‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 28 sur 41 · LE CHIEN DU PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE CHIEN DU PRISONNIER

traités par les gens ayant pignon sur rue^ qui devraient leur prôter main-forte.

Quand les temps réyolutionnaires furent venus, les nonnes et la clientèle tant soit peu gangrenée sur laquelle elles essayaient les cures morales durent céder la place aux suspects et à une po^ pulation de malfaiteurs qu*on entassa dans les combles de la maison. Cet établissement, qui ne pouvait contenir que deux cents prisonniers, en renferma bientôt trois cents. Ceux des captifs qui ne trouvèrent pas place dans les chambres couchèrent dans les corridors.

Cette prison était la plus insalubre de Paris; elle était la plus pleine, et Tair y manquait. 11 existait cependant un préau, mais la justice d'alors ne voulut pas en permettre la jouissance aux détenus.

«Patience, disait le commissaire Marino à ceux qui se plaiguaient, vous serez bientôt transférés ; votre séjour ici n'est que provisoiro, vous irez ailleurs. De vastes prisons vous recevront, sachez attendre; vous êtes dans l'antichambre. »

Chacun des captifs eût préféré le séjour de Saint-Lazare, au risque de servir de but aux projectiles que les tape-dru lançaient du dehors aux captifs qui prenaient l'air à leur fenêtre. On enviait encore le séjour du Luxembourg, où la consigne éloignait tous les visiteurs, et où le général Henriot s'escrimait de la dague contre les lévriers et les caniches fidèles à leurs maîtres, qui s'avisaient de venir japper sous les grilles de la prison.

Une odeur méphitique régnait incessamment dans cette localité. Chacun se précipitait vers une petite fenêtre qui, seule; livrait passage à un petit courant d'air vital. Ce méphitisme aurait décimé la population des détenus sans le secours et les soins infatigables du docteur Duponlet. Le célèbre comédien Fleury, dont nous allons parler, racontera les moyens employés par cet ami de l'humanité pour conjurer la mortalité qui menaçait de sévir contre les suspects.

Les premiers suspects qui furent incarcérés appartenaient aux sections de la Montagne et du Contrat social.

Les citoyens de la Montagne furent placés dans le corridor du

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troisième ; les sections qui vinrent ensuite furent confinées dans le local qu'occupaient les pailleux. C'étaient des chambres de ciuq pieds carrés, de neuf de haut, ayant chacune deux petites fenêtres et des grilles bien solides. Dans chacune de ces chambres se trouvaient douze crèches, accolées trois ensemble; chaque crèche avait un pied et demi de large sur six pieds de long, et était garnie d'une paillasse chaînée de vermine.

Les commensaux les plus illustres de ces chambres furent Fexministre de la marine Fleurieux, Vancien lieutenant de police de Crosne, le général Lanoue, et plusieurs artistes de la Comédie- Française.

Après la représentation de Pawéla^ de François de Neufchâteau, le pouvoir révolutionnaire trouva que cette pièce tendait à faire regretter l'ordre de la noblesse. La commune de Paris, sur la dénonciation de la société des jacobins, fit arrêter les comédiens français dans la nuit du 3 au 4 septembre, et ils furent incarcérés à la prison des Madelonnettes.

Le célèbre comédien Fleury raconte cette arrestation et ses suite» dans ses notes manuscrites, que la plume élégante et méthodique de M. Laffitte a transformées en mémoires historiques.

« Nous n'étions pas des victimes ordinaires, l'attention devait se porter sur nous; les comédiens appartiennent à un monde pour lequel le peuple éprouve une sorte de bon mouvement qui n'est ni le respect, ni l'admiration peut-être, mais qui est quelque chose où il entre un peu de ces deux sentiments avec une dose de recon-> naissance. L'amour du peuple pour le spectacle est le gage de l'intérêt qu'il porte aux acteurs ; il ne peut nous voir sans nous associer à la représentation théâtrale, à cette fascination qui le transporte; nous sommes pour lui le signal d'une fête, d'un plaisir vif, nous sommes les amis des yeux et des oreilles, si nous ne pouvons l'être de l'esprit et du sentiment. Dans les temps même où le peuple n'est pas souverain, c'est chez nous qu'il exerce sa souveraineté la plus réelle et la moins incontestée; aussi s'aime-t-il en nous: tuer un comédien, c'est tuer une illusion qui, peut-être, ne se représentera plus dans l'histoire de ses plaisirs. Si la foule n'approfondit pas ainsi la question, elle s'en rend bien compte;

et quand les esprits cultivés nous traitent en artistes, en interprètes habiles de la pensée du génie, auprès d'elle nous avons une popularité forte, parce qu'ellea quelque chose de celle des marionnettes qui ramusent; aussi, à ce titre, pouvous-nous compter sur de vives sympathies.

