‹ Les prisons de ParisChapitre 39 sur 118 · Faustin HÉLiE, Traité de l'iustruction criminelle · texte numérisé non relu

Faustin HÉLiE, Traité de l'iustruction criminelle

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rinierdiction que les magistrats instructeurs ont raison d'employer, lorsqu'ils pensent que les rapports du prisonnier avec sa famille, ses amis ou ses complices, pourraient mettre obstacle à la découverte de la vérité.

Est-elle, même, tout à fait indispensable ? On peut en douter. Aucun papier suspect ne sort de la maison sans avoir été vu, et les proches parents des prévenus sont seuls admis, sur autorisation, à leur rendre visite.

Ainsi le recours à cette mesure rigoureuse, au secret, ne s'impose pas. Les magistrats hésitent à l'ordonner. Ils obéissent à la loi qui leur demande de n'employer un tel moyen, pour découvrir la vérité, qu'avec une extrême réserve.

Il est temps qu'ils prennent le parti d'y renoncer tout à fait * .

Quelle est la vie des prévenus et des accusés jusqu'au jugement?

Ce qui les occupe et les distrait, c'est, d'une manière à peu près invariable, l'appel pour se rendre

i» Ordonnance du iO février 481 0*

à rinstruction, d'une semaine à l'autre, le choix d'un avocat, les entretiens avec l'aumônier, la promenade dans les préaux, le travail dans la cellule, et la visite des parents, s'ils sont autorisés à venir.

Dans les divisions de Mazas, comme partout où l'homme n'est pas libre, ceux qui sont en réalité honteux de se trouver là et n'osent se montrer, c'est-à-dire les moins pervertis, sont les plus malheureux. Voyez l'habitué des carrières d'Amérique, le paresseux, l'ivrognC; vingt fois condamnés pour vagabondage ! Ils vont chaque jour au préau. Ils ne se privent volontairement ni d'air ni de soleil . Mais, parmi les autres, plusieurs refusent avec obstination de changer de place. Ils ont une sorte de spleen, le . spleen de la prison. État fâcheux, torpeur qu'il faudra bientôt secouer! Passer les journées entièresdans la cellule, assis, inoccupé, tordre ou bouleverser en rêvant étendu sur son lit couverture et matelas, s'abandonner soi-même en un mot, c'est vouloir se rendre malade. Sans air et sans exercice, il serait presque impossible de conserver quelque énergie.

La meilleure, la plus salutaire influence, est exercée par la famille. Le prévenu qui ne sent pas peser sur lui comme une première condamnation^ Toubli de tous les siens, ne cédera pas à l'abattement. Il pensera qu'il n'est pas seul au monde, et

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qu'il doit, pour d'autres, vivre, se défendre. C'est une grande consolation pour l'homme tombé. Il aime à exagérer sa responsabilité, à se sentir encore rattaché au monde par des devoirs à remplir.

L'indifférence seule de la famille est un supplice dans certaines situations.

N..., arrêté pour port illégal de décorations, subissait un court emprisonnement. Son métier? Un pauvre métier : poète, chansonnier. U s'était jnarié à quarante ans avec une danseuse jeune et jolie qui lui avait donné une petite fille. Le mari d'une danseuse a-t-il grand tort lorsqu'il craint d'avoir pris une femme légère? Il se croyait trompé et se savait détesté comme un jaloux. Se plaignaitil? Cette femme le menaçait de fuir avec l'enfant.

Que faire en prison? Il était au supplice. Sa femme avertie n'essaya pas même de le voir et de lui épargner cette souffrance.

Il faut l'avouer, une telle insoucianee est rare.

Ce qui étonne au contraire, c'est souvent l'illusion de la femme, la bonne opinion qu'elle veut avoir jusqu'au dernier moment du scélérat qu'elle a pris pour époux. Elle apporte, les jours de visite, des provisions, des livres, des fleurs, des nouvelles du dehors. Elle a vu l'avocat, couru, supplié, malgré ses préoccupations, malgré la misère prochaine dont elle est menacée. Elle écrit, et quelles lettres ! Quel courage et quelle foi il faut avoir pour trouver

LÀ VIE A MAZAS ' ' 9t

encore ces mots de consolation, d*amour, pour adresser avec sa signature ces lignes qui doivent

être lues par un employé, à Monsieur X à

Mazas.

