‹ Les prisons de ParisChapitre 34 sur 118 · LA CELLULE · texte numérisé non relu

LA CELLULE

double avantage : Fisolement et une plus réelle intimidation .

Les habitués^ les récidivistes, quelques vagabonds, peuvent laisser voir une apparente indifférence. Il est incontestable que celui qui subit la prison préventive pour la première fois, est soumis, surtout au commencement de sa captivité, à une forte et dure épreuve.

La cellule dans laquelle il entre est propre, assez large et haute, bien éclairée par une de ces petites fenêtres que le rapide mouvement des trains de la Bastille à Vincennes permet un instant d'entrevoir en si grand nombre. La tablé et la chaise sont près du mur. Un bec de gaz au bout de son conduit planté sans frais dans la cloison, un peu au-dessus da la table de travail, permet, même pendant les plus courtes journées de Fhiver, d'achever et de livrer à temps l'ouvrage attendu : cahiers cousus, sacs de papier collés, café ou haricots triés, chaînes confectionnées, etc.. Les surveillants sont en mesure de renouveler assez régulièrement la provision de travail. Les prévenus qui ont d'autres ressources, et qui préfèrent demander d'autres distractions à la lecture, n'ont qu'à le déclarer librement.

Un lit complet qu'on étend le soir comme un hamac, d'un mur de la cellule à l'autre, et qu'on fait, pour ainsi dire, disparaître, en le relevant, pièce à pièce, au lever; une étagère destinée à

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recevoir les vêtements et les paquets; enfin un siège d'aisances, placé près de la porte, voilà, d'une manière exacte, ce que contient la cellule d'un détenu.

Le matin, une troupe nombreuse d'auxiliaires, composée exclusivement d'hommes pris parmi les condamnés auxquels la maison donne asile, est chargée de faire tout le service de l'intérieur. Les gamelles arrivent par centaines des cuisines au rezde-chaussée des divisions. Elles, sont hissées, au moyen d'un treuil, aux étages supérieurs. Un chariot, roulant sur la rampe des balcons intérieurs de chaque galerie, comme sur deux rails, et passant ainsi devant la double rangée des cellules de chaque étage, permet de tout distribuer sans retard. En cinq minutes, les surveillants ont déposé une gamelle sur le support placé à l'intérieur de la porte de chaque cellule par un guichet ouvert, parcouru ]a galerie d'un bout à l'autre, et repris, en passant, les gamelles vides. Un nouvelle distribution, soit de légumes, soit de viande aura lieu vers trois heures, do la même manière, avec une égale rapidité.

La toilette intérieure de la grande maison d'arrêt est faite avec soin. Vingt balais poussés vigoureusement, passent sur la pierre ou la brique inondées. Les serrures avec leur verrou, les boutons de cuivre, les portes, tout est nettoyé. Il y a partout, c'est visible, beaucoup d'ordre et de propreté.

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Lorsqu'on a parcouru les bâtiments divers de Mâzas en tout sens, lorsqu'on a visité les divisions en détail, on n'a pas encore tout vu. Les tuyaux acoustiques, les bouches de chaleur dans les cellules, Teau à tous les étages, comme dans ces maisons de Paris desquelles les propriétaires sont justement fiers, les sièges d'aisances, exceptionnellement multipliés dans un même établissement^ avertissent qu'il doit y avoir des sous-sols curieux à connaître. En effet, des caves hermétiquement fermées, longitudinales, aboutissent toutes à une cave circulaire où se trouve un foyer central. Tout le système de ventilation primitivement établi à Mazas est là. Le feu allumé, la colonne d'air chaud qui monte dans la cheminée centrale fait appel à l'air de la cave circulaire, remplacé à son tour par l'air des caves longitudinales, puis, par l'air des cellules au moyen des tuyaux de communication, et enfin par l'air des galeries.

On en fait moins pour les personnes honnêtes, dit quelqu'un. Voilà un mauvais emploi de la richesse publique, grondent, en comptant les sommes qu'il faut dépenser, les économistes que l'humanité, la pitié n'égarent jamais. Une école bien connue trouve tout insufiisant, si la détention préventive n'est pas radicalement supprimée. Enfin, quelques hommes d'esprit racontent gaiement l'histoire du maçon légendaire. Voyant venir la mauvaise saison

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et calculant qu'un voyage au pay^ l'obligerait à retirer une partie de ses fonds de la caisse d'épargne» ït se fait arrêter en octobre, pour vagabondage, et dit à son avocat : « Ne me faites condamner qu'à six mois de prison. II faut qu'au printemps je me reinette au travail »»

Ces points de vue sont divers, mais l'erreur certaine, capitale, €st partout la même. On ne pensé qu'aux malfaiteurs. On oublie qu'il y a des degrés dans la chute. Il y aurait, d'ailleurs, certains ménagements à garder, même envers ceux dont la culpabilité est entière et incontestable. De fréquentes épidémies décimaient les détenus dans les vieilles prisons. La loi vous autorise à priver un délinquant de sa liberté pendant un iemps déterminé, mais elle ne vous autorise pas à l'exposer à la mort.

En réalité, qu'arrive-t-il?

Le détenu qui, sans être un malfaiteur d'habitude,, subit pour la première fois la prison préventive^ réfléchit tristement,'et ne prête d'abord aucune attention à ce qui se passe autour de lui.

