentielles de la nature humaine, et la perfectibilité n'estrelle pas cet autre élément de notre organisation? Douce compensation de tant de maux, divin encouragement qui ^ flhaQge m enseignement tous les aécidents de k vie» el permet au législateur, c'est-à*dire au médecin morale de ne désespérer jamais comme le médeciû physique fait souvent» car l'esprit de l'homme est durable et son corps épbémèra.

On trouterait peut-être dans ee sentiment même la raison des pruderies de l'ancienne société. Elle qui ne cherchait pas à corriger , à perfectionner, à guérir, mais seulement k punis» à torturer et à se tanger , elle n'osait afficher son dogme, et cherchait à laisser le moins de traces possible des applications qu'elle en iaisait. Cachant le criminel, c'e8t4-dire la victime, elle devait déguiser nécessairement la prison« Il n>*y a réellement à Paris d'anciennes prisons pour les malfaiteurs, de prisons avouées, juridiques, reconnues par la société elle-même» que kl Conciergerie et le Châtelet* Encore le GhAtdet n'est-il, dès le principe , qu'une forteresse romaine ; il est vrai qu'il iaut pour cela remonter aux Césars.

Mais k Conciergerie , malgré son nom honnête^ n'a jamais été autre chose qu'une prison. Nous parlons uniquement de Cette partie de l'édiUee qu'on appelait la Conciergerie, c est-4dire demeure du concierge. £n efiét, dans le palai» festaiiré |ir saintLottis, qui l'wichit de longues colonnades gothiques

LES raiSC(«S DE LISOEOPS.

I et n'oublia pas kt euinnef (!]» le ooncierge était naturelleinent

' celui qui laissait entrer les amis dans la demeure royale, mais qui empêchait les ennemis d'en sortir. Or, un pareil ooncierge est-il autre chose qu'un geôliert un pareil palais estait autre chose après tout qu'une prison? Nous avons suffisamment expliqué dans l'Histoire âo la BoMlUk comment les rois et les grands, c'est4-dire la société féodale, avaient l'habitude de bûlir à la fois un fort qui était leur force militaire, un palais qui était leur résidence et le caractère de leur supériorité hiérarchique» une prison qui était le gage de leur force physique. Nous pouvons donc de toute manière assurer que la Conciergerie fut toujours ime prison. Les anciennes ordonnances des rois de France désignent sous ce nom la prison du palais de Paris, aux époques les plus reculées dont fiissent mention les

. annales de notre histoire.

n importe d'éviter le détail minutieux et diffus des premières chroniques ou n l'on veut des premières histoires topographiques. Une description de l'antique édifice, bâti par Robert II, n'aiderait en rien l'intelligence du lecteur. Nous n'avons d'ailleurs rien à lui apprendre de la Conciergerie à celte époque. Contentons-nous de cette simple phrase d'Héligand : « C'était un édiûce d'une insigne beauté que ce palais. » La beauté insigne consistait dans l'assemblage d'une grosse tour carrée et de plusieurs bastions qui la flanquaient. La prison, la Conciergerie, était un cachot souterrain dont la beauté insigne n'est vantée par aucun historien. Ce cachot béant, comme on voit, au cœur même du vieux Paris, dans la Qté ,

- ayait dû renfermer bien des victimes, bien des misères depuis le jour oh les naukt parisiens, maîtres et habitants de l'Ile

U GpNCDBRGEBIE.

Lutèoe, y «vaient tu jeter les premiers coupables par Tordre

des centurions romains (2).

Nous ne nous apitoierons pas avec quelques écrivains sur celle lugubre opération de la fondation d'une prison. La raison, nous l'aYons dite plus haut : lé mal est dans l'homme comme le bien. Toute société met en commun ce bien et ce mal, le bien pour en user, le mal pour le réprimer ou le guérir. £t certes, du jour oh il y a eu dans le berceau d'une ville un coin destiné à une prison au lieu d'un poteau destiné à une exécution sanglante, de ce jour il y a eu religion, force et justice dans cette société naissante. Le bien était en germe, et le temps put féconder ce germe.

Revenons à notre Conciei^erie. Après Robert II et son édifice d'une beauté tm^ne, saint Louis restaura son palais et bâtit sa sainte chapelle d'une beauté réellement surprenante. Puis Philippe le Bel vint embellir, agrandirce palais. Philippe le Bel institua pour le palais, comme c'était l'usage pour toutes les maisons royales, un concierge ou commentaire, c'estè-dire un gouverneur, lequel instituait lui-même un bailli pour administrer la justice en son nom ou à sa place. ; s Voilà qui élargit considérablement le sens de ce mot concierge. Attendons une nouvelle explication; c'est un historien spécial qui la donne :

I En janvier 1359, le dauphin Charles, régent du royaume,

confirma tous les droits et prérogatives du concierge du palais, par des lettres dont voici à peu près la teneur : I Ce conderge a et peut exercer pour lui et ses officiers toute

justice et seigneurie basse et moyenne au palais et dans toutes ses appartenances et dépendances, tant sur les maisons que sur

• LES nSONS DB VBBÊXm.

ks suvenfB juMfD'à la mière de Seine de et d'autre; r

par devant, d* puis le ruisseau qui est au bout du grand pont» le long du palais jusqu'à la rivière devant SaintrUicbel, et en retournant en la rue de la Calandre et eu eea maisons jmqu'à la petite rue de TOrberie , et en descendant de cette rue ?en la rivière laul qu'il y a terre sècbe autour du palais, en allnnt vers les Augustins, et, d'autre part» TefS le Cbàtdet de Paria jusqu'au grand pont.

* Mais le concierge n'a pas l'exécution de ces criminels lorsqu'il y a peine corporelle ordonnée. Eu ce cas, lui ou ceux qui fureeat la justice pour lui, sont tenus de vmdre le malfoileur tout jugé (admirable expression!], s'il est laïque, au prévôt de Paris, hors la porte du palais, sur le chemin, pour en £iàire Peiécutîoii, le» meubla rétervis au eoncMifs ; et s'il est deie , on k rendra à l'oflGcial de Paris ou li ses juges ordinaires.

Le concierge a sa cour au palais» et y tient ou lait tenir ses plaids, etc., etc.

11 a* aussi droit d'avoir au palais d» ceps cns des prisons pour y arrester les maliai leurs.

