‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 37 sur 41 · LE CONDAMNE A MORT · texte numérisé non relu

LE CONDAMNE A MORT

LES PRlSOiNS DE PARIS. 533

criminels se trouvent des hommes condamnés seulement à un an ou a quelques mois de prison pour une faute qui a eu pour cause première un accès de colère ; des hommes qui jusque-là avaient une place honorable dans la société, de jeunes intelligences de dix-sept ans, encore accessibles au sentiment du bon et de Thon* néte, encore candides et susceptibles de recevoir les meilleures impressions de vertu.

Voici la distribution de la journée à la Roquette. — Le matin , au point du jour, on sonne le réveil des gardiens; une demiheure après , on sonne encore , et le surveillant de chaque corridor déboucle les détenus avec rapidité ; une soixantaine de portes , fermées à double tour et aux verrous , sont ouvertes en moins de trois minutes, et cela dans six corridors à la fois. On accorde une demi -heure aux détenus pour s'habiller, faire leurs lits et balayer leurs petits cabanons. Nais la plupart laissent cette besogne au brigadier de la section, qui s'en acquitte moyennant 15 ou 20 centimes par semaine.

Au troisième coup de cloche, les prisonniers descendent un à un, ils reçoivent un demi-pain en passant , et en cinq minutes le grand préau est rempli. Ils se promènent là autour de la fontaine pendant une demi-heure ; après quoi , on sonne l'entrée dans les ateliers.

A neuf heures précises, les grilles et les portes des ateliers s'ouvrent, les marmites de cuivre paraissent , et la distribution du bouillon a lieu. A neuf heures et demie la sortie des ateliers, et quatre ou cinq cents paires de sabots font un bruit étourdissant sur le pavé du prrau jusqu^à dix heures.

Un gardien sohne la rentrée. Le travail se poursuit sans désemparer jusqu'à trois heures. C'est le moment de la distribution de la seconde moitié de pain , des légumes ou de la viande , selon les jours. Puis vient une nouvelle promenade , de trois heures et demie à quatre.

La sortie définitive varie suivant les saisons. C'est à sept heures en été, à six en automne, à neuf en hiver. Dans ce dernier cas, des auxiliaires promènent sur le préau deux torches qui répandent une clarté rougeâtre et laissent échapper des tourbillons de fumée noire.

LLS PUISONS DE VMWS,

Alors vous voyez les prisonniers se ranger sur ileirx Ules el se diviser en six sections; cliaeune de ces sections est conduite }iar UD survcilhint au corridor qui hii est propre. Les prisonniei^ se retirent ensuite dans une caserne de vingt lits, on dans leurs cellules respectives.

L^n gardien ruit Tappel ^ le brij^adier de la seclîon puusse les portes et les verrous, un gardien de service les iernic à clef, el le liouclage est terminé.

Monsieur Talibé Touxe, le digne aumônier de cette prison, a tracé en cpielques pages un lahleau de la Roquette, dans lequel il met bien des plaies à découvert. On trouve dans cet écrit Témanaliun de Tcspril de charité^ et rinlelligence administrative exempte de routine cl de préjugé, qui indique Irancbenicnt le mal et le remède. Nous suivrons avec intércl le digne prêtre dans ses observations* Nous avons reçu de ses mains son intéressante brochure, el nous ne trouvons pas de meilleur moyen d'exprimer à ranteur la sympathie que nous éprouvons pour ses idées, que de leur servir d'écho

A |»ropos des travaux de la prison, dont les prodnitssepartagcnl entre les prisonniers travailleurs et radministration, raumôuicr, rencoutranl parmi les détenus des hommes qui exccHent dans des professions exercées avec honneur et prolilau sein de la sociéU'», se demande comment il se l'ail que des hommes qui peuvenl se livrer à une profession qui tourtiit ahondauimcnt à tons les besoins de la vie, se condamnenl d'eux-nicnics a la détention, on ils font le même travail, dont alors le produit devient presque nul peur eux! Comment surtout, dit-il, ces hommes sont-ils récidivistes? voicri la solution.

