‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 24 sur 41 · MICHEL N=Y · texte numérisé non relu

MICHEL N=Y

tîquô. Napoléon, devenu empereur, lui donna le bâton de maréchal de France, le grand-aigle de la Légion d'honneur, et le commandement de la 7' cohorte. À £lchingen, dans le Tyrol, à léna, à Erfurt, à Magdebourg , au passage de la Yistule , à la prise de Thorn et dans la journée d^Vmskendorf, dans la Galice, dans les Asturies et en Portugal, à la prise de Smolensk et à la bataille de la Moskowa, dans la retraite de Russie et au passage de la Bérésina, à Lutzen, à Bautzen et à Dresde, à Brienne, à Champaubert et à Montmirail, partout où il y a des ennemis à combattre, le maréchal Ney ne veut pas déchoir de sa glorieuse grandeur, et il est toujours pour tout le monde le brave des braves!... Mais il faut tout dire dans une page dMiistoire : après la première abdication de l'Empereur, le prince de la Moskowa ne craignit point d'accepter de Louis XVIII un litre et une épée, la pairie et un commandement militaire; le maréchal osa promettre à un Bourbon, cou* ronné par la coalition étrangère, d'aller combattre, d'aller vaincre, d'aller garrotter de ses propres mains son ancien ami, son ancien maître, son ancien empereur!...

Le prince de la Moskowa avait plus de cœur que de tête : h son premier pas contre Napoléon qui revenait de l'île d'Elbe, le maréchal Ney recouvra tout à coup la mémoire; il cria de nouveau Vive l'Empereur l et il s'en alla rejoindre avec ses troupes la petite armée impériale.

Le maréchal Ney se couvrit de gloire à la bataille suprême de Waterloo; son admirable conduite dans cette dernière campagne de l'empire était un nouveau litre de proscription, aux yeux de la politique réactionnaire : arrêté le 5 août 1815, il fut cité d'abord devant un conseil de guerre qui se déclara incompétent; écroué dans la prison du Luxembourg, il dut comparaître devant la chambre des pairs, qui consentit à le juger. MM. Berryer père et Dupin aîné invoquèrent en sa faveur les articles 11 et 12 de la convention militaire du 3 juillet, qui impliquaient une amnistie politique; on passa outre, et le prince de la Moskowa fut condamné,

A UNE milENSE MAJORITÉ.

Michel Ney mourut avec toute sa fermeté, avec tout son courage ; sa mort fut digne de sa vie. Il fut fusillé le 7 décem-

bre 1815, dans ravenue de T Observatoire, derrière le Luxembourg.

L'ordre chronologique sépare, îi lu distance de bien des années, ces deux prisonniers dn Luxembourg: le marcclial Ney otle prince Louis Napoléon ; mais il nous a paru tout simple de rapproclicr ces deux noms, ces deux souvenirs, h ])ropoii du général Bonaparte visitant l'ancien cachot de Joséphine de Beauharnais.

Tout le mond(î sait à quoi s'en tenir sur récliauffonrée de Strasbourg et sur raudacieuse tentative de Boulogne. La volonté royale empêcha le prince Louis de com]>araîlre devant le jury de Strasbourg, qui, en Tabsence du principal accusé, se hâta de rendre la liberté h ses complices. La seconde folie du prétendant impérial devait être jugée par la cour des pairs : le neveu de l'empereur Napoléon fut écroué dans la geôle du Luxembourg, qui se souvenait encore de Joséphine.

En se voyant ainsi dans une prison qui touche à la résidence

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habitée autrefois par le consul Bonaparte, le prince Louis se prit

sans doute à rêver tout éveillé ; il dut voir Napoléon lui-même qui daignait venir visiter un héritier de son nom, assez naïf ou assez ambitieux pour vouloir hériter de sa gloire et de son empire ; Napoléon, revêtu de son manteau impérial, ne fit qu'exalter le courage , Tenthousiasme , l'ambition du prisonnier, et le rêveur entendit peut-être une voix auguste qui lui disait : <cTu seras empereur!... » Le prince Louis se réveilla devant ses juges, au bruit d'un arrêt qui le condamnait à réfléchir, à penser, h travailler dans une forteresse de TÉtat.

