‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 25 sur 41 · UN FOU DE BICÊTRE · texte numérisé non relu

UN FOU DE BICÊTRE

clin d^œil, comme par enchantement , Salomon devint amoureux de Marion Delorme, amoureux à en perdre la tète, ni plus ni moins qu'un hardi Dangereux de la cour de Louis XIII; aussi, pour plaire à Marion, pour obéir à sa frivole fantaisie , pour contenter son goût difficile, nous vous laissons à deviner avec quelle ardeur, avec quelle noble passion, avec quel noble esprit, il se livra tout entier aux soins de cette fastueuse besogne que lui avait commandée Michel Particelli, à la décoration, à Tembellissemcnt, — à la splendide métamorphose du palais de mademoiselle Delorme.

Rien n'échappa aux prévisions de son génie et de sa yitience : a^ès avoir réédifié la demeure de la célèbre courtisane, il se plut à l'embellir, à la décorer de ses propres mains; il se fit architecte, pour lui donner une distribution dont l'élégance et la richesse ne le cédassent en rien à la splendeur des petits appartements du Louvre et de Saint-Germain ; il se fit peintre, pour couvrir les murailles de cette habitation de tableaux comparables aux plus belles créations des grands maîtres ; il se fit artisan de Florence, pour répandre çà et là des chefs-d'œuvre de ciselure que n'aurait point désavoués le ciseau de Cellioi; enfin, sur l'ordre de son protecteur, Michel Particelli, il consentit, bon gré mal gré, à dessiner et à peindre la figure bien-aimée de Marion Delorme.

Un matin, en téte-à-téte avec son délicieux modèle, debout devant un chevalet, l'artiste amoureux saisit en tremblant ses pinceaux et sa palette ; il tourna doucement ses regards vers Marion Delorme; il se prit à l'admirer longtemps, bien longtemps, comme pour aller puiser dans ses yeux, sur ses lèvres, sur son front, dans toute sa beauté, la verve, le talent, l'inspiration, le génie !... Soudain, Salomon de Caus laissa tomber ses pinceaux et sa palette; il poussa du pied son chevalet et sa toile; il s'agenouilla et s'écria en pleurant :

— Madame, madame, ayez pitié de moi, de ma faiblesse et de ma douleur! ne m'obligez plus ainsi à vous regarder, à vous admirer de près!... Ma vue se trouble, ma main tremble, mon cœur se déchire, ma tête se perd... Je deviens fou , je vous aime, et je me meurs !

— Monsieur Salomon, lui répondit la courtisane, j'ai pitié de

vous; je vous pardonne, et je vous condamne à vivre!.,. Qn*eii

dis-lu?

Vraiment, ce Qum dis^u était adorable! I^ pauvre artiste n'osa point se dérober à la douceur d'une pareille sentence; il n<* mourut pas encore... Mais, entre nous, le nouvel amant de Marion Delorme aurait mieux fait de Taimer sans retour, de se résigner et de mourir.

Une fois installé, par droit de conquête, dans le boudoir de Marion, Salomon de Gaus essaya d'imposer à sa maîtresse d'étranges çt cruels sacrifices : pour lui plaire, elle congédia Brissac et Saint-Évremont; elle repoussa les offres galantes de Cinq- Mars; elle eut le courage d'éconduire le cardinal de Richelieu.

Le bienheureux Salomon était bien malheureux ! A chaque minute il découvrait, en soupirant, une trace, une empreinte, un souvenir des fautes et des plaisirs de la vie galante de Marion ; les meubles, les bijoux, les étoffes lui rappelaient tour à tour de tendres faiblesses, des présents équivoques, une opulence douteuse et des principes un peu hasardés. Salomon aurait éprouvé une joie sans pareille à voir la Gère Marion Delorme afficher tout à coup de la simplicité dans ses vêlements, de la modestie dans ses goûts, de l'ordre dans ses habitudes, de l'économie dans ses dépenses, de la retenue dans ses désirs, de la sagesse dans toute sa conduite. Le pauvre diable aurait eu sans doute un orgueil extrême à pouvoir dire aux genoux de sa bien^imée : — Salut à Madeleine, pécheresse amoureuse et repentie !

Mais, hélas ! Salomon de Gaus n'était guère qu'un homme, et à Madeleine coupable il fallait un dieu.

Au bout de quelques mois d'une jalousie horrible, envenimée chaque jour par l'indifférence naissante, par l'ennui apparent de Marion Delorme, Salomon s'avisa d'une résolution désespérée, mais sublime : il résolut d'épouser sa maîtresse, et Marion lui répondit en souriant :

— Pour qui raffole de la liberté, le seul mariage possible c'est Tamour. On se plait aujourd'hui, et l'on se dit Bonjour! On se déplaît demain, et Ton se dit Adieu!... Nous nous aimerons, voilà fout.

— M'aimerez-vous toute la \ie ? lui demanda naïvement Salomon.

— Le plus longtemps que je pourrai !••• répliqua la courtisane.

Lt pltAS longtemps de Marion ne devait durer que quelques jours. S'il ne vint pas à la cruauté de Marion Delorme Tidée d'abandonner Salomon de Gaus et de le chasser comme un misérable, du moins elle trouva le courage de le trahir avec un sang-froid, avec un laisser-aller, avec uneperGdie dont nous serons les témoins et les juges; elle écrivit au cardinal-ministre le billet suivant :

f J'ai hâte de vous revoir, monseigneur, et je vous renvoie la (( petite clef qui ouvre la petite porte de mon hôtel : à tout péché c miséricorde ! Je ne veux pas qu'il déplaise à Votre Éminence de

< rencontrer chez moi un jeune homme, un savant, que l'amour c de la science et la science de l'amour ont égaré jusqu'à la plus a complète folie : daignez, par amitié pour moi et par respect a pour vous-même, monseigneur, me débarrasser au plus vite de « ce pauvre fou qui m'ennuie. Du reste, il a de l'esprit et des € idées; il a découvert, me dit-il, des merveilles, des montagnes, c des mondes. •• que sais-je? Il possède une foule de talents, entre

< autres, celui de m'attrister de sa belle passion et de sa furieuse € jalousie. L'insensé que je vous recommande se nomme Salomon « de Gaus. >

La réponse à ce billet ne se fit pas attendre. Le lendemain, pas plus tard, Salomon de Gaus fut mandé chez Son Éminence le cardinal de Richelieu.

Que dut-il se passer entre ces deux hommes, entre le savant et le ministre, entre le faible et le superbe? Sans doute l'humble sujet se hâta d'étaler aux regards sévères de son maître, des plans merveilleux, des théories scientifiques, des secrets admirables, qui devaient imprimer une impulsion nouvelle à la science, à l'industrie, à la civilisation. Sans doute Salomon de Gaus se vanta, d'après sa pleine conviction, de pouvoir faire tourner des manèges, marcher des voitures, voguer des navires , enfin de pouvoir opérer des miracles, rien qu'avec la force mouvante de la vapeur. Sans doute il osa réclamer du cardinal l'autorité de son nom pour avoir

le droit de se mettre à l'œuvre, et Tautorité de sa bienveillance

presque royale pour avoir le droit de réussir.

L^audience ministérielle fut longue ; à la fin de cette singulière entrevue, le ministre appela un capitaine des gardes, et lui dit en montrant du doigt Tinfortuné Salomon de Gaus :

— Emmenez cet homme, qui pense et qui parle comme un insensé. ••

— Où me faudra-t-il le conduire, monseigneur? demanda le capitaine.

— Où loge-t-on les fous? répliqua vivement le cardinal.

— A Bicêlre, monseigneur.

— Eh bien ! monsieur, qu'il soit logé sur-l&H^hamp dans un cabanon de Bicêtre.

Salomon de Causfut enchaîné, garrotté, bâillonné, enseveli tout vivant dans la tombe de Thospice ; la tombe se referma sur sa têle, et tout fut dit.

Le soir même, le cardinal daigna se présenter chez Marion Delorme, et lui annonça le départ de son jeune protégé, qui venait de quitter Paris, disait-il, avec une mission scientifique. Celte fois encore, le ministre joua de malheur au jeu de l'amour et du hasard : à son retour dans le galant hôtel de la courtisane , il trouva la place déjà prise par un rival préféré, par un beau gentilhomme qui avait nom d'£ffiat ou Cinq-Mars. '

La haine de Richelieu contre Cinq-Mars commença ce jour*là , dans la maison de Marion Delorme , et cette aversion mortelle ne devait finir et s'éteindre que dans le sang d'un échafaud.

Deux ans plus tard, le 3 février 1641, Marion Delorme adressait à son cher d'Effiat, qui avait suivi la cour à Narbonne, une lettre remplie de grâce, d'esprit et de cruauté, une lettre charmante et affreuse, dont les détails authentiques nous ont appris le triste dénoûment de Thistoire de Salomon de Caus.

Chargée, en l'absence dé Cinq-Mars, de faire les honneurs de Paris à un noble personnage anglais, le marquis de Worcester^ Marion s'avisa de lui proposer une promenade d'observation ;i l'hospice de Bicétre. Comme ils se promenaient en riant dans K* quartier des fous, un homme, un maniaque, jeune encore , mai:^

lK'**iiu' |iar (.11. Fi>oT.

LA FOLLE. DJ SOLElL.

horrible à force de souffrance et de misère, leur apparut tout à coup derrière les grilles d'un cabanon, et se mit à crier d'une voix Iremblante, d'une voix brisée :

— Marion ! Marion ! c'est bien moi... regarde!... Jeté reconnais, et je t'aime !.. Marion ! Marion ! j'ai fait une découverte qui enrichira mon pays... Marion ! Marion! viens briser les barreaux de ma prison, et délivre-moi... Je m'appelle Salomon de Gaus !

Marion Dclorme se prit à trembler, plus morte que tivej comme elle le dit elle-même dans sa lettre à Cinq-Mars.

— Vous connaissez donc ce malheureux ? lui demanda le marquis de Worcester.

— Je reconnais ce laid visage ^ milord, et je tremble rien que de le reconnaître... Sortons!

— Et qu'est-ce que la découverte dont il parle? continua le marquis, en s' adressant à un gardien.

— Oh! répondit le gardien en haussant les épaules, quelque chose de bien simple et que l'on ne devinerait jamais... c'est l'em- |doi dC'la vapeur de l'eau bouillante!...

Le lendemain, le marquis obtint l'autorisation de voir Salomon de Caus et de l'interroger; l'interrogatoire dura deux ou tr^^is heures, et en revenant de celle seconde et triste promenade à Bicêtre, le marquis de Worcester s'écria devant toute la petite cour de Marion Delorme :

— Au lieu d'enfermer cet homme, on l'aurait comblé d'honneurs et de richesses dans mon pays!.. Maintenant il est bien fou; le désespoir et la captivité l'ont perdu à jamais; oui, vous l'avez rendu fou ! quand vous avez jeté cet homme dans un cachot, vous avez assassiné le plus grand génie de notre siècle!

Ce qui précède sur la visite de lord Worcester à Salomon de Caus dans un cabanon de Bicélre, nous explique assez tristement l'opinion des Anglais qui attribuent à ce gentilhomme l'invenfiori des machines, à vapeur; les paroles et les écrite de Salomon de Caus ne furent point perdues pour lord Edward Sommerset, mar- »quis de Worcester.

Dans le Bicêtre d'autrefois, l'hospice n'était pas même la circonstance atténuante de la prison ; les prisonniers et les malades

Dfipuis que tous êmprîOnnei Les quaimanis et les misérable» ; Depuis qu^on ?ous nomme hôpital.

Il n*en est point d^asseï brutal Pour aller y choisir un glle!...

Lorsque le double exutoire de la prison et de Thospice eut inondé le château de Bicêtre de boue, de fange, de bave et de sang, l'administration supérieure finit par se mettre à la recherche de quelques gouttes d'eau, pour laver toutes ces dégoûtantes souillures.— L'eau manquait pour les besoins de Bicétre; Arcueil ou la Bièvre lai en foornissait à grand'peine et à grands frds. 11 fallut aviser, et Boffrand*, architecte des hospices, fit creuser, en 1733, un puits gigantesque, un poits dans le roc vif, à une profondeur de cent soixante et onze pieds sur un diamUre de quinze^ et qui conserve en toat temps neuf pieds d'eau intarissable. Boffrand dut inventer une machine pour tirer Teau de ce puits : la force de l'homme était au-dessous d'une pareille besogne. La machine fonctionna durant quelques années, avec l'aide d'un manège attelé de quatre chevaux ; mais on ne tarda pas à s'api loyer sur le sort de ces pauvres bêtes : on les remplaça par des fous, des prisonniers et des aveiigles; on économisa quatre chevaux pour utiliser trente-deux hommes, qui n'étaient pourtant condamnés qu'à mourir dans un hospice ou qu'à souffrir dans une prison. Aujourd'hui encore, la machine de Bicétre est mise en mouvement par des idiots et des épileptiques. Nous lisons dans un travail spécial que <x le manège dépose au fond du puits et ramène à son ori- « fice deux seaux pesant chacun douze cents livres et de la conte- « nance d'un muid; au choc de bascule que leur imprime un € crochet, ils déversent l'eau dans un réservoir de cinquante pieds « carrés, et que quatre mille muids d'eau remplissent en toute « saison. >

L'ancien Bicétre eut beau creuser un puits, qui est un prodige du travail et de la patience de l'homme ; il attela vainement à son appareil hydraulique des chevaux, des fous et des prisonniers; il trouva inutilement une nappe d'eau inépuisable, assez vaste, assez abondante pour alimenter un réservoir immense: l'ancien Bicétre

n'avaUj^nt encore «Bsez d'eau pour laver le sang et la boue de sa prisoalFue son hospice.

Pendant tout le dii-huitième siècle, c'est-à-dire jusqu'à la révolution française, Bicêtre continua de traiter la misère par l'esclavage, la douleur physique par les châtiments, la folie par la violence, l'infortune par l'assassinat. Jusqu'à la réforme des prisons , opérée ou du moins entreprise par le gouverneinent de Louis XYI,aux premières lueurs du soleil révolutionnaire, Bicêtre continua courageusement, honteusement, à jeter de simples prisonniers dans une véritable fosse aux lions, parmi les fous de la pire espèce; il continua de prêter au roi, aux nobles, aux favorites, à la police, au clergé, à toutes les puissances de ce temps-là, les cabanons de la folie, pour y abîmer la raison et la conscience des innoMDts ou des coupables.

En 1789, il y avait dans Paris trente-deux prisons d'État;

«|tre ans plus tard, la terreur elle-même devait se contenter de gt-huit geôles ! Un des premiers actes de l'assemblée nationale fut de confier à quatre de ses membres la salutaire mission de visiter les prisons de Paris : elle choisit pour commissaires, Fréteau, Barrère, de Gastellane et Mirabeau ; Mirabeau ! le gentilhomme qui avait passé par les mains de presque tous les geôliers du royaume, allait visiter les pauvres prisonniers» au nom du roi... et surtout au nom du peuple.

Les commissaires de l'assemblée nationale trouvèrent dans le château de Bicêtre environ trois mille détenus, en comprenant dans ce nombre les pauvres, les enfants, les paralytiques et tes fous. Le personnel de l'administration se composait de trois cent quarante employés.

Mirabeau et ses collègues voulurent visiter, en dépit de l'odieuse résistance du directeur, toutes les divisions, tous les cabanons, tous les cachots, tous les abîmes de Bicêtre j ils déterrèrent des malheureux qui expiaient depuis vingt ans le double tort du courage et de la pauvreté ; des innocents qui n'avaient contre eux qiic l'arrêt d'une lettre de cachet; des imprudents qui avaient commis un crime tout aussi grand que celui de Latude ; des enfants accouplés à des scélérats ou à des fous ; des insensés de vertu qui avaient

dénoncé, comme Le Prévôt de Beaumont, un compIoUt^be le

peuple, contre l'humanité. .;

Au mois d'avril 1792, le château deBicétre reçut la visite d'une nouvelle commission; cette fois il s'agissait, non pas de constater, au fond des cabanons et des cachots, les horribles abus de la justice monarchique, mais les tristes avantages d'un nouvel instrument de supplice : on allait procéder au premier essai officieux de la guillotine.

Nous avons déjà parlé, dans notre chapitre de la Cancxergerit^ de l'invention du docteur Guillotin; nous avons oublié d'emprunter aux journaux du temps des couplets de circonstance qui prouvent encore une fois qu'en France tout finit par des chansons :

Air : Paris est au roi.

Monsieur Guillotio, Ce grand médecin Que I*aoiour du prochain Occupe sans Gn, S'avance soudain, Prend la parole eniin, Et d'un air bénin

n propose

Peu de chose

Qu'il expose En peu de mots ;

Mais l'emphase

De sa phrase Oblient les bravos De cinq ou six sols...

Air : En amour ^ c'est au visage.

Messieurs, dans voire sagesse,

Si vous avez décrété

Pour toute humaine faiblesse

La loi de l'égalité ;

Pour peu qu'on daigne m'entendrc.

On sera bien convaincu.

Que s'il est cruel de pendre

Il est dur d'être pendu.

Air : De i« horonnB,

Comment donc faire ?. . .

Quand un honnête citoyen.

Dans un mouvement de colère, Assassinera son prochain...

Comment donc faire?

En rêvant à la sourdine, Pour vous tirer d^embarras, J*ai fait faire une machine Qui met lest têtes à bas.

Air : Qiutnd la mer Rouge apparut.

C^cst un coup que l'on reçoit

Avant qu^on s'en doute ; A peine on s'en aperçoit.

Car on n'y voit goutte.

Un certain ressort caché, Tout à coup étant lâché.

Fait tomber, ber, ber,

Fait sauter, ter, ter, Fait tomber.

Fait sauter,

Faitvoier la tête...

C'est bien plus honnête.

SUR l'inimitable machine du médecin GUILLOTIN, PROPRE A COUPER LES TÊTES, ET DITE DE SON NOM GUILLOTINE.

Ail : Du menuet d*Exaudet,

Guillotiu, Médecin Politique, Imagine un beau malin Que pendre est inhumain Et peu patriotique ; Aussitôt, 11 lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau.

Supprime du bourreau L'office.

CVsl en vain que Ton publie Que c^est pure jalousie D^un suppôt Du Iripol D'Hippocrale, Qui d^occire iinpunémeni.

Même exclusivement.

Se flatte.

lie Romain Guillolin, Qui s*apprête.

Consulte gens du métier, Barnave et Chapelier, Même le coupe-têle \ Et sa main Fait soudain La machine.

Qui simplement nous tûi*a.

Et que Ton nommera Guillotine !

La guillotine fut donc essayée pour la première fois, à Bicêtrc, le 17 avril 1792; triste présage!... Quatre mois plus tard, Bicêtrc paya son tribut de sang aux déplorables journées de septembre; nous parlerons tout à Theure de cet affreux épisode qui ensanglanta, du même coup de hache, une prison et un hospice.

La maison de Bicètre et la maison de la Salpêtrière dépendaient Tune de l'autre, dans la création de THôpital-Général de Paris»

« £n 1662, la misère était excessive; on. comptait à l'Hôpital- Général neuf à dix mille pauvres. Les directeurs de cet hôpital, dans une assemblée qui se tint le 21 et le 24 avril de cette année, dé* clarèrent qu'ils seraient forcés d'ouvrir les portes de cette maison, si l'on ne pourvoyait promptement à leur pressant besoin. Le parlement ordonna que les communautés religieuses des deux sexes seraient invitées à contribuer à la nourriture et à l'entretien des pauvres de cet hôpital, jusqu'à la somme de cent mille livres. Cet appel à l'humanité des maisons religieuses ne produisit rien.

a La misère augmentait toujours; les habitants des campagnes

> Sobriquet donné au sévère lieutenant de police MachauU.

venaient en fonle mendier à Paris. On ordonna que ces nouveaux pauvres seraient répartis dans les maisous dépendantes de rilôpilaI«-Général ; ces maisons dépendantes étaient celles de la Pitié, de Bicétre et de Scipion.

« On voyait à la Salpétrière, en 1720, deux salles habitées par huit cents petites filles occupées à divers travaux. On y trouvait trois grands dortoirs contenant deux cent cinquante cellules, destinées aux époux âgés qui ne pouvaient plus subsister par leur travail : c*est ce qu'on nommait les Ménages. Dans une cour séparée était la maison de force pour les filles et les femmes débauchées \ 31

La Salpétrière a subi toutes les désolantes vicissitudes de Bicétre : elle a dû recevoir sa part des misères et des souillures de la grande ville ; elle a prêté ses vastes constructions, ses cabanons, ses chaînes, ses guenilles et ses cachots à la pauvreté, au vice, à la folie, au libertinage, au crime et à l'innocence; mais aussi, a la Salpétrière comme à Bicétre, la science et la justice ont fini par faire entendre la voix de l'humanité.

En 1777, deux femmes, bien différentes l'une de l'autre, furent jetées le même jour dans les cabanons de la Salpétrière : Tune était la veuve et la complice du fameux empoisonneur Desrues, qui venait d'être roué en place de Grève; l'autre était une jeune fille que l'on disait atteinte d'une incurable folie.

Cette pauvre folle se nommait Jeanne de Montil; elle était noble, elle était riche, et nous en sommes à comprendre pour quelle cause, sous quel prétexte, une famille puissante avait consenti à faire traiter dans le gouffre de la Salpétrière la plus douce et la plus charmante folie de ce monde.

La folie de Jeanne avait commencé par être bien calme, bien tranquille, chaste, réservée, muette, comme la mélancolie ; Jeanne souriait, au lieu de parler : pour sa famille, pour ses amis, c'était là un sourire dont l'éloquence était remplie de tristesse et de larmes.

Les parents de Jeanne ne pensaient pas encore, en ce moment,

* Dulaure. — Histoire de Paris.

a confier cette jolie folle aux geôliers de la Salpêtrière : on .appela les docteurs et les charlatans les plus célèbres; un d'eux, re<nommé pour le traitement de la folie, qu'il avait la mauTaise cou^ tume de ne point guérir, montra par extraordinaire de la franchise et de la probité; il recommanda l'usage de trois remèdes uniques, les seuls qui réussissent parfois en pareil cas : le temps le grand air et la liberté. On permit donc à la folle de courir si bon lui semblait, de sourire, de se taire, de souffrir et de pleurer.

On espérait beaucoup, pour la jeune malade, de la douce influence du printemps, qui se faisait bien attendre; le printemps fut de retour enfin, et voici de quelle étrange façon il influa sur la raison de cette jeune fille.

Par une des premières et belles journées du mois de mai« la folie de Jeanne sembla prendre tout à coup un caractère d^une singularité remarquable : au lieu de sourire, elle se mit à rire tout à fait ; au lieu d'aller se cacher dans un coin, immobile et muette, elle se mit à danser, à chanter, à jaser avec tout le monde ; au lieu de négliger sa parure, elle se plut à revêtir ses plus beaux habits d'autrefois... Elle était presque raisonnable.

Le soir, elle dit à sa mère :

— J'ai vu le soleil!...

Sa mère lui répondit en l'embrassant :

— Hélas! Jeanne, le soleil s'est montré aujourd'hui assez beau, assez éclatant, pour que chacun ait pu le voir tout à son aise!...

— Oui, répliqua la folle ; mais je l'ai vu de près, comme je vous vois en ce moment, et je lui ai parlé !

— Et qu'a-t-il daigné te dire, ma pauvre fille?

— Il m'a juré de se marier avec moi.

— A quand le mariage, mon enfant?

— Dès que ma corbeille sera prête... Et le printemps corn* mence à la faire déjà!