£n(in nul autre que lui ne peut «voir coQr et juridietioa temporelle an palais et dans ses bornes» excepté le parlement, les requêtes du palais, les maîtres de requêtes de l'hôtel tant que le roy est au palais, et la chambre des comptes^

n a la connaissance des eontrads» marébée et psomesses qui se font au palais entre toutes penomies, forains et autres.

.11 peut arrêter et punir tous ceux qui se balteot et injurient ail palais.

Il peut tourner h son profit les épaves et choses égarées qui se trouvent au mùmQ lieu.

U a droit d'arrêter tous les larrons et autre» oiaUaiteurs jusqu'à çe qu'il ait jugé $'il y a crime capital, n |>9ut imposer 9ur eux des amendes à son profit

Il peut arr(jler et mettre à l'amende ceux qui gravent ou contrefont de» sceauj^f si cette faUiiicatiûQ s'est £aitd au palais. Il peut prendre et £iire brûler toutes fausses denrées appo^.

tées au palais ou dans ses limites, et les maîtres ne peuvent Tisiter les denrées s'ils ne sont appelés par le conci^ge ou ses

n prend sur les maisons de la rue de la Calandre, de la place Saiat-Uichel et de la petite rue de l'Orberie, le cbantelage du Tin, consistant en quatre deniers parisis sur chaque tonneau de vin vendu en ces maisons, et autant sur chaque muid d'aToinç*

Quand le roy est au palais, le concierge a tous les jours un septier de yin, doutée pains de cour et un de bouche, deux

poules, deux pièces de chair , dos cliaudeiies pour se coucher, et tout le yieux bois, le charbon et les cendres qoi restent quand le roy s'en Ta du palais.

Il peut mettre et ôter les auvents qui tiennent aux murs du palais quand bon lui semble» U a plusieurs rentes et même cens sur plusieurs maisons.

Il peut mettre au palais et en chasser toute sorte de merciers et de mercerie, et peut à ce sujet tirer quelques présents une fois l'an.

Or, les merciers du palais (marchands) avu.v.iit accoutumé, dit Sauvai, de bailler par forme d'étrennes, le premier jour de janvier, au concierge du palais, la somme de vingt-cinq écvs d'pr et UUQ bou^ç brodée.

À chaque nouveau boucher qui s'établit à la Grande-Boucherie, il a trente livres et demie et quelque chose de plus pesant de chair, moitié bœuf et moitiéporc» avec un d^i-chapon plumé, demi-septier de vin et deux gâteaux.

Tous les arbres secs sur tous les chemins royaux de la prôy6\è et yicomté de Paris lui appartiennent.

Il doit avoir toutes les clefs du palais, excepté de la porte de devant, et inspection des portiers.

H est voyer dans Ui limite de sa juridiction, en sorte que personne n'y peut bâtir sur rue sans sa permission.

£nûn il a sur la recelte de Paris trois sous par jour, qui font cinquante-quatre livres un sou parisis par an, et un muid de blé h prendre sur les halles.

Ces privilèges rehaussent, comme on voit, singuUèrement les fonctions de ce concierge; ils donnent une idée des moyens employés par l'autorité léodale pour rémunérer., sans toucher au trésor particulier du maître, les officiers et dignitaires.

Quant à la topographie» la Conciergerie n'était d'abord que le logement de ce gouverneur, au-dessous duquel s'étendaient les cachots des prisons. Les offices et cuisines étaient aussi en cet endroit, habitations demi-souterraines, dans lesquelles» avant qu'elles ne fussent comblées comme elles le sont aujourd'hui, pour la plupart, on pouvait retrouver les traces de ces énormes cheminées bâties dans les vieux palais.

Les rois n'habitant plus ce palais, la Conciergerie fût tout entière prison, et le palais siège de la justice. Dans le même lieu, habitaient le pouvoir coércitif, le pouvoir judiciaire, et la répression ou punition.

On remarque que le sol de la Conciergerie est inférieur à

LA CONaERGERlE.

celui de la rivière ; avant la construction du quai les eaux venaient baigner le pied des tours. Le séjour des premiers étages de ces (ours eût donc été mortel à cause de l'humidité, û plusieurs otages de souterrains n'eussent été pratiqués au-dessous. Ces aiîreux cachots sont aujourd'hui comblés, comme nous l'avons dit. I

Le jardin royal, au temps oh les rois habitaient ce palais,, s'appelait le grand Préau^ et occupait l'emplacement sur lequel avant 1T76, était bâtie la Conciergerie. L'incendie de cette année ayant détruit la plupart des bâtiments de la prison, l'on construisit ceux qui subsistent aujourd'hui, et qui fout face au midi à la cour principale appelée encore le Préau.

Hais laissons de cAté, pour le présent, ce qui touche à la Conciergerie de nos jours. Cette prison et le palais dont elle dépend ont trois époques distinctes. La première comprend leur fondation, demeurée obscure. Elle travée plusieurs sièdes dt puis la période romaine , et ce palais ou cette prison s'appelle successivement : la Forteresse des Parisiens; sous Childebert, la Tour; dans Grégohre de Tours» Jfotwn du Faubourg, Hugues-Capet quitte le palais romain des Thermes pour le palais de la Cité ; son fils Robert reconstruit à neuf ce palais ^e, malgré la réédification du Louvre par Philippe-Auguste, samt Louis et Philippe le Bel habitent et embéltissent sucées* sivement. Enguerrand de.Marigiiy, écrit du Ilaillan, fut coq* ducteur de cette opération sous Philippe le Bel.

Les deux tours qu'on voit encore s'élever parallèlement au

coin du quai de l'Horloge sont les restes de ce palais, dans le

jardin duquel saint Louis, vétu d'une cotte de camelot, d'un

tuioot de tiretaine sans manches et d'un manteau de sandal noir m. 2

LES iMBÛMS Di L^KUROPB.

pamlessoi» rendait la justice, eoucfaé sur des tapb» am Join^

Yille et d'autres qu'il choisissait pour conseillers. De ce jardin, le saint roi pouvait envoyer les délinquants k son concierge ; les cachots étaient oontigus, ou, pour mieux dirOf subjacents au jardin.

Du temps de Louis le Gros et de Louis le Jeune, cet édifice s'appelait ie Nouveau Palais, par rapport aux Thermes de ii^ lien, qu'on nommait le Vieux Palais. Et c'est sur la tour carrée, située au bout du pont au Change, h l'angle du palais même, que fut appliquée la première grosse horloge qu'on eût vue à Paris. C'étaiten 1370 ; et au sommet de cette tour« dans le petit lantemon qu'on y voit encore , était le loque seing du palais, cette cloche au glas funèbre qui sonna l'heure de la Saintfiarthéiemy.