n'y a aujourd'hui cinq ou six prétendants qui prétendent au droit de ceindre des couronnes et de gouverner les nations. H faut les plaindre : dans ce monde, qui est-ce donc qui n'a pas eu sa petite passion malheureuse? — On a dit avec raison que les prétendants d'aujourd'hui ne savaient point satisfaire aux conditions de leur titre et de leur état. Comment s'y prendre, en effet, pour découvrir bien près ou bien loin les traces de leurs exploits? Quel est le nom de leur épée ? Avez- vous jamais entendu Técho de leurs généreuses paroles, le bruit éclatant de leur éloquence, le retentissement de leur enthousiasme? Vous est-il arrivé de voir étinceler, à leur approche, le reflet lumineux de la puissance et du génie? Notre siècle n'a point à se louer de ces quasi-rois sans couronnes ; que dirons-nous de ce noble jeune homme qui a de l'esprit et du cœur, et qui est tombé deux fois vivant sous cette armure héroïque et fabuleuse qu'il a fabriquée avec le nom de Napoléon ? Parlerons-nous de cette espèce d'abbé libertin que Ton appelle don Miguel, et de ce moine sans tonsure que Ton appelle don Carlos? Il est encore de par le monde deux petits prétendants modestes et bien élevés , que l'on nomme Henri de Bourbon et Gustave Wasa, deux grands et nobles débris dont on peut dire ce que Voltaire disait des femmes honnêtes et des académies de province.

Interrogez le prétendant portugais !... voici tout ce qu'il pourra vous répondre : «Je me nomme don Miguel ; j'ai conspiré contre mon père pour le détrôner; je l'ai assiégé dans son propre palais, et Ton assure que Jean YI est mort empoisonné. Tôt ou tard, je serai roi ! D'ici là, je me promène, je bois, je fume, je

5i90 LES PUISONS Dt PAlilS.

chasse^ je ineiidie, je voyage et je conspire pour mon agrément.))

Interrogez le prétendant suédois!... voici tout ce quMI pourra vous répondre : «Je me nomme Gustave Wasa ; je ne suis qu'un petit généra] aux gages de tous les gouvernements d'Allemagne; j'ai été détrôné par un soldat heureux, que je veux détrôner à mon tour ; tôt ou tard, je serai roi de Suède et de Norwége !.. D'ici là^ je me promène, je bois, je fume, je dors, je voyage et je conspire pour le roi de Prusse. »

Interrogez le prétendant légitimiste !... voici tout ce qu'il pourra vous répondre : «Je suis Henri V, roi de France et de Navarre; mon père est mort assassiné; mon grand-père a perdu, avec une ordonnance, le sceptre que Henri IV avait gagné avec une messe. Tôt ou tard, je veux imiter le Béarnais ; j'assiégerai ma bonne ville de Paris, et je me vengerai !... D'ici là, je me promène, je bois, je chasse, je ne fume pas, je voyage et je conspire pour mon instruction.»

Interrogez le prétendant espagnol !... voici toutce qu'il pourra vous répondre : «Je suis don Carlos, roi des Espagnes et des Indes ; ma jeunesse a été obscure, ignorante, paresseuse et fanatique; j'ai voulu détrôner ma légitime souveraine, et l'on m'a chassé... Tôt ou tard, je ferai mon entrée solennelle à Madrid, monté sur la mule de Zumalacarréguy, une innocente béte qui n'en peut mais; d'ici là, je me promène, je bois, je fume, je dors, je me confesse, et je conspire en me moquant des hommes et de Dieu.»

Interrogez le prétendant napoléonien!... voici tout ce qu'il pourra vous répondre : « Je suis Napoléon 111 !... dans les hallucinations de ma pensée, le nom de Napoléon est comme la noblesse d'autrefois : il oblige ! Avec Théritage de sa gloire , il m'a paru que je devais accepter aussi l'héritage de son pouvoir, de son épée et de sa couronne. Des ingrats ont détrôné ma famille ; j'ai recouru à la violence des armes pour redemander au peuple, qui est l'exécuteur testamentaire de l'empire, le sceptre, les conquêtes et les royaumes de l'Empereur! Une voix mystérieuse me crie sans cesse : « Sois grand comme lui ! » et j'ai cru qu'il était digne de moi de chercher à grandir, en m'élevant sur le pavois impérial !

