LES ŒUVRES
d'ime manière spéciale de ce que le libéré* peut devenir à sa sortie, il est souvent nécessaire de faire du bien au détenu. Il peut n'avoir qu'une masse insignifiante, à la sortie, si la détention a été courte. Il peut être tout à fait sans ressources, s'il a passé le temps de son emprisonnement à Tinfirmerie, malade, incapable de travailler. Il peut être infirme, avoir la vue trop mauvaise, s'il est vieux, pour faire un travail qui exige de la vivacité dans les mouvements et de bons yeux. L'Œuvre des prisons a pour but de subvenir en quelque manière aux frais du culte dans les maisons de prévention et de cor- ^
rection, et, en même temps, ce qui est tout à fait indispensable, de mettre quelques objets nécessaires 7^'
à la disposition des détenus par l'intermédiaire des aumôniers.
Voilà les Œuvres.
Sans doute beaucoup de misères dignes d'intérêt y
peuvent rester en dehors de l'action bienfaisante des sociétés. Sans doute les importuns, ceux qui demandent jusqu'à l'indiscrétion et à l'abus, sont plus souvent secourus. Sans doute la charité qui s'exerce ainsi n'est pas exempte de préoccupations confessionnelles. Malgré tout, on rend à un grand nombre de malheureux d'importants services, et, quoi qu'en disent les sceptiques qui ne voient partout que le calcul ou l'ostentation, des services désintéressés, puisqu'ils restent ignorés,
Chacun connaii les prétextes ingénieux que Favarice et Tégoïsme savent trouver pour se dispenser de venir en aide aux pauvres. Faut-il donner de l'argent ? Non. Le malheureux irait le dépenser au cabaret. Des habits? D irait les vendre pour avoir de Targent. Des secours en nature ? Qu'il travaille I '
Le patronage des libérés, de même, est suspect. Le prisonnier ne saurait trouver grâce devant certaines personnes^ et l'expression de leurs doutes sur l'utilité de la protection qu'on lui accorde, est aussi ancienne que l'essai du patronage.
. Il est question de la visite des prisons dans un mélodrame dont Mandrin est le triste héros.
— Ce sont des frères, dit une dame qui visite les prisonniers. Des frères égarés ; mais enfin, des frères pour nous.
— Oh ! — répond un membre de sa famille qui l'accompagne — on se passerait volontiers d'un frère comme Caïn.
— Croyez-vous donc qu'il fût si mauvais ? C'est qu'on n'aura pas su le prendre.
— Ah ! oui, par exemple. Il fallait le prendre plus tôt. Son malheureux frère ne serait pas mort de sa main.
Puis, la dame visiteuse s'adresse à son domestique.
— Apportez-moi le vin ici, dans le cachot.
Le domestique, après avoir goûté le vin :
— Exquis ! délicieux ! qui résisterait, je vous le demande, à la tentation de devenir voleur?
— Les gâteaux, les oranges !
— Si cela ne fait pas pitié, d'être aux petits soins pour la canaille, lorsque tant d*honnêtes gens meurent de faim !
Ce n'est pas seulement un auteur de mélodrame, c'est souvent le public qui parie ainsi. Ces railleries semblent justes et spirituelles. Cette défiance paraît être l'expression familière et simple, de la vérité, du bon sens.
Pour les incrédules, « il n'y a rien à faire » avec les prisonniers. On peut s'occuper des jeunes détenus, parce qu'à leur égard, le patronage c'est encore l'assistance. Mais l'adulte condamné doit être livré à lui-même. Ne savait-il pas bien ce qu'il faisait ? N'était-il pas majeur ? La famille n'a plus aucun devoir à remplir envers lui. Comment donc l'obligation de lui venir en aide s'imposerait-elle à la société? La chute est un malheur, comme la maladie, la faillite; un malheur qu'il n'a pas voulu, qu'il n'a pas su, ou qu'il n'a pas pu prévenir. Qu'importe ?
La société ne lui doit rien. Il lui reste un droit dont elle use ; c'est de se défendre contre lui.
Raisonner ainsi, c'est se montrer bien sévère. L'abus de la logique conduit à l'excès et à l'injustice.