Je posais celte question à un détenu, il me répondit : Je suis un des meilleurs ouvriers de ma profession, j'aime jnon état, cV»sl mon honheur, et pourtant c'est lui qui est la cause de toutes mes infortunes. Après une première Faute, j'ai élé placé sous la surveillance de la police, on inn désigné pour lieu d'habitation un village où il me l'allail mourir de faim avec le secours d^une profession qui me produisait 12 francs i»ar jour à Paris. J'ai rompu mon han ; je suis venu travaiHer dans la capitale, et pour celle

rupliire de ban j'ai subi une nouvelle condamnation. A Texpiration de ma peine, j*étais encore en surveillance; je commençais à travailler dans une petite ville, lorsqu'un agent de la police vint dire à mon patron : N'accordez pas trop de confiance à cet ouvrier, il est placé sous la surveillance de la police. Le lendemain, j'étais sur le pavé. Trois jours après, je gagnais mes 12 francs par jour h Paris. J*ai élé repris et me voilà.

Condamné à six mois de prison^ pour avoir voulu travailler en honnête homme ! Que l'on change le système de la surveillance, qu^on la rende discrète, et les prisons ne seront plus aussi pleines.

La logique de ce détenu ne paraît pas mauvaise, et ce serait chose précieuse que les législateurs connussent un peu plus les détails des prisons : peut-être la législation serait-elle soumise à de nombreuses, à d'utiles modifications.

Sachant que la conviction arrive souvent à l'esprit par la voie du cœur, c^est dans ce sanctuaire que l'aumônier cherche à mettre à profit tous les moyens propres à émouvoir une population en laquelle il n'est pas facile de faire résonner des cordes sensibles. M. l'abbé Touzé (;onvient de la difficulté de la tâche ; mais sa persévérance, et ce quelque chose qu'il y a en lui d'attentif et de bienveillant, lui ont valu quelques victoires. 11 en est une qu'il a racontée dans son intéressante brochure :

€ Je m'étais étudié à chercher si, à ces hommes qui ont rompu l'anneau qui les rattachait à la chaîne sociale, il ne restait pas au moins un lien d'amour, un lien qui ne se fût pas rompu aux secousses violentes des passions arrivées à leur paroxysme funeste, et je me mis à leur parler de la piété filiale, du coup mortel qui avait frappé leurs mères à l'instant de leur condamnation, des tristes angoisses, des inquiétudes auxquelles était en proie la mère infortunée à laquelle il manquait un fils dont elle ignorait le sort. Alors les larmes coulèrent, et c'était un spectacle digne d'observations utiles. Les uns donnaient un libre cours à ces larmes; les autres, étonnés, mécontents peut-être de se surprendre dans un moment d'émotion, combattaient l'attendrissement qui se peignait dans leurs yeux par les contractions d'un sourire forcé qui avait

quelque chose d^extraordinaire; mais le cœur avait été vivement ému ; et, le jour même, je reçus plusieurs lettres daus lesquelles ces infortunés me priaient de leur favoriser une entrevue avec leurs mères. L'un me disait : Âhl ma mère m^aimait bien; qu'elle doit souffrir ! depuis trois mois, elle ignore complètement ce que je suis devenu. Ah! Monsieur, avant la nuit j je vous en conjure,allez lui annoncer queje suis encore au monde... Triste mission !... dire à une mère Votre fils est retrouvé; mais, hélas! dix ans de travaux forcés vont Tarracher à vos doux embrassements. Et pourtant, messieurs, Tentrevue eut lieu , le fils promit à sa mère de revenir à elle honnête , vertueux. Il est au bagne, et jusqu'ici il n'a pas démenti ses bons sentiments. »

Voilà les résultats d'un entretien d'un moment. Eh bien! si ces instructions recevaient leur développement par l'action incessante d'hommes solidement vertueux toujours en contact avec les détenus, quels heureux fruits porterait la semence de la parole dans une terre préparée par leurs soins! Oui! alors nous verrions de nombreuses guérisons morales s'opérer au sein de la société.

Suivons l'abbé Touzé à l'infirmerie de la prison, qui se compose de quatre salles, où se trouvent ordinairement cinquante ou soixante malades. Il peint les prisonniers au moment où ils se voient abandonnés à leurs propres forces qui commencent a leur faire défaut, quand la prostration de leur énergie abat et détruit leur orgueil, quand la pensée de la mort qui les menace commence à se réaliser.

Alors le prisonnier se jette de lui-même au-devant de l'instruction religieuse et de la communion.