LES PRISONS DE PARIS. 29i

Je me 9uis trompé^ voilà mon tori ; j'ai cédé à un accès de regret et de désespoir... le désespoir, c*esl l'enthousiasme du malheur! Plaignez-moi. >

L^hisloire de chaque priteniion royale devrait être une belle Odyssée, toute pleine de choses merveilleuses, de prouesses héroïques ; lorsqu'un chef de parti se résout à livrer au hasard d'une guerre civile les chances de ce qu^il intitule son bon droit, il devrait, ce nous semble, obéir à de certaines exigences essentielles, sous peine de n'être plus qu'un pauvre diable de guerroyeur et d'aventurier. 11 lui faut d'abord de la résolution, xle l'esprit, de la conduite, une certaine puissance de volonté, de prévision et d'initiative ; il lui faut ce prestige que donne le courage personnel, cette influence que donne la parole, ce crédit populaire que donne une vaillante épée; il lui faut celle auréole presque divine qui rayonne sur le front des hommes d'élite, grands esprits, nobles cœurs, fiers génies, qui sont, après tout, les véritables représentants de Dieu sur la terre !... Y a-t-il là quelque chose que l'on puisse appliquer raisonnablement au caractère, à l'intelligence, à la vie tout entière des prétendants d'aujourd'hui?...

Quelle curieuse et plaisante histoire on pourrait écrire avec la grandeur et la décadence des prétendaists du dix-neuvième siècle !

Les ministres de Charles X, ceux-là mêmes qui venaient de créer, par une mesure ultra-monarchique, un petit prétendant à la couronne de France, séjournèrent, au mois de décembre 1830, dans la prison du Luxembourg; ils allaient comparaître devant la justice politique de la pairie.

Le procès des ministres fut à la fois un grand spectacle et une grande leçon, ^u point de vue de la philosophie de l'histoire, il ne s'agissait de rien moins que du dernier acte de cette immense tragédie qui avait commencé, en 1789, entre le peuple et la royauté légitime ; au point de vue de l'intérêt, de la curiosité dramatique, il s'agissait de voir, sur la sellette, des accusés qui commandaient naguère à tout le royafime; il s'agissait de voir sur le siège du ministère public la personnification du peuple traitant de puissance à impuissance avec les superbes de la veille ; il s'agissait de voir parmi les juges d'honnêtes gens qui avaient à juger

â9i LES PRISOiNS DE PAKIS.

leurs anciens amis, leurs anciens prolecteurs; il s^agissait de voir au banc des témoins des hommes d'élite qui avaient joué un grand rôle dans les trois journées de la révolution ; il s'agissait de voir au banc de la défense des avocats célèbres qui allaient essayer de laver , à grands flots d'éloquence, le sang que les ministres de Charles X avaient répandu sur les pages fleurdelisées de la charte constitutionnelle.

Chacun , dans ces débats solennels , fut digne de la grandeur d'une pareille circonstance. Les commissaires du peuple accusèrent sans haine et sans crainte ; les témoins furent calmes ; les accusés se montrèrent éloquents et courageux lorsqu'ils se défendaient par la voix de M. de Peyronnet; M. de Marlignac trouva le moyen d'attendrir son auditoire, en laissant tomber à la fois de sa bouche et de son cœur les paroles les plus douces et les souvenirs les plus touchants: c'était l'éloquence du sentiment. M. Crémieux improvisa la défense de son client avec cette fougue, celte force, cet entraînement que nous connaissons tous : c'était l'éloquence de l'inspiration. M. Sauxct ne craignit point de lutter corps à corps avec le vainqueur, avec le peuple, en expli([uant, en commentant, en pressurant un article de la charte de Louis XYlIl, pour en faire sortir le droit de la royauté déchue et l'innocence des ministres accusés : c'était l'éloquence du paradoxe, de l'esprit, de la hardiesse, avec les semblants les plus heureux de la^lialectique. Enfin les juges eurent le courage d'être indulgents : les conseillers de Charles X furent condamnés à courir après la liberté en passant par le chemin le plus long, c'est-à-dire par le donjon de Vincennes et par le fort de Ham.

