SOUI
— Prouvez que vous ne l'êtes pas, répondit le juge.
£t il donna ordre que les tortures redoublassent. Un cri de douleur fut le seul aveu du patient.
^ Vous avez des frères, dit alors le juge ; ils ont eu avec rem, sous les règnes précédents, le maniement des monnaies ; ils ont volé le roi comme vous. Parlez-nous d*eux.
— Ontrils fourni chaque année au roi les sommes exigées par les marchés?
Ce n'est pas répondre... Indiquez le cbidre de leur for
tune.
~Eh! comment yonlez-TOos que je sache leor fortune,
puisque je ne codouIs pas la mienue?
~Qa'est-<:e à dire? interrompit le juge déjà radieux.
— Sans doute puisque vous prétendez que j'ai des trésors. Cependant je ne sais oii ils sont.
Sur un signe du juge en colèrot les bounreaux reprirent leur office.
— Hélas! dit la Guette, vous m'avez tué I... Gomment trouverez-Tous les trésors à présent? 4
Après celte dernière ironie, le malheureux expira. | Le roi justicier, qui ne voulait pas que sa justice fût perdue comme les trésors du défunt, ordonna que le corps de la Guette serait mis sur une claie, tiré hors de la Conciergerie pai , . les rues de la ville , et accroché au gibet de Montiaucon, où» \ sept ans auparavant, s'était balancé le cadavre d*£nguerrand. ^ . Enguerrand avait bàli le gibet : la Guette l'avait fait restaurer.
Il y avait eu naguère un meilleur , exemple de justice. la
V LA CONCIERGERIE. S3
prévôt de Paris, nommé Capetal ou Chaperel, en fournit l'oo Giision.
Ven le eommenceaieDt de 4390, un crime aiSireux s'était
commis à Paris. L'un des riches bourgeois de la ville assassina son ennemi au sujet d'un héritage. Pris en flagrant délit, le meurtrier fut conduit à la prisoD du Qiâtelet , et livré à la ter* rible justice de ce temp»-lii.
Mais sa femme, ses parents, effrayés de Texpéditivc allure du prévôt, allèrent trouver ce magistrat. Capetal aimait la bourgeoisie, dont il était issu ; il aimait à se voir supplier par une femme belle et qui promettait d'être reconnaissante; il aimait aussi rendre service.
— Votre mari est arrêté , dit-il h la femme du meurtrier, et on le juge en ce moment. S'il n'est condamné qu'à la prison, vous le pourrez voir souvent, je vous le promets.
Hélas I sire prévôt, 4lit un des parents du meurtrier, riche maltôtier qui s'engraissait en attendant la potence, l'arrêt vient d'être rendu; noire parent est condamné à la peine de mort
— Voilà qui est plus grave, répondit Capetal. Je n'y puis rien faire. Vous savez que le bourreau, selon la coutume, s'emparera demain du condamné, le tirera des prisons, le conduira aux halles, et le hissera au haut d'une potence : résignesB-vous.
Les parents se jetèrent aux pieds de Capetal.
— le sais bien, dit-il, que c'est un grand malheur pour un homme riche, et surtout pour la famille, qui se trouvera gra* vement entachée de ce jugement.
— N'est-il donc rien à espérer?...
»Je ne vois rien.
m. ft
LES mBcfm H VEDROra.
h la famille, à la malheureuse épouse.
Le prévôt cacha sa bouche at«c sa maiiii oonme pour prendre une attitude ^esme, Maisi eb iMité, il dîHiiimilail un sourire.
. — • Il y aurait bien un moyen, dit^
— Ahl messiie, parles! parleci
^ Le condamné a>t4l des amii défOuéB.*» fort dévouée
» Beaucoup, messire.
. — Et qui ne rwuleiaiemt deranl nm pour eamer ce mdheureuzT
— Assurément.
n s'agirait que l'un d'eux se dévouât poiv InL Le visage de l'interloctttm eiprima le plue complet étdl^
tonnement.
^ Je ferais en sorte que Vetéeution eût lieu de grand matin eo-fort tard , dans la nuit même.*.
— Eh bien! messire, dit le parent, qui ne comprenait pai encore.
•^£t ah)»» le bouimai psenant la Victime quâQtmqoe qu'on lui oMrait, l'exécuterait h mort^.. Voilà tout.
— Mais, s'écria le parent; mais^ messire, qui donc consen* tira jamaisà lemplacer un condamné à mort sur i'éeha&ud?
