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CHAPITRE I

Sommaire. — Ignorance du public sur le chapitre des prisons en général et de Sainte-Pélagie en particulier. — Un de mes amis de Belleville. — A mes romanesques lectrices. — Salmigondis de prisonniers. — Pourquoi ce livre ? — Nourri dans la prison, j'en connais les détours. — M. Jules Janin et les Thugs. — MM. Duvernois et Fonvielle. — L'opinion du Nain jaune. — Les vétérans de l'exil. — M. Gabriel Gruillemot et le Charivari. — Une singulière condamnation.

Je suppose que vous sortez de prison. — Mettons que la supposition soit gratuite, si vous voulez ; mieux encore, supposez que ce soit moi.

Deux sortes de questionneurs vont m' assaillir. Les uns pessimistes, les autres optimistes. Écoutez :

— Est-on bien en prison? On dit qu'on y est admirablement traité.

— Vous deviez être affreusement mal, là, tout seul, entre quatre murs exsudant l'humidité ?

— Comment viviez-vous, à Sainte-Pélagie? Quelle , était votre nourriture habituelle?

— Que je vous plains ! N'est-ce pas que c'est une chose horrible que la prison... des lucarnes, des barreaux... un peu de paille humide dans un Coin... un escabeau enchaîné... et ce bruit lugubre des clefs agitées perpétuellement par des geôliers grossiers et brutaux !..

— Peut-on aller vous voir?... laisse-t-on approcher les visiteurs jusqu'à vous?... receviez-vous des dames?...

— Vous avez dû mener joyeuse vie pendant ces deux mois... Quelle balançoire que la prison, n'estce pas ?

Telles sont invariablement les questions discordantes qui m'ont été adressées toutes les fois que j'ai eu l'honneur et le plaisir de sortir de la fameuse maison de santé morale de la rue de la Clef.

La majorité du public est en effet complètement ignorante de ce qui se passe dans une prison. A part cette restreinte catégorie d'individus qui aime à s'instruire, à tout connaître, à tout approfondir, on peut hardiment avancer qu'en France ceux-là seulement qui, contre leur gré, ont franchi le seuil des prisons, en connaissent les détours et peuvent en parler s£t- ' vamment.

C'est pourtant une bien curieuse étude à faire que celle de ces lazarets et de leurs habitants I

Mais bast! lorsque dans ce Paris si affairé, si turbulent, on a à peine le temps de jeter un regard stu* les mille excentricités qui s'y. exhibent, s'y heurtent et s'y renouvellent chaque jour, comment viendraitil à l'idée de quelqu'un de s'occuper d'un monde invisible I

Pourqud, du reste, s'attrister sans motif, alors qu'on a -àéjk dans la vie bien assez de sujets de tristesse? Est^il besoin de songer aux hôpitaux, à la morgue, aux cimetières, aux dalles des amphithéâtres, au bague, à l'exil, aux prisons?

J'ai un de mes amis qui habite Belleville , dans sa familte. Sa préoccupation constante est d'éviter aux siens, autant qu'il est en son pouvoir, toute pénible sensation. Sort-il avec sa femme, ses filles ou sa mère, R trace d'avance son itinéraire. Certaines rues en sont à jamais bannies, et il se résoud souvent à faire tfimmenses détours pour éviter ces passages fatidiques. Aperçoit-il une da?aperie mortuaire, uo enterrement, uae: civière, un attroupement, vite un prétexte quelconque pour rebrousser chemin ou enfiler una Bue adjacente.

Quand un ami vient le visiter : a Surtout, lui ditili, vien de triste devant ces dames, silence absohi. sur Les> bruijts fâcheux àsi dehors, gardez pour vous mdv dents, morts, maladies, épidémies, etc. De la gaieté, qjiiand laième, c'est ici notre devise. Les impressions dimlai^euses abrègent la vie ; attendons que le md>hdur&sqope à notre porte; Usera bien temps de. lui ouvaBr;ni'allons pas le chercher, »

Sans être aussi excessif que notre ami, jeTapprouve en plus d'un point. La réalité n'est pas déjà si séduisante, qu'il soit besoin de la montrer toute nue, de la scalper et de l'analyser dans ses parties les plus gangrenées. Le fard n'est pas toujours à dédaigner.

Quant à nous, qui nous sommes voué à l'étude et à la flagellation des vices des hommes, et qui, depuis les Imbéciles jusqu'aux Viewo polissons, avons, sans cruauté comme sans hésitation, fait grésiller la chair flétrie sous le fer rouge de la satire, nous n'avons qu'un regret, qu'une douleur, c'est d'avoir effeuillé une à une, dans ces recherches psychologiques d'un réaUsme navrant, nos illusions, ces fleurs trop printani^res de la vie.

