‹ Les prisons de Paris; histoire, types, moeurs, mysteresChapitre 36 sur 41 · LE CACHOT DE LATUDE · texte numérisé non relu

LE CACHOT DE LATUDE

pour réprimer, et qa^il faut y joindre pour cela des tortures, et cet appareil d^atrocité et de barbarie inventé contre des esclaves, lorsqu'on semblait avoir oublié qu'ils étaient des hommes.

« Cherchons donc ailleurs les moyens de réprimer les crimes.

«Je ne cesserai de la répéter, cette vérité qu'on semble mépriser, parce qu'elle est trop simple : le premier de ces moyens et le plus efCcace, c'est la justice, la douceur des lois.

a Le second est dans ces institutions locales établies pour prévenir chez les hommes le désespoir ou l'extrême pauvreté, sources ordinaires des crimes. Je ne crains pas de le dire : tout cet appareil de peines, ces lois, ces tribunaux, tous ces remèdes qui s*appliquent aux effets, ne sont rien près de ceux qui vont à la source du mal. Fournissez aux hommes du travail, et des secours. à ceux qui ne peuvent travailler, vous aurez détruit les principales causes, les occasions les plus ordinaires, je dirai plus, l'excuse de tous les crimes.

«Vous avez regardé avec raisou l'établissement du code pénal comme un de vos principaux devoirs ; mais j'ose vous déclarer que les trois quarts de ce code sont dans le travail que votre comité de mendicité doit vous présenter. »

Aux noms des orateurs que nous venons de citer, et qui se prononcèrent à cette époque de réorganisation sociale contre la peine de mort, il faut ajouter Tronchet, de Tracy, La Rochefoucauld.

Sous le règne de la Convention, Taillefer, membre de l'assemblée , demande que la peine de mort disparaisse de notre législation : « Que toutes les guillotines avec leurs échafauds soient détruites, brisées et brûlées par les exécuteurs des jugements criminels. »

«Que nous serions heureux, s'écriait Lanjuinais à la séance du 9 vendémiaire an IV, si, après avoir commencé notre session par l'établissement de la république, nous pouvions la terminer en abolissant le dernier supplice ! »

A la dernière séance de la Convention, Chénier se prononça énei^iquement en faveur de l'abolition de la peine de mort.

Une voix ayant demandé : Quelle heure est-il?

Une voix répondit : L'heure de la justice.

5r>() LES PRISONS DE PARIS.

In moment après, ce vote était proclamé :

c< A dater du jour de la publication de la paix générale, la peint* de mort sera abolie dans toute la république française ^ »

La question de l'abolition de la peine dé mort s'est reproduite à la tribune depuis la révolution de Juillet.

- Après un long sommeil, la question se réveille à la voix de l'honorable M. de Tracy , fils de l'orateur qui, un des premiers, avait demandé que la Constituante déchirât le code de sang.

Il faut réunir dans la même mention historique le nom de M. le ducdeBroglie, qui dit en parlant de l'abolition de la peine demort : « Cette question nous semble assez mûre pour que le moment soit venu de la tirer de la sphère des utopies sans conséquence, et de l'établir surle terrain des idées qui s'avouent, et des choses qui se font.

Le nom dé M. le marquis de Lally-Tollendal qui, en 1816, dit à la chambre des pairs : « Je voterai toujours pour restreindre la peine de mort, et j'appuierai quiconque en demandera l'abolition. »

Le nom de M. le marquis de Pastoret, qui a écrit : « Un homme m'attaque ; je ne peux me défendre qu'en le tuant : je le tue. Pour que la société fasse de même, il faut qu'elle ne puisse faire autrement. »

Le nom de M. Girod (de l'Ain), qui reconnut que le moment n'était pas éloigne où cette question ne serait plus discutée épîsodiquement, mais introduite pour elle-même dans le sein des chambres.

Le nom de M. de Bérenger, le premier qui ait compris et révélé que la peine de mort étant matière indivisible, et ne pouvant se prêter à aucune des diversités innombrables des nuances morales des condamnés, est forcément une violation de la justice à Tégard de l'un ou de plusieurs suppliciés.

Le nom de Lafayelte, qui déplora à la tribune que l'abolition de la peine de mort n'eût pas été volée par la Constituante.

* La proposition avait clé présentée à runanimité par la commission, qui en confia le rapport à Peltier-Sainl-Fargeau.