L'amour conjugal sait mériter de tels éloges. Mais les amis? A quelles déceptions ils vous condamnent !

Ceux que le malheureux rencontrait presque chaque jour ne répondent pas à ses lettres. Les camarades, dans la familiarité desquels il avait vécu depuis Tenfance, lui font comprendre, à peine l'instruction est-elle commencée, qu'il doit désormais oublier leur nom et leur adresse. Il a sur les lèvres le rire de l'ironie en lisant les remontrances vertueuses de ceux qui ont daigné répondre.

Un viveur du boulevard, ruiné, réduit par le jeu et les femmes aux expédients d'abord, puis à l'escroquerie, recevait de temps en temps une boite pleine de riens coûteux, fleurs choisies, fruits et cigares, fl avait reconnu, sur l'étiquette portant son adresse, l'écriture d'une amie des jours fortunés. Mais comment correspondre avec elle? La boîte arrivait mystérieusement, et il ignorait l'adresse actuelle de cette amie. Jamais présent magnifique ne fut accepté avec moins de plaisir et de bonne grâce. Il ne cessait de se plaindre en mangeant les fruits. Il soufflait au mur avec rage la fumée de ses excellents cigares. Est-ce croyable ? s'écriait-

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il. Je dépense ainsi sans besoin près de cinquante francs en une demi-journée, et je ne peux pas me procurer un simple billet de banque pour avoir un avocat! N'était-ce pas bien le cas de dire : « Ce qui vient de la flûte retourne au tambour? »

Certains prévenus ne peuvent pas se résoudre à trier des pois, du café, des haricots, à coudre des cahiers, à faire, en un mot, le travail de la prison, lis sont privés ainsi par leur faute, au moins d'une distraction, et parfois même d'une importante ressource.

L'homme qui subit la détention préventive n'a pas de masse, comme le condamné qui partage à peu près avec l'État le prix de sa journée de travail *. Il reçoit tous les dix jours, non ce qu'il a I gagné en totalité, mais les sept dixièmes. Les distributions d'aliments dans la prison sont tout juste suffisantes. Le travail est donc bien nécessaire. Le prisonnier sans argent, privé de parents qui lui apporteraient des provisions, peut néanmoins, s'il travaille, améliorer sa situation au point de vue matériel.

Le travail est en même temps une ressource et, ce qu'il importe également de trouver en prison, un moyen de se distraire. Les lectures, même les

1 . Les condamnés reçoivent le quart de ce qu'ils ont gagné dans la prison même, et encore un quart à leur sortie. Ce dernier quart, c'est la masse.

plus intéressantes, finissent par donner de la fatigue et, par suite, de Tennui, au détenu qui lit le matin, le soir, à midi, toujours. Voilà l'utilité du travail, quel qu'il soit. C'est grâce au travail qu'on peut obtenir la variété dans l'occupation, une succession d'exercices qui distrait et fait du bien. Mais avant tout, et réellement, ce qui soutient l'homme, coupable ou non, à la maison d'arrêt ou ailleurs, c'est l'illusion, c'est l'espoir de la liberté prochaine, quelque chimérique et mal fondé qu'il puisse être. Le rêve est, en nous, un grand bien- , fait de Dieu.

Les jeunes gens ont, de plus que les autres prisonniers, pour supporter patiemment la misère présente, et pour cesser hélas ! trop tôt d'éprouver le remords et la honte, le secours, l'influence nliagique de ce grand enchanteur, l'amour. Les romanciers n'ont pas trouvé, les auteurs dramatiques n'ont pas mis à la scène, ce type : non le vulgaire bandit du mélodrame, avec sa passion brutale, mais le caissier, le dissipateur, en même temps voleurs ou escrocs, et amoureux *.

Quoi!* l'amour à Mazas? Oui. Tous les prévenus ne sont certes pas des malfaiteurs. Plusieurs seront acquittés. Plusieurs, dans l'égarement d'une passion folle, se sont perdus par la femme et pour

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