— Gela vous regaide, dit Iroidement le p»évM.i4
^ — C'est impossible, répliqua l'homme découragé... ^ — ▲ dé&ut d'amis, puisqu'il n'a pas d'amis assec dévouéSi poursuivit Gapetal» on trouverait peut-être en ^therehlttl bien...
— Qui donc» messire?
Là CONCOAfiBRffî. . U
r«- Oh! ce serait diffîoil^..
. MaisettoofB.., ^
Itt mUml trèMto... m, «ian qoe te disieB l'heure, la yie esl douce, et pt^r^ime m Gomoui imiommi k la perdre. ,
t«-filehflr qQeee8ott,iiieiB]ie,]ifnikp^]reraiii.*^ i Ah! vraiment, dit Capetal avec un regard perçant... Eh bienl redite&-moi cela pour que je puisse agif en .consàiptfiiiGe. . I^piNol» traosport^dejoio, i^ia.iapiDinmaiq8pié^ aer aucone aomme; il laissait iiabi» dil-il, à la diMBMoa de ^ msa^ire le préfôt.
rr liiNiaTOiaiis, HOUE fvioiia» fil Capetal â?ao Revcoies lantAt.
On lui baisa les mains, on baisa le bas de sa robe, on sortit à feeulona ôa aa cbaiobre, vm> loutea lea marcpiea d'une joie et d'une recorniaîasance ineiprimables. . .
Cûpetal, après le départ de ce bon parent, demanda sa mule, et alla visiter le ChÂlelet. 11 trouva le condanmé dans un de ose homUea caobola o)i les leptâei et les.iii8efiteaile toutes | sortes, fourminant dans la fange, commençaient le suppliée du patient bien ayant l'arrivée du bourreau. Depuis sa condam- Sitiea, le meurtriev a?ait été transfM dans eette ftNse^les geôliers n'ayant plus aonci de lui, ear il ne pouvait plus m leur rapporter. L'exécution était fixée au lendemain,
Dens Vopshie oë sa débattait le iiiiséi»Ue. ayeo des hurlemenli aOeux, Capetal, dabentsur les piemifaieB marsheede
l'escalier qui plongeait dans ce sépulcre, aperçut un autre
visaie» kihlement édairé par le reflet de ^ toicha^ua le isAte saeoiieit per inlerrelles. .......
sa
— Uélasl hélas 1 messire prévôt « criait le condamné, délivrez-moi, secourez-moi... l'ai froid, j'ai pçur en ce cadiot..
— Vous ny Mes pas seul cependant, dit le magistrat.
-i— Je suis avec des assassins, avec des scélérats, dit le criminel, oubliant par habitude qu'il était un assassin lui-même.
— Doucement, doucement, répondit alors une voii sortie comme par miracle de ce gouHre infect, il u y a de scélérat, d'assassin ici que vous...
— Qui parle là-bas? demanda Gapetal en s'avuigant tfee une sorte d'effroi mêlé de curiosité.
~ £hl venez donc, messire, dit la voix; certifiez à cedijpM oompagnon d'infortune que je suis un honnête homme..* Ma reconnaissez-vous, messire prévôt... messire €apetal7
Gapetal prit la torche des mains du geôlier, et sans manifester d'émotion, bien que son cœur fût agité par la phn poigoante anxiété :
«- Allez 1 dit-il aux portOKîlefs; je veux interroger cet homme; retircB-vous.
Capetal demeura seul sur l'escalier, près de cet homme enchaîné, incapable de se mouvoir...
— 11 me semble que je tous connais, dit-il...
— Oui, pour mon malheur, reprit k voix... Je suis ce pauvre écolier qui ai dessiné de fâcheux emblèmes sur votre porte, et que vous avez fait arrêter... £n vain l'Université, ma mère, m'a réclamé, vous aYes su ensevelir votre vengeance avec le coupable... Qui peut savoir que je génûs dans ces eachotsT Voyons, messire, voyons, pitié 1 Ai-je assez souffert? Ai-je assez expié une fiiute légère?... Pardonnes-moi ; et de même qu'es> péianl toujours en tous, je n'ai jamais songé à tous aeooser.
LA CONCIERGERIE
je vous jure sur noire Sauveur qu'une fois hors de prison je ne vous accuserai jamais.