C'est alors un spectacle attendrissant, celui qu'offre une des salles de Tinfirmerie des condamnés! il y a quelque chose d'imposant, de solennel dans ce profond silence qui n'est interrompu que par le bruit des verrous qui se tirent, des serrures qui crient, des portes qui s'ouvrent devant le prêtre.

« Ces infortunés en sont vivement émus; ceux auxquels il reste assez de forces physiques se lèvent spontanément, se jettent à genoux, et, la tête appuyée sur le lit de douleur, ils paraissent

tons sous l'empire d'une émotion vive; et ceux dont la faiblesse a presque paralysé les membres, portent à leur tête une maiQ défaillante, se découvrent avec respect, écoutent la parole de paix adressée aux malades, et répondent ensemble à la voix du ministre qui leur demande une prière pour le mourant. Il est à remarquer que pas un n'a oublié la prière divine que Jésus-Christ a enseignée à ses enfants*

a Après une scène si propre à bien disposer les esprits et les cœurs, si des hommes vivement désireux du salut de leurs frères s'approchaient de chaque lit, perpétuaient l'influence de cette émotion si vive, jetaient dans une terre préparée quelques semences de vertu^ eh ! messieurs, ceux de ces malades qui seraient rappelés à la vie en recouvrant la santé, jouiraient d'une convalescence morale qui ferait luire l'espoir d'une guérison parfaite, d'un retour permanent à la pratique de la vertu. »

Visitons avec M. l'abbé Touzé le lieu le plus sinistre de la prison, le cachot du condamné à mort; ce lieu dont l'aspect est moins effrayant que le mot qui le désigne, est une cellule bien aérée, où se trouvent un lit, une table et quelques chaises à l'usage du coupable et de ses gardiens.

Le condamné est constamment revêtu de la camisole de force, espèce de corset à manches dont les extrémités sont fermées, et dont l'action est d'entraver les mouvements des bras et de neutraliser toutes les fonctions des mains ; précaution utile pour prévenir les excès auxquels pourraient se livrer ces malheureux, soit contre les surveillants, soit contre eux-mêmes.

Le condamné à mort qui s'est pourvu en cassation reste quelquefois plus de quarante-cinq jours dans son cachot. Les relations avec les condamnés à mort offrent les moyens d'examiner les problèmes dont la solution peut être bien utile dans l'ordre moral. Comment le coupable s'est-il déterminé à commettre le crime affreux de l'homicide? Par quels degrés est-il descendu à cet état exceptionnel d'une monstrueuse perversité? Par quelles voies le repentir est-il arrivé à son cœur, ou bien pourquoi est-il demeuré insensible à tous les cris de sa conscience malade, et a-t-il persévéré dans son dessein funeste d'endurcissement et d'impénitence?

a 11 m'a été d'autant plus facile de me livrer à Texamen de ces questions^ importantes , dit M. Tabbé Touzé , que mes rapports avec les condamnés à mort ont toujours eu lieu en présence dé ié^ moins, et que le zèle de M. Fabbé Montes, aumônier de la prison de la Conciergerie, commençant avec eux des relations qui commandent le secret, les continue à la prison des condamnés, où les observations que j'ai pu faire sont du domaine public.

c( Deux types de condamnés à mort se sont présentés cette année à la prison, et'ontdontié lieu à des observations utiles. Le premier était un de ces tempéraments lymphatiques en debors de toute espèce d'émotion. L'indifférence présidait à la narration de son crime. «Il me fallait des papiers, disait-il, et j'ai tué pour en avoir.» Son repentir était sincère, et il l'exprimait avec la même froideur, la même indifférence; il ne soupçonnait pas même qu'il dût être sous l'empire d'une impression pénible . et il s'étonnait de ne pas avoir un sommeil aussi calme qu'à l'ordinaire. Sans doute, la constitution physique de cet homme concourait puissamment à l'atonie morale qui faisait le fond de son caractère ; mais il était dans une ignorance complète des vérités catholiques; et si, de bonne heure, il en eût été imprégné, une énergie favorable se serait développée avec l'âge; alors, il aurait été plus capable de concevoir de l'horreur pour le crime. Ici le mal a eu évidemment pour cause le vice, ou plutôt le défaut d'éducation.