Cette époque de transformations successives aboutira donc au

fameux incendie du 7 mars 1G18, qui détruisit la plus grande partie des hÂtiments de saint Louis»

La seconde partie oomprendra un siècle et demi depuis la réédificalion du palais et d'une lourde la Conciergerie, jusqu'au deuxième incendie de 1776. La troisième période traversant la fin du dix-huitième siècle, la révolution et l'empire, aboutit uaturellcment à la description de la Conciergerie actuelle.

Que la Conciergerie ait été prison depuis la jfbndatîon du

palais , personne n'en doute. On paraît moins bien renseigné quant au nom des prisonniers qu'elle a renfermés.

Nous allons essayer de chercher dans des historiens 4|uelques renseignements oubliés peut-être au fond de l'ombre. Et tout d'abord un des procès les plus célèbres du trmàme

U GONOERGEEUB. Il

dèele» celui de Pierre de la Brosse, va nous mettre en rapport me le palais et la Conciergerie de la première époque.

Louis IX ayalt pour barbier un bomme de basse extraction, nommé Pierre de la Brosse. Un barbier de ce temps-là était, du reste, un bomme aussi distingué qu'un concierge pouTaltétre un personnage important. Le nom ne fait rien à la chose. La Brosse était chirurgien du grand roi. C'est avec peu déraison ou plutôt de réflexion que tous les historiens ont répété ces paroles de la chronique i Citait un hmme de néant, Piem de la Brosse fut, au contraire, un esprit élevé, cultivé, qui mania d'une main hardie la politique dangereuse de l'époque, et qui, s'il fut coupable des crimes qu'on lui a imputés, n'en reçut la

punition qu'à cause de celle infériorité de la naissance qui a toujours paralysé , sous le régime féodal , les plus énergiques tolontés, les plus puissants génies. Honnête ou non , l'homme eût réussi sans cette tache de la roturo.

Le chirurgien de saint Louis devint premier ministre ou plutôt chambellan de Philippe UI, ûis et successeur de son an* cien mattro. Il régnait despotiquement, grâce à son habileté dans les afîaires, sur l'esprit du jeune roi , lorsque ce prince perdit sa femme Isabelle d'Âragon, laquelle, en cinq ans de mariage, lui avait donné quatre enfiints.

A vingt-neuf ans, Philippe épousa en secondes noces Marie, sœur de Jean, duc de Brabant, lequel amena lui-même à Paris la princesse sa sœur, et assista, dans la Sainte^apelle, aux cérémonies magnifiques qui eurent lieu pour la célébration de ce mariage.

Laiète{ntsp1endide;toutelanoblessebrabançonneaTaitfoulii servir d'escorte à su duchesse, toute la noblesse française vint i:

recevoir sa nouyelle reine. Marie était belle , le roi l'aima Lienlùt, et comme elle avait autant d'esprit que de beauté, les courtisans s'aperçurent bienlAi que la reine deviendrait toutepuissante.

Marie, ûère de sa jeunesse, de ses succès, de sa puissance, ne daigna pas chercher autour d'elle si tant de rayons n'avaient pas blessé quelques regards. Elle gouvernait son époux el. régnait en France; les affaires ne l'effrayaient pas; elle parlait au roi guerre, imaoces et poésie. Philippe 111 transporta sur la reine toute la confiance qu'il avait accordée à son chambellan.

Il faut peu de chose à la cour pour jeter une ombre sur ce pâle soleil qu'on nomme la faveur. La Brosse s'aperçut qu'il se iBÛsait autour de lui un grand vide, que les flatteurs changeaient leurs habitudes et prenaient racine dans les antichambres de la reine ; nul ne venait plus solliciter l'assistance de celui qui semblait naguère l'astre de la cour etle dispensateur des grâces.

La Brosse se souvint que deux ans aupanmmt, lorsque Alphonse X, roi de Castille, celui qu'on surnomma le Sage et l'Astronome, cherchait à éviter une guerre terrible dirigée contre lui par Philippe, les plans du roi de France ayant été vendus au Caslillan, tous les courlisans. jaloux de la faveur dont jouissait la Brosse, avaient essayé de le détruire dans l'esprit du roi en le désignant comme l'auteur de cette trahison. Un danger pareil, d'où le favori n'était sorti que par miracle, n'allait-il pas se représenter lorsque la reine, accaparant pouvoir et crédit, aurait rendu inutiles les services du ministre? La Brosse se décida donc à détruire la reine comme on ayait voulu , le détruire lui-même. Ce qu'on appelle ambition à la cour n'est souvent et presque toiqours qu'on accès d'amour^iropie.

LA CONCIERGERIE

Ftrar attaquer conTenablement Marie de Brabant, la Brosse employa, dit-on, la calomnie. Cette princesse était de mœurs enjouées, d'un commerce facile. £lle aimait les arts, protégeait les poètes. Si foirt abandonné quefùt le chambellan, il lui restait bien encore un noyau de courtisans, les plus rusés ou les plus dévoués, conmie on voudra, ceux enfin qui attendent pour quitter le coin de VAtre que la flamme et la cbaleur en soient coinplélemt'nt évaporées. La Brosse leur montra Marie bien lég^e, bien familière pour une reine assise sur le trône de saint Louis. Sa gaieté faisait froncer le sourcil à ces chevaliers austères, à ces prêtres rigides. '

^ La reine manque de nuyesté, dirent les uns.

— On parle de la reine, dirent les autres.

— C'est une femme qui règne en dépit de la loi salique , ût observer l'évêque de Bayeux, parent de Pierre la Brosse.

Tous ces bruits grossirent en circulant. La reine seule ne les entendit pas et continua de vivre à sa guise. La cour devint une joyeuse cour, sans licence pourtant, rendons cette justice à une reine d^à justifiée suffisamment par bon nombre de tragédies et de poèmes épiques faits en son honneur.

Hais le roi apprit ce qu'on disdit ; et il l'apprit en des circonstances que la Brosse eut soin de choisir favorables à ses projets.

Marie, vive comme une femme et franche comme une Flamande, cachait mal le dépit que lui causait la présence des trois fils du roi héritiers de la couronne, et promettant déjà, par leur altitude fière et leur santé florissante, le plus chélif et le plus obscur avenir aux enfants qu'elle pourrait avoir de Pbi- ' lippe, cet époui qui Faimait et qu'efie aimait.