Le lendemain, nous ne savons trop pourquoi ni comment, cette ravissante folle entrait à la Salpêtrière, où elle fut coudoyée peutêtre par la veuve de Desrues.

Le directeur de l'hospice eut pitié de Jeanne et de sa poétique folie ; il essaya de la traiter avec deux de ces remèdes dont nous

parlions tout à Thenre : le grand air et la liberté ; par précaution seulement, par prudence, on ne permit à Jeanne d'être libre que sous Tœil d'un gardien.

En se promenant chaque jour dans les jardins et dans les environs de la Salpétrière, Jeanne s'imaginait que le radieux fiancé, l'époux étincelant rêvé par sa folie, avait commandé à la nature tout entière Fécrin magnifique de la mariée : Jeanne voyait déjà, dans tous les biens de la terre, dans toutes les beautés du ciel, dans tous les trésors naturels de ce monde, une splendide richesse qui allait vraiment lui appartenir; chaque matin, elle épiait, dans les moindres détails de sa tâche divine, ce mystérieux artiste qu'elle appelait le printemps, ce magicien admirable que le soleil avait chargé de lui fournir une merveilleuse corbeille de mariage ! Les plantes, les gazons, qui commençaient à verdoyer sous l'haleine printanière; les arbustes et les arbres qui allaient recevoir leur parure de feuillage et de fruits; les fleurs qui allaient s'épauouir ; les roses qui entr'ouvraient déjà leurs cassolettes de parfums; les insectes qui étincelaicnt déjà dans l'herbe; les papillons qui s'apprêtaient à redorer leurs ailes; les oiseaux de la veille qui essayaient de s'envoler et de chanter; enOn, tout ce qui nait, tout ce qui brille, tout ce qui embaume, tout ce qui verdoie, tout ce qui vole, tout ce qui chante avec le retour du printemps, — tout cela était un présent de noces pour Jeanne, pour la fiancée du soleil!

Une pareille hallucination, qui nous parait, après tout, une fantaisie bien douce et bien consolante, servit à rendre Jeanne un peu plus folle, mais aussi un peu plus heureuse; elle se laissa vivre joyeusement, dans Tattcnte de ce qu'elle appelait, comme toutes les jeunes filles à marier, le plus beau jour de la vie ; elle continua de rêver délicieusement de sa puissance surnaturelle, et de son futur époux, qui était encore dans le ciel ! N'est-ce point là une belle et poétique folie , préférable cent fois à cette inflexible et inhumaine raison, qui attriste , qui enlaidit et qui gouverne le monde?» ••

Un poète fort inconnu, à qui nous racontions cette charmante histoire de Jeanne de Monlil, interrompit, il y a quelques jours.

notre récit, pour improviser une espèce de complainte, de chanson, de romance ou de ballade, qui rappelle assez heureusement, selon nous, la bienheureuse folie de notre héroïne :

Moi, la pauvre délaissée, Que le inonde a repoussée.

Oui, je suis la fiancée Du soleil, qui m^aime faut !

Chaque rayon de lumière Qui vient du ciel à la terre M'apporte avec du mystère Un baiser de mon amant ; , Chaque feuille, chaque rose. Chaque fleur nouvelle, cclose Sous les caresses du jour.

Jusqu'au papillon qui vole.

Tout est pour moi sa parole, Son regard et son amour !

Quand la nuit est moins profonde, 11 me quitte pour le monde Qu'il réveille et qu'il inonde A grands flots d'or éclatant !

Et moi, la bouche posée Sur les fleurs de ma croisée.

Je cueille et bois la rosée...

Pleurs qu'il verse en me quittant !

Et de sa part, pour me plaire.

Les oiseaux viennent me faire Des chants qni ne cessent pas, Jusqu'au soir, où dans ma couche Le soleil revient, se couche, M'embrasse et dort dans mes bras !

Nous ignorons quelle fut la destinée tout entière de Jeanne de Montil; peut-être mourut-elle dans un beau soir d'été, au milieu des fleurs, des papillons et des oiseaux, aux derniers rayons du soleil qui semblait lui sourire ; peut-être, hélas! tomba-t-elle, dans les journées de septembre 1792, sous la hache révolutionnaire, côte à côte avec la veuve et la complice de Desrues.

La femme Desrues, fouettée, marquée et condamnée à la réclusion perpétuelle, par arrêt du parlement, périt en effet dans les journées de septembre ; du reste, la réaction piopulaire épai^na la

p^parl des recluses de la Salpétrière. On a prétendu que deux mille personnes avaient été tuées dans cette maison; remplacez un pareil chiffre par celui de quarante-cinq, ni plus, ni moins, et vous aurez encore a déplorer la mort de trop de victimes. Le souvenir des massacres de septembre à la Salpétrière, nous ramène tout naturellement au château de Bicétre.

Prud'homme, l'auteur du Journal des révolutions de Paris, raptporte que « le lundi, vers les trois heures, on se transporta à Bicétre avec sept pièces de canon, parce que le bruit courait qu'il y avait des armes, ce qui ne se vérifia point. On procéda à l'apurement de cette maison de force , avec le même ordre qu'on avait observé dans celles de Paris ; on y trouva une fabrique de faux assignats; on en tua sans rémission tous les complices. Les prisonniers pour dettes ou par jugement de la police correctionnelle furent élargis et s'en allèrent sains et saufs. Le fameux I^motte, mari de la comtesse de Valois, se nomma : le peuple le prit sons sa sauvegarde \ Beaucoup de citoyens, que la misère avait relégués là, ne coururent aucun danger; mais tout le reste tomba sous les coups de sabre, de pique, de massue du peuple-hercule, nettoyant les étables du roi Augias. 11 y eut beaucoup de monde de tué. »

M.' Barthélemi Maurice fait observer que « l'attaque a eu lieu à dix heures du matin, et non à trois heures ; que les canons n'ont pas paru; que la fabrique de faux assignats est un truit de l'imagination de Prud'homme ; qu'il n'y avait pas de prisonniers pour dettes à Bicétre ; que les malades ordinaires et les aliénés ne coururent pas plus de danger que les bons pauvres ; que le fameux I^raotte ne figure sur aucun livre de Bicétre. »

Dans son Histoire de la Révolutionf M. Thiers s'exprime ainsi :

ce A Bicétre surtout, le carnage fut plus long et plus terrible qu'ailleurs. 11 y avait là quelques mille prisonniers, enfermés, comme on sait, pour toute espèce de vices ; ils furent attaqués, voulurent se défendre, et on employa le canon pour les réduire.

* La comtesse de Valois, écrouée à la Salpétrière pour ie fameux vol du collier de la reine^ avAÎI dû sa mise on liberté à la charitable inlervenlion de Marie-Antoinette.

Un membre du conseil général de la commune osa mèm<^ venir demander des forces pour réduire les prisonniers qui se défendaient; il ne fut point écouté. Péiîon se rendit encore à Bicctrc, mais il n'obtint rien. Le besoin du sang animait cette multitude ; la fureur de combattre et de massacrer avait succédé chez elle au fanatisme politique, et elle tuait pour tuer. Le massacre dura^ là, jusqu'au mercredi 5 septembre. »

Voici de quelle façon le royaliste Peltier a raconté le même épisode révolutionnaire :

u Cette prison était le repaire de tous les vices^ l'hôpital oii Ton soignait les maladies les plus affligeantes : cViait l'égout de Paris. Tout fut tué ; il serait impossible de fixer le nombre des victimes; je l'ai souvent entendu évaluer à six mille personnes. La mort ne s'arrêta pas un instant pendant huit jours et huit nuits. Les piques, les sabres, les fusils ne suffisant pas à la férocité des assassins, ils furent obligés d'employer du canon. Deux sections leur laissèrent prendre celui qui leur était confié pour la défense de l'humanité. On y vit^ pour la première fois, des prisonniers défendre leurs cachots et leurs fers ; la résistance fut longue et meurtrière. Enfin, voici de quelle manière on s'en rendit maitre : on parquait dans une cour un certain nombre de malfaiteurs; on s'assurait des portes; des hommes qui y étaient postés repoussaient à coups de fusil ceux des prisonniers qui auraient tenté d'y faire une irruption pour s'échapper. On faisait venir un canon, et tandis qu'on avait Tair de le pointer sur celui des angles de la cour où l'on remarquait le plus de prisonniers, et que ceux-ci fuyaient d'un autre côté pour en éviter la direction, on le changeait de place avec vi- • vacité, et l'on tirait à mitraille sur le groupe fuyard ; plus il tombait de ces malheureux, plus la joie barbare et les rires des bourreaux augmentaient. Ce n'était que lorsqu'il n'y avait plus qu'un petit nombre de prisonniers , qu'ils auraient été longtemps à dé* truire à coups de canon , que l'on en revenait aux petites armes; en un mot, on avait imaginé un nouveau plaisir, celui de«tir43r à la course sur l'espèce humaine. »

Enfin , voici l'opinion de M. Barthélemi Maurice, exprimée par la bouche du père Richard, le doyen des employés de Bicétre et

le témoin oculaire des massacres de septembre ; nous regrettons de ne pouvoir pas reproduire ioul entières les pages remarquables auxquelles nous empruntons ce qui suit :

« Le père Richard se mit à tracer sur le papier les trois chiffres 166, 56 et 22. — Qu'est-ce que cela? lui demandai-je. — 166, c'est le nombre des morts. — Mais ce 56 et ce 22, qu'est-ce que signifient ces chiffres-là? — 65, c'était le nombre des enfants à la correction ; il ne nous en est resté que 22... lis en ont tué 33, les malheureux! Ils nous disaient, les assommeurs! que ces pauvres enfants étaient plus difficiles à achever que les hommes faits; vous comprenez... à cet âge, la vie tient si bien! On en avait fait une montagne là, dans ce coin où l'on démolit, à notre droite; le lendemain, quand il fallut les enterrer, c'était un spectacle à fendre l'âme; il y en avait un qui avait l'air de dormir comme un ange dû bon Dieu ! mais les autres étaient horriblement mutilés.

« Mais dites-moi, monsieur Richard, quel jour et comment cela a-t-il commencé? — Ils sont arrivés ici le lundi 3, à dix heuçes du malin. — Mais comment se sont-ils introduits? Comment avezvous su enfin qu'ils venaient? — Ça s'est annoncé d'abord par un épouvantable silence; dans tout Bicêtre, où il y avait ce jour-là trois mille hommes, vous auriez entendu voler une mouche. — Mais vous aviez des canons , vous vous êtes défendus , votre directeur a été tué devant la grille? — Qu'est-ce qui vous a fait ces contes-là? Rien de tout cela n'est vrai; on n'a pas essayé un moment de se défendre; nous n'avions pas de canons; notre directeur n'a couru aucun danger. — Revenons, je vous prie, à vos assommeurs; combien étaient-ils? — Peut-être bien trois mille; mais il n'y en eut guère que deux cents qui prirent part aux affaires, soit comme juges, soit comme bourreaux. — Us ont amené du canon? — On l'a dit; mais dans ce cas ils l'auraient laissé en dehors, car je suis allé maintes fois, pour mon service, jusqu'auprès de la grande grille, et je n'en ai pas vu. — Comment donc étaient-ils "armés? — Quelques-uns, en petit nombre, avaient de méchants fusils, d'autres des sabres, des haches, des bûches, des crochets; mais ce qui dominait, c'étaient les piques. — Y eu availil de bien habillés? — Oui, quelques-uns, dans les jugeurs sur-

322 LES PHiSOINS DE PAUiS.

lout; maïs les autres n'étaient guère élégants. — Est-ce quUU avaient Tair plus féroces que les autres hommes? — Non, mais ils étaient horriblement animés; ils disaient qu'ils ne voulaient pas que des scélérats égorgeassent leurs femmes et leurs enfants, tandis qu'ils iraient se battre à Verdun \ Et puis, quand il y en avait un d'acquitté, il fallait voir quels cris de joie ils poussaient, comme ils l'embrassaient!,.. — Et les juges, combien étaient-ils? — Une douzaine, mais ils se relayaient.

<( Dites-moi un peu comment on procédait au jugement, à l'acquittement, aux exécutions. — Volontiers; ils s'établirent dans le greffe qui était là, une salle par bas à l'angle de l'église. Ils nous forcèrent de leur ouvrir le Ihre d'écrou; ils liraient attentivement la colonne des motifs et les annotations; puis on allait chercher l'individu, tantôt dans une partie des bâtiments, tantôt dans une autre... Ceux que la peur empêchait de parler ou dé se tenir debout, ceux-là étaient inévitablement condamnés. — Et alorii? — Et alors le président disait : Conduisez le citùyen à Vabbaye! On savait ce que cela voulait dire. Deux hommes le prenaient par le bras, et Tentrainaient hors du greffe, à travers les assommeurs rangés sur deux files; quand il avait fait quelques pas, les plus à portée le piquaient dans le dos... on le lâchait... il tombait; de droite et de gauche, on le tirait avec des crochets, puis on l'assommait à coups de bûche, de crosse de fusil, on le lardait à coups de pique... c'était quelquefois bien long! — On n'en a donc pas tué à coups de fusil'? — Pas un! Dès que tout était fini, on les tirait hors des rangs; on les déshabillait, et on rapportait exactement au greffe les montres, les assignats, l'or et l'aient. — Et les acquittements, monsieur Richard, comment cela se passaitil? — Au commencement, dès qu'il y en avait un d'acquitté, on le faisait sortir en triomphe par la porte du greffe, aux cris de Vive la nation! Mais ensuite ils réfléchirent et se dirent : Voilà des gens qui n'ont pus mérité la mort, sans doute, mais qu'il sérail peu t-^tre dangereux de lancer tout de suitedans la société ; d'ailleurs,

* On retrouve partout la preuve de celle pauit^uc, — terrible duit$i ^t'!> résullvts, — qui b'était emparée du peuple de Paris en 1792.

ii y en a qui, n'ayanl ni feu, ni lieu, ni état, ne sauront où aller en sortant d'Ici ; il vaut donc mieux les garder provisoirement, et la commune avisera. — Ainsi, tous ont été jugés? — Ah ! mon Dieu oui, tous y ont passé, pour être acquittés ou condamnés. Le soir du 3 venu, ils se sont arrêtés pour se reposer, et nous avons passé la nuit avec eux. Le lendemain, cela a recommencé, mais pas si fort; il n'y a guère que les enfants qui ont souffert ce jour-là.

u Ainsi, il n'y a pas eu d'aliénés, de vieillards ou de malades civils d'égorgés? — Certainement non ; au contraire, ils les avaient tous fait consigner dans les dortoirs et dans les chambres, de peur qu*il ne leur arrivât malheur par mégarde; les sentinelles les empêchaient même de se mettre aux fenêtres. Tout s'est concentré dans la prison. Le service s'est fait comme h l'ordinaire dans le reste de la maison. — El quand se sont-ils en allés? — Le mardi 4, vers les trois heures de l'après-midi. Dès qu'on a pu se reconnaître, on a fait l'appel des survivants; vous avez remarqué une croix en marge de 188 écrous? On a fait cette croix le 4, à mesure que chacun d'eux répondait. — Et vos morts? — Après avoir reconnu tous ceux qu'on a pu, on les a enterrés, entre deux lits de chaux, dans notre cimetière. »

Il y a loin des résultats de ce récit, aux résultats qui sont constatés, pour les massacres de Bicétre, par Peltier, Prud'homme et M. Thiers. Quelque tristes que soient encore les détails et les chiffres que donne M. Barthélemi Maurice, ils diminuent le nombre des victimes, ils enlèvent au spectacle de ces excès populaires quelque chose de l'horrible mise en scène qu'on lui avait prêtée dans les livres et dans la tradition : c'est toujours autant de gagné pour la révolution , pour l'histoire et pour ^mmanité.

La justice révolutionnaire délivra, sans le savoir peut-être, un prisonnier honteusement célèbre, un malheureux, un véritable fou, qui trouvait encore dans son cabanon le moyen de s'enivrer de vin, de vice, de colère et de luxure : cet homme était le marquis de Sade, condamné à mort par le parlement d'Aix, et qui dut à l'honneur et à la noblesse de sa famille la grâce d'échapper à lu main du bourreau, qui avait brûlé ses livres infâmes.

r>2i LES PRISONS DE PARIS.

A Bicc^lre, M. de Sade se livrait parfois à une récréation bîeu digne de son aiïreux génie : il faisait acheter des roses, les plu« belles roses du monde; il les prenait une à une, en ayant IVir de

fi^UDOiJ'ii**

lesadmir-er, de les adorer; il les éparpillait ensuite à ses pieds; il se baissait comme pour les sentir de nouveau... et le malheureux se prenait à les jeter, à les plonger, en souriant, dans la boue! N'était-ce point là une image ignoblement fidèle de tout ce qu'il avait fait de son esprit, de sou imagination et de son cœur?...

M. de Sade fut reconduit à Bicêlre par Tordre de Bonaparte, peu de temps après le 18 brumaire; on le transféra plus tard à Charenton, où il mourut en 1814. — Dieu merci! le nom de cet horrible insensé a été lavé dans le sang d'un brave gentilhomme, Louis-Marie de Sade, qui combattait aux premiers rangs de Tarmée française à léna et à Friedland.

Après les massacres de septembre, la terreur ne pénétra qu'une seule fois dans la prison de Bicétre. Trente prisonniers, dont la

liste avait été dressée par Fouquier-Tinville, Tarent transférés à Paris' et condamnés par le tribunal révolutionnaire, pour « s'être «( rendus les ennemis du peuple en complotant même dans la « maison de justice où les avait fait enfermer leur conduite cri- < minelle, formant le projet de forcer la garde de cette prison, a ainsi que les portes, se réunir aux agents de Pitt et de la faction ft de l'étranger répandus dans Paris, se porter à la Convention et « aux comités de salut public et de sûreté générale, en égorger « les membres les plus marquants, leur arracher le cœur, le faire « rôtir et le manger, s'emparer des postes du pont Neuf, de TAr- « senal et d'autres, et enfin livrer Paris aux horreurs du pillage,' a de l'assassinat, de l'incendie, pour servir l'infâme faction de <c l'étranger et rétablir la royauté. »

Les juges de la révolution épargnèrent un accusé qui a joué un grand et admirable rôle dans le château de Bieêtre; nous voulons parler du docteur Pinel. — Le comité de salut public accusait le célèbre médecin de faire servir sa généreuse science à la restauration de la monarchie ; on lui reprochait de vouloir soulager ou guérir des aliénés, pour avoir un prétexte de sauver des aristocrates. Pinel dédaigna de se défendre par des moyens oratoires: il expliqua sa théorie pour le traitement de l'aliénation mentale ; il rappela des faits qui témoignaient noblement en sa faveur, et le tribunal rendit à l'hospice de Bicétre un bienfaiteur de l'humanité.

Le système de Pinel était bien simple : il préférait la douceur à la violence, la liberté à l'esclavage, le bien-être à la misère; il traitait des malades : il ne châtiait pas des coupables. Grâce aux bienfaisantes réformes de Pinel, l'horrible hospice d'autrefois ne tarda point à se métamorphoser en une véritable maison d'asile. Le docteur Ferrus, qui succéda au docteur Pinel, compléta la merveilleuse transformation de l'hôpital de Bieêtre.

L'on a dit qu'avant Pinel et Ferrus, les galères valaient beaucoup mieux que les petites-maisons; eh bien! aujourd'hui, les anciennes galères de Bieêtre n'ont plus de chaînes, de geôliers, de gardes-chiourme , de bourreaux; les aliénés... nous allions dire les condamnés, sont libres, dans les conditions d'une liberté

qui puisse leur être favorable; ils se promènent dans des cours plantées d'arbres, ils se reposent dans des cellules propres, ils couchent dans des lits commodes, ils ont du linge blanc ; enfin ils reçoivent, sans lesavoir peul-étre, quelque chose des douceurs de la vie humaine.

L'hospice de Bicétre doit au zèle infatigable du docteur Ferrus une espèce d'école pratique de libre-arbitre, — si nous pouvons nous exprimer ainsi, — en faveur des aliénés : chaque matin, des groupes de malades sont conduits à la ferme Sainte-Anne, à une petite distance de Bicétre, et la science préside à des travaux do jardinage ou de culture exécutés par la folie.

N'oublions pas de remercier M. Thiers, au nom de tout le monde, d'avoir aidé, encouragé plus d'une fois le docteur Ferrus dans ses louables tentatives en faveur des grandes infortunes de Thospice.

La salutaire influence qui modifiait si heureusement, avec Pinel et Ferrus, le régime et le traitement des aliénés de Bicétre, s'étendit bientôt jusque dans les cabanons de la Salpêtrière.

Aujourd'hui, dans l'une et dans l'autre de ces maisons, deux systèmes contraires essaient de venir à bout de l'idiotisme, de la monomanie et de la démence furieuse : l'un s'adresse surtout aux perturbations anatomiques; il emploie les moyens ordinaires delà thérapeutique, il traite le corps pour guérir l'esprit, sans renoncer entièrement à l'observation intellectuelle; l'autre, exclusivement §piritualiste, ne s'adresse qu'à l'intelligence, à l'imagination: il préfère l'influence d'une distraction morale à l'influence d'une douche, les sensations de la musique aux effets de la saignée, une forte émotion à uû vésicatoire, un bain d'harmonie à un bain d'eau froide.

M. Leuret, un des médecins de la Salpêtrière, a poussé le système de la médecine des émotions jusqu'à vouloir faire chanter à des folles, des messes, des opéras et des vaudevilles. Nous croyons que la musique, non pas chantée par des aliénés, mais exécutée en leur présence, pourrait être profitable au traitement de la folie; dans ces représentations lyriques, la place des aliénés est tout entière dans l'auditoire, et non pas sur la scène. Du reste, rexagéralion

même du traitement moral ne peut qu'introduire, dans le régime de Bicêtre et de la Salpétrière, de la douceur^ du bien-être et de la liberté; mais, pour obtenir cette douceur, ce bien-être, cette liberté, il ne faudrait pas que l'administration fît la guerre au dévouement de la science, en continuant à justifier les plaintes exprimées parle docteur Trélat, dans cet extrait d'un rapport officiel :

(c Quarante-quatre furieuses qui auraient besoin d'un vaste terrain pour courir et dépenser en mouvement leur fureur, sont resserrées sur un espace exigu de 59 met. 80 cent, de longueur et 33 met. 40 cent, de largeur, habitation et cours comprises. La demeure consiste en trois rangées de loges obscures et humides de 2 met. 16 cent, en long et en large, et 2 met. 8 cent, de hauteur, ne tirant le jour que d'une étroite fenêtre de 1 mètre de hauteur et 50 cent, de largeur, garnie de trois barreaux de fer^ Ces quarante-quatre furieuses n'ont eu jusqu'au l»'' novembre dernier, que trois filles de service^ qui^ ne pouvant suffire à la besogne, lais^ saient leurs malades les plus agitées continuellement renfermées. Celait retomber, après un demi-siècle, dans l'état barbare d'où la philanthropie éclairée de Pinel avait tiré les pauvres fous. Croiriezvous qu'après tant de bienfaits de la part de ce médecin, on ait désappris à la Salpétrière, qui fut comme Bicêtre le théâtre de sa gloire, le véritable usage du gilet de force, à l'aide duquel l'aliéné le plus violent, qpntenu dans ses mouvements de bras, garde le libr^ exercice de ses jambes, peut marcher, courir, se fatiguer, sans qu'il lui soit permis de frapper, de blesser, de briser? C'est un triste aveu qu'il faut laisser échapper.

c( Dans la portion de cet asile qui m'est confiée, il ne faudrait que des chaînes pour rappeler les violences de l'ancienne maison de Bieétre : étroitesse et insalubrité des loges, nudité des malades^ agitation provoquée et continuellement accrue par l'insuffisance des gens de fer^ vice^ rien ng manque pour faire renaître ^ après cinquante anSj les monstrueux abus que Pinel avait déracinés avec tant d'éclat, d

£n 1803, il y avait encore, dans l'hospice de Bicêtre, un quartier destiné aux femmes; on supprima cet emploi^ et les folles qu'il renfermait furent transférées à la Salpétrière. Parmi ces malheu-

reuses se trouvait une femme tristement célèbre, que la honte, les regrets, les remords peut-être, avaient précipitée dans une complète folie ; elle se nommait Théroigne de Méricourt.