« Disons eu passant que Michot est là pour le prouver.

c Une foule en délire le poursuivait sur la place de Grève ; qu'avait-il fait? On le prenait |K>ur un fermier général, s'il m'en souvient : c A la lanterne ! cria-t-on, à la lanterne ! > Déjà le fatal cordon serrait à la gorge le pauvre comique, quand, au milieu des allées et des venues pour s'échapper et pour saisir, le hasard amène un homme qui le reconnaît : « Eh ! c'est le polichinelle de la république! » dit-il aux autres. Ce mot suffit: on délivre Michot, on le rassure, on le caresse. I^ citoyen allait être pendu : polichinelle fut porté en triomphe.

c Nous n'arrivions point là comme individus isolés, nous n'étions point M. Saint-Prix, M. Vanhove, M. Dupont, M. Larochelle ou Champville, M. Dazincourt ou Fleury ; nous étions une corpor ration littéraire, menant avec elle dans l'exil tout le passé gracieux de la France; nous représentions, en petit format, tout ce qui charme, tout ce qui unit, tout ce qui rallie; on honorait en nous aussi une compagnie qui s'était montrée forte, courageuse, unie, dans un temps où, excepté le courage trivial de mourir, tout courage cessait, où toute union se brisait, où s'évanouissait toute force. La Comédie-Française en prison sembla une grande et triste apparition : en s'altaquant ainsi à Fart le plus aimable et le plus eur traînant, les maîtres de la France semblaient jeter au monde leur mot le plus significatif. A nous se rattachaient mille souvenirs illustres, avec nous se réveillaient mille idées de gloire, notre incarcération^n était le dernier convoi.

«En attendant le boucher qui, tôt ou tard, devait venir nous prendre, nous arrangeâmes notre petit intérieur; chacun de nous était en particulier un véritable Robinson, clouant, tapissant, faisant de la menuiserie, arrangeant des tablettes, etc.

« La menuiserie, Tébénisterie, la tapisserie et la mécanique ont du charme, cela tient àTornement; mais, outre qu'il y eut bientôt

ordre de nous 6ter scles^ cIods «t marleaiix, ces occapations ont h peine trois jours^ ce sont les trayaux de premier établissement; il en reste d'autres moins faciles ou qui répugnent davantage: ce sont les travaux quotidiens, ceux du matin surtout. Chaque prisonnier faisait sa chambre, balayait, nettoyait, aucun détail ne lui était épargné ; puis il avait ensuite à vaquer au service général ; Saint-Prix était plaisant à voir tenant le balai, à peu près comme on croise la baïonnette, nettoyant avec maladresse et dignité les élables d'Âugias : «Pauvre Agamemnon, disait-il, à quoi te voistu réduit! »

«Mes camarades furent parfaits d'abnégation, de courage et de bonne volonté ; plusieurs méritèrent Tamitié et la reconnaissance de leurs commensaux; tout à l'heure je dirai ce que fit Vanhove, à présent je dois citer Dupont. Plein de zèle et de prévenances, il sut se faire tout à tous ; cbose fort rare dans un jeune homme qui, ayant devant lui l'avenir, boude encore plus qu'un autre à ses espérances détruites ; chose inouïe dans un jeune premier, ordinairement enfant gâté de la famille théâtrale, et presque toujours petitmaftre au dehors ^ Dupont fut un vrai Spartiate ; et Champvelle! ce brave Champvelle ! ce jovial garçon qui ne se démentit pas un instant, ne serait-ce pas un tort de l'oublier?»

Voici le trait de Vanhove :

< Parmi les détenus sur lesquels pesaient les plus grands crimes, un de ces crimes que le tribunal devait le moins pardonner, attendu que la chose touchait à la bourse, se trouvait M. Boivin, marchand. Il avait, disait sa dénonciation, kissé vendre du numéraire chez lui ; déjà interrogé au tribunal, il allait y paraître do nouveau pour y être définitivement jugé. C'était une de ces bonnes natures dont le modèle se perd chaque jour; véritable bourgeoi:^ de Paris, rond de toutes les manières, de ceux dont l'épi taphe doit dire en son temps, bon époux, bon frère, bon ami, sa veuve inconsolable, etc., et dont l'épitaphe n'est pas menteuse; M. Boivin,