« Un caractère diamétralement opposé s'est révélé dans Poulmann, cet homme fameux par ses crimes : un tempérament sanguin très-prononcé, des formes athlétiques, une constitution pleine d'énergie physique et morale, une force herculéenne , tout en lui favorisait le développement d'un orgueil qui ne l'a jamais abandonné, ce qui l'a fait vérifier un mot terrible sorti de sa propre bouche : « On ne dira pas que Poulmann a changé. » 11 se faisait, par orgueil, plus coupable qu'il ne l'était; il affectait un monstrueux athéisme , et cependant il disait qu'il avait prié pour sa misérable complice à l'instant de sa condamnation. (( Il n'y a pas de Dieu, disait-il, puisque Louise a été condamnée. » Et quand on lui représentait que cette condamnation pourrait être favorable à cette infortunée, puisque dans sa

|>rison elle allail trouver des amies, des sœurs chargées de raviver en elle les senlimcnls religieux ; qu'alors elle reviendrait à la vertu; qu^il allait empoisonner ses jours en refusant de recevoir les secours de la religion , puisque la nouvelle la plus fatale pour elle serait celle de Timpénitence de Thomme auquel elle avait sacrifié son honneur et sa vie, il paraissait rêveur , il hésitait , et puis, comme s'il eût secoué des pensées importunes, il relevait fièrement la tcte et disait avec orgueil : « Non ! Poulmann ne changera pas. » Messieurs, si dans ces prisons que Poulmann avait habitées, il avait rencontré des hommes qui se fussent attachés à lui montrer que le crime est une faiblesse, une humiliation morale; des hommes qui eussent profité de toutes les circonstances pour lui indiquer Tabime affreux où le conduisait son orgueil , peut-être aurait-on donné une bonne direction à cet amour de la louange ; peut-être aurait-on affaibli Tinfluence de ce fatal sentiment; ses derniers moments eussent donné, sans doute, plus de consolation , plus d'espoir sur son sort futur. »

« Il faudrait, a dit M. de Bérengcr, fouiller bien avant dans le cœur de Thomme pour y découvrir l'origine, la cause des divers crimes qu'ail est entraîné à commettre ; cette étude serait salutaire, c'est une de celles qui doit le plus activement occuper le législateur. Car selon le motif qui a produit le crime, le degré de perversité est plus ou moins grand, la peine doit être plus ou moins sévère. »

Depuis quelques années, quelques hommes secondés par leur j)osition se sont livrés à des éludes psychologiques sur les coudamnés; la presse elle-même a tiré de la nature des malfaiteurs des inductions qui peuvent être utiles dans le travail de la refonte du système pénal.

Mais il faut le dire, souvent on s'est égaré dans ces explorations humaines, et quelquefois même à dessein, pour satisfaire à ce besoin d'émotion et de terreur dont le public est travaillé. Quand il s'est agi de Laccnaire, combien de fictions n'a-t-on pas mises à la place de la réalité. Un seul observateur, M. le docteur Descurel a révélé cette nature basse, qui n'avait rien qui méritât la célébrité qu'on a voulu attacher au souvenir de ce criminel.

Parmi les exemples des tristes résultats que peut entraîner la paresse» il en est un, dit le docteur Descuret , auteur de Tintéres* sant ouvrage, la Médecine des Passions^ il en est un qui mérite plus particulièrement de fixer l'attention : je veux parler de celui que nous a légué le trop fameux Lacenaire.

Cet homme qu'on s'est plu à représenter comme un inflexible logicien, qui se croyant malheureux par la faute des s semblables, se fit voleur et assassin par système et non par dt' jradation ; cet homme qui se posa sur les bancs des accusés com.ne sur un piédestal , et qui eut le talent d'exciter les plus étranges sympathies par son charlatanisme , fut bien moins conduit au crime par les raisons qu'il allégua que par son excessive paresse; chez lui, en effet, ce vice fut porté si loin, qu'il étouffa les plus heureuses dispositions, et qu'il devint la source d'où découlèrent tous ses forfaits.