Théroigne de Méricourt était née dans un village ; elle avait de la beauté, de Tintelligence, de Tardeur, des passions et des vices: à ces causes, elle devait bientôt rougir de n'être qu'une simple paysanne; elle appartenait de droit à la grande ville. Un jour, l'ambitieuse villageoise entendit l'écho lointain d'une révolution qui commençait à faire de la terreur : Théroigne s'imagina que la révolution avait besoin d'une femme; elle se mit en route pour Paris, où elle arriva peut-être le même jour et par la même porte que Charlotte Corday.

Théroigne de Méricourt était jolie; elle commença par réussir, et le secret de sa réussite est tout entier dans ce surnom qu'elle avait reçu ou qu'elle avait choisi elle-même : VAspasie du peuple. Par malheur , elle ne se contenta pas de plaire et de se faire aimer : elle daigna vouloir servir la patrie; elle voulut jouer un rôle révolutionnaire; elle adopta une espèce d'hermaphrodisme qui lui permettait à la fois d'être une femme pour le vice et un homme pour l'audace : elle endossa une tunique bleue qui retombait sur une robe de drap rouge; elle ceignit une écharpe tricolore, elle se coiffa d'un bonnet phrygien, elle prit une pique et un sabre, elle parcourut chaque jour les rues et les places de Paris, criant, jurant, blasphémant au bruit du tambour de Santerre.

Un matin , les femmes du peuple, qui valaient aisément beaucoup mieux que Théroigne de Méricourt, eurent peur de cette compagne qui faisait l'amour dans le sang, et qui embrassait la patrie sur les lèvres de tout le monde; elles arrêtèrent cette insensée : on la déshabilla publiquement, et on la fouetta comme tine pécheresse, comme une vile criminelle. Eh bien! cette fille, qui n'avait rougi de rien jusque-là, eut honte du châtiment public qu'elle avait reçu; elle devint folle et on la jeta dans un ca> banon.

Théroigne de Méricourt passa dix ans à Bicêtre, et dix ans à la Salpélrière; parfois, quand elle pouvait échapper à la surveillance

des gardiens, elle déchirait ses babils, elle se dénudait complètement, et comme si elle eût voulu continuer le cbàtiment qui lui

avait été infligé dans les rues de Paris, la folle se prenait à se rendre justice elle-même... elle se fouettait!

Retournons à Bicêlre , dans la prison que nous avons oubliée un instant pour Thospice.

Jusqu^en 1836, les prisonniers de Bicétre reçurent de nombreux visiteurs que leur envoyait la curiosité parisienne, surtout lorsqu'il s'agissait de voir ferrer quelque bandit célèbre à la chaîne des galériens. Un jour de Tannée 1818, toutes les classes de la grande ville étaient représentées dans la cour ou dans les environs de fficêtre; chacun voulait assister au ferrage et au départ d'un criminel, dont la vie ressemblait à un véritable roman : Coignard , comte de Sainte-Hélène ^ allait partir pour le bagne.

La singulière odyssée de ce criminel est une histoire bien connue

de tout le inonde : Coignard s'était emparé, par Tentremise d'une femme, en 1805, des papiers de famille, des titres de noblesse, des états de service d'un émigré français, d'un gentilhomme qui venait de mourir en Espagne ; Coignard ne fut plus dès ce moment que le comte PonXis de Saintp-Hélène.

Le nouveau comte de Sainte-Hélène, quitta la France pour aller combattre dans les rangs de l'armée espagnole, sous les ordres du général Mina: Coignard devint tout simplement, à force de bravoure, chevalier de Saint-Wladimir et d'Âlcantara.

En 1808, nous retrouvons le comte de Sainte-Hélène revêtu de l'uniforme de chef de bataillon, au service de la France; il n'a plus voulu servir l'Espagne contre sa patrie : il demande à se battre pour l'Empereur, et il se bat à merveille contre les Espagnols jusqu'à la chute de l'empire.

En 1815, Coignard trouva le moyen de se faire ouvrir les portes du palais des Tuileries; les Bourbons s'empressèrent d'accueillir un brave gentilhomme qui demandait à se rallier, et Louis XVIII accorda au comte de Sainte-Hélène le grade de lieutenant-colonel, le titre de chevalier de Saint-Louis et la croix d'ofGcier de la Légion d'honneur. — Le rêve avait duré trop longtemps.

En 1818, pendant une revue que Ton passait sur la place Vendôme, Coignard fut reconnu par un de ses anciens camarades de chiourme, nommé Darius, et qu'il eut le tort de ne pas vouloir reconnaître.

Darius dénonça le comte de Sainte-Hélène au général Despinois. Coignard, convaincu de n'être qu'un forçat évadé, réussit à s'échapper; mais il ne tarda point à être repris dans une bande de malfaiteurs, dont il était depuis longtemps le complice. Coignard fut Condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Au mois de mars 1828, le peuple de Paris se pressait aux abords de la prison de Bicêtre, pour voir ferrer deux prêtres, Molitor et Contrafatto. Le peuple avait compté sans les scrupules de la restauration : les abbés Contrafatto et Molitor n'étaient point des prisonniers politiques; ils ne furent ni accouplés, ni enchaînés: ils partirent pour le bagne dans une voiture particulière.

Le dernier ferrage de Bicêtre eut lieu , le 3 octobre 1835, Mir

ceul quatre-vingts condamnés : le bagne disait un dernier adieu à la prison qui avait été si longtemps la première étape sur la route de Brest, de Rochefort et de Toulon. Ce jour-là, par une sorte de miracle, il y eut quelque chose de consolant dans le départ de la chaîne : la plupart des patients portaient sur leur visage une tristesse qui ressemblait à Texpresslon du repentir; ils ne criaient point, ils n'injuriaient personne, ils obéissaient aux soldats et aux gardiens, ils oubliaient de blasphémer contre les hommes et contre Dieu, ils pleuraient en écoutant la parole d'un prêtre, la touchante éloquence de Tabbé Montes!

L'opération du ferrage et le départ de la chaîne méritent un peu de notre curiosité, de notre attention, et il nous a paru assez intéressant d'assister à ces deux scènes de la vie de Bicétre, avec un poète, avec M. Victor Hugo, dans son Dernier jour d'un condamné:

a J'ai vu ces jours passés une chose hideuse.

« Midi sonna. Une grande porte cochère, cachée dans un enfoncement, s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces de soldats sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à bandoulières jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille : c'étaient la chiourme et les chaînes.

« Au même instant, les spectateurs des fenêtres, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la prison , les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et immobiles, éclatèrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en imprécations mêlées d'éclats de rires poignants à entendre ; on eût cru voir des masques de démons. Sur chaque visage parut une grimace; tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles reparaître dans cette cendre.

a Cependant, les argousins se mirent tranquillement à leur besogne. L'un d'eux monta sur la charrette, et jeta à ses camarades les chaînes, les colliers de voyage et les liasses de pantalons de toile. Alors, ils se dépecèrent le travail : les uns allèrent étendre dans un coin de la cour les longues chaînes qu'ils nommaient dans leur argot les ficelles; les autres déployèrent sur le pavé les taffetas, les chemises et les pantalons, tandis que les plus sagaces exami-

naieni, sous Toeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les carcans de fer qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant étinceler sur le pavé; le tout, aux acclamations railleuses des prisonniers, dont la voix n'était dominée que par les rires bruyants des forçats pour qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la vieille prison qui donne sur la petite cour.

« Un moment après , voilà que deux ou trois portes basses vomirent, presqu'en même temps et comme par bouffées, dans la cour, des nuées d'hommes hideux, hurlants et déguenillés : c'étaient les forçats. À leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres; quelques-uns d'entre eux, les grands noms du bagne, furent salués d'acclamations et d'applaudissements qu'ils recevaient avec une modestie fière.

« Quand ils eurent les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente à l'autre coin du préau, où les cordons allongés à terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaînes coupées transversalement, de deux pieds en deux pieds, par d'autres chaînes plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un carcan, qui s'ouvre au moyen d'une charnière pratiquée à l'un des angles et se ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour tout le voyage sur le cou du galérien.

« On fil asseoir les forçats dans la boue, sur les pavés; on leur essaya les colliers ; puis, deux forgerons de la chiourme, armés d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid, à grands coups de masse de fer. C'est un moment affreux où les plus hardis pâlissent; chaque coup de marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dos, fait rebondir le menton du patient; le moindre mouvement d'avant en arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix.

«Après cette opération, ils devinrent sombres; on n'entendait plus que le grelottement des chaînes, et par intervalles nn cri et le bruit sourd du bâton des gardes-chiourme sur les membres des récalcitrants. Il y en eut qui pleurèrent; les vieux frissonnaient et se mordaient les lèvres. Je regardais avec terreur tous ces profils sinistres dans leurs cadres de fer.

« l'n grand bruit me réveilla; il faisait petit jour. Ce bruil

venait du dehors. Mon lit était à côté de la fenêtre ; je me levai sur mon séant pour voir ce que c'était.

c( La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était pleine de monde. Deux haies de vétérans avaient peine à maintenir libre, au milieu de celte foule, un étroit chemin qui traver* versait la cour. Entre ce double rang de soldats, cheminaient lentement, cahotées à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d'hommes : c'étaient les forçats qui partaient.

(c Les charrettes étaient découvertes; chaque cordon en occupait une. Les forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés les uns aux autres, séparés par la chaîne commune qui se développait dans la longueur du chariot, et sur l'extrémité de laquelle un argousin debout, fusil chargé, tenait le pied. On entemlait bruire leurs pas, et à chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs têtes et ballotter leurs jambes pendantes.

c( Il s'était établi, entre la foule et les charrettes, je ne sais quel horrible dialogue : injures d'un côté, bravades de l'autre, imprécations de toutes paris; mais, à un signe du capitaine, je vis les coups de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les épaules ou sur les têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme extérieur que Ton appelle Tordre.

« Les charrettes, escortées de gendarmes à chev<il et d'argousins à pied, disparurent successivement sous la haute porte cintrée de Bicêtre; on entendit s'affaiblir par degrés dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des chevaux sur la route pavée de Fontainebleau, le claquement des fouets, le cliquetis des chaînes , et les hurlements du peuple, qui souhaitait malheur au voyage des galériens.»

La prison de Bicêtre a été, jusqu'en 1836, l'avant-dernière étape des condamnés à mort, sur le chemin de la guillotine; la dernière étape était à la Conciergerie. Il nous serait assez difficile de nommer tous les patients qui ont passé par \epont des soupirs de Bicêtre ; il ne s'agirait de rien moins que de compter les coups de hache que la guillotine a frappés pendant quarante ans. Seul, peut-être, le vénérable abbé Montés pourrait écrire un beau livre, tout plein d'un intérêt moral et religieux, sur les dernières heures des condamnés à mort.

Jusqu'en 1836, le crime a été le voisin de la folie dans la maison de Bicétre : n'y avait-il pas, dans cet étrange voisinage ordonné par les hommes, un secret avertissement de Dieu qui révélait à la justice tout ce qu'il y a parfois de commun entre un fou et un criminel? Nous ne parlerons pas de Papavoine, dont la monomanie est acquise à la science ; mais, voici plus récemment un malheureux insensé qui se nomme David : il aime sa bellesœur, et devient jaloux de cette femme ; il en perd la tèle, il étouffe, il déraisonne, il a le délire.. • il pr^nd un pistolet, il assassine sa belle-sœur, et il se hâte d'aller confier son crime à un sergent de ville qui passe sur le pont Neuf. — Cet assassin est-il un malfaiteur que le bourreau doive frapper? Le meurtrier n'avait--il pas le triste droit d'invoquer en sa faveur la circonstance atténuante d'un accès de fièvre chaude? Qu'importe la durée de la folie, si elle a eu le temps de briser le cerveau d'un homme? Le désespoir, comme l'ivresse, est une folie véritable.

David rédigea à Bicétre des notes qui devaient servir à motiver sa demande en grâce; les voici telles que les rapporte M. Appert, dans son livre sur les bagnes et les prisons,

« Je désirerais que l'on voulût bien mettre sur celte pétition que je suis le fils d'un capitaine retraité* chevalier de la Légion d^honneur, âgé de soixante-seize ans, et que pour lui seul je sollicite ma grâce.

« Le 30 avril 1833, j'ai déjà obtenu de Sa Majesté une grâce sur la demande du général Duvernois, commandant la place de Rochefort, pour avoir sauvé les jours du docteur Allçt, qu'un militaire, condamné comme moi, voulait assassiner.

«Parler de la passion de ma belle-sœur en termes les plus touchants, et que c'est à la suite de cette passion, par jalousie, par désespoir, que j'ai tué celle que j'aimais.

c< On ne tue pas une personne, à dix heures et demie, dans un hôtel des Invalides couvert de soldats, et on ne se rend pas à la préfecture avouer son crime, pour le plaisir de le faire. — 11 y a là délire, folie, enfin je ne sais quoi; je ne puis me rendre compte moi-même de ce moment.

c( J'ai été militaire depuis 1813; j'ai manqué, à la vérité, aux

devoirs que mon état mMinposait y mais je ne suis point un voleur.

a La mort, je ne la crains pas, je n'y pense même pas; la seule idée qui m'occupe, c'est le chagrin causé à ma famille, ce sont les cheveux blancs de ce vieux et respectable père qui a servi trente ans avec honneur. »

David fut guillotiné, comme Lacenaire.

Si Mercier visitait aujourd'hui la maison de Bicètre, il aurait le droit de donner un démenti complet à ce passage de son Tableau di Paris : « Bicétre, ulcère terrible sur le corps politique, ulcère large, profond, sanienx, qu'on ne saurait envisager qu'en détournant les regards ; jusqu'à l'air du lieu que l'on sent à quatre cents toises, tout vous dit que vous approchez d'un lieu de force, d'un asile de misère, de dégradation, d'infortune. Le nombre des habitants de Bicétre n'est point fixe ; en hiver, il est plus considérable, parce que plusieurs pauvres qui trouvent à travailler en été sont obligés d'aller se réfugier dans cet hôpital en hiver, où l'on compte alors quatre mille cinq cents personnes environ. Si quelque chose peut inspirer de l'horreur pour la pauvreté et l'amour du travail aux fainéants, c*est Bicétre : là, le pauvre est bien un être , nul ; on lui fait sentir que c*est la charité qu'on lui donne.

c< Parlant à un de ces bons pauvres, je lui dis : Que désirezvous, mon ami? — Oh ! monsieur, si j'avais seulement un sou à dépenser par jour! — Eh bien? — Nous ne coucherions plus que trois dans un lit. — Et si vous aviez deux sous? — Oh 1 je boirais du vin deux fois la 'semaine. — Et si vous en aviez trois? — Oh ! je mangerais un peu de viande tous les trois jours. — Un Anglais qui m'accompagnait lui donna de quoi boire du vin, manger de la viande et coucher seul pendant dix-huit mois.

« Ce nom de Bicétre est un mot que personne ne peut prononcer sans je ne sais quel sentiment de répugnance, d'horreur et de mépris. Comme il est devenu le réceptacle de tout ce que la société a de plus immonde, l'imagination est blessée dès qu'on prononce ce mot qui rappelle des turpitudes. Il était naguère à Bicétre une salle affreuse oii cinq à six cents hommes, mêlés ensemble, s'infectaient mutuellement de leur haleine et de leurs vices, où le désespoir aigrissait sans cesse des caractères furieux; on n'y pou-

33(i LE8 PRISONS DE PARIS,

vait entrer, pour porter des aliments, que la baïonnette au bout du fusil. C'était bien le lieu le plus abominable, le plus pervers, le plus corrompu qui existât et qui ait existé peut-être sur toute la surface du globe.

« On est fâché de voir sur le même point, et tout à côté des vagabonds,— les épilepliques, les imbéciles, les fous, les vieillards, les gens mutilés ; il semble qu'ils devraient être séparés de celte foule de coquins qui inspirent encore plus d'indignation que de pitié. »

Les derniers jours des condamnés à mort se passent maintenant dans la prison de la Roquette, dont nous parlerons dans le dernier chapitre de cet ouvrage. Bicêtre n'a rien conservé des terribles apparences que lui avait infligées la pénalité du crime; il s'est laissé reprendre, aussi bien que la Salpêtrière, ses chaînes , ses verrous et ses cachots; il a renoncé aux coupables châtiés par la main des hommes: il n'a gardé que les innocents frappés par la main de Dieu.

L'ABBAYE. — MONTAKU .

C'était en 1635.

Le son de la cloche avait réuni tous les novices de la riche abhaye de Saint-Germain-des-Prés; d'après les ordres donnés la

veille, chacun s'était muni d'un instrument de travail, et Tahhé avait répété à haule voix :

c Mes frères y il faut accomplir l'œuvre que robsUnation de l'architecte Gomard voudrait laisser inachevée ; il refuse de bâtir une geôle, et il élève ses prétentions jusqu'à empêcher aucune

main profane d'entreprendre les travaux dont il a la direction

Mettez-vous à l'ouvrage cl que la geôle s'élève et complète notre saint édifîce. »

Les frères avaient obéi.

En effet, il y avait eu convention faite entre l'architecte Gomard et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés à Paris.

Par cet acte, Gomard s'était chargé de faire bâtir le portail de l'église et la geôle ; mais, quoiqu'on ait dit que ces engagements eurent leur effet, des documents retrouvés par hasard, depuis quelques années, dans des démolitions, constatent que le bâtiment de la prison, de forme carrée, flanqué de petites tourelles à trois étages, grandit par les mains des moines.

Ce furent encore les moines qui creusèrent dans les profondeurs du sol ces affreux cachots dont la voûte surbaissée ne permettait même pas au patient d'élever les yeux vers le ciel, «oubliettes où chacun des moines avait, en les construisant, la perspective de venir expier une infraction à la règle monastique, ou une faute contre l'obéissance disciplinaire.

L'abbé de. Saint-Germain-des-Prés devait avoir à cœur la possession d'un vade tnpace; une geôle était pour les moines du temps passé un symbole aussi essentiel que la croix.

Quel pouvoir spirituel ou temporel n'avait pas alors le privilège de placer sur son pilori à pivot les hommes déclarés coupables par ses lois spéciales? quelle corporation, sacrée ou profane, n'avait pas son code, ses juges, ses bourreaux, ses échelles patibulaires, ses bûchers? La capitale, fractionnée aujourd'hui par divisions municipales, avait alors pour signes de délimitation des gibets. Le vieil historien Sauvai nous a laissé la liste de vingtquatre juridictions qui avaient à Paris le droit d'engraisser les hommes pour la potence.

Le supérieur de l'abbaye de Saint-Germain-*des-Prés éprouva bientôt le désappointement que partagèrent avec lui tous ceux qui possédaient le droit de haute, moyenne et basse justice; l'édit

LES PRISONS DE PkHiS. 359

royal de 1674 réunit toutes les justices particulières à Tunité, et confisqua toutes les cordes des gibets au profit de celui du Ghà« telet; toutes les juridictions qui vivaient de la mort des larrons pris sur leurs terres, jetèrent les hauts cris, comme firent les braconniersy lors des édits de Henri IV qui les condamnait, par avant-goût de la hart, à être fustigés près des buissons autour desquels ils auraient exercé leurs métiers. Un mémoire éloquent émut le roi Louis XIV, qui consentit à laisser jouir l'abbé de Saint-Germain-des-Prés du droit de justice dans L'enclos du monastère, et dans les lieux occupés par les abbés et religieux de ladite abbaye et leurs domestiques : ainsi avait précédemment fait Henri IV, en permettant à ceux qui habitaient des propriétés closes de mutiler ou de tuer le gibier suivant leur bon plaisir.

On lit dans les mémoires de l'Étoile : a En 1607 fut constitué prisonnier à Paris, et mis aux prisons de TÂbbaye, le prieur des fratti ignarantt pour avoir forcé une petite fillette âgée de sept à neuf mois, fille d'un corroyeur du faubourg Saint-Antoine. L'historien ne dit pas quel châtiment ou quelle pénitence subit le justiciable de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés.

c Quelque temps auparavant, ajoute l'historien, s'était commis un acte prodigieux, surpassant en abomination le précédent. Un homme étant en compagnie d'une jument, en avait eu deux enfants, pour laquelle horreur ayant été condamné à être brûlé tout vif avec sa jument, il en appela au parlement; la sentence étant confirmée, il fut renvoyé sur les lieux pour être exécuté, et à l'égard des deux enfants du criminel et de la jument, il fut ordonné que la Sorbonne s'assemblerait pour résoudre ce qu'on aurait à en faire. »

Quandle droit de justice qu'exerçait l'abbé de Saint-Germain-des- Près fut restreint dans les limites du couvent, les geôles de l'Âbbaye se trouvant trop vastes pour la population de ses prisonniers, la royauté fit au cloître une concession comme celle octroyée précédemment aux lazaristes, et les fils de famille débauchés ou dissipa^ leurs remplirent le vide que les restrictions faites à l'omnipotence abbatiale avaient causé. Il faut croire que le temps dans sa marche démolit les cachots à mesure que cette population de contrebande

s'augmenla, car à l'époque où Howard visita les prisons de France,

il écrivit à propos de l'Abbaye :

« On y trouve cinq petits cachots dans lesquels on entasse quelquefois jusqu^à cinquante hommes. »

II est vrai, qu'à cette époque, cette prison n'était plus destinée aux fils de famille, mais aux soldats du régiment des gardes françaises, troupe d'élite qui, appréciée collectivement, formait un corps . dont la monarchie pouvait tirer honneur et profit, mais qui, pesée individuellement à son poids moral, ne méritait, certes, ni Testime ni la pitié du peuple, qu*elle rançonnait, battait et humiliait, buvant son vin, enlevant ses femmes et ses filles quand l'occasion se présentait bonne.

Le peuple perd facilement la mémoire, et c'est peut-être pour avoir oublié qu'il devait correction plutôt que protection aux gardes françaises, qu'il eut sous les yeux le drame sanglant dont la première scène fut la délivrance de quelques indisciplinés que leurs chefs avaient envoyés en prison.

Mais avant de mettre de nouveau le pied sur le terrain de la révolution, voyons ce qu'était la prison de l'Abbaye quand elle servait de maison de correction aux jeunes débauchés.

Les familles qui se montraient sévères pour leurs héritiers, demandaient bien leur transformation morale ; mais comme la secte qui croit à l'inoculation des nobles instincts par la torture de l'isolement, n'avait pas encore publié ses programmes, on se contentait de mettre soils clef les coupables qui pouvaient vivre en société quoique captifs, et menaient assez joyeuse vie ; les cellules ne se fermaient qu'à la nuit close.

Les parents payant rétribution aux gardiens, la pensée administrative devait se concentrer sur la surveillance, et voici un moyen assez ingénieux auquel elle avait eu recours, et que nous recommandons aux architectes pénitentiaires ; en matière de plagiat, autant prendre sur notre sol, que d'aller copier la maçonnerie cellulaire à Lausanne ou à Philadelphie.