LES PRISONS ne vmsBim.

Un Jour la Brosie tortit de la grand'ebanibra a^M m gflite

de colère au momenl même oîi Philippe sortait do 8oa «ppar- (ementi ûtué en lace» sur le même palier s

— Qu'a?ez^oos donc à voua emporter ainsi* PiemT dit b roi; la reine est-elle fâchée?

--•Qhl non pas. Dieu merci, cbtf sire, répondit la firo6sa»«« il n'y a que moi de iâché*

— Pourquoi?

«<- Je me trompais, cher sire; plùt à Dieu qu'il n'j eùl que moi de triste... Mais, écoutes, éeoutes, dit*il au roi.

On entendît, en effet , dans la galerie qui séparait les deux tours et donnait sur la rivi^e, pleurer un enfant que plusieurs Toix cherchaient à consoler.

— Ceit mon fib aîné Louis, je crois, dit Wlippe... s'est41 blessé?

•—Ne m'interrogea pas, cher sire, dit le chambellan; je ne feux pas brouiller, mais bien arranger les aflûres du roi.

Parlez, notre ami, je le veux.

Eh bien , cher sire, la reine a été mauvaise mère enveie votre fils Louis; elle lui a dit qu'il n'était pas encore le roi el qu'il lui devait le respect ; puis elle l'a pris par le bras assez rudement, et rcnfant a pleuré: car eoha il est ûer, et il a raison, puisqu'il doit être roi. « Madame, a-i-il répondu, je dois être roi ; o'est la loi. — La loi est injuste, » a répondu la reine.

Philippe à son tour fronça le sourcil.

— V(^ei-TOus« cher sire, dit hi Brosse, que j'ai eu tort do parler...

Non, c'est bien , répondit le roi. La reine a du dépit de B'aToirpas d'enianta..*

Là GONCKRfiBBlB.

«<— Eà eùMk, «iBp Louis voire fils atné n'est pas moîiis

l'héritier de la couronne et reconnu tel |>ar toys les boxis Français»

Le roi soupira* 0 aimait l>eaiiooiip cet enfent. H tniTersa la galerie avec une sorte de précipitation» et vint au jeune prince, qui , à sa vue , pleura beaucoup plus fort, comme font tous les CDfanfSt même les moins fiers et les moins rois.

Philippe prit son fils par la main, le tira du milieu d'un groupe de femmes et l'emmena par les jardins. Ce fut un événement dans le palais. On avait entendu la Brosse raconter au toi Torigine de la querelle, et le soir même il y avait vingt courtisans de plus dans le cortège du chambellan; car Philippe avait fait sa promenade du soir entre Louis et la Brosse.

Ce fut un nuage un peu plus opaque répandu sur le bonheur du ménage royal. Après celui-là vinrent tous ceux que la Brosse tenait prudemment en réserve comme le dieu mythologique. Tant de nuages amassés finissent par faire une tempête.

Mais la beauté de Marie et l'amour du roi triomphèrent obstinément. De son côté, la Brosse soufflant toujours quelque discorde, la tempête arriva. Soyons d'itod historien» nous deviendrons après commentateur. Quand nous aurons décrit l'orage, nous en rechercherons la cause.

Flosieors jours après celte promenade» le jeune Louis est saisi d'une fièvre violente. Des médecins sont appelés. LaBrosse ies aide de ses lumières. Bientôt l'enfant royal se tord dans daffceuns convulsions, et apièaune maladie aasescourta, mais doukrareuse, il expire. Dans un palais personne n'admet la mort comme une condition de la nature. La Brosse exige que bioipa aoil omtL Ùa lemaïquafliir la peau du cadavre «I

le LES nusoNS de ltorops.

dans ses entrailles même plusiears liches Imdest de cdles

qu'imprime ordinairement un poison dévorant ou un virus morbide, cause première d'one foule de maladies naturelles.

Aussitôt vingt voix s'élèvent pour déclarer que le jeune prince estmort empoisonné. En regardant autour d'eux, les courtisans ne Toient personne de plus intéressé au succès de ce crime que la reine , dont Tantipalhie pour Louis s'était manifestée récemment.

— La reine a empoisonné le fils du roi , disent les amis

du roi et surtout ceux de la Brosse, qui saisissait la nouvelle occasion de ruiner son ennemie.

Marie de Brabant, éclairée un peu tard sur les ^(bts de tant d'animosité soulevée contre elle , en appelle à l'amour de son époux*, qui, dans sa première douleur, reste froid et défiant. Puis, conseillée elle-même par des amis ou inspirée par sa

haine contre la Brosse, elle s'écrie :

— Ce n'est pas moi qui ai empoisonné Louis; c'est le chamr

bellan qui a commis le crime aûn de me le faire attribuer.

Cette nouvelle accusation étonne Philippe; elle étonne la Brosse et ses amis. En l'absence de preuves , car s'il y eût eu

• des preuves, la reine était perdue naturellement, le chambellan avait à se justifier aussi bien que Marie elle-même. Il allègue donc les lieux communs de la présomption. Marie avait intérêt è tuer le prince, Marie voulait faire régner ses enfants, Marip, voulait se débarrasser des fils du roi qu'elle savait bien devoir être un jour ses plus cruels ennemis. Marie enfin, même en diérissant Philippe, ne pouvait-elle être jalouse de la feue babelie d'Aragon, qui avait eu le bonheur de donner quatre

U CONCIERGERIE

''enfante an roi, et ré?eillait soutent en lui, du fond de son toni"

beau, de mélancoliques souyenirs?

Si j'eusse voulu tuer le prince, dit Marie, je me liisse servie de mes amis. Or, nul d'entre eux n'a assisté Louis dans

sa maladie. C'est le chambellan qui a choisi et mandé les médecins, qui a désigné les serviteurs ; lui-même a indiqué souvent les remèdes. £ussé-je risqué de trahir mon secret devant ces gens intéressés à me perdre? rien n'est plus aisé que de découvrir la vérité. Plaise au roi que tous ceux qui ont entouré le prince mourant soient mis à la torture. Un seul aveu suffit pour mon entière justification.

hd moyen était violent, proposé par une reine poétique, par une femme. Cette application de plusieurs hommes recomman*

dables et sans doute innocents à l'aflVeuse torture d'alors, n'annonce pas une énorme sensibilité. C'était l'usage et le droit de cette époque. Beaucoup de soufirances roturières n'étaient pas

trop pour racheter une réputation royale.