^ Le jeune Dupont, dont il est question, est aujourd'hui un Ténérahle el spirituel ▼ieillard, doyen des pensionnaires de la Comédie-Française, qui vit retire dans une délicieuse solitude h Morsang, où il olîrc la plus gracieuse hospitalilé aui ccriYsin» H ani artistes.

trop adroit pour se laisser duper, trop bon pour ne l'avoir pas été quelquefois^ zélé, serviable, n'offrant sa inain et son cœur qu'à bon escient, mais ne la retirant plus ensuite, devait être aimé et Tétait. Un matin on vient le chercher, il part; nos inquiétudes sont extrêmes. Le temps se passe ; on désespérait, quand une voix se fait : entendre c'est la sienne. Étonnement général; d'ordinaire, le tribunal suprême n'est pas si prolixe, mais joie générale aussi. Plusieurs prisonniers courent au-devant de lui, il leur apprend quHl est acquitté.

« Mais alors, comment en prison encore?

<-* J'ai été acquitté, mais sous caution. On m'a demandé mille écus : < Je ne les ai pas, ai-je répondu, mais j'offre de souscrire UQ engagement beaucoup plus fort, si Ton veut m'aclcorder du temps. »

— Eh bien?

— £h bien ! ils m'ont refusé ; il me faut la somme demandée ou rester en prison. Dieu sait si c'est pour longtemps!

— Je sais, moi, que c'est seulement pour un quart d'heure, s'écrie le négociant Logette, qui se trouvait là.

— Comment?

— Je vous dis que je le sais, et voilà ma preuve.

«A ces mots, Logette tire de son portefeuille mille écus. Boivin a les larmes aux yeux, il hésite : « Est-ce que vous croyez que je puis vous e«voyer la maréchaussée pour vous obliger à les prendre? Allons^ allons, et qu'il ne soit pas même question de billet, nous nous arrangerons plus tard. »

a Pendant que cette scène de générosité se passait, le bruit court ^ue le brave Boivin doit garder la prison jusqu'à ce qu'il ait trouvé les trois mille livres de caution exigées par le tribunal révolutionnaire; j'étais dans ce moment avec Yanhove, fort engagé dans une partie de piquet; nous disputions chaudement un tout petit enjeu quand la nouvelle nous arriva. Aussitôt mon camarade se lève^ court à sa tablette, défait quelque chose et revient : a Que je suis heureux! dit-il, je puis faire sa somme, je possède 4,500 francs; 1,500 francs me sufGsent pour le temps que je compte rester en prison. »

Et mon Vanhove de courir, comme pouvait courir Vanhove, cl de crier : « Où est-il? où est Boivin? » Boivin venait de {)arlir. Logetle seul était là; Logette, qui faisait plaisamment devant noire père noble cette pantomime populaire dont la traduction la plus usitée est, je crois : «Je t'en ratisse ! » le railla encore de lui avoir escamoté une bonn^ fortune.

La détention des comédiens français s'était déjà prolongée pendant sept mois, quand Collot-d'Herbois écrivit à Fouquier-Tinville pour hâter la mise en jugement de six d'entre eux. 11 n'y avait point à se tromper sur Tissue probable de l'affaire.

D'après la coutume de la commission, chacun des dossiers envoyés à l'accusateur portait en marge, et en encre rouge, une lettre fatale, indication convenue avec la justice du docile tribunal. Un grand G c'était la mort, un D la déportation, un R ordonnait aux juges d'acquitter, et nos six dossiers envoyés étaient recommandés par un U, comme suit :

Dazincourt G,

Fleury G,

Louise Contât G,

Emilie Contât G,

Raucourt G,

Lange G.

Et non content d'avoir placé la lettre rouge, dont la monotone redondance marquait les six coups de glaive, le minutieux Collet y avait joint ce posl-scriptum sans appel. Voici ce modèle de précision dans le style épistolaire :

« Le comité l'envoie, citoyen, les pièces concernant les ci-devant comédiens français : tu sais, ainsi que tous les patriotes, combien ces gens-là sont contre-révolutionnaires j tu les mettras eu jugement le 13 messidor. A l'égard des autres, il y en a quelques* uns parmi eux qui ne méritent que la déportation; au surplus, nous verrons ce qu'il en faudra faire après que ceux-ci auront été jugés.

« Signé Collot-d'Uerbois. »

Un homme fut le sauveur de la Comédie-Française; sanslui^ bien sûrement, elle payait la dlme à Fouquier-Tinville. Cet homme se nommait Charles Labussière.