Voici donc le moyen préservatif de l'évasion par escalade et effraction, en usage dans l'ancienne prison de l'Abbaye de Paris.

Chaque chambre était encadrée ou plutôt doublée d'une cloison

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faîte de lattes et déplâtre et détachée du mur; dans l'intervalle de la cloison au mur le sol était à jour, de sorte que si le prisonnier faisait un trou, quelque petit qu'il pût être, le mortier, les petits éclats de bois, la sciure ou poussière delà latte tombaient entre la cloison comme la poudre d'un sablier* et le geôlier, tranquille <ians son logis, comprenait que l'heure de la surveillance était arrivée. Ce moyen, qui aurait dérouté Latude et le baron Trenck, préserva l'Abbaye d'évasions pendant de longues années.

Au sujet de TAbbaye, nous empruntons une anecdote à un laborieux et fécond écrivain, M. Saint-Edme, à qui l'histoire de tous les temps a dit ses mystères, dont il a fait de nombreuses et intéressantes reproductions au profit de notre époque. Ce fait donne la mesure des itourdeties plus ou moins excentriques auxquelles se livraient les pensionnaires de la prison dont nous reproduisons le tableau.

« Le général D... était lié dans sa jeunesse avec des jeunes gens assez débauchés ; un jour qu'il y avait pénurie d'argent pour les plaisirs, ces /bti5 imaginèrent un singulier moyen de s'en procurer.

« L'oncle de D..., malade depuis longtemps, laissait, dans ce moment-là, peu d'espoir deguérison à ses amis. D... annonça que son oncle se Irouvait plus mal et demandait un notaire; on alla chercher aussitôt cet officier public, on l'introduisit sur-le-champ auprès du moribond, qui dicta un testament tout entier en faveur de D... Un emprunt alors devint fort facile.

a Mais bientôt on découvrit la supercherie : D... et son ami le chevalier delaC, qui avait joué le rôle de l'oncle, furent envoyés à l'Abbaye ; peu de temps après, le chevalier de la C... fut consigné à Ja Bastille et exilé dans les colonies, où il fit un très-riche mariage.

« Dans des temps plus près de nous, un jeune médecin fit un tour d'escamotage qui peut servir de pendant à la donation dont nous venons de parler; mais plus heureux que M. D..., il jouit de Timpunité.

« Une vieille douairière mourut, son médecin voulut servir les intérêts d'une des parentes de la défunte, et voici comment il opéra :

€ Le docteur appela deux hommes de loi auprès du lit mortuaire, et tandis quMl tâtait le pouls et que la parente s^adressant au cadavre que les assistants croyaient encore animé et doué d^inteliigence, elle criait àtue-téte : < N'est-ce pas à madame *** queTmis avez rintention de lais»ser telle ferme? » Le médecin, avec adresse, faisait exécuter à la tête de la morte le signe de négation ou d'affirmation.

<c La parente continuait l'interrogatoire : < N'est-ce pas à madame *** que vous laissez vos coffres d'argenterie et tous vos meubles? »

« Le médecin continuait à faire jouer la tête. Les notaires écrivaient des donations posthumes sans s'en douter. Ce qu'il y a de mieux, c'est que les héritiers improvisés au chevet d'un cadavre furent reconnus vrais et loyaux propriétaires.

« L'auteur et le complice de ce tour de gibecière n'eurent aucun démêlé avec la justice d'alors. »

Revenons aux gardes françaises.

Au mois de juin 1789, quelques soldats de ce régiment, écroués disciplinairement à l'Âbbaye, écrivirent à une espèce de club permanent qui tenait ses séances au café de Foi; ils se dirent victimes de leur patriotisme. Cette lettre fut lue en public, et de nombreuses voix demandèrent qu'on marchât sur l'Âbbaye pour délivrer les soldats patriotes.

On se met en route, la foule grossit en chemin, les portes de la prison sont enfoncées, les prisonniers délivrés et portés en triomphe dans Paris. Deux ^détachements de dragons et de hussards veulent réprimer cet acte de sédition, mais le peuple les gagne en leur versant du vin, et bientôt dragons et hussards crient Vive la nation ! et abandonnent leurs armes.

Le peuple commença à apprécier sa force, et trois ans après sa première victoire de l'Âbbaye, il en remportait une autre que l'histoire nomme les massacres de septembre.

Tous les meneurs de cette sanglante époque avaient agité la question de savoir s'il fallait mettre le feu aux prisons, ou s'il n'était pas préférable de réunir les prisonniers dans les caves et de les y noyer avec le secours des pompes. L'assassinat pur et simple fut

LES PRISONS DE PARIS. 3i3

adopté comme mesure d^indulgence» On feignit de le justifier par des espèces de formes juridiques. ÂTÂbbaye, un tribunal composé de douze monstres et présidé par Maillard^ surnommé Tape-dur, jugeait les prisonniers.

Deux torches éclairaient le tribunal » le président, en habit gris, le sabre au côté, était presque toujours debout contre une table^ sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, quelques bouteilles et des pipes«

Cette table était entourée par dix personnes assises ou debout^ dont quelques-unes étaient en veste et en tablier, d'autres* dormaient étendues sur des bancs ; deux hommes en chemisé teinte de sang, le sabre à la main, gardaient la porte du guichet ; un vieux guichetier avait la main sur les verrous.

Âpres rinterrogatoire d'un détenu, les juges prononçaient la mise en liberté. ^

M» lourniac Saint-Meard, qui eut le bonheur d'échapper au massacre par un acquittement, raconte ainsi sa mise en liberté :

« Le président, aprè» avoir ôté son chapeau, dit : « Je ne vois rien qui puisse faire suspecter monsieur, je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis ? »

a Les juges approuvèrent cette décision.

a Le président chargea trois personnes d'aller en députation annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre.

« Les trois députés rentrèrent et me firent mettre mon chapeau sur la tête; ils me conduisirent hors du guichet. Aussitôt que je fus dans une rue, un d'eux s'écria : < Chapeau bas! voilà celui pour lequel vos juges demandent aide et secours. » Ces paroles prononcées, le pouvoir exécutif m'enleva; et placé au milieu de quatre torches, je fus embrassé de tous ceux qui m'entouraient ; tous les spectateurs crièrent : Vive la nation I

« Ces honneurs me mirent sous la sauvegarde du peuple, qui, en applaudissant, me laissa passer, suivi de trois députés que le président avait chargés de m'escorter jusque chez moi. »

Quand, après un interrogatoire, le président disait : A la Force, c'était une formule de condamnation. Le prisonnier crqyait à un transférement dans une autre geôle, il se livrait à ses guides, et au

moment où il franchissait le dernier guichet, il tombait sous le Ter

des massacreut*s.

On lit dans l'IIisloire des Jacobins^ attribuée à Charles Nodier :

« Dans lajournée du 2 septembre, rinfernal comité apprenant qu'on volait les victimes après les avoir assassinées, et ne voulant pas perdre le butin sur lequel il avait compté, envoie Billaud de Varennes aux prisons pour arrêter ce qu'il appelle le pillage. On vit alors cet homme de sang portant un habit brun, une petite perruque brune et Técharpe tricolore, entrer dans la cour de TÂbbaye, monter sur un tas de cadavres et adresser ce discours aux égorgeurs :

« Mes amis, mes bons amis, la commune m'envoie vers vous pour vous représenter (|uc vous déshonorez cette belle journée. On lui a dit que vous voliez ces coquins d'aristocrates après en avoir fait justice. Laissez tous les bijoux, tout l'argent et tous les effets qu'ils ont sur eux poiir les frais du grand acte de justice que vous exercez. On aura soin de vous payer comme on en est convenu avec vous ; soyez nobles, grands et généreux comme la profession que vous remplissez ; que tout dans ce grand jour soit digne du peuple dont la souveraineté vous est commise. »

Trois jours après la harangue de Billaud de Varennes, Tordre suivant, daté de l'hôtel de ville, était adressé aux égoi^eurs :

Au nom du peuple.

« Camarades,

« Il est enjoint de faire enlever les morts, de laver et de nettoyer toutes les lâches de sang, et particulièrement dans les cours, chambres, escaliers de TAbbayc. A cet effet, vous clés autorisés à prendre des fossoyeurs, charretiers, ouvriers, etc.

c< Hôtel de ville, 4 septembre.

« Signé : Sergent Panis, administrateur; Méchéc, secrétaire-greffier. »

11 y avait l«i rude besogne, qui demandait grand renfort do bras.

Les massacreurs avaient accompli la mission dont ils étaient chargés ^ par le ministre de la justice, Danton, le procureursyndic de la commune, Mannel, qui en cette circonstance eurent communauté de pensée et d'intention avec Fabre d'Églantine, Tallien, CoUot d'Herbois^ Billaud et autres. ..

Le sang avait coulé par torrents: cent soixante cadavres formaient, sur la petite place «de TÂbbaye/le trophée révolutionnaire.

En cherchant parmi les corps affreusement mutilés, on pouvait reconnaître le prince de Rohan-Chabot, dévoué à la révolution quand elle s'annonça comme une transformation pacifique , mais qui rompit avec elle, quand elle menaça de devenir un champ de carnage. Le vénérable abbé Chapt de Rastignac, Thierry, valet de chambre du roi, Montmorin, ministre des affaires étrangères, grand nombre de prêtres fidèles à leur foi, grand nombre de soldats suisses fidèles à leur parole, mêlèrent ensemble leur sang et passèrent tour à tour sous le fatal guichet de la rue Marguerite, comme on disait à cette époque.

Parmi les victimes réservées aux égorgeurs, quelques-unes eurent un moment l'espoir d^échapper à leur sort.

Un historien de cette période révolutionnaire, M. Nougaret, raconte ce fait :

« Pendant qu'on égorgeait les prisonniers à l'Abbaye, un ecclésiastique qui attendait dans les cachots de cette prison que son tour arrivât, imagina de quitter son habit et de se faire un vêtement de tous les haillons qui se trouvaient autour de lui* Lorsqu'il comparut devant le sanguinaire tribunal, on lui demanda la cause de sa détention ; il feignit d'être un pauvre mendiant, et dit qu'il avait été arrêté demandant son pain. Sur cette réponse, que son accoutrement rendait très-croyable, il fut élargi. Enivré de joie, il se lance^ans la rue et se hâte de gagner son logis. En àppro-

1 L*ordrc élail ainsi conçu : « Au nom du peuple français, camaradefi, il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de TAbbaje sans distinction, à Texccption de Pahbé TEnfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. L'abbé FEnfunt avait été le confesseur de Louis XVI. Il fut assassine le 5, suivant (]uc1ques biographes, i la prison des Carmes, et suivant d'autres, à rAbbayc.

chant de son domicile^ il rencontra deux de ses voisins, dont Tun était boucher; il leur sauta au cou, les serra étroitement dans ses bras et leur dit : u Félicitez-moi, mes bons amis, mes chers voisins, j'ai échappé au carnage. » Il leur raconta ensuite par quel stratagème il avait sauvé sa vie. U parlait à deux scélérats : ces deux monstres, après l'avoir écouté tranquillement, lui dirent à leur tour : u Tu ne nous échapperas pas à nous. » Ils le saisirent au même instant, retendirent par terre, et regorgèrent au milieu de la rue. »

Voilà l'époque !

Quelques jours avant le 2 septembre, mademoiselle Cazotte, mise à l'Abbaye avec son père, fut reconnue innocente ; mais elle ne voulut pas l'y laisser seul et sans secours; elle obtint la faveur de rester auprès de lui. Arrivèrent les journées de meurtre. La veille, mademoiselle Gazotte, par le charme de sa figure et la chaleur de ses discours, avait su intéresser des Marseillais qui étaient entrés à l'Abbaye; ce furent eux qui l'aidèrent h sauver ce vieillard : Condamné après trente heures de carnage, il allait périr sous les coups d'un groupe d'assassins, sa fille se jette entre eux et lui, pâle, échevelée : « Vous n'arriverez à mon père, dit-elle, qu'après m'avoir percé le cœur 1 » Un cri de grâce se fait entendre, cent voix le répètent. Les Marseillais ouvrent le passage à mademoiselle Cazotte, qui emmène son père, et vient le déposer dans le sein de sa famille. Cependant sa joie ne fut pas de longue durée. Bientôt Cazotte fut réincarcéré. Les ennemis du vieillard trouvèrent enfin le moyen de neutraliser l'ascendant que la fille de l'homme de lettres savait prendre sur tous ceux qui avaient alors la puissance. Ils obtinrent que mademoiselle Cazotte fût mise au secret, et son père resta sans appui et fut perdu. Dans le chapitre de la Conciergerie, nous avons vu les portes de cette prison s'ouvrir pour laisser passer le tombereau dans lequel Cazotte alla à Téchafaud.

Quelques prisonniers furent plus heureux.

Déjà la pique des égorgcurs s'était levée sur la poitrine de Tabbé Sicard, lorsque l'horloger JVlonnot se précipita entre les assassins et leur victime :

« C'est Tabbé Sicard ! s'écrie-tHl, un des hommes les plus utiles à son pays : il faut passer sur mon corps pour aller jusqu'à lui! »

Sicard prit alors lui-même la parole, et dit au peuple : a J'instruis les sourds-muets, et comme le nombre de ces infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis plus à vous qu'aux riches. »

Cette harangue produisit son effet : les égorgeurs prennent Sicard dans leurs bras, l'embrassent, et lui proposent de le reconduire en triomphe chez lui; mais, comme il le raconte lui-même dans la relation de son séjour à l'Âbbaye, un scrupule de justice l'engagea à dire qu'une autorité constituée l'ayant fait prisonnier^ il ne devait cesser de l'être que par un jugement légal d'une autorité constituée.

Ce scrupule faillit compromettre de nouveau la vie de l'instituteur des sourds-muets ; car, pendant deux nuits qu'il passa encore à l'Abbaye, il risqua plusieurs fois d'être massacré. Enfin, le 4 septembre, Sicard, dont le comité de sa section (l'Arsenal) voulait à tout prix la têle, fut tiré de prison au moment où il allait être sacrifié à l'aveugle haine de quelques ennemis personnels.

La muse de Legouvé s'est inspirée au dévouement de mademoiselle de Sombrenil. Le poète prend la scène au moment où les égorgeurs se font, sur la voie publique, les exécuteurs des arrêts du tribunal révolutionnaire.

Ils mèlenl sous leurs coups les sexes el les rangs ;

W? jetlenl morls sur morts et mourants sur mourani».

Tout frémît... une fille au printemps de son âge,

Sombreuil, vient éperdue affronter le carnage :

C^est mon père, dit -elle, arrêtez inhumains!

Elle tombe à leurs pieds, elle baise leurs mains,

Leurs mains teintes de sangl CVst peu ; forte d''nndnrc

Tantôt elle retient un bras qui la menace.

Et tantôt s^offrant seule à Thomicide acier.

De son corps étendu le couvre lout entier.

Elle dispute aux coups ce vieillard qu'elle adore.

Elle le prend, le perd, et le reprend encore.

A ses pleurs, a ses cris, à ce grand dévoûmenl,

Lf s meurtriers émus s'arrélenl un moment :

Elle voit leur pitié, saisit rinslant prospère. Du milieu des bourreaui elle enlève .«on père. Et traverse les murs ensanglantes par eux. Portant ce poids chéri dans ses bras généreux.

Le poêle a omis de dire qu'un des meurtriers mit à la délivrance de M. de Sombreuil la condition que sa fille boirait un verre de sang. L'héroïsme lui donna la force de céder à cette horrible proposition.

Plus tard, madame de Rosambo sortant de prison avec le vénérable Malesherbes pour paraître au tribunal, aperçut mademoiselle de Sombreuil. « Vous avez eu, lui dit-elle, la gloire de sauver votre pcre, et moi j'ai la consolation de mourir avec le mien. »

Le bruit courut que le célèbre comédien Larive avait épousé mademoiselle de Sombreuil. L'artiste démentit le fait dans le Honiteur.

Beaumarchais avait fait un grand mémoire pour l'assemblée générale, à qui il demandait des juges, relativement à un achat Je

fusils déposés en Hollande; et quelques jours avant le mois de septembre de l'année 1792, Fauteur du Mariage de Figaro dictait a des commis son mémoire juslificatif sur celle opération commerciale, quand on vint l'arrêter sur l'accusation d'un refus d'amener en France les soixante mille fusils que des ennemis personnels assuraient lui avoir été payés d'avance. Parmi les dénonciateurs, se trouvait un certain monsieur Golmar, membre de la municipalité, homme qui, en plusieurs circonstances, s'était trouvé en concurrence industrielle avec l'écrivain-négociant. Les scellés furent apposés sur les papiers de Beaumarchais et on l'envoya coucher à TÂbbaye.

Le lendemain deux ofGciers municipaux vinrent prendre le prisonnier à l'Âbbaye, pour assister à la levée des scellés et à la description de ses papiers, puis il fut conduit à la mairie où des explications suffisantes allaient le rendre à la liberté avec une attestation de civisme et de pureté, quand survint un incident dont nous laissons Beaumarchais faire le récit.

« Le secrétaire, dont les regards bienveillants me consolaient et me touchaient, écrivait cette attestation, lorsqu'un petit homme aux cheveux noirs, au nez brusque, à la mine effroyable, vint parler bas au président; vous le dirai-je, ô mes lecteurs? C'était le grand, le juste, en un mot le clément Marat.

Il sort. Le président en se frottant la tète, avec quelque embarras me dit : « J'en suis bien désolé, monsieur, mais je ne puis vous mettre en liberté. Il y a une nouvelle dénonciation contre vous.

— Dites-la-moi, monsieur, je l'éclaircirai à Tinstant.

— Je ne le puis; il ne faudrait qu'un mot, un seul geste de vous à quelques-uns de vos amis, qui vous attendent là dehors, peut détruire l'effet de la recherche qu'on va faire.

— Monsieur le président, qu'on renvoie tous mes amis ; je mo constitue prisonnier dans votre bureau jusqu'à la recherche finie; peut-être donncrai-je les moyens de la raccourcir. Dites-moi de quoi il s'agit ? »

Le président dit alors qu'il était instruit d'un envoi de cinq malles de papiers suspects, fait par Beaumarchais chez une dame de la rue Saint-Louis.

5r»0 LES PRISONS DE PÂlilS.

« Monsieur^ répondil Beaumarchais, je donne aux pauvres avec plaisir tout ce qu'on trouvera dans les cinq malles qu'on indique, et ma léte répond de ce qu'on y verra de suspect. » Il déclara qu'il n'y avait aucune malle à lui dans la maison indiquée. On vérifia les malles, dont quelques agents mal informés avaient suivi la trace, et on les trouva pleines de vieux chiffons appartenant à des religieuses réfugiées au Marais.

Beaumarchais ne tarda pas a être reconduit à l'Abbaye, et il fut mis au secret avec défense expresse de Ini laisser parler à qui que ce fût du dehors, sans un ordre écrit de la municipalité.

« Je me trouvai, dit Beaumarchais, à l'Âbbaye avec MM. d'Affry, Thierry, les deux Montmorin, Sombreuil et sa vertueuse fille, qui s'était enfermée avec son père dans ce cloaque; l'abbé de Boisgelin, MM. Lally-Tollendal , Lenoir, trésorier des aumônes, vieillard de quatre-vingt-deux ans, enfin cent quatre-vingt-douze personnes entassées dans dix-huit petites chambres.

« Un jour, dans un de nos entretiens, l'un de nos compagnons d'infortune nous dit : «t Les ennemis ont pris Longwy, s'ils peuvent entrer dans Verdun la terreur gagnera le peuple, et Ton en profilera pour nous faire égorger.

— Je n'y vois que trop d'apparence, répondis-je. »

c( Le lendemain on me fit passer, en prison, le billet que je vais copier : « Colmar, officier municipal, et celui qui a dit en votre f< présence avoir des preuves contre vous, est cause du nouvel « ordre qui vous tient au secret. Écrivez avec force au comité de (( surveillance de la mairie. »

« Je profitai du couseil; j'adressai un mémoire au comité.

« Le lendemain 29 août, sur les cinq heures du soir, nous philosophions tristement. Un guichetier vint m'appeler.

fc Monsieur Beaumarchais, on vous demande.

— Qui me demande, mon ami?

— M. Manuel avec quelques municipaux. »

u 11 s'en va ; nous nous regardons. M. Thierry me dît : « N'eslil pas de vos ennemis ?

— Hélas ! dis-je, nous ne nous sommes jamais vus ; il est bien triste de commencer ainsi : cela est d'un terrible augure ! mon

LES PRISONS DE PAlilS. 551

înslant est-il arrivé?» Chacun baisse les yeux, se lait; je passe chez le concierge, et je dis en entrant : « Qui de vous, messieurs, se nomme M. Manuel?

— C'est moi, me dit un d'eux en s'avançant.

— Monsieur, lui dis-je, nous avons eu, sans nous connattre, un démêlé public sur mes contributions. Non-seulement, monsieur, je les payais exactement, mais même celles de beaucoup d'autres, qui n'en avaient pas le moyen. 11 faut que mon affaire soit devenue bien grave^ pour que le procurcur^syndic de la commune de Paris ; laissant les affaires publiques, vienne s'occuper ici de moi.

— Monsieur, dit-il, loin de les laisser là, c'est pour m'en occuper que je suis dans ce lieu; et le premier devoir d'un officier public n'est-il pas de venir arracher de prison un innocent qu'on persécute? Votre dénonciateur, Colmar, est reconnu un gueux; sa section lui a arraché l'écharpe dont il est indigne. Il est chassé de la commune et je le crois même en prison. C'est pour vous faire oublier notre débat public, que j'ai demandé à la commune de m'absénter une heure pour venir vous tirer d'ici. Sortez à l'instant de ce lieu. le lui jetai mes bras au corps^ sans pouvoir lui dire un seul mot ; mes yeux seuls lui peignaient mon âme : je crois qu'ils étaient magiques , s'ils lui peignaient tout ce que je pensais. »

Le dimanche 2 septembre, Beaumarchais libre apprend que la sortie de Paris est permise ; fatigué de corps et d'esprit il va diner à la campagne. À quatre heures on lui dit que la ville est refermée, qu'on sonne le tocsin , qu'on bat la générale et que le peuple se porte avec fureur vers les prisons pour massacrer les détenus...

Ce mélange d'affreuses et de louables actions, qu'on trouve dans la vie de Manuel, qui arracha Beaumarchais à la mort la veille de la sanglante exécution dont il était un des meneurs, s'offre chez plusieurs acteurs du drame révolutionnaire. Dans une autre circonstance Saint-Just sauva une jeune fille de la souillure, et peutêtre de la mort, en jetant dans les cachots de Paris un homme qui faisait un abus infâme de la puissance qu'il avait conquise par l'apostasie.

L'ablic Schneider fut le digne émule des Lebon et des Fonquier- Tinville, ancien moine, puis accusateur public près le tribunal du Bas-Rhin ; il eut la part la plus grande à tous les crimes qui se commirent dans ces contrées au nom de la liberté. Son activité égalait presque sa cruauté méthodique : toutes les communes le voyaient, suivi de ses bourreaux, se contenter dans ses tournées de la dénonciation faite par deux de ses agents, pour livrer au supplice des citoyens des deux sexes, de tout âge, et même de toute condition. Les municipalités lui abandonnaient les têtes qu'il demandait, comme faisant partie des tarifs d*une sorte de réquisition générale.

Quelquefois Schneider s'invitait chez un propriétaire aisé, où Ton ne manquait pas d'aller au-devant de tous ses caprices; mais, à là fin du repas, l'hôte complaisant était immolé avec appareil dans sa propre cour. Considérant que le fleuve du Rhin pouvait rivaliser avec la Loire, l'abbé alsacien se demanda pourquoi, de ce côté de la France, il se priverait des moyens dont jouissait bien Carrier ; mais le temps manqua pour l'exécution du projet.