Accoudé sur sa table, le front dans ses mains, il cherche sans se lasser. un bon système de défense. Il répond d'avance aux arguments de l'accusation. Entrez-vous dans sa cellule? Il ne sait parler d'autre chose. Il voudrait connaître vos impressions. Que pensez-vous de son affaire? Quelle sera sa condamnation ?

Celui-ci, comme un malheureux que la maladie ou quelque infirmité vient de réduire à Tinaction, parle avec douleur de son commerce, de ses affaires, n prévoit la saisie.

Un autre soutient qu'il est innocent. Il ne sait « ce qu'on veut. » a Le juge d'instruction, chaque fois qu'il le fait oppeler pour rinterroger, semble s'excuser de le retenir encore. Il vous dit adieu. Quand vous reviendrez, demain , dons quelques jours, il ne sera plus là l Gardez-vous d'en douter 1 » Ce qui est certain, au contraire, c'est qu'il y sera le lendemain, et encore, pendant les jours, les semaines qui suivent, jusqu'à la prochaine session d'assises.

On peut déjà, par les plaintes ainsi formulées de certains prévenus, pressentir les inconvénients divers de la détention préventive.

Examinons cette question.

Celui qu'un mandat de dépôt ou un mandat d'arrêt met en état de détention préventive, a de sérieux sujets de plainte. II est atteint dans sa personne par la privation de la liberté, dans ses biens par Tinter-

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ruption de son commerce ou de ses affaires, daus sa réputation par ses rapports forcés avec la police. L'effet immédiat ou prochain de cette détention est, en un mot, si mauvais, qu'il semblerait nécessaire de la supprimer entièrement.

Il n'est pas malaisé, toutefois, de trouver une réponse, d'opposer quelques bons arguments à ces arguments qui ne sont pas sans force et sans valeur. L'individu qu'on n'aurait pas arrêté pourrait com* mettre d'autres crimes, chercherait par la fuite à se dérober au châtiment, et rendrait l'instruction de son affaire difficile en faisant disparaître les traces de l'acte délictueux, en dictant des témoignages, ou en combinant sa détense avec ?es autres prévenus.

Que faut-il faire? Convient-il de réclamer la suppression radicale, ou de se borner à obtenir d'importantes réformes, indiquées déjà par l'expérience et jugées suffisantes? Voilà la question.

Les partisans de la suppression complète de la prison préventive, bien qu'il y ait quelque ressemblance entre ce qu'ils proposent et les procédés en usage dans notre droit le plus ancien S ne veulent en réalité, qu'une chose : s'inspirer, en cette matière, de l'usage et des décisions de la première République*.

i. Avant les Ordoonances de 1339 et 1670.

2. Lois des 16-24 août 1790, 10-15 mai, 19-22 juillet, 16-20 septembre 1791 qui fondèrent le nouvel ordre judiciaire.

Une simple remarque donne l'explication de leur généreuse mais constante erreur ; ils ne connaissent pas le prisonnier.

Si vous leur mettez sous les yeux Veffrayante statistique des délits et des crimes, ils accuseront de tout le mal, non les coupables, mais la société ellemême. Ils répètent volontiers le mot de Luther — a Quoi ! vous avez Tinstituteur et vous avez besoin du bourreau ?» — sans remarquer qu'il n'est vrai que d'une manière générale, et que les individus arrêtés sont loin d'être tous ou presque tous illettrés. Pour eux, c'est toujours la faim, malesuada famés *, qui pousse le voleur à s'emparer d'un pain ou ^ qui met une arme dans la main du meurtrier. A leurs yeux, la plupart de ceux qu'on accuse sont innocents. Un préjugé ne leur permet de voir partout que des malheureux, non des coupables. Le médecin Ferrus distinguait trois catégories de prisonniers, des pervers intelligents chez qui toutes les fautes sont réfléchies, préméditées, des vicieux bornés qui se livrent au mal par indifférence pour le bien, et des ineptes ayant subi diverses condamnations sans les comprendre. Mais le préjugé est toujours lent à disparaître, et ceux qui auraient besoin d'en être délivrés ne consultent pas les médecins.

Or, la Révolution avait déjà ces vues généreuses,

\. Lotis Blaxc, Organisation du traviil.

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ces préoccupations d'humanité qu'il est si honorable d'avoir pourvu qu'on tienne, en procédant aux réformes, un compte suffisant des exigences de la jwatique. Beccaria, Servan, les philosophes*, avaient critiqué vivement la procédure secrète. L'ancien système fut réformé.

La loi du 16-29 septembre 1791 prescrit ^ l'officier de police de lancer un mandat d'arrél si le délit est de nature à mériter une peine afflictive, de délivrer le même mandat contre le prévenu a à moins qu'il ne fournisse une caution suffisante », si le délit est de nature à mériter une peine infamante, et, si la peine à infliger n est ni afflictive ni infamante, de le laisser libre. L'instruction cesse d'èlre secrète et le juge ne peut procéder qu'avec le contrôle d'un jury d*accusation. Réforme passagère dont les traces commençaient à s'effacer dans le Code de brumaire an IV, et dont la loi du 7 pluviôse an IX d'abord, puis en 1808, le Code d'instruction criminelle, ne laissèrent presque rien subsister.

La procédure d'instruction rendue publique et un premier jury, fort distinct du jury de jugement, appelé à dire si l'accusation doit être abandonnée ou maintenue, voilà l'idéal, avec la suppression de la prison préventive, pour ceux qui s'inspirent des doctrines de l'Assemblée constituante.

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