LE PETIT-PARQUET
Ici, pas de lenteurs, pas (Je séjour au dépôt, pas d'écrou à Mazas. Après le premier examen dé la- police, les individus arrêtés ou appelés sont remis k l'autorité judiciaire. Des substituts du procureur de la République les interrogent. Ils sont amenés par groupes assez nombreux, et chacun attend son tour.
Grâce au Petit-Parquet, 40,000 à 45,000 affaires, par an peuventêtre réglées par une décision presque immédiate et terminées ainsi rapidement.
On avait voulu d'abord, se borner à faire un aans éclat, sans frais d'installation. Aussi cette vation réellement très heureuse estr^Ue »icoi connue du public. Il est vrai que la détentioi ventive dure trop longtemps pour les individ] rêtés sur Wquels il a élé nécessaire de prend renseignements, relatifs à l'identité ou ai même, soit dans leur département, soit à l'étr 11 est certain que des non-lieu trop fréquent mettent de faire entendre quelqucsplaintes.IH partisans de la suppresaon absolue de la préventive en matière correctionnelle, de leur côté, ne tiennent pas un compte suffisant de ce pn^rès. accompli, quand ils font entendre ces plaintes, tantôt justes, ettantât, on l'a vu, mal fondée».
171^ LE JUGEIQEOT. -* coiiciàuiERiB.
§ IV
l'affaire
Faut-il renoncer d'une manière absolue à Tinstruction secrète ? Convi^Dit-ih de soumettre au jury les afibires correctionnelles? Cest à la commission extraparlementaire qui étudie la réforme du code d*in&truetion criminelle, puis au pouvoir législatif, qu'il appartiendra de porter l'examen sur ces points divers et de prendre une décision.
On suit ici pas à pas le détenu. C'est de lui, des épreuves qu'il doit d'abord subir, de ses impressions et de l'influence qu'elles doivent avoir tur sa vie-, dans l'avenir, que l'on s'occupe principalement.
S'il s'agit d'un crime ou d'un délit grave, le fait est consigné dans les journaux. Le publie est tenu au courant des progrès et des résultats de l'instructioi). Vous saurez à quoi X. . . passe son temps dans sa cellule; si le coupable paraît fort ou semble abattu; ce qu'il a dit aux personnes qui lui ont parlé; si quelque espérance reste encore au malheureux ; si, pour se distraire en attendant le juge* ment, il fait des vers ou de la prose. Il acquiert, grâce à la presse, une espèce de célébrité, depuis l'arrestation jusqu'au jugement.
Tout ce bruit est fâcheux : pour le prévenu, qui prend une attitude, se niet à jouer un rôle, en prison ; et pour le public même qui finit par s'intéresser au héros du triste roman.
Jusque-là, le mal ne serait pas grand, si ce n'était point toujours un très grand mal d'affaiblir le sens moral, d'égarer involontairement la conscience publique, d'attirer l'attention, l'intérêt, la pitié quelquefois, sur des scélérats qui ne méritent ni attention, ni intérêt, ni pitié. Mais il y a plus. Le prétendu criminel peut être innocent. Il peut n'avoir commis qu'un simple délit, au lieu de l'horrible attentat que lui prête d'abord la brillante imagination des rédacteurs de faits divers.
M. . . est arrêté. On l'accuse d'avoir voulu tuer son fils et sa femme. Pendant un mois les journaux s'occupait de lui avec l'attention qu'ils donnent aux grands criminels. On rôcueiîlé tous les bruits sur son compte, et il a bijentôt, dans la gazette, non au parquet,, heureusenkent, un dossier écrasant. Cependant l'autre dossier, le bon, est complété peu à peu, par les soins du juge d'instruction. Le jour du procès arrive, et il se trouve que le monstre^ le bourreau de tous les siens, n'est qu^un malheureux poussé à bout par la femme sans mœurs qu'il a eu la faiblesse d'épouser, et par le fils de cette femme. A la fin, une Goodamnation à six mois de prison, pour coups, est simplement prononcée;
176 LE JUGEMENT. — conciebgerie
L'homme est, au demeurant, un ouvrier laborieux, un franc-maçon. Il lisait beaucoup mais sans choix et sans grand profit. Cest un songeur si Ton veut* Mais ce n'est certes, ni un criminel, ni un homme dangereux. Les six mois écoulés, il va se retrouver dans son milieu, parmi ses anciens compagnons de travail. Est-il permis de croire qu'il ne restera rien de ces calomnies, de tout le bruit qui s'est fait autour de son nom ? Est-ce qu'on n'a pas diffamé cet homme ? Ne lui^a-t-on fait aucun mal ?