Le prêtre défroqué, voulant donner des gages positifs à la révolution et balancer l'ascendant de Saint-Just, chercha à faire oublier que son début dans la vie publique datait d'une apostasie; il se laissa persuader que le nom d'Euloge, qu'il avait pris nouvellement, et surtout un mariage, satisferaient l'opinion. L'abbé Schneider fît choix d'une fiancée.

Un homme riche du bourg de Brumath, peu distant de Strasbourg, était en jugement comme aristocrate et il avait une fille remplie de qualités ainsi que d'agrément. Schneider fit élargir le père, et, en dînant chez lui le lendemain, il lui déclara qu'il voulait sa fille ; elle comprit parfaitement ce qu'elle avait à faire ; les croisées donnaient sur la place où on dressait l'échafaud ambulant, et on y attendait son père en cas qu'il refusât. Elle parut donc flattée du choix d'un homme aussi redoutable, et pénétrée de reconnaissance pour l'ordre d'élargissement signé la veille; elle supplia son père de l'autoriser à donner son consentement; et, parlant aussitôt dans ce sens à Schneider, elle ajouta : a II se mêle un peu d'orgueil à mon bonheur; je demande que la cérémonie

nit lieu dans la ville, afin que nul ne puisse me confondre avec les jeunes filles qui font suivi , sans être la compagne légitime de notre premier citoyen; demain mes préparatifs seront faits. »

Le lendemain on ne put partir de Brumath assez tôt, il fallut que Schneider envoyât Tordre de différer d'une heure la clôture des portes de Strasbourg. G^était enfreindre un arrêté de Saint-Just et encourir la peine capitale; mais Schneider s'aveuglait au point même de braver son antagoniste; le cortège se présenta sons le balcon de Saint-Just.

Les fiancés étaient dans une voiture à six chevaux, découverte, précédée de quatre coureurs, et entourée de cavaliers d'élite.

Le lourd char des exécutions s'avançait à ht suite, et l'abbé pa-^ raissait ainsi dans sa gloire, avec les insignes de son autorité.

Cependant Saint*Iust se montra sur le balcon, et il fallut s'arrêter. La jeune héritière de Brumath vit dans quelles mains était le pouvoir le moins précaire; elle s'élança de la voiture, et à ge-r noux, sur le pavé, devant Saint-Just elle s'écria : « Justice, citoyen! j'en appelle à la convention. »

Elle s'expliqua en peu de mots y et ensuite à cette question : a Qu'aurais-tu fait? > elle répondit en laissant apercevoir un poignard : Cl Je l'aurais tué ce soir, maintenant je demande sa grice. » Mais Sainl-Just était irrité : a Point de grâce, dit-il, qu'on attache le moine de Cologne à la guillotine, cet avant-goût de supplice est une invention de ce monstre. » Ainsi exposé durant plusieurs heures à la risée publique, le 21 décembre 1793 il fut transféré dans les prisons de Paris et bientôt il subit la mort. Ce fut Fouqnier- Tinville qui fit justice de Schneider.

Au nombre des noms célèbres qui figurent sur les ragistres de cette prison, où passa madame Roland, est celui de Charlotte Corday. Le 11 juillet 1793, le bruit se répand dans Paris que Marat vient d'être assassiné. On n'ose confier une telle nouvelle qu'à ses amis. Elle est bientôt confirmée par les imprécations et la fureur de jacobins. Une femme a porté le coup; elle s'en glorifie; elle attend le supplice ; elle n'a point cherché à s'y soustraire : c'est Charlotte Corday.

Elle était née dans le département de TOrne, demeurait à Caen

el possédait à un degré fort rare tous les dons de la beauté i on était surtout frappé de Télégancc de sa taille, du pur éclat de son teint, et des éclairs qui partaient de ses yeux. Quelques personnes ont cru, et Ton a beaucoup répété, qu'elle avait aimé ce brillant et infortuné Belzunce, qui fut massacré à Caen avec tant de barbarie dans les premiers troubles de la révolution, et que dès lors elle avait juré de venger l'humanité sur Marat, qui dans ses feuilles avait provoqué le massacre de Belzunce. On a prouvé depuis qu'elle n'avait connu ni pu c«Dna!tre cet officier. *

Charlotte était âgée de vingt-cinq ans ; tout indiquait dans ses traits et dans ses manières, que s' élevant au-dessus des forces de son sexe, elle en avait conservé la nrodestie. Le soin de plaire lui paraissait frivole ; elle remplissait avec tendresse le devoir de la piété filiale, mais dans la vie domestique elle avait obtenu ou s'était réservé quelque indépendance. Peut-être la fierté de son âme l'avait-elle soustraite au sentiment qui a tant d'influence sur la destinée des femmes. Une seule passion l'occupait depuis longtemps, c'était celle de la liberté.

Quand les députés proscrits arrivèrent à Caen, elle plaignit leurs malheurs, elle vit tous ceux de sa patrie. Placée trop loin du théâtre des événements, elle en comprit mal la cause ; elle voyait des milliers de tyrans ; elle crut qu'ils se subordonnaient à un chef, et le plus féroce lui parut le plus habile d'entre eux.

Le dessein de Charlotte est pris; elle goûte déjà toute la joie d'une grande action ; la sérénité de ses traits trompe ses amis et son père. Elle part pour Paris ; dans la voiture publique, elle montre à ses compagnons un aimable enjouement. Elle emploie le premier jour de son arrivée à s'acquitter de quelques commissions dont elle s'était chargée ; ces soins minutieux semblent occuper toute son attention. Le lendemain elle va au Palais-Royal acheter le couteau qu'elle doit plonger dans le cœur d'un monstre; elle examine, elle emporte cette arme d'un air d'indifférence; elle se fait conduire chez Marat.

Le dénoûment du drame dans lequel Charlotte Corday eut le principal rôle est trop connu dans ses détails, pour qu'il soit besoin de le reproduire. La jeune fille, après le meurtre, reste im-

ma

nc*»inf f«r JuLKâ bà

Gravé pjr KouctT.

CHARLOTTE œRDAY.

mobile, en proie ù la fureur des femmes qui assistaient au bain de Maral; elle se met sous la protection de la garde ; elle est con* duitc à r Abbaye.

Bientôt la prisonnière écrit celte lettre :

A Barbaroux^ auxprisonM de V Abbaye, le second jour de la préparation à la pair.

« Vous avez désiré^ citoyen , le détail de mon voyage ; je ne vous ferai pas grâce de la moindre anecdote. Quand je me suis mise en route, j^étais avec de bons montagnards que j'ai laissé parler tout leur comptant; et leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréables, ne servirent pas peu à m'endormir.

c Le croiriez-vous ? Fauchet est en prison comme mon complice, lui qui ignorait mon existence ; c'est qu'on n'est guère content de n'avoir qu'une femme sans conséquence à offrir aux mânes du grand homme. 0 humains! pardon, ce mot déshonore votre espèce; c'était une bêle féroce qui allait dévorer le reste de la France.

<< Quatre membres se trouvèrent à mon premier interrogatoire. Chabot avait l'air d'un fou ; Legendre voul£\^t m'avoir vue le matin chez lui, moi qui n'ai jamais songé à cet homme : je ne lui crois pas d'assez grands moyens pour être le tyran de son pays, et je ne prétendais pas punir tout le monde. Nous sommes si bons républicains à Paris, que l'on ne conçoit pas comment une femme inutile, dont la plus longue vie ne serait bonne à rien, peut se sacrifier de sang-froid pour sauver son pays...

« Je jouis délicieusement de la paix depuis deux jours ; le bonheur de ma patrie fait le mien. Je suis on ne peut mieux dans ma prison : les conciei^es sont les meilleures personnes du monde ; on m'a donné des gendarmes pour me préserver de l'ennui ; j'ai trouvé cela fort bien pour le jour et fort mal pour la nuit. Je me suis plaint de cette indécence, on n'a pas jugé à propos d'y faire attention. Je crois que c'est de l'invention de Chabot : il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir ces idées. »

Chauveau-Lagarde, avocat de la jeune fille, crut devoir ne dire que ces mots pour sa défense :

« L'accusée avoue de sang-froid l'horrible attentat qu'elle a

commis ; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses, en un mot, elle avoue tout et ne veut avoir recours à aucun moyen de justification ; voilà, citoyens jurés, toute sa défense: ce calme imperturbable, cette entière abnégation de soi-même et qui n^annoncent aucun remords, pour ainsi dire, en présence de la mort même; ce calme et celte abnégation sublimes, sous un rapport, ne sont pas dans la nature ; c'est à vous, citoyens jurés, à juger de quel poids doit être cette considération morale dans la balance de la justice. )»

Le fière républicaine remercia l'avocat avec grâce : « Vous avez, lui dit-elle, saisi le véritable côté de la question ; c'était la seule manière de me défendre, et la seule qui pût me convenir. Je vous en remercie, elle m'a fait concevoir pour vous une estime dont je veux vous donner une preuve. Ces messieurs viennent de m'ap* prendre que mes biens sont confiqués ; je dois quelque chose à la prison, je vous charge d'acquitter cette dette. »

Adam de Lux, député extraordinaire de Mayence, fit la propo- 3ition d'élever une statue à Charlotte Corday avec cette inscription : Plus grande que Brutus. L'Abbaye reçut Tauteur de cette motion. En passant le guichet il s'écria avec enthousiasme : Je vais donc mourir pour Charlotte Corday! Bientôt il porta sa tête sur Téchafaud. Son dernier jour venu, il déjeuna avec appétit, donna son manteau à un malheureux prisonnier en lui disant : « Plus heureux que vous, je n'aurai plus froid; » et il partit pour Téchafaud*

Le tableau que Charlotte Corday fait de la douceur de la vie de captivité à l'Abbaye, trouve son contraste dans le récit que nous empruntons à une autre victime :

« J'arrive à l'Abbaye ; on me fouille avec la plus scrupuleuse exactitude; je suis dépouillé et jeté dans un cachot. Une table vermoulue et dégoûtante de malpropreté, un amas de vieille paille hachée et un méchant grabat soutenu par une sangle à demi déchirée, formaient tout l'ameublement. Vingt-quatre heures s'écoulent, et mon énorme porte reste immobile sur ses gonds. Le silence de la mort ifn'environne; il est tout à coup interrompu par l'arrivée d'un guichetier.

« — Tiens, me dit-il avec son accent rauque, voilà une cruche

remplie d'eau; tu pourras boire h. la santé de tes amis; voilà aussi un morceau de pain : ce n*est pas trop régalant; mais, que veuxtu^ frère, nous sommes dans un temps de pénitence.

« Je demandai, comme une grâce, qu'on eût riiumanité de faire nettoyer mon antre; je réclamai une chaise, de Tencre, du papier et une chandelle.

4x — Tu es au secret et tu ne peux rien avoir de ce que tu demandes, me répondit le guichetier.

u Aussitôt, les verrous se referment sur moi avec un bruit effrayant.

n Je restai deux jours sans nouvelle visite.

« Le troisième jour, mon guichetier parut s'attendrir sur mon sort : il retourna près du geôlier en chef, lui fit sans doute le tableau fidèle de mon triste état; il vint bientôt m'annoncer, comme une grâiîe insigne, que j'avais obtenu la permission de sortir de mon cachot. Je veux marcher : mes jambes, tout mon corps s'affaissent sous moi; mon guide me prête son aide, et je me trouve transporté dans une espèce de salon décoré du produit des dépouilles des victimes encombrées à l'Abbaye.

« Mis en présence avec le premier vizir, et déposé sur une chaise, j'entends bégayer. quelques paroles, car ce despote était presque ivre mort.

« — Ah! ah I me dit-il, lu n'es donc pas accoutumé aux prisons.... Je suis concierge, je suis greffier, je suis magistrat, je suis tout ici... Mes gens m'ont rendu compte que tu ne voulais pas manger... J'en ai informé le comité; c'est mon devoir; on m'a répondu : « Eh bien ! il faut le laisser crever ou le conduire à Bicêtre... » A cette heure, arrange-toi ; mange, ne mange pas... cela m'est bien égal.

a 11 baisse la tète; puis, la relevant :

« — Écoute; j'ai un bon chef dans ma cuisine, on trouve tout chez moi, tout ce qu'on désire (puis, comme s'applaudissant d'une saillie d'esprit), avec de l'argent, s'entend... Eh! que diable, tu pue la fièvre! relire-toi... Pouah !

ce 11 appelle le guichetier, qui me prend, me charge sur son dos, et se met en devoir de me reporter à mon cachot, lorsque les

o^ LES PRISONS DE PARIS,

détenus, qui avaient entendu à la porte du salon, restée entr'ouverte, m'enlèvent de dessus les épaules de mon guichetier, et me rapportent au salon, où leurs témoignages de sympathie se manifestent, et où leurs vives instances me forcent, après huit jours d'une abstinence absolue, à prendre quelque nourriture. »

La vie était devenue un fardeau insupportable pour le malheureux dont nous retraçons les tortures, d'après ses Mémoires.

Bientôt remis au secret, il fit une vaine tentative pour correspondre avec sa femme ; une lettre, écrite avec du sang tiré de ses veines à Taide d'un clou, parvint à destination, mais la réponse fut saisie, et le prisonnier devint la victime de la brutalité des gardiens. H tomba bientôt dans un état de faiblesse voisin de la mort, sa volonté aida à la destruction qui se préparait : il essaie un suicide, les apprêts sont découverts, et, à partir de ce jour, le martyr fut placé sous une surveillance sévère. *

11 y avait à peu près dix mois que ce citoyen luttait contre la mort; les tristes restes d'une santé robuste s'épuisaient dans une lente agonie; il demandait vainement des juges, et c'était un fait auquel on pouvait^ peine croire, à. cette époque où la procédure était si expéditive, que ce refus opiniâtre d'envoyer une victime de plusàl'échafaud.

Le prisonnier subit enfin une espèce d'interrogatoire, après lequel il fut incarcéré à la Conciergerie, où ses tortures continuèrent; de là, il passa à la prison du Plessis, demandant toujours qu'on le mit en jugement. Fatigué de tant de délais, ne prenant conseil que de son désir d'en finir avec la vie, comme moyen extrême, il écrit à Fouquier-Tinville, et adresse sa lettre : Au citoyen exterminateur public... 11 espère enfin faire partie des fatales fournées; mais sa lettre était datée du 9 thermidor; le lendemain, la convention avait remporté la victoire qui arracha tant de victimes à Téchafaud.

Avant la réaction thermidorienne, l'Abbaye avait eu sa large part de victimes ; elle envoyait son trop plein à la Conciergerie, qui alors se remplissait sans cesse par les envois des départements, et se vidait par le massacre et le transfcrement dans d'autres maisons. Riouffe nous a laissé à ce sujet des matériaux authentiques :

« D^abord ils avaient entassé quinze personnes dans leur charrette meurtrière; bientôt ils en mirent trente, enfin jusqu'à quatrevingt-quatre.

(c J'ai vu, dit Riouffe, quarante-cinq magistrats du parlement de Paris, trente-trois du parlement de Toulouse, allant à la mort du même air qu'ils marchaient autrefois dans les cérémonies publiques. J'ai vu frente fermiers généraux passer d'un pas calme et ferme; les vingt-cinq premiers négociants de Sedan, plaignant, en allant à la mort, dix mille ouvriers qu'ils laissaient sans pain. J'ai vu ce Beysser, l'effroi des rebelles de la Vendée, et le plus bel homme de guerre qu'eût la France. J'ai vu tous ces généraux que la victoire venait de couvrir de lauriers, partir stoïquement pour la boucherie.

c Dans ce hachis d'hommes qu'on appelait fournées, on entassait des êtres diamétralement opposés de système et de parti. Plusieurs fois des générations entières ont été absolument détruites en un jour. Dans d'autres fournées, on voyait réuni ce que la nature avait de plus aimable : quatorze jeunes filles de Verdun, qui avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l'échafaud.

« Vingt femmes du Poitou, pauvres paysannes pour la plupart, furent également assassinées ensemble. Je les vois encore, ces malheureuses victimes, étendues dans la cour de la Conciergerie, accablées de la fatigue d'une longue route et dormant sur le pavé. Leurs regards, où ne se peignait aucune intelligence du sort qui les menaçait, ressemblaient à ceux des bœufs entassés dans un marché, et qui regardent fixement et sans connaissance autour d'eux. Elles furent exécutées toutes, peu de jours après leur arrivée. Au moment d'aller au supplice, on ai*racha du sein d'une de ces infortunées un enfant qu'elle nourrissait, et qui, au moment même, s'abreuvait d'un lait dont le bourreau allait tarir la source. »

Quand nous avons écrit l'histoire de la prison de Saint-Lazaru, nous nous sommes réservé de renouer les épisodes révolutionnaires dont cette ge61e fut le théâtre, aux événements qui se passèrent à la même époque à l'Abbaye. Nous allons entrer dans quelques détails.

Le régime delà prison Saini-Lazarc fut l'un des plus rigoureux.

Il n'était sorte d'humiliations ou de cruautés qu'on ne (it subir aux prisonniers.

Quelquefois il arrivait que l'attention des prisonniers était attirée par un grand bruit au dehors; c'était le retentissement de quelque fête civique, et alors on ordonnait aux captifs de prendre place aux fenêtres donnant sur la voie publique ; ainsi il arriva un jour que la section du Bonnet-Rouge avait fêté la mémoire de Marat. Le cortège, à son retour, s'arrêta sous les fenêtres de Saint- Lazare; deux forges ambulantes, traînées à bras, firent halte à Tordre d'un commissaire du comité révolutionnaire.

ÔÎLÏÏÈ--^S^^

q^ôê^Jc^

On forgea, sous les yeux des suspects, une pique de fer et des chaînes, et pendant l'opération, la foule jetait vers les fenêtres des ciis de mort et d'affreux blasphèmes. La scène se termina par la ronde de la Carmagnole.

Il y avait péril pour tin captif à se hisser à une fenêtre pour

Grave par Bai do n.

LE CORDONNIER SlMON.

apercevoir, à travers les barreaux, un objet cher à sa tendresse. Des femmes, des enfants se plaçaient-ils à l'angle d'une rue, des agents apostés aux environs de la maison les frappaient avec des massues, et les traînaient devapt la section du comité révolutionnaire du faubourg Poissonnière.

Les transferements et les fournées changeaient chaque jour l'aspect de Saint-Lazare. La première fois que les chariots se présentèrent, ils n'étaient qu'au nombre de deux; vingt-huit victimes furent transportées à la Conciergerie, au nombre desquelles l'abbesse de Montmartre, Laval de Montmorency , paralysée et octogénaire; elle était accusée d'avoir voulu tenter une évasion.

Les chars revinrent pour la seconde fois; André Ghénier et Roucher, dont nous avons marqué le passage à la Conciergerie, complétèrent le chiffre de 40 martyrs qu'on enleva à la prison.

Puis on Gnit par ne plus compter; on entassa pêle-mêle les victimes, et Loizerolles père, vieillard de soixante et un ans, fut accepté sans difficulté a la place de son Gis âgé de vingt-deux ans. Le vieillard fut conduit au tribunal, condamné et exécuté pour son Gis, qui ignorait ce sublirtie dévouement, protégé par l'insouciante férocité des juges.

A celte époque si quelque curieux, attiré par l'appareil militaire qui régnait devant les portes de l'ancien collège du Plessis, s'informaitsion admettait les hommes dans cette maison devenue geôle, on lui répondait : Von prend tout y mot historique qui formule la destination donnée, pendant les orages révolutionnaires, à l'ancienne maison d'éducation qui devint pour la rive gauche la suc^ cursale des Carmes et de l'Abbaye. Une multitude de suspects de tout âge, de tout sexe, de toute condition y furent jetés. On perça les murs qui touchaient à l'ancien collège Louis-le-Grand, et ces deux édiGces ne formèrent plus qu'une seule et même bastille.

Les femmes habitaient les bâtiments du Plessis; elles étaient renfermées dans des greniers : on les apercevait à travers des lucarnes presque entièrement bouchées. On leur accordait une heure par jour pour respirer l'air dans la cour.

Uès leur arrivée au Plessis, les détenues étaient soumises au rapiotage, c'est-à-dire à la visite la plus'minutieuse sur toutes les

parties du corps. Le prisonnier, aux termes du règlement, ne pouvait conserver ni boucles, ni ciseaux, ni or, ni bijoux, ni assignats ; tout était pris; il pouvait garder seulement un écu de six livres. Il se trouvait nu et dépouillé. Cela se nommait rapioter.Et les agents de cette perquisition, quel que fût le sexe de la personne sur laquelle elle s^exerçait, étaient les geôliers, dont les propos obscènes ajoutaient encore à la torture morale que la pudeur avait à souffrir.

Les repas se prenaient en commun. On dressait chaque jour, an milieu de la cour, une longue table ou plutôt des planches mal unies sur des tréteaux; on y rangeait cent assiettes, on la couvrait de trois plats préparés avec la plus grande parcimonie ; il fallait déchirer la viande avec les doigts , les couteaux étant prohibés. Quand les ongles, par leur longueur, devenaient incommodes, le gardien prêtait des ciseaux, et ne quittait pas le prisonnier que cette toilette ne fût achevée. Un barbier rasait ceux qui en avaient besoin. Un malheureux perruquier qui depuis un an courait les prisons, où il vivait comme suspect, avait eu l'adresse de soustraire un rasoir au rapiotage des geôliers; c^était pour lui plus qu'un gagne-pain, cet instrument lui rapportait beaucoup ; on avait tint par permettre à cet homme d'en faire un usage public dans la prison, mais nne sentinelle l'accompagnait partout où il allait faire œuvre de son ministère.

Les administrateurs de police venaient journellement visiter la prison, se faire rendre compte de l'esprit qui y régnait, insultaient aux prisonniers et ne sortaient jamais sans ordonner un traitement plus barbare.

On se résignait. On attendait la fin de la décade espérant que leurs successeurs seraient plus humains. Les successeurs arrivaient : mêmes formes, mêmes individus, mêmes bourreaux.

La prison du Plessis était administrée par Fouquier-Tinville, et immédiatement sous sa discipline ; on était gouverné avec la plus sévère barbarie; on n'en sortait ordinairement que pour aller à la mort. Un prisonnier disait à un de ses compagnons d'infortune : « Nous sommes dans un tombeau ; gardons-nous d'en soulever la pierre, mais creusons de^ous. »

Malgré tout ce que la tyrannie fit pour briser rattachement moral à Texistence , le mépris de la \ie ne semble pas avoir été si prononcé à la prison du Plessîs que partout ailleurs. Il résulte de documents positifs, que les prisonniers de cette geôle n'auraient pas livré leur tête sans résistance, si on avait renouvelé le drame des journées de septembre. Un témoin des événements qui se passèrent le 10 thermidor raconte ainsi les faits qui appuient cette opinion.

« Nous étions dans le plus morne abattement quand le tocsin se Gt entendre. La cloche funèbre faisait retentir ses sons redoublés. Aux armes ! criait-on de toutes parts. On se rappelle les boucheries de septembre. On convint de défendre sa vie, et de la vendre cher aux assassins. Mous ignorions absolument le prétexte des rassemblements. Depuis plusieurs jours, les défenses étaient devenues plus rigoureuses; rien ne nous était parvenu du dehors, les commissaires n'entraient plus. On avait élevé un mur transversal qui, coupant la cour en deux parties égales, laissait place pour les échafauds dans Tune, et pour les victimes dans l'autre.