La Brosse savait bien que le roi aimait encore la reine, mais pas assez pour lui sacrifier un imcien serviteur. Il agit de son côté; personne ne fut mis à la torture, et le crime, ou plutôt l'accusation , continua de planer tantôt sur l'une, tantôt sur l'antre des deux tètes rivales.

Mous avons dit que la Brosse était un esprit supérieur. Mais si fort habile que soit un homme, il est de son siècle malgré lui; il est embarrassé dans les mille liens dont l'usage, le préjugé, l'ignorance l'enlacent à chaque pas qu'il veut faire hors du chemin battu. On vit dans son époque et l'on n'en sort que par la mort. La Brosse, ne pouvant disposer d'autres moy&m

iU. S

18 hb raisoNS db VBURonL

que eeax usités, fit accuser la leise offidellmemeiU par un

homme qui lui était dévoué.

Une accusation capitale était alors un déû. L'accusateur venait devant les juges avec une armure, et mettait sa vie dans l'un des plateaux de la balance. Si l'accusé fournissait un défenseur, le combat avait lieu. On sait assez à quoi s'en tenir sur ces sortes d'épreuves qu'on appelait le jugement de ÙUu,

L'accusateur de la reine s'avança donc, soutenu secrètement par la garantie de son patron. On devinait vaguement cet appui redoutable, et la teneur d'une dé&ite écarta tous ceux qui eussent voulu soutenir l'innocence de Marie. Après les trois appels, s'ils étaient demeurés inutiles, Marie était condamnée de faiL La Brosse avait calculé que personne en France ne prendrait contre lui le parti de la Brabançonne , et quant an résultat de cette affaire, il ne le craignait pas. Dieu était censé avoir jugé lui-même, les hommes n'avaient plus rien à y voir*

Le premier appel du champion accusateur ne fut pas entendu. Le second demeura également stérile. Au troisième, dont chacun attendait le même résultat, un grand hruitjse ût entendre dans la salle d'audience solennelle, et plusieurs chevaliers se présentèrent la visière baissée. A leur lèlo marchait un champion revêtu d'armes magnifiques , et dont un panache aux couleuis brabançonnes ombrageait le cimier d'or.

Marie poussa un cri de joie. La Brosse pâlit Le ohevallor releva le gant, découvrit son visage, et dit :

-<*^Moi Jean« duc de Brabant , je soutiens que celtti-»là i menti qui accuse de meurtre Marie, ma sœur, reine de France» et me voici pour engager le combat. Héraut, parlez.

Ua des cbevalieis approcha, c'était le hérauL 11 lut la loi»

U COiNCIERGERlE. 19

mule du défi. Une Irompelte sonna. Jamais silence plus profond n'avait pesé sur une assemblée si dÎTersement agitée.

L'accasateur restait fasciné par le regard tm(iérieux do prince son adversaire. N'élait-cc pas être vaincu d'avance que vouloir engager le combat avec un pareil champion?

La Brosse, comprenant tout le désavantage de cette position» regarda son champion pour lui donner le counige d'une contenance défensive. Mais l'accusateur ne voyait plus planer audessus de toute cette aiîaire le pouvoir de la Brosse ; son patron

retombait à un rang inférieur. Combattre avec la certitude d'être vaincu « c'éiait risquer les blessures d'abord , puis une mort ignominieuse. Cet homme ayant fait toutes ces réflexions pendant une seconde proclamation du héraut» baissa la tête et ne répondit pas.

— Mon maître me sanvera, pensa-t-il, quand il s'agira du cbAtiment infligé par la loi, mais il ne me défendrait pas contre l'épée du duc Jean ; il ne pourrait Tempécher de trabier mon cadavre antoor de la lice.

Répondrez-toos enfin? dit le duc avec une fierté noo*

véUe.

— ^ monseigneur le duc est sûr de l'innocence de madame sa sœur, répondit l'accusateur, à quoi servirait mon témoignage à moi, humble et chélif chevalier? Dieu, dont on invoquerait enr vain la justice en croisant deux épées» ne pariera-t4l pas tét <m tard pour dévoiler le coupable?

—Vous entendez! s'écria Jean de Brabant, il refuse le combat 1 L'épreuve est terminée... la reine de France est mnocenle. Ttompettes, sonnet le triomphe de k reine ma sosurl

Alors Philippe, aux joues duquel montait une fébrile rou-

sa " tBB raiSONS DE L^EUBOra.

getir, aeleva sur ses fleurs de lis et remercia ledoo Jean; il tendit sa main à la reine; puis s'adressant au champion vaincu :

— Tù n'as pas voulu persister, dit-il» tu es à notre discré* tion. Duc Jean, je vous le livre.

L'accusateur tourna les yeux vers la Brosse, qui était demeuré impassible aux pieds du roi, sur l'estrade.

— Qu'en pense monsieur le diambellan? dit le duc avec un ironique sourire, dont tout autre que la Brosse eût pénétré la terrible intention.

— le pense , sire duc , répliqua la Brosse» que l'accusateur qui se désistedansléprcuve est un chevalier vaincu dans le combat. Il se trouve à la merci du vainqueur. 11 a accusé la reine» et aujourd'hui il déckre hi reine innocente. Si cet aveu est un repentir, monseigneur le duc et madame la reine examineront ce que mérite d'indulgence le repentir d'un coupable. Si c'est la peur qui a dicté cette rétractation» le vainqueur jugera ce qu'il doit accorder de créance à la dénégation d'un lâche. Hais, je le répète, l'accusateur est à la merci de monseigneur le duc selon nos lois» selon le droit reconnu par l'Église.

— N'ave»-vous plus rien à dire? demanda le roi à la Brosse avec intérêt.

La Brosse reprit courage sans avoir témoigné qu'il eût craint un seul moment.

~Cher sire , dit-il , une accusation avait été portée. Ce ne fut point par moi. Madame la reine m'a fait accuser moi-même; or» je ne me suis pas défendu et n'ai pas choisi de champion» je m'abandonnais à la justice de Dieu. Estait recimnu que madame la reine soit innocente ? je le veux : mais il n'est pas dé-

LA CONOERGERIB. Si *

elaré qae je sois eoupable. J'adjure mons^gneur le due et - madame la leine de le dire devant moi suis-je eoupable de

la mort du prince?... et l'illustre champion qui a soutenu l'innocence de la reine sa sœur jetteraitril le gant pour maintenir ma colpabiUlé?

la Brosse, cet homme de néant, s'était montré si grand par cette audacieuse initiative, que le valeureux duc de Brabant hésita lui-même devant une accusation formelle.