On a dit à tort qu'il se montra dans sa jeunesse vif, ardent, hautain et frondeur. Un homme digne de foi et plus que personne à portée de le connaître , puisqu'il fut son professeur, m'a assuré au contraire qu'il avait un naturel assez doux , et que la paresse était le seul trait saillant de son caractère. « Il la poussait, m'a-t-il dit, jusqu'à ne pas vouloir se lever la nuit pour satisfaire ses besoins naturels ; il dormait complaisamment au milieu de ses ordures, et ce n'était qu'à grand'peineet après plusieurs avertissements qu'il se décidait, longtemps après la cloche du réveil, à sortir de son lit ou plutôt de son fumier. »

Les punitions qu'on lui infligeait, le mépris que lui témoignaient ses camarades, rien ne parvint à le corriger. Toute espèce de soins ou de travail était pour lui un supplice, et c'est uniquement à cette funeste disposition qu'il faut imputer les crimes dont il a eu l'effronterie de se targuer devant ses juges.

Venu à Paris sans moyens d'existence, et trop paresseux pour en chercher dans un travail honnête , Lacenaire se mêla parmi cette tourbe d'êtres sans aveu qui inondent les lieux publics et qui l'associèrent à leur coupable industrie. 11 avait débuté par le métier de voleur, il finit par celui d'assassin ; puis, quand sa tête qu'il disait avoir livrée comme un enjeu, dut payer tous ses forfaits, le

masque dont il s^élail orgaeilleusement paré tomba tout à coup , et ne laissa voir qu'un lâche qui ne sut pas mourir.

Quelques faits ont été appréciés aussi sous un feux jour dans rintérët d'un système. Par exemple, le double suicide de deux grands coupables a été donné comme preuve de la crainte que l'échafaud inspire. Un écrivain a trouvé dans cette mort volontaire un tout autre enseignement.

Le 19 mars 1839, la cour d'assises de la Seine condamnait à. la peine de mort Soufflard et Lesage, ces deux assassins de la femme Renaud de la rue du Temple. Us étaient restés immobiles et silencieux en écoutant la lecture du verdict du jury et la condamnation capitale qui la suivit. Â peine ont-ils quitté Taudience, que Soufflard, sortant de la morne impassibilité dans laquelle il paraissait plongé, entra dans un violent accès de fureur, accablant de ses imprécations les magistrats, les chefs de la police, les jurés. Quelques secondes n'étaient pas écoulées, que Soufflard était en proie à d'horribles convulsions; le poison déchirait ses entrailles; le lendemain il avait cessé de vivre. Le suicide, et dans quelques semaines Téchafaud, doivent être le terrible et salutaire dénoûment de ce procès. Lesage s'était pourvu en cassation. Trente-huit jours après sa condamnation , il s'est trouvé pendu aux barreaux de son cabanon.

Ce double suicide ne prouve qu'une chose , c'est qu'aux yeux des coupables les plus endurcis, la mort est peu de chose ; la preuve , c'est qu'ils ont montré plus de courage qu'il n'en fallait pour livrer leurs tètes à l'échafaud ; ils avaient à choisir entre euxmêmes et le bourreau ; ils ont fait fi de celui-ci , ils se sont donné la mort au lieu de la recevoir; voilà toute la conclusion que l'observation puisse rigoureusement retirer, pas autre chose; au delà, tout est conjectural. Voyez plutôt, Soufflard prend plus d'arsenic qu'il n'en fallait pour ôter la vie à cinq cents personnes. Il sait bien ce qu'il fait; il raisonne son action, ou pour mieux dire, son nouveau crime, avec calme, avec réflexion ; il en attend les résultats avec confiance; l'esprit de sa conservation ne le touche nullement. Lorsqu'on lui adressa la parole en ces termes : Dites quel poison vous avez pris? Je ne le dirai pas, répond-il d'une voix

forle ; je ne yeux rien dire y on me donnerait du contrc-poisoD. Lorsqu'on lui présenta du lait, ne pouvant résister à la soif ardente qui le dévore, il saisit la tasse; mais avaot de le boire, il ajoute: a II est trop tard, le coup est fait; il est touché au cœur. » Aux exhortations de l'abbé Montes , il ne répond rien ; s^il l'interrompt deux ou trois fois, c'est pour s'emporter en malédictions contre son coaccusé, qui Ta tué de son énergique déposition... Voilà le cas . que Soufflard a fait de la mort !