« Dans Tignorance totale des mouvements qui se faisaient entendre, abandonnés de nosgardiens, que la frayeur avait éloignés, nous convînmes que la prudence réglerait nos mesures, mais que la valeur et le désespoir nous^ feraient raison des bourreaux. Il fut décidé qu'au premier signe de danger, nous nous armerions des bois de nos lits; que réunis dans la cour, nous placerions au milieu de nous nos femmes, nos enfants; qu'un mur de matelats, porté par les hommes les plus forts, nous garantirait des premiers coups, et qu'ainsi nous chargerions les assassins. Le tocsin redoublait; les cris du peuple, les tambours, la traînée des canons, ajoutaient à la terreur que notre position inspirait. Quel parti triomphera? Que deviendront les prisonniers? nos enfants serontils massacrés? Il faut nous défendre, périr avec courage! Voilà quel fut l'entretien de toute la nuit. Enfin le jour parut. Une proclamation nous annonça la chute de Robespierre.

« Des habitants montèrent sur les toits des maisons du voisinage, et, par leurs signes, nous annoncèrent le succès des événements. C'était un étrange spectacle que celui de ces hommes et de ces

femmes sympathiques à nos misères, qui , du haut des cheminées

des mansardes, nous envoyaient la joie et Tespérance.

a Toutprit alors un aspect différent, le concierge flûta sa voix, sa femme mietia la sienne, la sévérité des gardiens fléchit. Chaque représentant qui comptait un ami dans les fers vint l^arracher aux horreurs du tombeau,. •• »

L'Abbaye, rendue à la justice militaire après la révolution, eul ses cachots, qui ne le cédèrent en rien aux vade in face de la pri^r son monastique. Le soldat puni pour une faute légère sortit souvent de ces lieux souterrains pour aller à Thôpital.

M. Appert cite, entre autres victimes, un soldat nommé Bouquet. Cet homme, qui avait commis ufi acte d'insoumission à Montaigu, fuf transféré à T Abbaye et le cachot fut sa demeure pendant plus d'un mois. Comme les règlements ne permettaient pas d'y laisser les prisonniers pi us de quatre jours, on le faisait sortir le cinquième, quelques instants, puis il était replongé dans cet infâme souterrain. La santé de cet homme avait déjà été affaiblie naturellement par le chagrin et par l'ennui, car îl était pendant tout ce temps au plus rigoureux secret. M. Appert ne put obtenir la permission de le voir, et pourtant il avait beaucoup d'influence sur le concierge.

Malgré la sévérité de cet ordre, les .camarades de Bouquet trouvèrent moyen de lui faire remettre une petite somme, produite par une souscription ouverte dans la prison.

Bouquet revint à Montaigu après six semaines d'absence : ce n'était plus ce soldat vigoureux; on avait peine à le reconnaître, il ne pouvait plus se tenir debout; son esprit était aussi aflaibli que son corps : c'était vraiment un mourant sortant de son tombeau.

Aucune mesure n'a été prise pour l'assainissement de cette localité.

Les murs sont sales et humides, la cour petite et entourée de maisons hautes qui empêchent la circulation de l'air y les chambres contiennent trop de lits pour leur grandeur; les croisées donnant sur la cour sont étroites, en sorte que les prisonniers respirent toujours un mauvais air. Un petit chauffoir est commun dans l'hiver à tous les détenus. L'escalier est étroit, les corridors

L£S PftlS€NS DE PARIS. 365

obscurs. Ceux des prisonniers qui ne peuvent se procurer la pis* tôle, ni faire venir des aliments du dehors, s^y trouvent réduits au bouillon, au pain de munition et à la paille*

Les chambres réservées aux officiers prisonniers sont assez propres, mais ces détenus sofit privés de promenade.

Sous Fempire, le général Mallet occupa quelques jours une des chambres de TÂbbaye, et la quitta pour aller dire aux juges qui lui demandaient quels étaient ses complices : Si j'avais réussi, j^aurais pour complices la France, TEurope et vous-mêmes.

Condamné a mort, il revint à la. maison d^arrét, et le lendemain, danslacourdelageôle, le calme sur les traits, le sourire auxlèvres, il invita tous les autres condamnés, dont quelques-uns quittaient avec regi*et la vie, à se réunir à un toast commun, qu'il porta à la santé des familles de ceux qui allaient mourir, aux armes françaises, au monde inconnu qui s'ouvrait pour eux.

Quelques heures après, la main sur son cœur, il donnait aux soldats qui devaient le tuer le signal de faire feu.

Dix années auparavant, un jeune émigré appartenant h une famille dont le chef avait servi dans les rangs de l'armée républicaine, fut plongé dans les cachots de l'Âbbaye sous la prévention d'avoir combattu pour la cause vendéenne. 11 fut traduit devant la commission militaire et avoua franchement l'action qui faisait le fond de l'accusation.

La loi de sang était précise, les débats ne furent pas longs.

Déjà le président se levait pour prononcer le jugement, lorsque l'avocat de l'accusé, prenant tout à coup la parole : Infortuné, s'écria-t-il d'une voix forte, je n'ai pas besoin de te défendre ! je lis d'avance ton arrêt dans les yeux de tes juges; demain tu dois mourir; demain je t'accompagnerai au lieu du supplice, je saisirai ta tête sanglante ; j'irai la porter au premier consul , et je lui dirai : Voici la tête du fils d'un vieux guerrier qui t'a sauvé la vie dans une bataille !»

L'avocat avait à peine prononcé ces paroles, qu'un murmuré général d'étonrtement, de terreur et de pitié s'éleva parmi les spectateurs. Les juges ^e regardent avec autant de surpriée que d'émotion et d'incertitude. L'émigré est acquitté.

Le Irônc impérial qu'un seul homme audacieux avait failli renverser en 1812, croulait en 1814, peut-être moins sous les efforts de l'clranger que par l'abandon du peuple; Napoléon partait pour Texil ; puis un jour il se présente sur le rivage de la pairie. Siîs fautes étaient expiées par le malheur, et Napoléon, qui avait envoyé le général Mallet à la plaine de Grenelle pour avoir voulu porter la main sur sa couronne, pressa à Yizilles, sur son cœur, le

colonel Labédoyère, qui jouait contre Louis XVIII la même partie que celle dont la tête de Mallet avait été Tenjeu. Comme Mallel, Labédoyère perdit; comme lui, il habita quelques jours TAbbaye, et comme lui il tomba frappé au cœur par des balles françaises.

Un souvenir douloureux a dû s'attacher à la catastrophe de Labédoyère, car il mourut à vingt ans, et sa faute ne fut peutêtre qu'un élan irréfléchi de l'amour de la liberté. Vu biographe qui nous semble avoir bien apprécié l'acte qui envoya à la mort le colonel dit : « Il ne servait pas Napoléon, mais il le suivait, afin de lui demander à la fois pour la France Tindépen-

dance et la liberté. H attendait d'un prince nouveau, instruit par les revers, ces institutions franches dont les lumières des temps modernes établissent la nécessité. »

Un incident ajouta encore aux émotions profondes que causa Texécution de Labédoyère. Quand le colonel alla au supplice, on vit près de lui un vieillard vénérable avec lequel il s'entretenait sans doute des objets de son affection qu'il laissait en cette vie, et des consolantes croyances dont sa foi chrétienne s'était nourrie même au milieu des camps. Ce vieillard, qui accomplissait les derniers devoirs de la religion et de l'affection humaine, était l'abbé Duhandal de Caîm. Vingt ans auparavant, le même prêtre avait reçu entre ses mains Labédoyère naissant, il lui avait versé l'éau du baptême, et il venait assister comme prêtre et comme ami aux dernières heures de cette courte existence qui allait se briser dans un drame sanglant.

Lors des événements de 1814, l'ordre suivant sortit des bureaux du ministère de la police générale :

« 11 est ordonné à toutes les autorités chargées de la police en France, aux commissaires généraux, spéciaux et autres, d'obéir aux ordres que M. de Maubreuil leur donnera, et de faire exécuter à rinslant même tout ce qu'il prescrira. (M. de Maubreuil était chargé d'une mission secrète de la plus haute importance.)

<f I^ ministre provisoire au département de la police générale,

« Le comte angles. »

Le ministre de la guerre, le directeur général des postes, des généraux des armées coalisées donnèrent aussi à Maubreuil des ordres conçus à peu près dans les mêmes termes.

Une année après la remise de ces pièces, Maubreuil occupait une chambre à l'Abbaye... Jamais ou n'avait vu prisonnier consommant plus de papier et d'encre ; il écrivait mémoire sur mémoire, factum sur factum.

Tous ces écrits pouvaient se résumer à peu près ainsi :

La haute mission donnée à Maubreuil par le gouvernement provisoire est l'assassinat de l'empereur Napoléon, de son (ils, de ses frères, et l'autorisation de s'emparer de leurs trésors.

Tous les commentaires faits par le prisonnier se réduisaient k ces faits.

Maubreuil n*a rempli qu'une partie de sa mission, il a enlevé les caisses contenant les diamants de la reine de Westphalîe^ il les a fait transférer à Paris ; il a pris, mais il a pris pour d'autres, pouvant prendre pour lui ; il en avait le droit. Exéciitée seulement en partie, cette mission a mécontenté ceux qui Tontconçue, et ils ont résolu la perte de celui qui était leur instrument.

Une ordonnance royale signée Louis XVIII, et transcrite sur les registres de TAbbaye, rendit la liberté à Maubreuil.

Les Bourbons quittent une seconde fois le sol français, Napoléon ressaisit la couronne, la procédure reprend avec une nouvelle activité, et Maubreuil est arrêté une seconde fois et jeté dans les ca^ cbots. Une évasion le soustrait aux persécutions qui l'attendaient, il gagne le pays où les princes s'étaient réfugiés. Les Bourbons rentrent en France. Mis en liberté par Louis XVIII, tout semble devoir être terminé; pas du tout: renvoi de M. de Maubreuil devant la cour d'assises; un conflit de juridiction s'élève; pendant que les tribunaux discutent, Maubreuil s'échappe. Enfin en treize années il est jeté dans douze prisons différentes, il compte dix arrestations, six mises en liberté, trois évasions, et six cent quatre-vingt-cinq jours passés au secret. Il arrivait devant ses juges couvert de boue et de sang, lié et garrotté avec des cordes. Se taisait-il, on lui liait les mains pour le forcer de parler ; parlait-il, des gendarmes lui mettaient la main sur la bouche pour Fempêcher de s'expliquer. Un autre fois, douze ou quinze hommes se précipitent à la tête des chevaux et aux portières de la voiture qui l'amenait de la prison au pSlais de justice, en criant : Sortez, sortez, et partez! La police ne fit aucune recherche.

Le temps n'a pas encore levé entièrement le voile qui couvre les mystères de l'affaire Maubreuil.

Aujourd'hui, dans îa classification des prisons, l'Abbaye est désignée comme maison d'arrêt militaire. Elle reçoit les prévenus qui attendent leur jugement et les condamnés jusqu'au moment où ils sont dirigés sur les lieux d'emprisonnement, de détention, de travaux publics ou d'exécution capitale.

Nous ne mentionnerons la prison de Montaigu que pour mémoire ; elle n'existe plus. Sa localité, située près le Panthéon, était destinée à la correction militaire, et recevait les militaires condamnés à moins de six mois d'emprisonnement. Depuis Tenvahisseroent du régime pénitentiaire, que chacun applique à sa façon, la progression de la peine de l'emprisonnement suit la progression inverse de la gravité du délit : plus la faute est légère, plus la peine est lourde à porter; tout militaire condamné à moins de six mois d'emprisonnement, même pour délit purement militaire et de discipline, est enfermé dans une prison correctionnelle ordinaire.

Le militaire condamné à plus de six mois d'emprisonnement, même pour crime ordinaire, si la faute est commise dans le ressort de la première division militaire, est admis au pénitentiaire de Saint-Germain-en-Laye , caserne modèle où le soldat coupable reçoit une nourriture que peut envier le soldat sous les armes, et où il jouit de onze heures et demie de sommeil par jour !

Al

\ilége avait été, en 1279, de la part de Philippe III, la récompense des travaux gigantesques exécutés par cette milice religieuse.

En arrivant à Paris, au douzième siècle, les Templiers demandèrent à s*établir au fond d'horribles marécages, dont les exhalaisons pestilentielles valaient, chaque année, à la grande ville, des maladies épidémiques. Les Templiers durent se livrer, pour transformer ces marais en un séjour habitable, à d'immenses travaux de défrichement et de plantation ; les joncs, les algues, les roseaux, cédèrent la place, comme par enchantement, à des chê« nés, des ormes, des hêtres et des peupliers; de vastes bâtiments s'élevèrent aussitôt, protégés par des tours, des tourelles, des ponts-levis, des murailles crénelées et des fossés. La gro$8e tour était destinée à renfermer le trésor et l'arsenal de Tordre; les quatre petites tours ou tourelles servaient de prison aux chevaliers qui avaient enfreint la discipline monastique; l'esplanade du Temple était assez vaste pour laisser manœuvrer librement trois cents hommes, armés de leurs arbalètes et de leurs hallebardes.

Philippe III avait donc voulu récompenser royalement ces moines laboureurs qui venaient de réaliser d'admirables travaux agricocoles, ces moines guerriers qui venaient de donner à la capitale de nouveaux moyens de défense. Le roi leur accorda, par une ordonnance du mois d'août 1279, droit de moyenne et basse justice ^ de^ puis la porte Barbette, se réservant la haute jusqu'à la porte du Tem* plcy et^ au regard des lieux qui sont hors la ville^ leur donne haute, moyenne et basse justice^ depuis la mùne porte Barbette] tirant au chemin de la Courtille vers la porte du Temple , avec pouvoir de faire porter à leurs gens des armes et les autres attributions nécessaires pour faire exercer la justice.

Au treizième siècle. Tordre du Temple était une puissance, une souveraineté avec laquelle les princes eux-mêmes devaient compter, sous peine de se blesser à la pointe d'une longue épcc religieuse et politique. Les Templiers étaient, de droit ou de fait, de toutes les entreprises, de toutes les guerres, de toutes les négociations; ils gardaient, au besoin, les villes, les trésors et les archives de la royauté; ils exploitaient le monopole du commerce des blés ; ils possédaient les plus belles terres du royaume; ils percevaient les

revenus de huit à dix mille manoirs; ils recevaient chaque jonr la solennelle visite des hôtes les plus riches, les plus nobles, les plus illustres, sans en excepter les papes et les rois.

La résidence du Temple était plus brillante, plus somptueuse., plus splendide que la résidence même des rois. La chambre du grand maître était soutenue par ving-quatre colonnes d'argent massif, travaillées avec un art admirable, et représentant des feuilles de vigne avec leurs pampres, des oiseaux, des écureuils, des reptiles, si ressemblants que moult gens avaient grand* peur d'y mettre le doigt. La salle du chapitre général était pavée de mosaîques; les poutres étaient en cèdre du Liban, sculptées comme den* telle de Flandre. Il y avait, dans cette salle, soixante grands vases en or massif, et une si grande quantité d'armes arabes, mauresques et turques, enrichies de pierres précieuses, damasquinées, ciselées, bistournécs, quelles en suffoquaient (et yeux; chaque chambre de chevalier se distinguait par quelque beauté d'art ou de nature; les chambres des officiers et des commandeurs contenaient tant de richesses, tant de métaux, tant de trésors, que cVtait miracle.

Il y avait loin assurément des Templiers de Paris à ces pauvres frères du Temple, qui montaient à deux sur un cheval, et qui faisaient dire h Pierre le Vénérable : « Ils vivent dans une société ce agréable, mais frugale, sans femmes, sans enfants, sans' avoir « rien en propre, pas même leur volonté. Ils ne sont jamais « oisifs, ni répandus au dehors; quand ils ne marchent point ce contre les infidèles, ou ils réparent leurs armes et les harnais de ce leurs chevaux, ou ils sont occupes dans de pieux exertices, par € les ordres de leur chef. Une parole insolente, une conduite imc( modérée, le moindre murmure, ne demeure point sans une se- « vère correction. Ils détestent les jeux de hasard; ils ne se perce mettent ni la chasse, ni les visites inutiles; ils rejettent avec <c horreur les spectacles, les bouffons, les discours ou les chance sons trop libres ; ils se baignent rarement, sont pour Tordicc naire négligés, et montrent un visage brûlé des ardeurs du soa leil, un regard fier et sévère. A l'approche du combat, ils s'arce ment de foi au dedans, de fer au dehors; sans ornements ni sur

Ci leurs habits, ni sur les harnais de leurs cbeyaux, leurs armes c< ^nt leur unique parure, t

La première* institution de Tordre du Temple date de Tannée 11 18. Quelques gentilshommes obtinrent du roi Baudouin II la noble faveur de se consacrer à la garde des avenues de Jérusalem* Les Arabes, lesSarrasins, les Turcs et les soldats dégénérés de TEurope chrétienne, dépouillaient chaque jour les dévots, les pèlerins qui s*aventuraient sur la route de la ville sainte. Les nouveaux religieux furent appelés tour à tour Frères de la Milice du Temple^ Chevaliers du Temple et Templiers. Ils empruntèrent leur nom à la demeure que le roi leur avait donnée, dans le voisinage d^une église qui avait remplacé le temple de Salomon.

Le concile de Troyes, en 1128, confirma Tordre religieux et militaire des Templiers; le pape Bonoré II leur imposa une non-* velle règle préparée par saint Bernard ; les Templiers revêtirent, par Tordre du pontife, une longue robe blanche, ornée d'une croix rouge.

L'étendard de Tordre du Temple, appelé le Beaucéanty était noir el blanc, comme un emblème de la mort et de la vie : la mort pour les infidèles et la vie pour les chrétiens de la terre sainte.

Au temps des croisades, les Templiers furent tout à fait dignes de la généreuse mission que Ton avait confiée à leur courage, à leur clÂrité, à leur dévouement chevaleresque; ils protégèrent vaillamment les approches de Jérusalem, dans Tintérét des visiteurs, des pèlerins de la chrétienté : ils contribuèrent ainsi à enrichir la ville sainte; enfin, ils surent donner à leur petite troupe une disciplina qui contrastait utilement avec l'insubordination et la licence des armées chrétiennes.

a Bientôt, a dit Grouvelle, dans ses Mémoires littéraires sur les Templiers, cette milice monastique introduisit des changements utiles dans la tactique et dans Tarmure; les Templiers étaient irioins chargés de fer, plus lestement équipés que les chevaliers d^£urope. Une certaine mesure de bravoure leur fut prescrite par les lois, sans exagération, mais avec rigueur. Un Templier ne devait jamais fuir devant trois ennemis. Enfin, on dut à l'institution des Templiers une amélioration réelle dans le droit des gens : les

premiers, on les \it faire une guerre moins inhumaine et se montrer fidèles aux traités quMls faisaient a\ec les ennemis de leur foi. < La destination de Tordre du Temple fut donc principalement militaire : la guerre était la fin , la religion n'était que le moyen. Ce caractère original, qui le distinguait de celui des Hospitaliers, longtemps simples religierux, il le conserva pendant toute sa durée; ce ne fut même que très-tard que ces monastères de soldats admirent dans leur sein des prêtres ; encore ne le fit-on que par des vues politiques. Cette première empreinte de rinstî-> tution influa jusqu'au dernier moment sur l'esprit du corps, sur les mœurs de ses membres, sur sa réputation, sur les passions qui conjurèrent sa perte. »

Grouvelle a raison : une fois en Europe, après la grande épopée des croisades, les frères du Temple commencent à ne plus vouloir être des moines; ils ne veulent être que des soldats. Les Templiers de Paris, qui tinrent leur premier chapitre le 27 avril 1147, n'avaient plus rien de monastique ni de religieux; les moines du Temple ne se souvenaient que d'avoir été élevés sur le pavois, au milieu des batailles : leur monastère était une forteresse.

Pendant tout le treizième siècle, les Templiers ne voulurent relever, en France, que du grand maitre de Tordre; ils opposaient aux rois les prérogatives et les abus de leur juridiction souveraine ; ils eurent des armes, des serviteurs armés et des chevaux de combat; ils affichèrent toutes les prétentions anarchiques de la noblesse féodale, et ils traitèrent avec la royauté de puissance à puissance : Tordre dn Temple avait compté sans le génie politique de Philippe le Bel.

Jusqu'au règne de ce prince, le Temple n'avait trouvé dans les rois de France que des courtisans de la richesse, de Toi*gueil et de Taudace des Templiers : la royauté s'en allait humblement frapper à la porte du Temple, pour déposer dans la tour ses trésors et ses chartes; la royauté s'en allait frapper à la porte du Temple pour emprunter de Targent aux chevaliers ; la royauté s'en allait frapper à la porte du Temple, pour confier à ces moines-soldats les clefs de quelque grande ville ; la royauté s'en allait frapper à la porte du Temple, pour présenter à cette orgueilleuse milice un il-

lustre visiteur qui n'était rien moins que Henri 111, roi d'Angleterre.

Félibien nous a conservé le souvenir du séjour de Uenri III chez les Templiers : «Le monarque anglais fut logé au Temple.; comme cette résidence, quelque vaste qu'elle fût, n'était pas assez grande pour recevoir la foule des gens et des chevaux, les hôtelleries se trouvèrent encombrées depuis le château jusqu'à la Grève, et même beaucoup de personnes furent obligées de passer la nuit dans la rue. Quand les princes (Louis IX et Henri 111) eurent visité les églises et honoré les reliques, on leur servit un beau festin, au palais, dans la grande salle, décorée à la manière des Anglais. Les portes restèrent ouvertes pendant le repas : Entrait au Temple qui voulait : dans les cours, dans les salles, des tables étaient dressées partout, et partout, malgré le maigre, il y avait abondance. Le roi mit à sa droite le roi d'Angleterre, à sa gauche le roi de Navarre ; douze évéques, vingt-deux ducs ou barons et dix-huit comtesses s'assirent à la même table. Après le festin, Henri III fit présent aux seigneurs français de coupes d'argent, d'agrafes d'or, de ceintures ou écharpes de soie. Saint Louis emmena de force son royal convive dans son palais, en disant qu'il était le mattre dans son royaume. »

Cinquante-huit ans après le magnifique séjour du roi d'Angleterre au Temple, la groae tour entendit les plaintes, les gémissemeoiSy les cris de douleur du dernier grand maître, Jacques de Molay, que l'inquisiteur faisait passer par l'horrible épreuve de la torture. Le 13 octobre 1307, les Templiers furent arrêtés en France, accusés et poursuivis dans toute la chrétienté.

Le palais du Temple, à Paris, était occupé à cette époque par le grand maitre et cent trente-neuf chevaliers.

Tous les biens, toutes les terres, toutes les richesses de Tordre furent confisqués.

Le roi Philippe le Bel publia un acte d'accusation qui qualifiait les proscrits de loups ravissants, de société perfide^ idolâtre^ dont les œuvres, dont les paroles seules sont capables de souiller la terre et d'infecter l'air \

* Circulaire de Pliilippe le Bel, du U septembre 1307.

Les habitants de Paris furent convoqués dans le jardin du roi : des commissaires^ des moines, des grands de la cour, se mirent à prêcher le peuple contre lés Templiers.

Les chevaliers du Temple, chargés de chaînes, furent questiotinés par l'inquisiteur Guillaume de Paris. On leur refusa le droit de consulter leurs amis, leurs anciens protecteurs ou leurs créatures ; on leur refusa parfois le pain et Teau ; on leur refusa les secours spirituels, et les juges répondaient au grand maître quMl était hérétique, lorsqu'il demandait ut posset audire missam H alia officia divtna \

Vingt-six princes consentirent à se déclarer leurs accusateurs, au nom de Philippe le Bel.