— Nous sommes venus , dii-il , pour défendre la rdne , el non pour accuser. Que Dieu et le roi poursuivent leur tâche, s'il s'agit de punir.

Le sort de l'accusateur n'était plus douteux. Le duc de Brabant requit droit de justice contre ce malheureux, qui , sans preuves contre la reine, et sans autres armes qu'un s^ irréfléchi, avait couru au-devant de la mort. H fut, dit Héseray* condamné au gibet, et la Brosbu dut songer désormais à faire lui-même ses aiTaires.

Si Philippe eàt été un de ces princes naik à qui l'on disait croire que l'inspiration divine ne manque jamais, la rétractation de l'accusateur eût su£Q pour absoudre pleinement la leine. Mais la Brosse, aussi radicalement justifié que Marie de Brabant par cette singulière épreuve, fit observer au roi qu'on ne trouvait pas de criminels sans doute, mais que pourtant il y avait en un crime. Le meurtre était flagrant, puisqu'on avait constaté la présence du poison. Philippe ne jugea pas à propos de recommencer la procédure, mais il fut convaincu par les paroles de la Brosse, et se remit à flotter, triste condition des rois, entre un soupçon sur sa femme et un soupçon sur son ami.

n LES PRISONS DE L*EUlûnL'

Marie s'aperçut bienlôt de la contre-mine. Elle en parla au, doo de Brabant, qui, mettant à profit les idées superstitieosis

de ce siècle, écrivit au roi de France t

« Mon frère, ce que le hasard cache à de certains hommes^ Dieu le révèle à d'autres. 11 y a, dit-on, dans vos états et dans les miens plusieurs saintes personnes illuminées de Vesprit divin. Consullez-les sans faire do scandale. 11 vous importe non pas tant de punir que de tous délivrer d'une perplexité dou» loareuse... Votre cœur me comprendra, le ne veux point ou« vrir cet avis à la reine, ma sœur; n'en parlez pas au chambellan, voire féal serviteur; de prince à roi » traitons celte aiiaire en iamille. «

Philippe se rappela aussitôt qu'il avait le bonheur de vivre dans un temps où trois prophètes se partageaient la vénération, la crédulité des fidèles chrétiens. Un hbloriisi, qui fait l'esprit fort, les appelle gravement Irm faux prophtla. Cétaieni le dame de Laon, un moine vagabond, Français tous deux, et une béguine de liîivelle» en Brabant. Le roi n'eut que l'embarras du choix; mais c'était on embarras énorme « cl si énorme, qu'il n'échappa point à la Brosse, dont l'attention, comme on le pense bien, ne s'était pas assoupie.

Si le roi ne dioisit pas, dit*il, fl iiiQt que je cboisisM»

Et il s'occupa sérieusement do fixer le choix du roi sur un des Français prophètes ; mais la fatalité ou les savantes combinaisons de Marie et de son frère firent pencher Philippe en faveur dé la béguine. Or elle était sujette du prince brabançon, par conséquent facile à influencer, et portée d'incUnalion ns^ lurelle pour la sœur de son prince, sa compatriote. La désih TOitage de la partie adverse était réel

La Brosge se fût bien chargé de rédiger une petite communication de l'espfit divin, au cas oii Philippe se serait adressé au TÎdame de Laon ou au moine français; il avait asseï de pouvoir en France pour obtenir de ces prophètes un rapport concluant contre son ennemie. Mais la béguine , la forcerait-on jamais h accuser Maria?... Jamais! Cela était tellement impossible» même à l'esprit divin, que la Brosse s'aperçut du danger, et ne s'occupa plus que de l'évilcr. Les rôles étaient intervertis; il ne s'agissait plus de perdre la reine, mais bien de n'être pas eonvaiiicu, par la révélation de la béguine, d'un crime que sans doute il n'avait pas plus commis que Marie elle-même.

Tandis que le duc et sa sœur s'applaudissaient du choix (ait par Philippe, et du succès inévitable de l'épreuve, la Brosse faisait nommer commissaires, pour instruire cette affaire à HiveUe, Mathieu, abbé de Vendôme, et Pierre, évéque de Bayeux ou d'Évreux. Or, cet évêque était son frère.

Nous pouvons affirmer sans trop de témérité que le ciel n'ayait rien dit à la béguine du meurtre prétendu commis sur Louis de France. Tout ce qu'elle en savait lui avait été ap|^ par l'entremise du duc Jean. Les commissaires, après avoir reçu sa déclaration chacun en particulier, avec mille précautions pour que cet isolement lût constaté, revinrent près de Philippe, qui les attendait avee impatience.

— Eh bienl dit Philippe à l'abbé de Vendôme, qui le premier était revenu à \à cour, que savez-vous?

Sire, je ne sais rien, dit l'abbé; la béguine a refusé d'entrer en communication avec moi sur le sujet qui intéresse votre lepos. Mais peut-être a-irelle parlé au sire évèque.

Le loi fut désappointé. D attendit l'évéque.

U&5 PRISONS 0B L^EUROPS.

— Voyons, messlre Pierre, m'apportez-TOus quelques nou* velles? La pieuse bégoioe a-I^Ue léYélé le secret?

— Oui, sire.

— Ah! eaûn! s'écria Philippe III, dont la satisfaction fut grande , bien qu'il eût à redouter une certitude funeste pour son amour ou pour son amitié... Baconteas-moi ce qui s'est passé...

L'évôque s'incUna.

— Impossible, sire» dii-il; la religieuse de Nivelle a parlé, sans doute, mais sous le sceau de la confession... La confes* sion ne se révèle pas, tous le savez, sire.

Ce ne fut plus le désappointement» ma» bien la fureur qui éclata sur le visage du roi.

— Vous ai-je dit de la confesser? s'écria-t-il.

— Vous m'avez dit de la fiûre parler, sire, elle n'a voulu parler qu'à cette condition.

Le lendemain, malgré la Brosse, deux autres conmiissaires partaient pour Nivelle. C'étaient un Templier, avec un évéque de Dôle. La .béguine s'expliqua moins difficilement, à ce qu'il parait, ou les missionnaires furent moins scrupuleux, car ils rapportèrent au roi la réponse suivante :

— Marie de Brabant est innocente. Ses accusateurs sont des calomniateurs. :

— Voilà qui est heureux, dit le roi. Mais enfin il y a eu crime. Quel est le criminel?