C^estpourtantun homme dont le nom n'était déjà plus prononcé à l'époque où Fleury en esquissait les mémoires. 11 n^est pas un de nos nouveaux sociétaires, dit Thistorien comédien, à qui Ton demande s'il connaît Labussière, qui réponde : "Qu'est-ce que ce monsieur-là?

Et si quelqu'un se le rappelle encore^ à part nous ses obligés, c'est peut-être un vieil ouvrier tourneur du faubourg Saint-Antoine, une femme surannée, nouveIKste du quartier, jadis jeune et fraiciic grisette; celui-ci et celle-là se souviennent d'avoir vu, dans le temps de leurs joyeuses équipét^s, au théâtre Mareux, un niais charmant, bête à ravir, un homme d'une grâce infinie à recevoir le soufflet obligé, le coup de pied de tradition, d'une balourdise à citer, bredouillant de la langue et du geste, cassant les assiettes, mêlant les crèmes avec la matelotte, émule de Volange, rival de Beaulieu , et disant Cm est avec une expression si nouvelle, si bien comprise, qu'il fit oublier ses devanciers et désespère ses successeurs.

Ëh bien ! ce niais, ce balourd, ce jocrisse qui vint faire rire de ses bêtises, qui s'enfarina pour plaire à la grisette, qui se jeannolisa pour divertir l'ouvrier, cet humble artiste d'un humble théâtre, est l'homme de France le plus courageux, le plus adroit et le plus audacieux. Nul dévouement n'égale son dévouement, nulle abnégation ne peut se comparer à son abnégation. Il n'est pas de finesse de diplomate qui ne baissât pavillon devant sa finesse.

Comme tant d'autres, quand la révolution eut bien dessiné sa marche, de Labussière avait perdu sa fortune. 11 ne savait trop où donner de la tête, et un ami, le sachant assez suspect, lui proposa de lui tixive obtenir une place auprès du comité de salut public. Ce poste devait lui paraître excellent : le meilleur moyen n'étaitil pas d'entrer dans la caverne? De Labussière répondit à ceux qui le pressaient d'accepter ce poste : « Allons, vous le voulez, il faut bien vous satisfaire ; je verrai l^ gâchis de plus près. »

Sa première installation eut lieu au bureau de la correspondance y

bureau où arrivaient toutes les dénonciations des départements. Le dégoût s'empara bientôt de lui en voyant Tinbumanité de ces dénonciations et le style des dénonciateurs : il voulut s'en aller ; mais son protecteur lui prouva que, demander congé, c'était risquer sa têtc^ et, afin de le satisfaire en partie, on le fit passer au bureau despièces accusatrices, où lui furent confiés les registres des détenus : circonstance heureuse pour la Comédie-Française et pour des milliers de victimes, que sa nouvelle place le mit à même de sauver.

De Labussière s'installa donc à cet entrepôt général des pièces relatives aux incarcérés. Les dénonciations suivies d'arrestations passaient par ses mains, ain:>i que les états prétendus raisonnes des suspects et les notes dites notes individuelles. Là également étaient adressés les documents justificatifs : le nouvel employé devait faire, jour par jour, l'analyse de toutes ces pièces.

Il y avait quatre bureaux semblables à celui-ci, correspondant à un bureau général , où l'agent de la société populaire tenant ses séances au Louvre venait peser ses motifs de condamnation; aussi de Labussière appelait-il ses registres registres mortuaires.

Mais il sut courageusement les alléger : c'est dans cette place dangereuse et difficile à la fois qu'il a sauvé tant de malheureux, en détruisant les pièces accusatrices et un grand nombre de dossiers.

La commission populaire prenait dans ces bureaux toutes les pièces qu'il lui fallait pour motiver les condamnations, et, tant il y avait d'ordre ! elle prenait sans compter et sans donner de reçu!

Tant qu'il ne fut pas bien certain de la marche de la fupeste commission, il n'agit qu'avec la prudence nécessaire, tâtant le terrain, faisant glisser hors des cartons quelques papiers, laissant oublier ainsi quelques personnes, et ne se hasardant pas d'abord à anéantir entièrement les pièces. Mais quand il se fut bien convaincu du chaos \ il travailla en grand.