Le roi réclama et obtint Tadhésion de la plupart des archevêques, évêques, abbés, chapitres, communautés de villes, boui^s et châteaux.

Enfin, la volonté du roi et du pape infligea aux souverains la triste mission d'accuser, de poursuivre, de persécuter les Templiers dans tous les États de l'Europe.

Soixante-quinze Templiers essayèrent de se défendre, en disant à leurs juges :

« Les formes légales ont été violées.

a On nous a arrêtés sans procédure préalable.

c( Nous avons été saisis comme des brebis que Ton mène à la « boucherie.

« Dépouillés tout à coup de nos biens, nous avons été jetés « dans des prisons affreuses.

« On nous a fait subir les épreuves de tous les genres de tource ments.

« Des chevaliers sont morts dans les tortures ou des suites de « ces tortures.

« Plusieurs ont été forcés de porter contre eux-mêmes un faux « témoignage, qui, arraché par la douleur, n'a pu nuire ni à lui c< ni à Tordre.

< Pour obtenir des aveux mensongers, on leur a présenté des

Dupui.

LES PRISONS DE PARIS. Tel

c< lettres du roi, qui ailnonçaienl que Tordre entier était cou- (c damné sans retour, et qu'il promettait la yie, la liberté, la force tune aux chevaliers assez lâches pour déposer contre Tordre.

a Quant aux chefs d'accusation que la bulle du pape proclame ti contre nous, ce ne sont que faussetés, déraisons et turpitudes; c< la bulle ne contient que des mensonges détestables, horribles et « iniques.

a Notre ordre est pur et sans tache; il n^a jamais été coupable « des crimes qu'on lui impute, et ceux qui ont dit ou qui disent « le contraire sont eux-mêmes faux chrétiens et hérétiques.

a Notre croyance est celle de toute l'Église ; nous faisons vœu de a pauvreté, d'obéissance, de chasteté, et de dévouement militaire « pour la défense de la religion contre les infidèles.

« Nous sommes prêts à soutenir et à prouver notre innocence a de cœur, de bouche et de fait, et par tous les moyens pos- « sibles.

r< Nous demandons à comparaître en personne dans un concile €< général.

« Que ceux des chevaliers qui ont quitté Thabit religieux et ont «< abjuré Tordre, après avoir déposé contre lui, soient gardés fidè- « lément sous la main de TEglise, jusqu'à ce qu'on décide s'ils ont « porté un témoignage vrai ou faux.

a Noo! les Templiers n'ont pas voulu corrompre les mœurs puce bliques par d'horribles exemples.

c( Non ! les Templiers n'ont pas voulu déshonorer la religion. « Non ! les Templiers n'ont pas renié Jésus-Christ. « Non! les Templiers n'ont pas craché sur la croix *. » Le bûcher des Templiers, allumé par un roi et par un pape, ne cessa de brûler que le 11 mars 1313, dans Tile du Palais, pour le supplice du grand maître et de son compagnon d'infortune. Gui, dauphin d'Auvergne.

Jacques deMolay avait eu l'honneur de contribuer, en 1299, à la nouvelle conquête de Jérusalem ; il s'était efTorcé de réparer les défaites des chrétiens, en combattant dans Tile d'Ârad ; il avait

• Processus contra Templarios.

continué à combattre dans Tilc de Chypre; il avait été appelé en France par Clément V et Philippe le Bel ; ce proscrit, qui montaii sur le bûcher de Tile du Palais, le 11 mars 1313, avait tenu sur les fonts de baptême le prince Robert, quatrième fils du roi d»* France !

Le grand maître, éprouvé par les mensy^es de Tinquisiteur et par les douleurs de la torture, avoua tous les crimes absurdes que l'on reprochait à Tordre du Temple ; mais, à vrai dire, il ne larda point à se rétracter, et cette solennelle rétractation lur valut d'élre condamné à la peine de mort : il n'avait été condamne précédemment qu'à la prison perpétuelle.

Jacques de Molay et Gui, dauphin d'Auvergne, furent donc

tijA/;,!/,^.'

brûlés vifs dans l'île du Palais, le 11 mars 1313. Du haul du hneher, le grand maître harangua le peuple, pour protester eiKon*

une fois de son innocence : « Il est bien juste, s'écria-t-il, que, dans un si terrible jour et dans les derniers moments de ma vie. je découvre toute Tiniquité du mensonge et que je fasse triompher la vérité. Je déclare à la face du ciel et de la terre, quoiqu'à ma honte éternelle, que j'ai commis le plus grand des .crimes... celui d*avoir accusé moi-même un ordre que je reconnais aujourd'hui pour innocent! Je n'ai passé la déclaration que Ton exigeait de moi, que pour suspendre les douleurs excessives de la torture, et pour fléchir ceux qui me les faisaient souffrir. Je sais les supplices qu'on a infligés à tous les chevaliers qui ont eu le courage de révoquer une pareille confession; mais l'affreux spectacle qu'on me présente n'est pas capable de me faire confir* mer un premier mensonge par un second ; à une condition si infâme, je renonce de bon cœur à la vie, qui ne m'est déjà que trop odieuse !••• »

Les flammes commençaient à s'élever autour des deux patients ; le grand maître reprit, dit-on, la parole pour ajourner le pape Clément V devant le tribunal de Dieu dans quarante jours, et le roi de France dans l'année.

Les flammes enveloppèrent les deux Templiers ; Gui et Jacques de Molay entonnèrent un cantique... ^ La foule, qui avait maudit l'ordre du Temple, se surprit à s'émouvoir, à trembler, aux accents inspirés de ces. voix religieuses qui cliantaient le Dieu des chrétiens!... Un long gémissement se fit entendre... Quelques hommes courageux crièrent: «Grâce! grâce!...» Mais, pour nous servir d'un hémistiche heureux de M. Reynouard :

Les chanls avaient cessé !

On peut affirmer hardiment que la mort des Templiers n'a rien de commun avec ce que les historiens appellent la cupidité de Philippe le Bel : presque tous les biens de l'ordre du Temple furent donnés par le roi aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem ;

^ Ils ne poussèrent pas un soupir ; et malgré ce qu'ils souffraient d'un si cruel supplice, ils témoignèrent une fermeté et une constance admirables, invoquant le nom de Dieu, le bénissant et le prenant à témoin de leur innocence. — Histoire de l'abolition (te Vordre des Templiers.

3d0 LES PRISONS DE PAUIS.

la politique royale ne se réserva, dans Tacte de donation, que la propriété excltisive de la grosse tour et des tourelles^ pour en faire ce que l'on jugera à propos pour la sécurité du trône et de la capitale.

Après Tabolition de Tordre des Templiers, la tour du Temple fit concurrence à la tour du Louvre pour fournir à la royauté des armes, c^est-à-dire des chaînes et des instruments de torture con-^ tre les nobles, contre les grands feudataires de la couronne, contre les hommes puissants qui avaient eu le malheur de commettre quelque acte de félonie. La tour du Temple l'emporta sur la tour du Louvre, quand il fut question d'emprisonner les ducs d^ Aquitaine et de Brabant, sous Philippe Y et sous Philippe de Valois, les comtes de Dammartin et de Flandre, sous le roi Jean. — I^ Temple et le Louvre préparaient la Bastille.

Les plus charmantes femmes du treizième siècle avaient peutêtre visité mystérieusement la grosse tour où les Templiers gar^ daient leurs richesses les plus précieuses : au quinzième siècle, une femme, jeune et charmante aussi, visita secrètement la grosse tour... Mais, cette fois, \e Temple ne reçut que la visite d'une belle prisonnière, nommée Odette : Charles YI venait de mourir.

Nous connaissons tous l'aimable et singulière histoire. d'Odette. Cette pauvre et jolie fille, dont le père était un marchand de chevaux, passant un jour sur le quai du Louvre, attira les plus doux regards de Charles YI. Le roi, qui était déjà presque fou, devint amoureux d'Odette; et cette seconde folie devait peut-être servir à calmer, à charmer la première. La petite reine fut introduite à la cour par Isabeau de Bavière elle-même, qui ne voulait plus continuer à être frappée par le roi. a Pour sa jeune maîtresse, rap— « porte un contemporain, il Taimait, et avait pour elle cette « crainte que ceux qui se trouvent dans l'état où il était con— « çoivent ordinairement pour quelque personne en particulier. « Un des effets de la démence de ce malheureux prince était de « s'obstiner à ne point changer de linge et à vouloir garder la c( même chemise et les mêmes draps, en quelque sordide état « qu'ils fussent. La petite reine Je menaçait de son indifférence u ou de sa haine ; dans la crainte de ne plus en être aimé ou de « ne plus la voir, il devenait facile, et faisait ce que l'on exigeait

LES PRISONS DE PARIS. Zm

R cic lai. 11 en était de même pour le boire et le manger, et pour « toutes les autres choses qui pouvaient contribuer a sa santé, et « qu'il refusait de faire si Odette de Champs-Divers ne l'y obli- « geait. Elle calmait son. humeur, elle adoucissait son sang, et « soulageait ainsi ses maux par ses charmes, sa douceur et sa ce complaisance. »

Dieu merci! cette bonne et belle héroïne ne fut châtiée de son dévouement à la personne du roi de France, que par la justice ou plutôt par l'injustice des Anglais. L'usurpation anglaise, qui avait bien le droit d'être absurde dans sa tyrannie, accusait cette innocente Odette d'avoir entretenu des relations avec le roi de Bourgei (le dauphin, depuis Charles Yli), et d'avoir fomenté dans Tesprit du feu roi des retours de tendresse pour son fils absent ; par bonheur, la petite reine ne passa que deux ou trois mois dans le Temple.

Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, semblèrent oublier la prison d'État que leur avaient léguée les Templiers : la grosse tour referma ses cachots, pour ne plus les ouvrir que le 10 août 1792.

Il était digne de François I^'', le roi magnifique de la renaissance^ de réparer le palais du Temple, de relever ces ruines historiques, d'embellir ces vastes jardins, de redorer cet illustre blason, de ressusciter enfin cette ancienne et brillante demeure des chevaliers de la croix : en 1540, le Temple devint le séjour somptueux des grands prieurs de France.

Dans les dernières années du dix-septième siècle, Philippe de Vendôme, prince du sang et chevalier de Malte, fut nommé grand prieur du Temple. Quelques années plus tard, Philippe de Vendôme voulut que son prieuré fût digne de la cour spirituelle et galante du Palais-Royal; le Temple répondit à la Régence, en conviant à ses fameux soupers les femmes les plus belles ou les plus aimables, les beaux esprits les plus vifs et les plus joyeux de ce temps-là.

Les vieux marronniers, qui avaient ombragé la croix de Jacques de Molay, prêtèrent leurs ombrages les plus mystérieux a tous les dieux de l'Olympe, évoqués dans l'enclos du Temple par la voix

38i LES FltlSONS DE PARIS,

erotique de La Fare et de Chaulieu. Mademoiselle de Launay, plus apirituelle que sa maîtresse, la duchesse du Maine, qui avait pourtant bien de Tesprit, accepta plus d^une fois une place parmi les convives de M. de Vendôme. Jean-Baptiste Rousseau eut Tbonneur et surtout le plaisir d^élre admis aux galants soupers du grand prieur; et le célèbre poëte se moquait sans doute de Ghaulieu quand il lui disait dans une de ses épitres :

Par les verlus, par Ion exemple, Ce que j'ai de vertu fut très-bien cimenté. Cher abbé, dans la pureté Des innocents soupers du Temple.

. Au dix-huitième siècle, Tenclos du Temple était babilé par une population de quatre mille âmes, qui se divisait en trois classes bien distinctes : la maison du grand prieur, les dignitaires de Tordre et quelques gentilshommes ; — des ouvriers qui venaient mettre à profit, dans Fenclos^ le droit de travailler sans maîtrise ; des débiteurs qui se dérobaient aux poursuites de leurs créanciers, en vertu d'une coutume du moyen âge, que la justice cessa de respecter en 1779.

A cette époque^ le gouvernement de Louis XVI, — comme s'il eût pressenti ce que le Temple devait être tôt ou tard pour le roi de France, — ordonna la démolition de Tancienne forteresse des Templiers; mais les démolisseurs de 1779 ne renversèrent qu'une partie de la tour du Temple : le marteau ne voulut. point abattre, d'un seul coup, ce triste donjon qui devait assister à la solennelle agonie d'une royauté.

Voilà donc, après la révolution du 10 août, Louis XVI et l^arie- Antoinette dans la prison du Temple ! Marie-Antoinette, la femme la plus imprudente et la plus aimable, la plus malheureuse et la plus calomniée ; Louis XVI, ce pauvre honnête homme, dont l'intellîgence passive arrachait un jour à Turgot cette prophétique parole : c( Sire, un prince faible n'a que le choix entre le mousquet de Charles IX et l'échafaud de Charles I" î » '

Certes, sans manquer au dotiloureux respect que Ton doit à une grande infortune noblement portée, on peut dire que si le peuplt?

LES PRISONS DE PAIMS. Sa-S

précipita dans le gouffre de la révolution le roi et la reine de France, Louis XVI et Marie-Antoinette avaient bien un peu pris la peine de se pousser eux-mêmes jusqu'aux bords de l'abime.

Louis XVI avait choisi, protégé, soutenu le ministre Maurepasy cette espèce de maire du palais, que Ton surnomma l'Épicurien du pouvoir; Louis XVI lEivait cédé à Tinfluence de Marie- Antoinette, cette reine de France incapable de recevoir ou de donner une leçon de royauté ; Louis XVI avait abandonné Turgot pour un de Galonné, et deux fois il avait congédié Necker, qui ne^ demandait qu'à sauver la monarchie; enfin, Louis XVI avait jeté la royauté française dans les bras d'un Loménie de Brienne, prélat sans vertu, ministre sans honneur, et dont on avait dit, sous le règne de Louis XV : « C'est un prêtre qui ne croit pas en Dieu ! i»

a Le roi était sans force et sans prestige, n'ayant ni l'esprit, n» les formes de cour, taciturne, pesant dans le commerce intime^ avec de brusques accès d'humeur ; aussi embarrassé de sa femme que de sa couronne, il n'avait avec la reine aucune conformité.de nature ni d'éducation : tandis qu'elle vivait au sein de la société élégante, le roi partageait son temps entre la chasse et les travaux manuels ; s'il avait une aptitude marquée, c'était aux occupations d'artisan, et comme en lui tout tendait à descendre, son plus grand amour-propre était peut-être d'y exceller. Turgot trouva un jour Lonis XVI méditant sur un projet de loi et le rédigeant lui-même; l'intention était excellente, mais l'ordonnance concernait les lapins I II y avait en lui tous les penchants des âmes faibles.

tt Quant à Marie-Antoinette, l'Autriche l'avait donnée comme le gage, la consécration d'une alliance impopulaire; elle se trouva placée en suspicion au milieu d'une réaction politique. Dévouée à Choiseul, que redemandait sa mère, elle se découvrait aux coups des Richelieu, des d'Aiguillon, du chancelier Meaupou, parti violent et immoral qui, dans la jeune reine, voulait atteindre Tancien ministre. A la manière dont on l'assaillit dès qu'elle fut reine, il faut reconnaître une puissante cabale, décidée à la déshonorer.

« Mais ici la responsabilité commence pour Marie-Antoinette ; elle apportait de Vienne une éducation fort* imparfaite : ce qui

38i LES PRISONS DE PARIS,

lui était échu de bon, elle le devait à la nature; mais on n'avait rien développé, rien affermi de ses dispositions. Elle ne sut pas se faire une conscience de reine. A force de se sentir femme et de se savoir belle, elle perdit notion de toute autre chose. Jeune et charmante, amoureuse d'élégants plaisirs, avec un mari si peu fait pour elle, entourée d'hommes brillants qu'elle enivrait, elle fut livrée sans doute à bien des émotions brûlantes ; plus d'une fois elle oublia, au moins, sa fierté, cette pudeur des reines ; mais sa position était si faussé, si compliquée, si redoutable, qu'elle eût été peut-être accablée encore, quoi qu'elle eût fait,

« Rien au monde ne pouvait empêcher notre révolution, c'està-dire le développement équitable de l'esprit de la société fran— çaiàe ; rien dans les combinaisons personnelles du talent, du génie même, si le génie pouvait voir à faux le mouvement de l'esprit humain, rien ne pouvait empêcher ce grand fait de justice di*

vine*. >

Sans nier ce que la révolution française avait de fatal, d'inévitable, de supérieur à toutes les combinaisons de l'intelligence politique, on peut croire, avec quelque raison, qu'un peu de fermeté, de sang-froid et de courage, aurait pu sauver, sinon la couronne, du moins la tête de Louis XVI ; si le roi et la reine de France, durant les dix-huit années de leur règne, avaient mis au service de la royauté la grandeur et la résolution qu'ils montrèreut devant les juges, devant les geôliers, devant le bourreau, Louis XVI et Marie-Antoinette ne seraient peut-être pas morts sur l'échafaud de la place de la Révolution.

Après le 10 août , l'assemblée nationale avait résolu d'enfermer le roi et la reine dans le palais du Luxembourg; mais, la commune ne voulut point approuver le choix que venait de faire l'assemblée : elle décréta ou 'fit décréter que la famille royale serait emprisonnée dans la tour du Temple, sous le prétexte de la dérober à la colère du peuple.

Louis XVI fut écroué au Temple le 14 août 1792; nous empruntons les détails qui suivent, sur la captivité du roi, à un livre

* Histoire des Français, par Sinmoiidi, continuée pnr Amédée Renée, t. txx.

LES PRiSOlNS DE PARIS. 585

qui manque peut-être de justice, mais qui ne manque pas d'intérêt :

€ La tour du Temple fui destinée à servir de prison à Louis XVI, sa femme et ses deux enfants. Afin de les y recevoir, on abattit une partie du palais et tous les bâtiments qui se réunissaient à la tour, de sorte que celle-ci resta isolée. La portion du jardin qui devait d'abord servir de promenade aux prisonniers fut enfermée par une enceinte de murs- excessivement élevée. Louis occupait le premier étage, et sa famille le second. On garnit toutes les croisées de barreaux de fer très-épais. Les fenêtres en outre furent masquées en dehors par des espèces d'abat-jour en planches, machine qu'on appelle soufflets, et au moyen desquels les prisonniers ne pouvaient voir de leur chambre ce qui se passait au dehors; ils ne recevaient Tair et le jour que par l'ouverture que ces soufflets présentaient au haut* des croisées. L'escalier qui conduisait à rappartcment de Louis était coupé par six guichets dont les portes étaient si basses et si étroites, qu'il fallait se plier en deux et se traîner sur le côté pour en franchir le seuil. Ces portes étaient de fer et garnies de verrous : elles faisaient un bruit lugubre et épouvantable quand elles tournaient sur leurs gonds. On les tenait fermées en tout temps. Lorsqu'on se présentait à l'une d'elles, il fallait attendre qu'on l'eût fermée, pour que la suivante s'ouvrit.

«A l'entrée de l'escalier on construisit un septième guichet, dont la porte, également de fer, était si épaisse, qu'il fallut cinquante hommes vigoureux pour la poser sur ses gonds. La première porte de l'appartement de Louis était aussi de fer. Ainsi, pour parvenir jusqu'à lui, il fallait se faire ouvrir huit portes. Une garde d'environ trois cents honmies veillait jour et nuit autour de cette prison •

c On conçoit qu'il fallut du temps pour faire les travaux convenables, qui coûtèrent des sommes immenses. En attendant qu'ils fussent à peu près terminés, Louis habita la partie du palais que Ton a conservée. Dans ses heures de promenade, il voyait travailler à sa prison; il était témoin de l'empressement qu'on mettait à la terminer.

a Ce fut au milieu de septembre 1792 qu'il vint habiter cette tour.

EnTy faisant transférer, la municipalité autorisa les commissaires qu'elle tenaitau Temple à lui ôter plumes, encre, papier, crayons; on ne lui en permit l'usage que lorsque la convention nationale décréta qu'il comparaîtrait à sa barre comme accusé.

c L'appartement qu'occupait Louis ne formait originairement qu'une seule pièce. On en fit pour lui quatre pièces; la première servait de salle à manger; il couchait dans la seconde, et son valet de chambre dans la troisième : on avait pratiqué en outre dans une tourelle un petit cabinet où il aimait quelquefois à se retirer. Sa chambre à coucher était ornée d'une tenture jaune, et meublée fort proprement. On lui avait donné pour lit celui du capitaine du comte d'Artois : ce lit fut transporté de l'appartement que ce capitaine occupait au Temple, dans la chambre de Louis.

c Sur sa cheminée on posa une pendule au bas de laquelle étaient gravés ces mots : Lepaute, horloger du roi. Lorsque la convention nationale eut décrété que la France serait désormais une république, les commissaires qui se trouvaient toujours auprès de sa personne collèrent un pain à cacheter sur le mot roi ; ils placardèrent également dans la salle à manger la déclaration des droits de la constitution de 1792. Au bas on lisait : L'an premier de la république. C'est ainsi qu'on signifia à Louis qu'il était déchu de son titre de roi.

c Deux commissaires de la municipalité passaient la journée entière dans sa chambre à coucher, et le suivaient dans la pièce où il venait prendre ses repas. Le soir ces commissaires se retiraient dans la salle à manger, et fermaient en dehors à deux verrous la chambre à coucher. Ils fermaient également en dedans la porte de la salle à manger, qui Tétait de plus en dehors. Us mettaient les clefs dans leurs poches. Ils dressaient ensuite deux lits de sangle contre la porte de la chambre à coucher, et se jetaient sur ce lit tout vêtus.

« Il était défendu au valet de chambre qui restait auprès de Louis de lui parler bas pendant la nuit. Ainsi, aux questions qui lui étaient faites alors, le valet de chambre était obligé de répondre à haute voix. Il fallait pendant le jour se soumettre au même règlement : c'eût ét^ un crime de se parler à l'oreille. Si durant les

repas il arrivait, soit à Louis, soit à son épouse, soit à sa sœur» de faire à voix basse une demande au valet de chambre qui servait, les commissaires criaient: «Parlez plus haut ! » Lorsque celui-ci était obligé de sortir de Tappartement de son mailre, pour quelque chose de relatif à son service, il trouvait à la porte de la salle à manger un troisième commissaire qui le conduisait et le ramenait.

« Voici comment Louis employait sa journée. Il donnait ses premiers moments à la prière. Il lisait ensuite le petit office que les chevaliers de Tordre du Saint-Esprit sont tenus de réciter tous les jours. Â ces prières il en ajoutait d^autres prises dans le bréviaire des prêtres. Gomme on lui refusait un ministre des autels pour célébrer la messe, c'était pour lui une privation bien sensible.

« La piété de Louis, au reste, n'était pas plus gênante pour les autres que pour lui-même. 11 ne sondait ni ne gênait la conscience de personne, ainsi que le prouve le trait suivant : on ne servit un vendredi, sur sa table, que du gras. Il ne fit aucune plainte de cette singularité. Il prit un verre de vin, trempa dedans un morceau de pain, et dit en souriant : « Voilà mon dîner. » On lui représenta qu'il ne devait point être aussi rigide, et que, dans sa situation, Ton pouvait bien se passer défaire abstinence. Il répondit à ceux qui lui faisaient cette observation : « Je ne gêne point votre conscience, ne gênez point la mienne. Vous avez vos pratiques, et moi j'en ai d'autres; chacun doit se tenir à celles qu'il sait être les meilleures. »

«t La prière et la lecture conduisaient Louis jusqu'à neuf heures. Alors sa famille, pendant tout le temps qu'il eut la liberté de communiquer avec elle, se réunissait dans la salle à manger. Il allait l'y joindre, et la voyait déjeuner; car depuis son incarcération, il ne prenait jamais rien avant l'heure du diner. Le déjeuner fini, il rentrait dans sa chambre, et donnait à son fils une leçon de latin, ensuite de géographie. Sa fille était, (le son côté, instruite par Marie-Antoinette. Pendant que ces enfants écoutaient et répétaient ce que leur apprenaient leurs parents, la sœur de Louis s'occupait d'un ouvrage à l'aiguille.