Ni l'évéque ni le Templier ne s'expliquèrent. Mais comme Marie était reconnue innocente, c'en fut assez pour que le roi reprit tout son amour pour elle. La Brosse perdit dès ce moment en crédit tout ce que gagumt la reine.

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LA OONCriKIIfflBBIB. 10

— La première occasion, pensa-i-il» me perdra, le ne su»

plus utile, et j'ai de cruels ennemis.

Celte occasion, le duc de Brabant la guettait.

Nous ayons dit qa'Alplionse, roi de Castille, avait prétendu être averti des plans de Philippe par l'indiscrétion d*un familier du roi de France , et que les soupçons avaient été dirigés par les ennemis du chambellan sur ce îa.\ùn qulls redoutaient. Incapable de perdre la Brosse par Taocusation d'empoisonnement qu'il avait eu tant de peine à écarter de la reine, sa sœur, le duc de Brabant chercha d'autres moyens. Laissons parier l'histoire. '

La faction de Castille avait soulevé la Navarre contre le Keu tenant du roi £ustache de Beaumarchais, et les rebelles asax^ geaient cet officier dans un quartier de Pampelune. Ces £1 cheuses nouvelles décicitTent Philippe à entrer en Béarn, et le Castillan, à dessein de l'amuser pour qu'il n'entrât pas aussi en Espagne, demanda à s'aboucher avec Robert d'Artois, et par ces conférences, fit perdre au roi cinq semaines de temps ; en sorte que, l'armée française manquant de vivres, Philippe décampa tout à coup et reprit la route de France. Le Castillan, étant bien informé par quelque traître, en avertit aussitôt .Robert, qui n'eut pas moins d'étonnement que d'indignation.

Il est temps de commencer ici le commentaire.

Quelle trahison inutile que celle qui consistait h avertir le Castillan d'un événement dont il allait être instruit quelques heures après I Ce traitre-lÀ ne devait pas espérer grande reconnaissance d'Alphonse, et trahissait son roi pour bien peu de chose. Et quant au Castillan, qui avertissait Robert d'Artois de la trahison, iiBÛsait4ljpa8 un effort bien chevaleresque? Certes

rélonnemcnt et l'indignation de Robert d'Artois étaient naturels, mais il devait se consoler, après tout, en songeant que le traître eût pu avertir le Castillan huit jours plus tôt, et lui don* ner Vidée de couper la retraite aux Français, qu'on eût pris ainsi entre la famine et la bataille.

Toute celte trahison est d'une invention qui ne (ait pas honneur k la tactique du traître. Voyons si elle ne ferait pas plutôt honneur à l'imagination haineuse des ennemis de la Brosse.

Alphonse le Castillan, qui avait averti aussitôt Robert des eononinicatioDs du traître, n'avait pu lui nonuner personne :

en loyal chevalier, il l'eût dù faire; il parait que la chose était réellement impossible. Mais Robert ne garda pas pour lui toute ' son indignation et son étonnement» et l'on sut dans toute France que le roi avaitété trahi par quelqu'un d'inconnu. L'inconnu, c'est le plus vaste champ qu'on puisse ouvrir aux soupçons ; chacun lut donc lihre de soupçonner à l'aise. Reprenons l'histoire :

La cour étant à Melun, un jacobin du couvent de Mirepoix lendit un paquet au roi en mam propre, et lui dit l'avoir reçu d'un homme qui était mort la veille en ce couvent; l'homme n'était connu de personne, on ignore encore aujourd'hui son nom, son pays, sa qualité. Quant au paquet, il contenait une lettre cachetée du sceau de Pierre la Brosse ; et il faut avouer que le hasard est bien merveilleux qui avait conduit celte affaire de façon à iaire mourir l'homme incojonu, et k faire tenir au roi une lettre qui ne compromettait que la Brosse. Mais elle le compromettait si fort que le roi pâlit, demeura stupéfait et assembla un conseil. Justement ce même hasard avait naanè tediiedgikabani AMalunvergeette éipoque» et il do-

LA CONCIERGEBIB.

meura aussi étonné que le roi des monstrueuses choses qu'on trouTa dans cette lettre.

C'était quelque ayis transmis parle grand chambellan au roi de Castille, encore une trahison du genre de la dernière, mais beaucoup plus criminelle; car, cette fois, comme il ne 8*a* gissait pas de la faire passer sous les yeux d'un ennemi, on

avait pu trahir un secret important.

— Tout s'explique, dit alors un conseiller officieux ; voilà la preute non-seulement d'une félonie, tnais de deux autres félonies ; l'avis donné en Béam au roi Alphonse, l'avis donné au commencement des hostilités partent du même auteur, et cet aûteur, sa sigiiatureestau bas de la lettre «jue tient notre sire lé toi. ~" •

Immédiatement la Brosse fut arrêté. Il ne s'attendait à rien flloins. On le conduisit à Paris, tandis que la colère du roi, ha« bîleineiit soufflée par les conseillers et les créatures de la reine, méditait une vengeance éclatante. Il parait à peu près certain qu'il fut d'abord enfermé dans la tour du Louyre, puis ramené an château de lanville en Beauce, afin que le roi ne quittât pas de vue son prisonnier duraut son séjour à la campagne.

Enfin, les juges étant assemblés, le chambellan fut reconduit

à Paris dans le palais et écroué à la Conciergerie, à peu près comme Enguerrand devait être écroué à Vincennes sous les pieds du roi, lorsqu'il se promenait avec ses courtisans dans les jardins.

Le procès ne pouvait manquer d'avoir une issue fatale au prévenu. Les présomptions, les accusations de tout genre, la leiriblè preuve d'une siguature, et, par-dessus tout, la disgrâce

» LES PBISONS DE UKUBOPE.

royale, aidèrent la conscieiice des juges. La Brosse se défendit en homme hardi, en homme hahile. Mais oh trouver le témoi»

gnage d'un homme mort dans ce couvent de Mirepoix? que dire à ce zélé jacobin, qui avait accompli la dernière volonté d'un moribond en portant au roi un paquet dont il ignorait le contenu? La Brosse essaya de nier son cachet;, mais c'était un pauvre moyen.

n ne songea pas à invoquer les révélations de quelque pro- ' phète ; et, y eût-il songé, on n'eût pas été qrédule en sa faveur

comme on l'avait été pour la reine.