£n 1835, la distribution du palais et de la prison du Luxem-bourg eut à subir des modifications importantes ; la cour des pairs étaitappelée à juger les nombreux prévenus de Paris, deXyon et de Lunéville. «L'emplacement réservé aux accusés, rapportent les journaux du temps, peut contenir deux cents personnes : cent vingt prévenus et quatre-vingts gardes municipaux; à leur droite se trouvent des banquettes pour cent témoins à charge, et à leur gauche le même nombre de banquettes pour cent témoins à décharge. Les pairs occuperont trente-six bancs lai*gement espacés.

Le public ne pourra guère disposer que d'une centaine de places. On a compté sur la présence d'environ trente journalistes. Des loges sont réservées aux spectateurs privilégiés, aux membres du corps diplomatique et aux députés. Les avocats seront placés entre les accusés et les juges.

« Une annexe essentielle de la salle d'audience, c'est la prison : Tarcbitecte a tiré parti, avec une certaine habileté, de la caserne de la rue de Yaugirard. Un couloir en planches conduira chaque jour les accusés à l'audience. La principale distribution de la prison a consisté à établir trois divisions parfaitement distinctes pour les prévenus de Paris, de Lyon et de Lunéville. Les trois divisions ont chacune leurs cellules pour deux ou pour quatre habitants, et leur préau d'à peu près quatre-vingts pieds carrés. Un guichet central et un chemin de ronde donnent accès aux trois préaux à la fois. Un vaste emplacement pour la cavalerie domine toutes ces constructions, et en outre, l'ancienne église qui touche au Petit- Luxembourg est disposée pour recevoir un bataillon tout entier de troupes de ligne. »

Bien des gens ont exprimé quelque violente surprise en voyant la chambre des pairs s'ériger en cour de justice : ce n'est là pourtant, dans les attributions de la pairie, qu'un droit fort ancien, qui se rattache à l'origine même de cette institution politique. • Sous le régime féodal, la pairie, qui résultait de la possession d'un fief, conférait le droit d'exercer la justice dans les assises du fief dominant; les possesseurs des fiefs secondaires pouvaient juger, indépendamment du seigneur suzerain ; les femmes elles-mêmes, héritières d'une pairie, conservaient le privilège de s'asseoir au tribunal des pairs, et de juger avec eux. Au couronnement de Philippe le Long, la veuve du comte d'Artois soutint, avec les autres pairs, la couronne royale, et prit part à tous leurs jugements.

Un des procès les plus importants et les plus célèbres dans la juridiction de l'ancienne pairie, est assurément celui de Jean Sans- Terre, duc de Normandie ei pair de France. Jean Sans-Terre, accusé d'avoir assassiné Arthur, comte de Bretagne, fut condamné à la peine de mort; l'arrêt de la pairie ordonnait en outre la con-

fiscation de la Normandie au profit du roi de France, et Phi)ip[)6- Auguste s'empara bien vite de cette province , sans doute pour obéir à justice.

Plus tard, la cour des pairs fut réunie au parlement; chacun de ses membres représenta en mâme temps la double qualité de feudataireet de magistrat; seulement, quand il s'agissait de magistrature, la pairie n'avait plus le droit de siéger avec des armes; ce ne fut que sous le règne de Henri II que les juges de la cour des pairs reçurent l'autorisation d'effleurer du bout de leur épée la balance de la justice.