« A midi, on donnait une heure de récréation aux enfants. A une heure, on se réunissait de nouveau dans la salle à manger, pour

le repas. La table était assez abondamment servie. Louis était fort sobre ; il semblait ne prendre de nourriture qu^autant qu'il lui en fallait pour soutenir ses tristes jours; lui seul mêlait un peu de vin à son eau : sa famille ne buvait que de Teau.

€ Après le repas, on donnaitencore une récréation aux enfants. Toute la famille se réunissait ensuite autour d*une table, et s'amusait à de petits jeux.

c< La conversation et la lecture succédaient au jeu. A neuf heures on soupait. Après ce dernier repas, Louis prenait congé de sa famille, bénissait sa fille, et emmenait avec lui son fils, du moins pendant tout le temps qu^il lui a été possible de le garder auprès de lui. Rentré dans sa chambre et fermé sous cent verrous, Louis faisait dresser pour Tenfanl un lit à côté du sien, et lorsque cet enfant avait récité ses prières, il ordonnait qu'on le couchai. Ouaut à lui, après avoir lu encore quelque temps, il se prosternait devant Dieu, et se mettait au lit sur les onze heures.

« Lorsque Louis n'eut plus la liberté de communiquer avec sa famille, il donna à la lecture les moments qu'il consacrait à converser avec elle. Il avait une véritable passion pour Tétude. il préférait les auteurs latins aux français, et il ne s'est jamais couchô sans avoir lu quelques pages ou de Tacite, ou de Tite-Live, ou de Sénèquc , d'Horace, de Virgile, ou de Térence. Parmi les livres écrits dans sa langue, il lisait volontiers des relations dr voyages.

(( Jusqu'au mois d'octobre, il lui fut permis de lire les feuilles périodiques. Le goût bien naturel qu'il avait de connaître la nouvelle tournure que prenaient les affaires de la France parut affecter ses geôliers : ils lui retirèrent tous les journaux.

« Louis se dédommagea de cette privation en recourant plus souvent à sa bibliothèque. Le nombre de livres qu'il a lus, dans le cours de cinq mois et sept jours qu'il a passés au Temple, est très-considérable. Lui-même en fit le calcul la veille de sa mort : il se trouva monter à deux cent cinquante-sept volumes.

« M. Cléry obtint la permission de remplacer M. Oue en qualitcde valet de chambre de Louis, qui avait déjà eu précédemment, en celle même qualité, M. Chamilly : ces deux citoyens lui avaient

LKS PRISONS DE PARIS. 58î>

éié successiveiiienl enlevés, et faillirent à être massacrés dans les prisons où on les traîna. Cléry était pen connu de Louis; mais il avait été au service du ci-devant dauphin, et ce litre suffisait pour qu^il fut bien accueilli.

a Lors du massacre des 2 et 3 septembre, les cannibales mirent au haut d'une pique la tète de l'infortunée Lamballe; ils vinrent la promener autour des murs du Temple, en sorte que cette tète sanglante et défigurée frappa les yeux de Louis et de son épouse, et sembla leur annoncer le sort qui les attendait.

«Dès que la convention nationale eut laissé entrevoir l'intention de s'occuper du procès de Louis, les précautions à son égard redoublèrent, ainsi que la sévérité des mesures. Le concierge, un porte-clefs, tous les agents, tous les employés, toutes les personnes, en un mot, qui avaient charge de le garder et de le servir, furent constitués prisonniers dans la tour. Tous ceux qui le servaient et rapprochaient furent fouillés scrupuleusement; on leur enleva tout instrument, iout outil de fer et d'acier : on ne leur laissa pas même un couteau. Toutes les provisions de bouche qui entraient dans la prison étaient visitées avec soin. On ne servit plus aucun plat sur latable, que les cuisiniers et les valets subalternes qui aidaient à la cuisine n'y eussent goûté.

«Ce n'est pas tout : Louis et sa famille subirent d'exactes perquisitions. On ouvrit son secrétaire, ses armoires, ses tiroirs; on les dépouilla de leurs couteaux, de leurs ciseaux ; on leur prit jusqu'à ces compas qui servent à rouler les cheveux.

«On pense bien que dans ce dépouillement général les rasoirs de Louis ne furent pas oubliés. On ne les lui rendit que plus de huit jours après sa première comparution h la barre des représentants du peuple français \ »

Louis XVI, qui ne trouva beaucoup de courage que pour souffrir et mourir, faillit céder un instant, dans la tour du Temple, à la douleur, au désespoir : en ce moment, il avait cessé de prier ! c'était le 21 janvier 1793, à neuf heures du matin : le roi de France s'était confessé; il venait d'ajouter quelques lignes h son

* Eloge hisloriquf et funèbre de Louis, sei:;ième du nnm. Noiifcluitt'l, 17îM>.

Icslamenl religieux; les portes du Temple étaient entr'ouvertes : on attendait le roi de France pour le mener au supplice» Près de sortir de sa chambre, Louis XVI se prit à trembler ; il se persuada qu'il avait entendu les plaintes, les gémissements, les cris de sa famille, et il eut peur d'être forcé de recevoir encore les adieux et les baisers suprêmes de sa femme, de sa sœur^ de ses deux enfants. Louis XVI colla son oreille h une des cloisons de sa chambre; il

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écouta longtemps... et il n'entendit rien qui lui annonçât la triste venue des personnes bien-aimécs qu'il n'avait pas le courage de revoir et d'embrasser. Il recouvra toute sa force, toute sa résolulion ; il franchit le seuil du Temple, et s'il trembla sur la route de l'échafaud, ce ne fut sans doute que de froid, comme Bailly !

Après la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le jeune dauphin et sa sœur Marie-Thérèse continuèrent, dans la tour, la triste odyssée de la royauté française. La fille de Marie-Antoinette, qui n'avait pas le droit de porter une couronne, devait quitter le Temple pour aller en exil ; le fils de Louis XVI, que l'émigration

royaliste appelait déjà Louis XVII, devait mourir misérablement dans la prison de son père.

Tout le monde connaît l'histoire de ce malheureux enfant, de ce dauphin deFrance^ dont Téducation fut confiée au cordonnier Simon, et à qui la femme de ce singulier précepteur faisait répéter des propos obscènes et des chansons ignobles.

«Ce misérable enfant, dit M. Nougaret, avait une figure charmante ; mais, il avait le dos courbé, comme accablé déjà du fardeau delà vie; il avait perdu presque toutes ses facultés morales, et le seul sentiment qui restait dans son âme, c^était celui de la reconnaissance, non pas pour le bien qu'on lui faisait, mais pour le mal qu'on ne lui faisait pas : sans proférer une seule parole, il se précipitait au-devant de ses gardiens, il leur serrait les mains, et il baisait le pan de leur habit.

f( Après la retraite de Simon, deux membres de la commune veillaient jour et nuit autour de sa chambre* Cet infortuné, dans les derniers instants de sa vie, se félicitait auprès d'un commissaire municipal d'être mieux traité dans sa prison ; il exprimait en même temps des plaintes très-vives sur son ancien instituteur, le cordonnier Simon, qui le faisait couvrir de haillons et le maltraittit de toutes les manières. — Que lui feriez-vous, lui dit le commissaire, si vous deveniez roi? — Je le ferais punir pour Texcmple, répondit le jeune Capet. — Depuis deux ans, il n'avait eu des rapports avec Simon; il ne savait pas qu'il avait péri sur l'échafaud.»

Plus d'un audacieux imposteur a essayé, depuis la mort du jeune dauphin, de prendre le masque royal du (ils de Louis XVI : Ilervagaut, Mathurin Bruneau, et, tout récemment, le fameux duc de Normandie, ont voulu jouer à la royauté en se drapant dans le linceul de Louis XVII; le premier fut condamné, en 1802, à quatre ans de prison, et mourut à Bicêlre en 1812; le second comparut, en 1818, devant le tribunal correctionnel de Rouen, qui le condamna à sept années d'emprisonnement; le troisième vient de mourir en Hollande, après avoir fait quelque bruit dans le monde... en se livrant à des expériences de pyrotechnie.

Il n'y a pas de fable, de mensonge, d'imposture, qui ne trouve à duper quelque esprit généreux, naïf et crédule. La mort du duc

de Normandie a valu à un journal de Paris la lettre suivante, quo

nous reproduisons à titre de curiosité historique :

n Tous les journaux ont annoncé la mort du duc de Normaii- « die, le prétendu fils du roi Louis XVI.

c( Si le duc de Normandie est le même personnage que j'ai vu c< à Rome, dans les premiers jours de mai 1810, en état d'arresla- « tion, subissant un interrogatoire dans le cabinet de M. le génc- « rai Radet, général de gendarmerie^ il serait effectivement le (ils « de Louis XVI.

«'Cette conviction, je l'ai puisée dans celle de M. le général Ba- « det, qui venait d'interroger le prétendant, de lire les pièces dont « il était porteur.

« M. le général Radet envoya ce prétendant à Paris. Qu'esl-il « devenu depuis? Je l'ignore.

« M. le comte MioUis, gouverneur de Rome, a eu nécessaircii ment connaissance de cette arrestation : on en doit trouver la « trace dans les papiers de sa succession; elle doit «aussi se retrouc< ver dans ceux laissés par le général Radet.

« Il importe à l'histoire que le fait de la filiation du duc de Noi- (( mandie soit éclairci.

« Hébert ,

« ex-direcleur général des postes de l'année dMlalie.

S'il faut en croire le Miroir de Paris, « c'est l'assemblée législa- (( tive, dont Brissol était membre, qui a fait enfermer au Temple la <( famille royale. La convention nationale y a fait enfermer les dé- « pûtes, dits brissolinsy et ceux-ci la faction dite de la Montagne; « après les conspirateurs du 9 thermidor an II, ceux de la jour- « née de prairial an III. Le Directoire exécutif a envoyé au TenipK « les conspirateurs de la plaine de Grenelle, les conspirateurs de « rÉcole militaire, ceux du 18 fructidor, dont deux membres du u Directoire *. »

Nous ne pensons pas que la convention ait donné des prisonniers

' 18il. — Toiiu' II.

politiques ù la (our du Temple : la prison de la famille royale ne redevint une prison d'Etat que sous le directoire, le consulat et Tempirç.

Le directoire fit transférer de l'Abbaye au Temple le célèbre Commodore Sidney Smith, celui-là même qui devait tromper un peu plus tard la vigilance de ses geôliers, pour aller combattre le général Bonaparte en Egypte, au siège de Sain t-Jean-d 'Acre. Pour la première fois, sans doute, dans Tliistoire du Temple, un soldat chrétien allait sortir secrètement de Tanciennc résidence des chevaliers du Christ pour secourir et sauver les infidèles.

Les livres d'écrou de la prison du Temple contiennent deux pièces officielles qui se rattachent à l'arrestation du commodore Sidney Smith :

<c Bureau central du canton de Paru.

Du 45 messidor an IV.

« Conformément à la lettre du ministre de Fintéricur, en date « du 13 de ce mois, le concierge de la maison d'an et du Temple « recevra le cî-après nommé, venant deTAbbaye :

« Sir William Sidney (Sidney Smith), commandeur, grandie croix de Tordre militaire de Tépée de Suède, capitaine do « haut-bord en Angleterre, chef de la division croisant dans la « Manche, âgé de trente-deux ans, prisonnier de guerre.

a Signé Bréon. »

Paris, le il fnmairc an V de la république française une cl indivisible.

« Le directoire arrête que Sidney Smith, Anglais, cl les autres ic individus qui ont été arrêtés avec lui au Havre à Tinstant oii ils se « préparaient à incendier le port, seront interrogés par le juge de « paix de la section de la place Vendôme, tant sur ce fait que sur « les autres attentats aux droits des gens dont Sidney Smith est « prévenu de s'être rendu coupable envers la république française, « depuis le commencement de la guerre actuelle.

« Le présent arrêté ne sera pas imprimé.

« Signé Barras. »

Le 10 mai 1798, quelques amis du commodore, revêtus de l'uniforme français, présentèrent au concierge du Temple un ordre

du ministre de la guerre^ qui lui enjoignait de remettre Sidney Smith à des officiers, chargés de le transférer dans une autre prison ; le concierge se laissa prendre à cette ruse de guerre : il obéit à Tordre du ministre, écrit et signé par des faussaires ; il dit adieu à son prisonnier, et, quelques jours plus tard, le Commodore menaçait la république française au milieu de la populace de Londres.

Le 26 août 1796, le directoire jeta dans la tour du Temple cent trente-cinq prisonniers compromis dans TafTaire du camp de Grenelle y mystérieuse Conspiration qui fournit à la faiblesse du gouvernement un prétexte pour massacrer deux cents citoyens.

Le directoire voulut donner à cette conspiration fantastique une sorte d'authenticité légale ; il fit juger et tuer les malheureux qui avaient survécu au massacre de Grenelle.

Le débile pouvoir de ce temps-là avait besoin de faire un peu de terreur pour donner les apparences de la vie au fantôme de la république ; après avoir ensanglanté le revenant de 93, dans un vaste guet-apens tendu au peuple et à l'armée, le gouvernement se mit à dresser des listes de proscription qu'il n'eut point le cou* rage d^adresser au bourreau. Il se contenta de condamner à Fem-prisonnement ou à la déportation des membres des deux conseils, des généraux , des ministres , des agents du parti monarchique, les rédacteurs ou les propriétaires des journaux qui ne voulaient pas servir de béquilles aux impotents du directoire.

Le i8 fructidor peupla de nouveau les prisons de Paris, et surtout la prison du Temple; les condamnés à la déportation sur les bords de Sinnamari passèrent par la tour pour aller s^embarquer à Rochefort. Ces prisonniers étaient Barthélémy, Pichegru, Wîllot, Rovère, Aubry, Bourdon de l'Oise, Delarue, Ramel, Dossonville, Tronçon du Coudray, Barbé-Marboîs , Lafont-Ladcbat, Job Aime, Blain, Brothier et Laville-Heurnois.

Le coup d'État dont nous parlons proscrivait toutes les feuilles qui osaient faire de l'opposition au gouvernement; voici la liste des journaux condamnés par le directoire, avec les noms des écrivains qui les rédigeaient ; la plupart de ces rédacteurs furent détenus dans la prison du Temple :

L^AccwaUur publie Richer Sériai,

Les Actes des Apôtres .... Baruel-Beauyert,

Les Annales chritimnes • . • L'abbé de Boulogne*

Le Censeur des Joumaiw, , . Gallais.

Le Courrier républicain . . • Poncelin.

Le Déjeuner •..••••• Fabien el Pillel.

L'Europe littéraire ..,.,. Durand-MollarU

La Gazette française Fiévée.

La Gazette universelle • • . . Fiévée.

Le Journal général • , • • • Maître et Jolivet,

V Invariable Royou«

Le Mémorial La Harpe et Fonlanes.

Le Messager du soir Langlois et Lunier.

Le Miroir Beaulieu.

Les Nouvelles politiques . . • Suard el Lacretelle.

Perlet Lagarde,

Le Postillon des Armées. . . Cretot.

Le Précurseur • Du val.

Lq Quotidienne. ••••.. Michaud.

Les Rapsodies Yilliers.

Le Véridique Ladevèzc.

Le Thé Ségur.

Dans les écrous de 1796 à 1804, dont le souvenir nous a été conservé sur les registres du Temple^ et qui concernent toujours des ennemis de la république... la république du directoire et du consulat! on trouve les noms de : Lamlette^ qui faisait en 1799 l'apprentissage de la prison ; Caraccioli, le spirituel ambassadeur du roi de Naples à la cour de Louis XVI ; Uottinguer^ le célèbre banquier de la rue de Provence ; Hyde de Neuville^ le royaliste dévoué qui commençait à vingt-deux ans a se dévouer et à souffrir; Ber^ tin, qui devinait et pratiquait déjà, sous le consulat de Bonaparte, la puissance du journalisme; Fiévée et Marsollier: Donadieu et /ïapatel; ToussainIrLouverture, ce héros de Saint-Domingue qui écrivait à Bonaparte : Le premier homme des noirs au premier homme des

blancs; les deux Polignac , le duc de Rivière^ Georges Cadoudal^

Moreau et Pichegru.

Arrêlé le 28 février 1804, après avoir oublié en faveur des Anglais et des royalistes ce qu^il devait à la république française, le général Pichegru fut trouvé mort dans son lit le 6 avril suivant; le suicide de Tex-général fut constaté en œs termes sur la marge du livre d'écrou : « Le nommé ci-contre s'est suicidé le 16 germinal, « an XU, dans son lit, dans la nuit, ayant mis une cravate de soie u noire autour de son col, qu'il a entortillée avec un bout de bois c( jusqu'à ce qu'il soit mort. Son cadavre a été transporté dans la « grande salle du palais de justice, par ordre des juges du tribua nal criminel. »

Le surlendemain, un journal de Paris, semi-officiel, publia l'article suivant :

a Aux demandes réitérées qu'il en avait faites , et sur sa parole d'honneur de ne point attenter à ses jours, Pichegru avîiit obtenu l'éloignement de ses gardiens pendant la nuit. Tous les matins, un garçon de chambre venait allumer son feu avec un fagot; Pichegru, dans une des matinées précédentes, avait détourné une branche de fagot avec laquelle il médita dès lors de se donner la mort. Le 15 de ce mois, Pichegru, ayant pris un fort repas le soir, se coucha vers minuit ; le garçon de chambre qui le servait étant retiré, Pichegru tire de dessous son chevet, où il l'avait placée, une cravate de soie noire dont il s'enlace le col; la branche de fagot quMI avait mise en réserve l'aida alors à exécuter son projet de suicide ; il introduisit ce bâton dans les deux bouts de la cravate assujettis par un nœud; il tourne ce petit bâton autant de fois qu'il sent qu'il est nécessaire pour clore les vaisseaux aériens; près de perdre la respiration , il arrête le bâton derrière son oreille et se couche sur cette même oreille pour arrêter le bâton et l'empêcher de se relâcher. Pichegru, naturellement replet, sanguin, suffoqué par les aliments qu'il vient de prendre et par la forte pression qu'il éprouve, expire pendant la nuit. Vers trois heures du matin, le factionnaire placé près de la chambre qu'il occupait avait entendu tousser et cracher plusieurs fois ; à la manière de tousser et de cracher, il avait pensé que la personne était affectée d'oppression ;

mais, n'ayant plus rien entendu, il n'avait pas cru devoir réveiller son prisonnier. A sept heures, le porte-clefs entre dans lacliam* bre pour y allumer du feu, approche du lit, aperçoit une (igure pâle, décomposée, agile le corps, et le trouve privé de mouvement. »

Le bruit de la mort de Pkhegru ne tarda point à se répandre en France, dans toute TEurope ; mais ce bruit fut si bien répété par les étrangers, par les factieux, par les ennemis du premier consul, que le suicide du malheureux prisonnier ressembla tout de suite à un assassinat. Bonaparte, disait Tesprit de parti, avait fait assassiner par ses mameluks un rival dont il avait peur. Pauvre traître!... Picbegru qui effrayait Bonaparte !

Napoléon s*écriait à Sainte-Hélène, en parlant de la mort violente de Tancien ami de Fauche-Borel et du prince de Condé : « Je serais honteux de chercher à me défendre d^in pareil crime; que pouvais-je y gagner? Un homme de mon caractère n'agit pas sans de grands motifs ; m'a-t-on jamais vu verser le sang par caprice? Tout bonnement, Picbegru se vit dans une situation sans ressource; son âme ne put envisager Tinfamie du supplice: il désespéra de ma clémence, ou la dédaigna, et il se donna la mort. »

Quant au général Morcau, dont Tambition et la gloire étaient beaucoup plus à craindre, pour le premier consul, que le courage et le talent de Picbegru, il recouvra la liberté parla grâce de Bonaparte ; Moreau s'en alla combattre dans les rangs des ennemis de la France : il fut tué devant Dresde, en 1813, par un boulet français qui se chargea de faire justice à ce traître»

Le souvenir de Toussaint-Louverture détenu au Temple se rattache à un des épisodes les plus malheureux de IMiistoire militaire el politique du consulat : l'expédition de Saint-Domingue, sous les ordres de Leclerc, beau-frère de Bonaparte. Après avoir reçu la soumission de Toussaint-Louverture, le général Leclerc eut peur de l'influence prodigieuse de ce grand homme noir : il lui tendit un piège, s'empara de sa personne, et le fit transférer en France; débarqué à Landerneau avec sa famille, il fut conduit à Paris, enfermé au Temple, et un peu plus tard au fort de Joux, où il mourut le 27 avril 1803.

ta vio de ToussainULouverlur^ a toutes les proportions d*un grantl laLlcaii liislôrif|i]e, avec quelque diOHi qui lient du mi»rveilleiix. Né daus Fesclavage , Tousiiuiut-Lnuverturo se vantu d'avoir daus les veines le sangd'uu roi alrieaini esclave diicotnle Noe, it rcve de riudépcndanee de son pays, en lisant un livre d'iiisloirc daus la Ijiblioihcque do son maUre, Pouvant disposer do la colonie, devenue indi'pendante, en faveur de l'Espagne, qui lui offre la grandesse, ou de rAu^liieric, qui lui promet des mil* lions, Toussai nt-l.ou ver lure combat à la fois les Espagnols et les Anglais^ dans le seul inltTet de la France ; le Directoire le nomma successivement général de brigade, général de division, et lieute^ nant au gouverncmenl de Saint-l)oj4iingue.

On peut dire que les laules reprochées à ToussaintLouvertiirc n'ont été commises que par les commissaires de la niélropole cl parles meneurs de rassemblée centrale de Saint-Domingue; mai* ce qui appartient au premiei^ homme des noirSf c'est la gloire d'avoir combattu et vaincu les ennemis de la France ; d'avoir disciidine les pins tristes soldats du monde ; d'avoir oldif^é loule une population d'esclaves émancipés à reprendre les Iravaux do cullurr dans les plantations des anciens maîUes; certes^ les biographes ont eu raison de le dire, ce fut un grand et admirable spectacle» tle voir cet homme, cet esclave de la veille, qui daignait reinlrc solennellement aux créoles de Saint-Domingue tous leurs bieuît, toutes leurs propriétés, tons leurs esclaves * I Ce qui appartient encore à Toussaint-Louvertnre, c'est l'honneur d'avoir dédaigné iiue couronne qu'il hii était bien facile de prendre ou d'accepter, avec le titre de roi d'Haïti, Le général noir ne voulut être qne le défenseur intrépide et le juge incorruptible de son pa^s; c'est un beau caractère a étudier que celui de Toussaint-bouverture.

En 1790, un jeune capitaine de la marine anglaise, John Wesley-Wright, avait été enferme au Tem[de avec le commodore Sidney Smith, dont il était le secrétaire. La paix d'Amiens rendit h liberté au capitaine Wright ; mais il fut écroué de nouveau dam^la

* Tniis-îftinl voiiliil ijiif les miirs sr souniîs>t'*il poMilani cinq (nm, nu profif clr Irur*

{Lf Blanc «I le Soir, MAdricI, imi5j

Destine par Ch. Pihot.

Graté par Rocokt.

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