L'opinion publique devrait réagir contre cette indiscrétion des journaux, contre cet usage qui paraît malheureusement établi. Elle devrait épargner à l'infortuné cette criante injustice.
Voilà un mal auquel elle pourrait s'opposer.
Voici un bien qu'elle pourrait faire : imposer mo> ralement aux familles des 'détenus leur devoir, un devoir qu'elles méconnaissent trop souvent.
Deux choses en apparence indifférentes, peuvent avoir sur les résolutions du détenu, au point de vue de son relèvement, une certaine, une mauvaise influence : le désir qu'il a de laisser ignorer aux siens la faute commise, et le parti que la famille elle-même prendra trop souvent, de ne plus s'occuper de lui.
L'influence de la famille, pendant la prévention, pendant le procès, et après, mais surtout dans les deux premières périodes, est utile et nécessaire. On
L'AFFAIRE ITT
peut aller jusqu'à dire qu'elle est presque indispensable.
X Entrez dans la cellule d'un prévenu et adressez: lui quelques questions.
— Avez- vous fait l'aveu de la mauvaise action qu'on vous reproche?
— Oui, dit-il, sans s'émouvoir.
— N'avez-vous pas craint de vous déshonorer?
Un silence...
— Et de déshonorer en même temps votre famille ?' Ici, vous verrez, surtout s'il est jeune, et si ce*
n'est pas un malfaiteur d'habitude, ses yeux se remplir de larmes.
— Gardez-vous bien d'écrire à mes parents, dîra-t-il enfin, au moment où vous vous disposerez à le quitter..
Il serait bon de n'en rien faire, de ne tenir aucun compte de cette dernière demande. En effet, qu'arrive-t-il? Il s'est persuadé avec la facilité d'illusion des jeunes gens qu'il ne serait condamné qu'à un ou deux ans de prison. Il se résigne à laisser pendantce temps sa famille sans nouvelles. On le cherchera partout, à la Morgue, à l'étranger. On croira qu'lF a été assassiné. Il se promet, plus tard, de reparaître et de débiter un conte à ceux qui seront curieux de savoir ce qu'il était devenu. Il se trompe. Sa famille; après quelques semaines de la plus vive inquiétude^ finira par tout savoir. Ne valait-il pas mieux commencer par la prévenir ?
178 LE JUGEMENT. — conciergerib
D'autres fois, c'est la famille qui ne veut plus entendre parler dé celui de ses membres qui la déshonore. Les parents ont peur de tout : d'un procès, des prisons, delà justice. Ils nont plus d'espoir. N'étaitil pas libre de ne conmiettre point cette £aute ? La responsabilité des mauvaises acticns est person* nelle.
Us se trompent, à leur tour. Ce qu'ils croient pouvoir dire ainsi n'est pas toujours vrai. Au contraire» pour ceux que la police a flétris de son contact^ il ne reste souvent que ce dernier moyen de salut : le pardon, dans la &mille d'abord, et par elle, avant de retrouver une place dans la société.
Le bureau des prisons à la préfecture de police a pour mission de rendre, autant que les règlements le permettent, ce rapprochement possible.
La présence des parents au procès ne sera pas non plus inutile à l'accusé. Les manbres du jury se laissent émouvoir, quand l'avocat peut leur montrer dans la salle, un père, une mère, une femme ou des enfants affligés. On en rit quelquefois, on ne voit là qu'un heu commun de l'éloquence judiciàire, un artifice de la défende. Peut-être. Au fond, les jurés n'ont pas tort. Ils doivent penser, sans doute, au niai déjà fait, au péril social. Mais n'est-il pas évident que si la famille est là pour recevoir le malheureux, si elle lé cautionne moralement, en quelque sorte, ils n'ont plus besoin de s'interdire à
eux-mêmes Tindulgence, comme une erreur et un danger? .