Gapetal descendit lentement les degrés humides, et se dirigea, la lumière à la main, vers l'angle fangeux d'où partaient ces nobles supplications.
n j avait dans on bain d'eau croupie, sur des débris de fumier infect, un borome jeune encore, un malheureux que n'avait pas réussi à tuer répouvantaLle supplice d'une captivité . de plusieurs années.
— le vous reconnais, lui dit CapetaL.. Ainsi, tous n*avei jamais parlé?
— Jamais, monseigneur! Jamab, je le jure devant Dieu. L'infortuné voulut lever une main vers la voûte du cachot,
le poids des chaînes entraîna par terre ce bras languissant.
— £t si vous sortiez, si vous deveniez libre, vous ne parleriei jamais?
— Monseigneur! s'écria le jeune homme, ma famille m'attend peut-être encore, me pleure, car j'ai disparu bien étrangement : enlevé par vos archers après une émeute. Uab je dirai que, dans la crainte d'être inquiété, j'ai voyagé; je dirai que vous ne m'avez jamais fait de mai, que je ne vous connais pas... Et de plus, je vous bénirai...
— C'est bien, dit Capetal après un silence qu'il employa à regarder attentivement son ennemi paie et humilié... Vous sortiiéi de ce cachot demain. Vous jurez de ne rien dire, telle chose qui vous arrive , telles formalités que je croie devoii accomplir à voire égard.
— Sur mon salut étemel, je le jure!
— Adieu, dit CapetaL
u ISS msiom 09 i^B^fm.
^ il 8'élQi|i|ft du priaomiier, donl te» IdsiMMiW blaient importuner sa modestie. Puis, se rapprochant de \v(,\ :
— Je vais faire enlever d'ici, ditril à voix l)asae» vQlro çf^mpagnoD, qui a entendu la conveEsatioii,..
— Il peut nous trahir alors, dit l'éQQlier. ' n est ecNudamné à mort et doit mourir demain*
— Pauvre homme, murmura Vécolier en regardant h son tour le condamné que ces terribles paroles venaient de plonger dans un évanouissement profond.
• CapeCal vint au nehe meurtrier, kii enleva un habit assez
propre dont il était couvert et le porta à l'écolier. Rappelant aloia le geôlier, il lui donna quelques ordres. Le geôlier saisit le meurtrier par les épaules, et le tira bors dn caebot; bientôt
l'on entendit le bruit de plusieurs verrous qu'il fermait.
' A demain, dit Capetal à l'écolier. ^
— Merci! merci I monseigneur, cria encore unefois Tinnocent.
Capetal remonta sur sa mule et revint chez lui. Le parent du meurtrier l'attendait avec beaucoup d'impatience.
— Vous aimez donc beaucoup vQtre parent? ditlq magistrat » avec un sourire de bon augure. , •
— Oh I oui» messire. I
— Réjouissez-vous, alors. J'ai trouvé l'homme qu'il voua iaut : un pauvre diable dégoûté de la vie et du régime d'uu^ prison consent à mourir à la place du condamné ; mais il yeut qu on enrichisse sa^ famille, et se$ prétentions ^ont çiQf Imitantes...
— Que demande-t-il donc, messire? dit le parlai favi et
inquiéta lu lois.
uxDiGuannn.
I^éMimiM'Ifwte «IBe éëus. Aussi lui à^jë dit que la chofBe éttiit impraticable.
— C'est plus des deux lien de là fortune de tàùit pOeak M« alU fuiiMMtt M mi^ , dit fMuqitillètiiiDi Câpëtàl.
— Sa veuve ! messirô* * . hélas. » .
— le veux dire sa femme; c'est «pie je peDse'tuàlgv^ mm à «etti «léciitimi dé limiÉii «t dsmiiii'Qéne ^fll m àa femme aujourd'hui seru sa veuve.
— £h bleui messirei li vie vaut mieux qué i'argeut.^ On tanmfost'poÉr'itimr ^ Hé dtt txAékmé: Oti fiuMl p&tUat l'argent? '
Je suis fort eiiil>ana8sô« ditGap6tal;0èru&efoisleiioiB plK»àaile4 9 mm eeont est le tôtre..: Or» tme IndiserétiDii ^ut
nous perdre; moi, poUf ma trop grande iiidulgince; vous, parce ({ue la justice reprendrait votre parent et vous punirait en ott1ni.i. Uiw seide persotme doit savoir cela.
^ Toast vMs« muMift... CM ! «'est Mot mii dit le Mdule financier.