(( Bien longtemps avant la révolution de 1789, a dit un historien, l'institution de la pairie n'était plus qu'un vain titre, et bien que, dans les arrêts du parlement il fût toujours énoncé que la cour avait été suffisamment garnie de pairs^ cependant ceux-ci s'abstenaient de prendre part aux délibérations, et ne partageaient pas les disgrâces encourues par le parlement de Paris pour résistance à la volonté royale. Un pair de France exerça pourtant ses droits d'une manière éclatante, peu de temps avant la catastrophe qui anéantit tout à la fois le parlement, la pairie et le trône : ce fut Louis-Philippe, duc d'Orléans, père du roi actuel. On sait que Louis XVI ayant voulu faire enregistrer de force par le parlement les édits bursaux que ce corps refusait d'admettre, le duc d'Orléans protesta hautement contre cet arbitraire et engagea les membres de la cour à passer outre ; cette levée de boucliers ne contribua pas peu à enhardir Topposilion qui commençait à se former contre la cour. »

Abolie par l'assemblée constituante, rétablie en 1814, écourtée par la révolution de Juillet, la chambre des pairs a reçu trop souvent, depuis quelques années, la triste et diflicile mission de rendre la justice au milieu des discussions, des troubles et des excès politiques : l'émeute, la polémique, Tinsurreclion, le régicide, ont été les justiciables de la pairie de 1830.

Le procès de Fieschi, Morey et Pépin, figure au premier rang dans l'histoire des drames judiciaires qui se sont dénoués sur les bancs de la cour des pairs. Nous avons entendu raconter un épisode qui se rattache au dcnoumenl de cette cause célèbre, et dont

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noos II avons pas le courage de garantir Taffreuse aiilhenUcité : Pépin recul, après sa condamnation , dans la prison du Luxembourg, la visite de sa femme et de ses enfants; il portait déjà la camisole de force ; il était pâle, tremblant, malade, presque mourant; sa raison Tavait à peu près abandonné... 11 ne devait la retrouver tout entière que sur la route de Téchafaud. À la vue de son malheureux père, la fille aînée de Pépin faillit devenir folle... elle devint folle tout à fait... elle ne vit plus qu'un fantôme... A ses yeux, celui qu'elle venait visiter était déjà mort... c'était un spectre qu'elle regardait en ce moment... Elle avait peur de son père !... La folie de cette enfant rendit un peu de raison au complice de Fieschi , assez de raison pour qu'il pût comprendre la scène horrible qui se jouait autour de lui... £t nous vous laissons à deviner quels sanglots, quels cris, quels gémissements se firent entendre dans ce cachot mortuaire !... Et à la fin de cette entrevue suprême, lorsqu'il fallut se dire un dernier adieu , un adieu éternel, lorsque la femme de Pépin se laissa tomber dans les bras de son mari pour lui arracher un dernier baiser, le gardien cria, d'une voix retentissante :

— Pas sur la bouche! pas sur la bouche!...

Le sévère gardien craignait apparemment que la bouche tremblante de cette pauvre femme ne déposât sur les lèvres de Pépin quelque poison mystérieux, assez violent, assez prompt, assez subtil pour arracher le patient à la peine du lendemain. — Nous avons tremblé, à force d'émotion, rien qu'en entendant ces paroles : c Pas sur la bouche ! pas sur la bouche ! »

Nous avons déjà dit que la prison d'État du Luxembourg ne datait que de la période révolutionnaire ; mais la république y trouva des grilles toutes forgées, des chaînes toutes prêtes, des cachots qui n'attendaient plus que des prisonniers : depuis longtemps, la justice pénale des prêtres et des moines avait passé par là. .

La hiérarchie symbolique du palais, du cloître et de la prison se retrouve dans presque tontes les anciennes résidences princières : le Luxembourg est à la fois, sous le régime monarchique, un château, un couvent et une geôle; les religieux du Luxembourg pou-

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vaient entendre les victimes de la justice ecclésiastique se plaindre et se débattre sous leurs pieds ; ils pouvaient mêler, du malin au soir, les airs les plus joyeux de leurs chansons équivoques aux gémissements et aux sanglots des prisonniers : la cellule dominait le cachot.

N'ouhlions pas un singulier souvenir qui appartient à Thistoire du Luxembourg au dix-septième siècle : Dans le petit jardin qui séparait le cloître de la prison, M. le Prince, le fils du grand Condé, venait donner assez souvent le spectacle d'une étrange folie : il se croyait plante, fleur, arbuste, et il se faisait arroser par le jardinier de Tendroit. — Le fils du grand Condé songeait sans doute, dans sa folie, à son illustre père arrosant les fleurs du donjon de Vincennes.