Quanta Lesage, la même condamnation Tavait frappé... il se pourvoit en cassation. Gardé à vue, soigné comme un malade convalescent, car on veut le livrer plein de vie au bourreau, il raconta rhistoire de sa vie... S'animant au récit de ses méfaits (ils sont variés , nombreux , horribles) , il laisse briller dans ses yeux une joie bizarre, en supputant les sommes qu'il a volées pour les dissiper en crapuleux excès de débauche. Croyant que son pourvoi doit prolonger son existence de quarante jours, il compte sans trembler les jours qui lui restent. C'est aujourd'hui le trente-deuxième, disait-il un samedi, je n'en ai plus que huit, et si personne ne me donne de l'argent, je manquerai de tabac. Ce n'est pas trop de fumer cependant, pour un homme qui n'a que huit jours à vivre , que cinq sous de tabac à fumer par jour et dix sous de vin. Lesage, à son tour, échappe à Téchafaud par un suicide! Est-ce qu'il craignait la mort, celui-là?

Non , ni lui ni Soufflard ne la redoutaient; celui-ci l'a prouvé : car, froidement, en présence de la justice des hommes, il l'a défiée ; le sourire de Thommc incorrigible, indompté, était sur ses R'vres!... il a préféré trente heures d'agonie, à un mauvais quart d'heure , suivant le vocabulaire de ces hommes-là. Et , quant à Lesage, s'il eût souffert, s'il eût éprouvé les angoisses de l'échafaud, il n'eût pas trouvé une distraction à raconter ses prouesses , ses crimes; en un mot, ses succès!

A la Roquette, comme à la Conciergerie, comme dans les anciens eabanons de Bicêtre, on trouve presque toujours le condamne sans terreur du supplice.

<x I^ matin où devait avoir lieu l'exécution de Lober, l'assassin le plus insigne cl le plus résigné que j'aie vu, dit l'auteur des

Prisons de Paris^ que nous avons déjà cité, un gardien entra dans la cellule de ce condamné.

«Âh! oui, je sais... lui dit Lober... vous venez m^annoncer qu^on me guillotine aujourd'hui I

— Alors vous en savez plus que moi. Est-ce que le greffier est venu vous avertir?

— Non ; mais je suis sûr de cela : toute la nuit j^ai fait des rêves abominables.

— El quels rêves?

— J'ai vu d'abord des taureaux qui s'éveniraient, et ensuite des gouttes de sang dans Tair. Là-dessus, je me suis éveillé, et me suis dit : Allons! c'est pour aujourd'hui!... Ma foi, tant mieux! je serai bien débarrassé, et vous aussi. »

Si la législation n^a pas encore osé renverser Téchafaud, le pouvoir exécutif a du moins, à Paris, adouci les derniers moments des condamnés, en substituant une voiture-poste à la charrette qui menait lentement le coupable à travers une population avide d'émotions. C'était un spectacle bien hideux que cette promenade funèbre de la Conciergerie à la place de Grève ! A l'époque où la loterie existait encore, on voyait des femmes en haillons courir (iprès le fiacre dans lequel le greffier se rendait à l'exécution, et prendre ou décomposer le numéro de la voiture pour aller le mettre à la loterie. C'était une superstition qui régnait alors, que cellequi attribuait une chance de fortune h ces sortesde mises; et une certaine classe attendait une exécution comme une bonne fortune.

Aujourd'hui, quand la dernière heure du condamné est arrivée, il a quitté son cachot et est descendu au guichet central, où l'aumônier lui a donné les consolations de la religion.

Après cela, le barbier de la prison lui a coupé les cheveux ; en style de geôle, il lui a fait la toilette. Ine voiture cellulaire a reçu le prêtre et le condamné ; elle s'est dirigée au grand trot, par les boulevards extérieurs, jusqu'à la barrière Saint-Jacques. Arrivée là, la voiture s'ouvre; l'homme qui représente la justice de Dieu donne un baiser de paix au coupable ; l'homme qui représente la justice des hommes place le condamné sur une planche à bascule, laisse tomber un pesant couperet de fer sur sa tête, et, quelques

5if LE8 PRISONS DE PARIS,

semaines après, la même voiture se représente devant la Roquette , le même parcours se fait, le même prêtre absout, le même exécuteur frappe, et la société est encore à se demander si ce sang-là protège pour Tavenir.

Page 1