Oui, la société serait dégagée de toute responsabilité envers le libéré, si, après lui avoir fait subir une peine, elle avait le pouvoir de lui rendre. exactement la situation qu'il occupait au moment de son arrestation. Mais elle n'a pas ce pouvoir. Â tort ou à raison la réprobation s'attache pour longtemps, pour toujours peutrétre à celui que la justice a frappé. Ce qu'il peut attendre de meilleur, c'est que le souvenir de sa condamnation s'efface peu à peu, c'est que son passé reste inconnu, s'il a réussi à s'éloigner, dans le lieu de sa nouvelle résidence. On sait punir, mais on ne sait pas pardonner. La loi borne à six mois, un an, cinq ans, au plus, la durée de l'expiation, mais la peine que Topinion prononce est perpétuelle.
Et la société qui a mis le libéré dans cette situation, non pas exprès, mais par une conséquence prévue et inévitable de l'emprisonnement, ne devrait plus rien à cet homme ? Certes, il reste encore, dans la prison même et après la libération, une obligation, la plus forte obligation morale. Il reste à fournir des moyens non seulement moraux, mais matériels de relèvement. Voilà pourquoi toutes les Sociétés de patronage sont en même temps des sociétés de placement, qui procurent au libéré du travail.
rv
On dira : c'est le droit au travail reconnu. Recevezles, alors, dans des ateliers publics ! Non. Ce n'est pas l'Etat qui a fait le mal ici, c'est Topinion, c'est un préjugé de la société.
Aucun raisonnement spécieux, aucune subtilité, ne saurait prévaloir contre l'évidence. D en est, parmi ces malheureux qui ne sont pas instruits de leurs devoirs et ne les comprennent pas. Voulez-vous les tenir courbés,- comme l'esclave, sous le bâton? Vous leur devez, dans la prison même, la leçon morale, afin qu'ils comprennent. A la sortie^ pourrezvous les accuser d'être retombés dans le mal, et leur appliquer sans remords les peines de la récidive, si vous n'avez mis à leur' disposition aucun moyen de ne pas faillir? Voilà le principe qu'un examen attentif des laits viendra bientôt confirmer. Instruction dans la prison et patronage à la libération, c'est l'évidence même.
Aussi bien, ce n'est qu'en théorie qu'il peut être intéressant de rechercher si les adultes ont droit ou non au patronage. Comme tout ce qui est juste et bon, le patronage, et peut^tre le patronage des adultes avec plus de force que celui des jeunes détenus s'est imposé. La participation d'un certain nombre de libérés aux actes de la Conmiune, et le pro-r grès croissant de la récidive, n'ont pas peu contribué à en démontrer la nécessité.
Les Sociétés de patronage font donc une œuvre utile, bien comprise, socialement bonne.
■iM
r;ff*
'/ff
Mais sont-elles sans reproche ? N'est-il pas vrai que, plus d'une fois, les frais multipliés absorbent une partie du revenu ? N'avancent^lles pas dans la voie du progrès d'une allure bien lente ? Aux Sociétés aussi, la critique s'est attaquée quelquefois pour stimuler leur zèle, en affectant d'attribuer leur tiédeur à l'incrédulité secrète ou à l'indifférence.
Raspail, jeune, et, de plus, gardé à Sainte-Pélagie pour délit politique, ce qui explique ses vives moqueries et sa mauvaise humeur, a écrit les lignes qu'on va lire, sur le patronage et les personnes qui s'en occupent.
a L'inspecteur général rend compte avec larmes, » à la Société, de sa visite annuelle. A cette visite » assistait, avec le préfet de police, le directeur, » les guichetiers, etc., etc., un noble étranger qui » s'occupe avec zèle et philanthropie de la question » des prisons. Puis, un statisticien qui compile et ' » compile des chiffres, et là-dessus bégaye, bégaye » et bégaye des phrases. »
a Donnez à celui-ci trois nombres, il vous en » déduira vingt lois morales et politiques et qua- » rante projets d'amélioration. Séance mémorable ! » L'étranger prend des notes et n'oublie pas le » compliment qui le concerne en particulier. Le » statisticien compte les bancs, les écritoires, les » pupitres et les petits détenus par rang de taille,