‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 2 sur 41 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Un ingénieux observateur disait naguère, en se promenant avec la folle du logis dans la grande ville de la vieille monarchie française : et Les historiens n'ont pas besoin d'être des rois pour exécuter des fouilles aussi riches , aussi variées , aussi prodigieuses que celles d'IIerculanum ; ils marchent sur les ruinés, les yeux et l'esprit fixés sur le livre de l'histoire, et soudain, en faisant voler autour d'eux, avec la barbe de leur plume, la poussière qui cache les hommes et les choses du temps passé, ils ressuscitent des royaumes, des villes, des palais, qui se remettent à s'agiter et à vivre, par la grâce de l'imagination et de la science. Les pavés, la terre, l'herbe et la boue que nous foulons chaque jour, avec toute l'indifférence des vivants pour les morts, ne couvrent-ils pas des sociétés tout entières, des civilisations brillantes, des mœurs oubliées ou inconnues, des événements et des personnes qui ont joué un grand rôle sur le théâtre de l'humanité? Les princes et les savants qui s'ingénient au pied du Vésuve ne trouvent au fond de leurs fouilles réelles que des matériaux de marbre, de pierre et de brique, des ustensiles, des métaux, de petits tas de poussière qui ont été des hommes ; l'histoire est plus heureuse : quand elle fouille dans la lave des siècles, elle trouve des morts qui ressuscitent à sa voix, comme par enchantement, avec les passions, les coutumes, les plaisirs, les amours et les

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vices, en un mot avec l'esprit et le cœur de leur première vie d'autrefois. »

A ne parler que de l'histoire spéciale dont il s'agit dans ce livre, quels nombreux et singuliers monuments de sociétés éteintes un historien patient et minutieux ne saurait-il pas découvrir au fond de cette poussière, au fond de ces ruines, qui cachent, pour les passants vulgaires, la justice distributive de la pénalité religieuse, féodale et monarcbique?

Un écrivain judicieux, mais un peu trop optimiste, reprochait tout récemment aux historiens, dans une excellente étude historique, (T avoir représenté comme un nid de geôles et de cachots le vieux Paris^ qui ne devait ses nombreuses prisons qu'à ses agrandissements successifs. Oui, sans doute, en étendant son territoire, depuis le règne de Philippe-Auguste jusqu'au règne de Louis XIV, la grande ville engloba dans son enceinte des communautés civiles et religieuses qui lui apportèrent des juridictions nouvelles, des droits de haute et basse justice, des édifices destinés à la captivité des innocents et des coupables; mais, justifié ou non par cet accroissement de territoire et parle besoin de centraliser les institutions féodales, pour mieux les détruire, le nombre considérable des prisons dans le vieux Paris n'en est pas moins un fait important aux yeux de l'histoire, et l'histoire a eu raison de le constater, avec une certaine surprise, avec une certaine douleur. Qu'importe, après tout, le motif politique de l'agglomération de toutes ces geôles dans les enceintes de Paris, pour l'historien qui a pris la peine de les compter et de les visiter? D'ailleurs, en justifiant cet assemblage de citadelles consacrées à la détention^ par les agrandissements successifs de la ville et par les besoins calculés de l'unité monarchique, ne pourrait-on pas dire que la monarchie tarda bien longtemps à détruire les vieilles prisons féodales, même après la ruine des privilèges exorbitants de la féodalité *?

Louis XVI, le premier peut-être parmi nos monarques, daigna prendre garde sérieusement à l'état des prisons de Paris, comme

* Le seigneur enferme les manants sous portes et gonds, du ciel à la terre, disait le droit féodal.

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s'il eût pressenti qu'il devait être un jour le plus malheureux de tous les prisonniers.

Quand on se prend à vivre dans le Paris d'autrefois^ un livre d'histoire à la main^ il est impossible de ne point heurter à chaque pas un anneau de fer^ une chaîne, un instrument de torture, une pierre tumulaire, un débris ensanglanté des cachots de quelque vieille prison ; les rois, les seigneurs, les évéques, les prévôts, les corporations, les couvants, les Églises, tous ceux qui gouvernaient le peuple avec un sceptre, avec une épée, avec une crosse, avec un bâton, avec un crucifix, avaient bâti une geôle pour les besoins de la justice, de l'ambition et de la haine.

Si vous passez avec l'histoire devant le château du £ouvr^, vous entendrez encore des bruits souterrains, des clameurs confuses, lies plaintes et des malédictions : ce sont les détenus politiques, des proscrits illustres, qui crient contre la royauté. La tour du Louvre, que Louis XI appelait le plus beau fleuron de la couronne de France^ fut démolie sous le règne de Françoise'' ; les chaînes de la forteresse royale furent scellées aux cachots de la Bastille.

Si vous passez devant la cour du palais, vous entendrez, au fond de la Conciergerie, des voix défaillantes qui murmurent contre les nobles ; la Conciergerie a commencé par servir aux vengeances de la noblesse féodale.

Si vous passez dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois et dans le cloître Notre-Dame, vous entendrez soupirer et gémir les justiciables de Tévêché sur les ruines de deux prisons : le FortrÉvéqueelVOfficialité.

Si vous passez sur la place du Châtelet ou dans la rue de la Tannerie^ vous entendrez se plaindre les anciens prisonniers du prévôt de Paris et du prévôt des marchands.

Si vous passez devant une église, devant un édifice religieux, sur les débris d'un monastère, vous pourrez entendre le dernier soupir de plus d'une victime des juridictions ecclésiastiques du vieux Paris : à Saint^3farliH-des-Champs^ une prison; à la Sainte- Chapelle^ une prison; à Sainie-Genemève^ une prison; à Sainl-Germam^ei-Pris, une prison; à Saint-Benoît, une prison; à Saint- Victor y une prison; à Saint-Magloire, une prison; à Vabbaye de

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