VJII

BICÈTRE. — LA SALPÈTRIÈRE.

Partout où il y a des moines, il y a des prisonniers ; la robe religieuse cache un gouffre que la justice monastique appelle lin

rade in. face; le dernier grain du chapelet effleure les premiers

anneaux d'une chaîne ensanglantée par les tortures du patient; à Bicétre, comme au Luxembourg^ de bienheureux cénobites boivent et chantent, — il y a longtemps de cela, — dans des cellules qui écrasent des cachots.

Une colonie de chartreux, sous le règne de saint Louis; un évoque anglais, sous le règne de Philippe-Auguste, Jean de Winchester, dont le nom étymologique a produit Bicétre ; Amédée le Rouge, comte de Savdie, sous le règne de Charles VI ; les Bourguignons cl les Armagnacs, au quinzième siècle; les chanoines de Notre-Dame de Paris, sous Louis XI; les routiers, les détrousseurs et les bohémiens, au seizième siècle ; les Invalides, sous le cardinal de Richelieu, et les enfants trouvés de saint Vincent de Paul, ont précédé, à Bicétre, les vagabonds, les bons^auvres^ les épilep* tiques, les vénériens, les galeux, les captifs et les aliénés ; en devenant un hôpital et un hospice, Bicétre devint aussi une prison horrible ; c^était là, comme on Ta déjà dit, la Bastille de la canaille et de la bourgeoisie.

<i La grande quantité de pauvres, rapporte Dulaure, de mendiants valides, et surtout de ceux qui demandaient raumône, Fépée au côté, avec le collet empesé sur lapeccadillcy était un des plus grands fléaux de Paris. Parmi eux, on comptait les coupeurs de bourses^ les tireurs de laine j les passe^volants ou militaires sans paye, dont j'ai déjà parlé à propos du règne de Louis XIII. En 1612, on chercha à s'en débarrasser, en les renfermant dans diverses maisons qu'on établit au faubourg Saint-Victor.

« Les hospices, par la faiblesse et les désordres du gouvernement, ne purent se soutenir plus de six années^ Le parlement rendait continuellement d'inutiles arrêts contre les mendiants et les vagabonds; il ordonna qu'ils seraient renfermés dans une maison construite exprès. Les bâtiments furent commencés; on y employa des sommes considérables ; mais les arrêts de cette cour, surtout en matière de police, restaient presque toujours sans exécution.

« Le nombre de ces mendiants, de ces vagabonds, les désordres et les embarras que causait cette partie de la population, déterminèrent enfin les magistrats à prendre des mesures nécessaires. On consulta, comme à l'ordinaire, les anciens registres, pour y trou-

ver des modèles à suivre; mais le mal^ quoiqu^il ne fui pas nou* veau^ était extraordinaire : il fallait imaginer un remède qui le fût; le premier président du parlement détermina le roi à rendre un édit qui ordonnait l'établissement d'un hôpital général et prescrivait les règles qui devaient y être observées ; on céda, pour cet objet, le château de Bicéirt et la maison de la Salpélriire.

« Dans la Salpêlrière, on plaça les enfants et toutes les femmes, quels que fussent leur âge et leurs infirmités; à Bicétre, on plaça des pauvres, des veufs, des garçons valides ou invalides, des jeunes gens débauchés ou bien atteints de la maladie vénérienne ; les chirurgiens, avant le pansement de ces derniers, étaient en usage de les faire fustiger. »

L'arbitraire ne tarda point à peupler l'hospice de Bicêtre, beaucoup plus que la misère, le vagabondage, la souffrance ou la folie ; les ordres du roi^ les lettres de cachet^ firent concurrence aux ordonnances des médecins; l'aliénatioD mentale servit à cacher bien des fois l'injustice et la vengeance : les cabanons destinés à des malades reçurent de malheureux prisonniers qui n'avaient souventque le tort d'avoir raison ; Bicêtre s'exécutaiten conscience, et de la meilleure grâce du monde : on lui envoyait des hommes..., il en faisait des idiots, des maniaques et des fous furieux!