Après avoir langui quelque-temps dans la prison humide et noire du palais, la Brosse M condamné purement et simplement à être pendu, — car c'était un homme de néant, — convaincu, dit l'arrêt, de trahison, d'intelligence avecles ennemis de la France, de vol, de péculat; convaincu de tout ce qui peut faire pendre un homme. On ne parla pas de l'aiTaire du poison, et c'est ce qui nous étonne.

Le duc de Brabant voulut assister à l'exécution du coupable» Pierre de la Brosse ayant été extrait de la ronciergerie par une compagnie d'archers, et tenu au collet par le bourreau, fut accroché aux fourches patibulaires en présence d'un peuple immense. Il mourut courageusement et noblement. Ainsi finit la longue tragédie dont les acteurs avaient tour à tour cherché à fiiire le dénoùment à leur profit.

Maintenant la Brosse était-il coupable? Du meurtre... on n'en sait rien. Mais il n'avait aucun intérêt à ce meurtre, qui J avançait les affaires de son ennemie la reine, et ne pouvait retomber assez sûrement sur la tète de cette princesse. La maladie était quelque jQèvre maligne , comme le fait observer judt-

LA CONCIERGERIE

|cîëusement Anqiielil, et la Prosse crut deroir tirer parti de ce 'hasard déplorable. Voilà son crime réel ; la justice divine l'en a puni plus tard en suscitant contre lui les représailles du duc de Brabant; car nous ne pouvons croire à la trahison de la Brosse plus qiie nous n'avons cru aux révélations de la béguine et à ce crime stupide d'un empoisonnement inutile. La Brosse, en marchant au gibet, se sera souvenu du bûcher sur lequel il voulait faire monter la reine innocente alors, comme il l'était lui-même plus tard.

Mais une criminelle action de la Brosse, à laquelle nous n'avions pas songé , nous est révélée par l'historien Mézeray, qui semble applaudir avec une joie féroce à chaque cruauté commandée par les rois contre leurs favoris. Voici lé crime «gualé par r historien, et les termes dans lesquels il le formule :

({ La Brosse fut pendu aux fourches patibulaires assez

coupable quand il n'aurait point commis d'autre crime que d'avoir obsédé son roi et enlacé sa personne saerée et son esprit par ses artifices, m

U est difficile d'exprimer plus brutalement un sentiment plus bassement flatteur pour les rois. Cette phrase de l'historien justifierait le supplice de la maréchale d'Ancre! Elle est un singu lier remerdment de Mézeray au cardinal de Richelieu» lequel lut si libéral envers lui. Richelieu, qui oMiabeaucoup, comme on sait, le roi ï.ouis XIII, et enlaça son esprit et sa personne sacrée par l'artifice de son génie, se trouve ainsi condamné tout net aux fourches patibulaires. Ce n'est sans doute pas dans un tel but que le grand cardinal avait envoyé à l'historien malade et pauvre cinq cents écus dans une bourse brodée à ses armes, n est vxaî que Méieray publia son HMm â» F^nam m an

K LES nMom ra i/icBora.

•prèi la owrtdii minislre, et, par coftséqileDi, n'en nttwdail

et n'en redoutait plus rien.

Le peuple n'avail rien compris k cette intrigue de cour, et il BB montra kti Burpris, dit un htitorien, du Bnpplioe de la Brosse, auquel il ne MYaît pas màr à reprocher tant de p^ lais, de trahisons el d'exactions. Ce fut Ut une de ces justices de rois ceome on en faisait une par règne pour nmkigtr le paam peuple*.

En voici une d'un autre genre. Elle ne paraîtra pas de moins merroîUeuse in? etition.

11 était d'usage que las rois emplojassBnt des fceeTOnrs g^

néraux, des fermiers, pour la rentrée de l'impôt. C'était pour la ro^rauté un moyen d'échapper aux malédictions des peuples» qui, prenant l'effet pour la cause, l'instrament ponr la pensée» avaient au moins à détester cordialement quelqu'un qui ne fiit pas le roi.

• Macigny>.eomme noua ravQPB m dans l'^wipira de Vinmtm^ avait payé de sa vie cette responsabilité. H ne devait pas éire le seul. On vit les rois profiter de raclivité, du zèle brutal des fermiers qu'on appelait traitants ou mallâtiers» et que le peuple appelait Lombards paroe qu'ils étaient presque tous de ce pays. Les sommes exigées rentraient au trésor royal, et quand les ferniers toujours plus ou moins riches, soit par leurs spéculations ^ersonneUes, soit par des exactions sinon exeosables, du moioB presque inévitables, s'étaient sufQsammLut engraissés, et, selon 1 expression énergique d'un poète, u étaient bons à rôtir, n akrs, pour soulager le pauvre peuple, nn roi, qui bb Ciisail surnommer le Justicier ou le Sage , envoyait au gibet les feraoiers» S4uai&&ait letur bien et doxmait leur charge à un autrei»

LA GONCliatGËàlE.

pour préparer de nouveaux trésors aux rois ses successeurs.

Oo finies pendait pas toujours U>ii$: ouse contentait du priadpal administrateur. Ainsi Charles le Bel, âgé de TÎogl^hvit ans dès sou avènement au Irône, coniisquu-t-il tous les tiens des maltôtiers, non pas au profit des gens volés, mais au profit du fisc, et, ainsi dépouillés, ces mitérabki furent renvoyés dans leur pays.

Or, le receveur général, Gérard la Guette, encore un hon^me de néant, ce qui veut dire surtout homme sans appui , fut arrêté, jugé comme un insigne voleur, et on lui mit sur la tète tout ce que ses commis avaient fait de violences et d'injustices, lié but principal du roi réformateur était la découverte él la saisie des trésors immenses que l'on supposait avoir été amassés par la Guette. * ~ Mis dans la prison du roi , sous la garde du ooneiergff;''et livré au parlement, la Guette, qui avait persisté h se dire inAO^ cent, iut appliqué à la torture.

Les gestions étaient complexes.

— Avoues vos erimet, lui disait le juge.

— Je n'ai pas commis de crime.

— Alors indiqua l'endroit où vous oaefaas votre argeal.

^ le n'ai pas d'argent esebé^, répondait le malheureux, qui sentait bien que le roi avait plus, besoin de ses trésors quo d'une bonne justice.

On avait mis aa pillage la mmom da la Guette; on avait

fouillé jusqu'aux cendres des cuisines, jusqu'aux derniers eanrés des jardins : las confiais s'en étaient allés eflurouchés.

— Donc, prouves-moi que je suis coupable* dit le malheur

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