LES PRISONS DE PÂKiS. 551

Le nom de M. Dupin atné, qui promit solennellement son vote pour la prise en considération de la pétition de M. Charles Lucas ^

Le nom de tous les signataires qui appuyèrent la pétition, ou plutôt le travail si remarquable adressé à la chambre sur cette question, et sous laquelle se lisaient les noms de MM. Mérilhou, Berville, Bernard (de Rennes), V. Lanjuinais, II. Carnot, Glais- Bizoin, Taschereau, Bailleul, Mermilliod, Lasteyrie, Appert, Léon Faucher, F. Flocon, J. Bastide, etc.

Si Topinion de tant de publicistcs éclairés, d^hommes d^Ëtat et de magistrats expérimentés, aux nomx desquels il faudrait joindre celui de M. Guizot, n'ont pas encore brisé Téchafaud, à une époque où, pour me servir d^une expression de M. de Bérengcr, les bourreaux eux-mêmes se lassent, c'est qu^il est nécessaire de procéder avec une sage lenteur, et, par une abolition graduelle, de convaincre les plus incrédules que la société ne sera pas troublée, et que loin de là, elle se trouvera plus a Taise lorsque cette réforme sera obtenue.

Une parole officielle, adressée à un homme qui occupe un rang honorable dans le barreau et dans la presse, a prouvé que cette suppression des supplices était appuyée par les sympathies du chef de l'État •.

Mais jusqu'à ce que les temps qui se préparent soient arrivés, les malfaiteurs subiront les effets du provisoire, des expériences, du tâtonnement; semblables à ces moustiques que les vents, aux transitions des saisons, emportent, détruisent, le peuple condamne est versé de la Souricière à la Force, de la Force à la Roquette, de la Roquette à Poissy, à Melun, à Rochefort, à Brest, à Toulon, porlé dans une souricière volante à la place Saint -Jacques, où le bourreau, étonné lui-même d'être encore armé du glaive de la loi, se demande avec inquié-

^ Mon opinion sur ia peine de mort est bien formée, écriYail M. Dupin ; je J^ii insérée dans mes observations sur la législation criminelle.

* M. Charles Lucas ayant porlé la parole comme chef d'une députaliun et ayant manifesléle vœu personnel de voir la peine de mort abolie en France, S. M. Louis-Philippe répondit : « Quant à Taholilion de la peine de mort, j'y suis porlé par une conviea tion qui est celle de ma vie eulière ; voire vœu est le mien, et je fifrai tous mes elTorl»* M pour qu^il puisse s'accomplir. »

tudo s^il ne commet p«is un crime en remplissant ses fonctions.

En attendant la réforme, inspectons la Roquette.

Pénétrons dans cet entrepôt du bagne, sur cette avant-scène de réchafaud.

Franchissons trois grilles de fer et quatre portes de chêne, et nous serons dans le grand préau de la prison. Des bâtiments à trois étages encadrent le préau au nord, à Test et à l'ouest. La chapelle de la prison occupe la partie sud.

La Roquette est bâtie avec un luxe de précautions qui n^ont rien d'affecté, et qui rendent les évasions, sinon impossibles par les moyens ordinaires, tout au moins extrêmement difficiles; non-seulement les fondations sont en assises de pierre de taille qui ne laissent pas l'espoir d'ouvrir un souterrain, non-seulement les deux murs de ronde qui ceignent la prison sont solides et élevés, mais encore on a pris soin d'en effacer les angles au moyen de pierres arrondies,et le bruit court, parmi lesdétenus, que l'intérieur est rempli de sable, de telle sorte que si on imaginait de pratiquer une ouverture, elle serait obstruée à l'instant même par l'éboulement de ce sable. Du reste, pour qu'un pareil cas se présentât, il faudrait que les factionnaires des chemins de ronde fussent endormis ou étranglés dans leurs guérites.

C'est dans le grand préau que, deux fois par jour, les prisonniers exécutent leur promenade circulaire ; vous voyez se mouvoir pêle-mêle cette population vêtue du pantalon gris et de la veste de même couleur au collet vert; nulle variété dans le vêtement, parce qu'il n'y a nulle catégorie dans les individus et les moralités. Les catégories que l'administration se montre peu soucieuse d'établir, les prisonniers les forment quelquefois d'eux-mêmes, et il n'est pas difficile que ceux qu'une première condamnation a frappés, ceux qu'une faute peu grave, eu égard à ses résultats moraux, a conduits dans ce lieu misérable, ceux-là se recherchent, se comprennent et se respectent assez eux-mêmes pour fuir le contact des êtres tout à fait dépravés.

Au milieu de ces êtres si dégradés qui n'ont plus rien à perdre de liberté, d'honneur, car ils ont été condamnés à toujours, ils ont été attachés au poteau de l'ignominie; au milieu de ces grandi^

Deiiinc par Cb. PlsoT.

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Crue ptr MoifTicnwL.

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