Les philanthropes et les criminalistes du dix-tieuvième siècle n'oat pas eu à faf re de grands frais d'imagination pour inventer le système de l'emprisonnement cellulaire : il ne leur a fallu que prendre la peine de fouiller dans l'histoire des anciens cabanons de Bicêtre. — Bicéh-e-prison avait à la fois des cabanons et des cachots, des cellules et des culs de basse-fosse ; les cabanons réalisaient à merveille les conditions du programme pénitentiaire : l'isolement et le silence; la vie tout entière du prisonnier se passait dans l'étroite enceinte de son cabanon : le captif était un mort qui ifivait longtemps en tile-à^téte avec Dieu et sa conscience, comme disent aujourd'hui les inventeurs, ou plutôt les restaurateurs du système cellulaire; les solitaires des cabanons, s'ils pouvaient entendre quelque chose de la vie humaine, n'entendaient guère que l'écho affaibli, étouffé^ des gémissements de quelque compagnon d'infortune. L'isolement et le silence finissaient par valoir à ces

prisonniers un peu d'air, un peu de bruit, un peu de soleil, un peu de liberté : d'ordinaire, ils devenaient fous, et en pareil cas, Bicêtre-prison renvoyait ses victimes à Thôpital de Bicèlre, L'emprisonnement solitaire, tant prôné aujourd'hui, nous rappelle ce qu'un homme d'esprit disait à propos de certaines inventions et de certains progrès : il n'y a de nouveau que ce qui est oublié.

Quant aux cachots souterrains de Bicêtre, imaginez un long abime tuyauté^ et dans chaque tuyau une chaîne scellée au mur, et au bout de celte chaîne un innocent ou un coupable; toutes les souffrances, toutes les privations, toutes les tortures de l'emprisonnement, se trouvaient en même temps dans les affreux cachots de Bicêtre... Eh bien! les prisonniers condamnés à y souffrir, à y mourir^ étaient moins à plaindre que les prisonniers des cabanons : ils pouvaient quelquefois soulever la pierre de leur tombeau, pour aller ressusciter un instant dans les cours de la prison, à la lumière et à la chaleur du soleil; et pourtant, jugez un peu de ce qu'était l'agonie d'un homme dans les cachots de Bicétre *:

c< Dès que le temps devenait pluvieux, ou en hiver dans les moments de dégel, l'eau découlait de toutes parts dans mon cachot; j'étais accablé de rhumatismes; les douleurs qu'ils me causaient étaient si vives, que j'étais quelquefois des semaines entières sans me lever...

« Quand le froid vint, ce fut bien pis! la fenêtre de mon cachot, armée d'une grille de fer, donnait sur le corridor, dont la muraille était percée précisément en face , à la hauteur de dix pieds ; c'est uniquement par ce trou, qui était pareillement garni de barres de fer, que je recevais un peu d'air et de jour dans mon cachot; mais j*y recevais aussi la neige et la pluie. Je n'avais ni feu, ni lumière, et j'étais vêtu du costume misérable de la prison. J'étais obligé de casser avec mon sabot la glace de mon seau, et d'en mettre les morceaux dans ma bouche pour me désaltérer. Alors je bouchai la fenêtre, et ce fut bien autre chose! L'odeur des égouts et des tuyaux dont j'étais entouré m'étouffa bientôt; cet air fixe se con-

* Les plus affrcut de ces cuchols furent comblés, par Tordre de Louis XVI ; ils w fuiien4 complélcriM'iil délriuts cju'eu 181 i.

densaitet me causait dans les yeux, dans la bouche et les poumons, d'horribles cuissons. Depui^^ trente-huit mois que j'étais dans cet horrible cachot, je souffrais la faim, le froid, Fhumidité; j'y succombai bientôt.