^ Qu'on juge de ce chaos. Joseph-Marie de Lespinard rapporte ce fait dans ses mémoires : « J'ai vu dans ma prison, et plus tard à la Conciergerie, des raalhenreut qu'on appelait pour briser leurs fers... ils venaient d'être guillotinés. Un jour on apporle plus de quatre-vingts mises en liberté de personnes acquiUées par le comité de sÛrelé générale, et l'on trouve que le tribunal en avait fait égorger soixanle-deux! »

Il fallait l'entendre raconter lui-même, avec sa Toix brusque et légèrement bégayante, avec ce mouvement perpétuel de son sourcil noir, qui, selon le besoin, semblait ouvrir ou fermer sa physionomie, avec son accent qui commençait piano et s'animait , se pressait, se grandissait, suivant qu'il était plus loin ou plus près de sauver son prisonnier; il fallait l'entendre lui-même, dis-je, racontant comment il trouva sa manière de soustraire et de faire disparaître ces pièces de ronviction sans laisser aucune trace.

€ Je m'attachai d'abord, dit-il, à sauver les pères et les mères de famille de toutes les conditions : j'espérais que ça me porterait bonheur... Sauver un père, c'est sauver toute une maison : le pain est là ! Quand j'avais relire les pièces de mes prévenus prédestinés, je les mettais à part dans mon bon tiroir de chêne, fermant parfaitement à clef; puis, comme il était nécessaire que le bourreau pût trouver son compte, que, sans cela, tout était perdu , et moi-même qui voulais sauver les autres, je remettais dans le funeste carton, ou plutôt dans l'horrible panier, toutes les têtes qu'il fallait bien laisser dévorer à l'hydre. Le travail allait fort alors, et je m'étais donné la réputation d'un zélé, pour qu'on ne fût pas étonné de me voir à des moments peu ordinaires. Nous étions dans l'été, et, aune heure du matin, je me présentais, ayant l'air de me rendre au comité de salut public, choisissant bien l'instant où ses membres étaient en délibération. Par bonheur, je n'étais pas connu de tout le monde, et les surveillants n'ayant affaire qu'à ma carte ^l'entrée, j'avais bien vile gagné mon bureau. Les clefs étaient déposées dans un endroit convenu entre le chef, le garçon de bureau et moi. J'entrais-à {^s furtifs, sans bruit, sans lumière; je tâtais dans le tiroir mon triage de la journée. Quelle joie, la première fois que j'arrachai ainsi plusieurs malheureux à une mort certaii^ ! Mais, après ce premier moment, quel embarras aussi ! Que vais-je faire de ce paquet de pièces? C'était bien d'entrer; mais à la sortie la plus rigoureuse surveillance vous attendait. Je tenais ce jour-là la vie de MM. de la Tour-du-Pin, de Villeroy, d'Estaing, de Jouvenay; de M. de Senechalles, de sa femme, de sa fille ; de madame le Prestre et de ses deux demoiselles. Magnifique coup de filet! y renoncer!... il m'aurait semblé pousser

moi-même mes protégés sur Téchafaud ! Que faire, cependant? les dossiers étaient volumineux. Incendier, c'était impraticable : en plein été, dn feu!.,. Je me tourmentais, je me creusais la têle; mon cerveau s'enflammait; j'étais pris d'une horrible migraine; ma souffrance devenait intolérable, lorsque, pour attiédir mon front qui brûlait , je m'avisai de chercher du soulagement dans un seau d'eau destiné à rafraîchir le \in des déjeuners; j'y porte ma main, je l'y plonge... ce fut uuc inspiration! 0 mon Dieu! mon Dieu ! ces papiers que je tenais, ne pouvais-je les amoindrir, les réduire à rien en les trempant? Ah! m'écrîaî-je, Car^ rier, le cruel, a ses noyades pour faire périr; j'aurai mes noyades pour sauver ! Et me voilà à la besogne, rendant ductile le papier, le pressant de mes doigts, le mettant en pâte, et formant du dossier funeste plusieurs pelotes que je cachai facilement dans mes poches. Puis, comme une idée en amène une autre, je me fis, d'une seule fois, un système complet de destruction : j'allai aux bains Vigier; là, je trempai mes grosses pelotes dans la baignoire, les subdivisant eu petites boulettes, et je lançai ainsi ma ]>etilc flottille d'honnêtes gens, dont je suivais en idée la course nautique, longeant triomphalement les rives de la place de la Révolution, ayant en tête M. d'£staing, le premier marin de l'époque.

Vers le 1" messidor de Fan II, étaient déjà coulés à fond et noyés plus de huit cents procès.

Fouquier-Tinvilie vint se plaindre dans les bureaux de la négligence des employés. Les dossiers n'en continuèrent pas moins à subir la noyade, malgré lui et la mercuriale écrite qui suit :

Paris, 3 llicrmirlor an II do la république frauçaii^c uue cl indivisible.

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