C'est déjà'un malheur pour le prévenu, une grande difficulté de plus, dans l'œuvre de son relèvement, si difficile, de se sentir isolé, sans amis, sans parents. Mais que sera-ce, s'il entre en lutte avec l'autorité, représentée par ses agents ?
Dans les procès civils, les parties sont entre les mains — quelques-uns disent les griffes — des huissiers, qu'on a définis « ces braves et honnêtes portiets «de la loi, comme les portiers sont les huissiers du vulgaire », d'après l'étymologie de leur ncNn. Dans les aifaires correctionnelles ou criminelles, les prévenus et les accusés à leur tour, ont des rapports nécessaires avec les agents de la sûreté.
Les plaintes contre ces agents sont rares, il est juste de le reconnaître.
Chargés parfois de conduire un prévenu en extraction, d'employer toute leur adresse à constater son identité en le faisant entrer dans des lieux publics où il peut être reconnu, ils mettent un certain amour-propre à découvrir la vérité tout en traitant leur homme avec les égards dus aux malfaiteurs d'importance. Ils ne cessent d'observer avec lui cette politesse un peu ironique, mais parfaite extérieurement, dont certains chefs célèbres de la police ont établi la tradition et donné l'exemple. Les habitués des bals et des cafés, ne se. doutent pas, ettx qui
180 LE JUGEMENT — coNCiEacERiE
Tont demander les émotions du drame aux théâtres et aux romans, qu'un drame se joue là sous leurs yeux, à la table voisine, entre quelques personnages, fort tranquilles consommateurs en apparence : un criminel, le complice qu'il va rencontrer, et des agents que rien dans leur costume ne permet de reconnaître.
Il n'est ni indispensable ni nécessaire qu'un détenu trouve, dans l'homme qui le conduit ainsi, un agent amoureux de son état et un adversaire en belle humeur. La modération habituelle suffit.
Mais que l'inspecteur de police se garde bien, en pareil cas, d'adresser à celui qu'il surveille, des injures empruntées au répertoire des halles !. Qu'il n'affecte pas de le soupçonner d'être l'assassin que l'on cherche, ou le caissier en fuite dont tout le monde parle dans ce moment-là! Ce serait détestable. Tel inculpé, tel auteur de simple délit, se mettrait alors à rêver la vengeance, deviendrait peutêtre un malfaiteur, en haine de celui qui l'aurait maltraité, et, dans le trouble de son esprit, rendrait la société responsable de cet excès de zèle des agents.
Le prisonnier est assez naturellement disposé à s'aigrir, à accuser la société. Dans son intérêt même., il ne faut lui laisser aucun sujet de plainte légitime.
Jl ne faut pas, non plus, lui donner le prétexte
OU Toccasion d'oublier le respect qu'il doit à la /}
justice. Il l'oubliera s'il voit que Ton vient à la Cour d'assises comme à un drame nouveau, si les romanciers, les auteurs dramatiques, les critiques, les i acteurs et les actrices en vogue, les gens du monde, les habitués du Bois et de l'Opéra, sont aux premières places, et, pour ainsi dire, aux premières loges.
Le prévenu, de son côté, croit aisément qu'on a ^
commis une injustice à son égard, lorsqu*on a refusé d'entendre jusqu'au bout la défense ou les explications qu'il se proposait de présenter. Certes, les auteurs de délits viennent en si grand nombre devant les chambres correctionnelles, que les juges ont raison de se hâter. Mais ceux qui sont jugés, n'ont-ils pas au moins le droit d'espérer qu'on prendra le temps de prononcer distinctement leur sentence? Ne feraient-ils pas entendre ensuite de justes réclamations, si, en désaccord avec l'adminis- ^ tration sur la durée de la peine prononcée, ils étaient obligés de subir des jours de prison supplémentaires, en attendant de nouveaux et précis renseignements?
Rien ne s'opposerait plus victorieusement au repentir.
11 importe avant tout que le prisonnier ne puisse pas se persuader, après réflexion et dans sa conscience, qu'il a le droit d'adresser à ses juges le reproche d'injustice.
182 LE JUGEMENT. — conoierobrie.