« L'odeur infecte me venait de ces tuyaux où les infirmeries, situées au-dessus, jetaient les déjections et les saletés des scorbutiques. U était impossible que les parties volatiles de ces excréments n'altérassent pas mes poumons ; je finis par être scorbutique moimême.

a Le scorbut dont j'étais attaqué se déclara par une lassitude dans tous les membres, et des douleurs qui m'empêchaient de in'asseoir et de me lever. En dix jours, mes jambes, mes cuisses, étaient gonflées du double, depuis les reins jusqu'aux pieds; mon corps était noir; mes dents, ébranlées dans mes gencives, ne pouvaient plus broyer le pain. Déjà l'on ne me donnait plus de nourriture; depuis trois jonrs, j'étais à jeun; on me voyait mourir, et personne n'y faisait attention !...

(c Mes voisins voulurent me parler, ye ne pouvais leur répondre^ ils me crurent mort, et appelèrent pour qu'on m'enlevât. On vint, j'expirais. Le chirurgien me fit porter à l'infirmerie \»

Une des premières victimes des geôliers de Bicéfre, sous prétexte d'aliénation mentale, fut tout simplement un homme de génie qui se nommait Salomon de Gaus. Béranger songeait peut-être à cet inêenii du dix-septième siècle, quand il s'écriait dans une admirable chanson :

Vils soldats de plomb que nous souimc!».

Au cordeau nous alignant tous,

Si des rangs sortent quelques hommes.

Tous nous crions : à bas les fous !

On les persécute, on les tue...

Sauf, après un lent examen,

A leur dresser une statue

Pour la gloire du genre humain I

A vingt ans, Salomon de Caus était déjà un architecte habile, un peintre distingué, un grand ingénieur. Après avoir été au ser-

* Mémoires de Latudc.

vice du prince de Galles et de Télecteur de Bavière^ il résolut désormais de vivre et de travailler en France, dans sa patrie et pour sa patrie. Il se vantait d'avoir deviné une véritable merveille scientifique : il avait eu l'idée singulière d'élever l'eau avec le secours de la force de la vapeur; en d'autres termes, il avait imaginé d'employer la vapeur comme moyen de force active, dans les proportions d'une échelle immense; il avait rédigé un livre manuscrit intitulé Les raisons des forces mouvantes , et le pauvre rêveur accourut à Paris pour soumettre au cardinal-ninistre le plan d'une machine atmosphérique; or, cette machine, sauf quelques légers détails de construction, était absolument semblable à celle qui fut inventée plus tard par le savant et illustre Papin.

Un jour, le surintendant des finances, Michel Particelli, un des adorateurs les plus prodigues, les plus magnifiques de Marion Delorme, amena Salomon de Caus au petit lever de la belle Aspasie de la place Royale. Il daigna le présenter à la maîtresse du logis , c'est-à-dire à la divinité mondaine de cet éden amoureux, et le protecteur parla ainsi à son jeune protégé :

— Monsieur Salomon , vous m'êtes vivement recommandé par mes amis les gentilshommes de Londres; vous avez su réaliser des prodiges de magnificence dans le palais de son altesse le prince de Galles; eh bien! ces merveilles du goût, de la richesse et du génie , je veux et j'entends qu'elles se renouvellent à mes frais dans le palais de mademoiselle Delorme; prodiguez à pleines mains l'or, l'argent, la couleur, le bronze, le marbre, les étoffes précieuses, tout ce qu'il vous plaira; voyez, cherchez, inventez, imaginez à votre aise, et comptez sur moi !

Près de sortir, Salomon de Caus s'arrêta tout à coup sur le seuil de la porte , pour saluer de nouveau , pour contempler avec une admiration étrange, dans une véritable extase, Marion Delorme, qui lui souriait le plus malicieusement du monde; la coquette s'aperçut aisément de son trouble, de son embarras, de son émotion ; elle le congédia, à la manière des Parlhes, en lui perçant le cœur... Elle lui tendit sa jolie main, qu'il osa effleurer de ses lèvres... El Salomon de Caus vécut huit jours avec ce baiser !

Singulière faiblesse ou singulière audace ! En une minute, en un

I)*^s>iné par EiâTA<TliE-LuB5Ar.

Grave par Rotorr.

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