— Si donc TOUS tous fies à moi, interrompit le prévôt, Jë idxs diargif deteut... IkimAiu, (juând idut l^arift éroliti ^ùè to(re parent est hissé à la potence, un autre, vèlu de sa robe, coiffé de son iioimet, passera par leti maius du bourread... V6ilà ud beau réiultat* n'esl^ pas?
— C'est un homme d'un fier courage ! fit observer le ûnancier.i. et qui aime siiigulièreinent sa famille...
•«•Votre parent quittera Paris pour un eertain temps; puis, il le bourreau venait à mourir dans quelque sédition, on pourrait lui attribuer cette erreur» obtenir des lettres de grâce...
f^Mll iw ioàgsm pa» à l'af «bir. u Merd, messin CapetaL..
LES PAJSONS DB LTDIOPB.
Si apauni que soit mon pareat, il tronTera toiyoan bien moyen de vous être reconnaissant du seryioe que Yom nous rendci.
— Ne parlons pas de cela.
— Pour ma part, mcssire, je ne suis pas ruinué, dit le financier ayec un sourire plein de promesses.
— De grAoe
— Et TOUS saurez ce que nous estimons la faveur que tous nous faites d'épargner Téchafaud à un homne de note nom.
Le financier s'éloigna la joie au cœur.
Le leudemain — c'était en hiver — avant le jour, une exécution aux flambeaux eut lieu sur l'emplacement des halles. Un homme Yétu d'un surcot de laine brodé, eoîflé d'un ehaperon fourré, le visage caché sous un bâillon énorme, sortit du Châtelet en ^issonnant de bonheur au contact de l'air pur qu'il n'avait pas respiré depuis longtemps... Le malheoreux dut croire, lorsqu'il se vit entouré d'archers et conduit vers le pilori, qu'il s'agissait de quelque amende honorable, d'une de ces insignifiantes formalités, oommeCapetal l'en avait prévenu k vmlle.
Lebourreau l'avait bâillonné d'après un ordre exprès, au sortir du cachot même, tandis que plusieurs heures avant le meurtrier trouvait la porte de son cachot toute grande ouverte,
voyait ses liens détachés et se glissait dans l'ombre jusqu'à une porte secrète où l'attendait ce parent dévoué.
On pendit l'écolier malgré sa résbtance furieuse et ses gémissements inarticulés. Pendant ce temps-là Capetal comptait avec satisfaction les trente mille écus en or apportés par deux mules dans la cour basse de son logis.
Le cadavre de l'écolier fut porté à Monlfaucon» d'où Capetal
LA CONCIERGERIE. Al
comptait bien le faire immédiatement retirer avant qu'un œil ' indiscret edt-pu ie rocoiinaitre et coiislater qu'il n'était pas celui du condamné. Pour cette opération, la présence du prévôt était indispensable. Il se bAta donc de partir dès le point du jour avec deux hommes , pour faire d^Machcr le cadavTe, qu'on eût jeté dans un lit de chaux viye. A huit heures et demie le prévôt était sur le terrain, et cherchait sa victime au gibet. Mais il ne vit qu'une corde iroiciiement coupée; le cadavre avait été enlevé.
Cela ne lui eût pas paru extraordinaire si lé corps eût été celui du riche bourgeois. Souvent en ellet les familles des suppliciés risijuaient la hart et l'amende pour donner la sépulture aux malheureux restes de leurs parents. Mais quel intérêt s'attachait à r écolier? Malgré lui, Capetal eut peur et revint précipitamment à Paris.
n avait raison d'avoir peur.
Un écolier, que le spectacle de la pendaison avait peu salisfait en ce qu'il n'avait pu suliisammeut admirer le visage du patient, escorta le corps jusqu'à Montfaucon, attendit le départ du bourreau, et, aux lueurs d'un feu de paille, reconnut, non pas le bourgeois meurtrier, mais un de ses chers camarades dont il avait pleuré longtemps l'étrange disparition.
Un écolier! quelle aubaine pour l'Université que cette violation du droit acquis et du droit commun! Il y eut émeute. Capotai, assiégé dans sa maison par une multitude furieuse, fut conduit en prison, ie roi le réclama aussitôt. La Conciergerie s'ouvrit devant le prévôt jusqu'à ce qu'il eClt donné l'explication de sa conduite.
Le bourg^is évadé se cachait. Capetal espéra tout arrange