Sur ce, que nos lecteurs se rassurent : je ne leur ferai pas de récits lamentables ou horripilants.

Et vous, mes romanesques lectrices, si Mandes des émotions fortes, des drames poignants, des situations inextricables y vous qui flairez, sur la foi du titre de ce volume, du sombre, du lugubre, du sanglant, que sais-je? vous y trouverez quelque chose de plus terrible et de plus féroce à la fois que les angoisses des martyrs de la Bastille. Vous y trouverez la nuit au centre de la lumière du dix-neuvième siècle, et vous aurez à déplorer qu'au milieu de Mandrins, de Vidocqs et de Cartouches au petit pied on ait plaisamment jeté quelques Silvios, moins poétiques sans doute, et quelques Latudes plus résolus.

Or c'est de l'histoire, et de l'histoire contemporaine que celle de Sainte-Pélagie. Triste nom de sainte accolé ridiculement à une prison, à cause peut-être de son étymologie grecque, qui signifie mer ou marais,

Sainte-Pélagie est, eu effet, le marais Pontiii où l'on veut enfermer les intelligences eu les accouplant avecles vices brutaux.

Et cependant cette prison est de toutes les prisons la moins prison, dans l'acception effrayante du mot.

Ses habitants n'ont, en général, rien de terrible à se reprocher. A part quelques atuciliaires, assassins extraits de bagnes pour services rendus, on n'y trouve guère que des voleurs de bas étage, des falsificateurs de vin, de lait ou de denrées coloniales, des faillis, des

vagabonds et des détenus pour délits de presse

ou délits politiques.

Cela vous étonne et vous révolte, n'est-ce pas? c'est pourtant la vérité. Au milieu de cette fourmilière grouillante de gens tarés, parmi ces parias de la société, on trouve plaisant de placer des hommes honorables et qui n'ont eu d'autre tort que celui d'avoir combattu pour une cause qui leur paraissait juste.

Il y a bien, comme nous le verrons, un corps de logis réservé spécialement à cette classe de détenus, mais il faut, pour y obtenir un appartement, être muni d'une lettre de créance auprès du préfet de police ou se résoudre, avant de se constituer prisonnier, à faire, auprès de M. Mettétal, chef du bureau des prisons, des démarches souvent fort désagréables et dont bon nombre de condamnés se passent.

Si la nécessité vous a jamais forcé à pénétrer dans uu établissement de police quelconque, soit de Paris • .soit de la province, vous savez par quelle filière humiliante vous avez dû passer avant d'arriver soit au préfet de police ou aux commissaires centraux, soit même à leurs lieutenants, les chefs de bureaux.

Mais revenons à notre sujet. Donc cet ouvrage, ceci est convenu, ne sera pas un récit dramatique, mais seulement une monographie de Sainte-Pélagie, un exposé fidèle de tout ce qui s'y passe ou s'y est passé , de tout ce j'y ai vu, une relation des choses originales que j'y ai entendues, une description des types curieux que j'y ai rencontrés.

Pas un recoin de cette prison qui me soit inconnu, pas une des anecdotes clichées qui s'y racontent, pas une des indiscrétions qui s'y colportent en cachette, que je ne sois à même de vous révéler ; enfin , rien de ce qui peut vous initier aux petits mystères de la plus curieuse des prisons françaises, ne sera omis.

Ces détails ne seront même pas inutiles à plusieurs de nos confrères, qui ont souvent parlé de Sainte- Pélagie de façon à laisser croule qu'ils n'étaient imbus que très-superficiellement de leur sujet. Quelquesuns tournent à l'élégie, d'autres à la bouffonnerie, toujours les extrêmes : « Nil mediwn est stultis^yi comme dit Horace.

Il n*est pas jusqu'au Journal des Débats qui, le 26 novembre 1866, préludait sur le ton de Pellico à un feuilleton signé du prince des lundistes, notre très-sympathique confrère Jules Janin. Après avoir houspillé comme ils le méritaient les nombreux auteurs des Thngs qui avaient trouvé drôle de tourner en dérision quelques journalistes récemment condamnés, il ajoute :

« Quant à se moquer des infortunés condamnés, celui-ci à trente jours, celui-là à soixante jours de prison, véritablement l'ironie est trop cruelle. mou Dieul est-ce en effet possible, est-ce vrai de si Ion

gués heures d'un châtiment si funeste ? Un si tenûble et douloureux exil I Deux mois entiers sans voir ceux que j'aime et que j'honore ! Ma porte fermée à mes amis pendant soixante jours ! Les oiseaux du jardin qui m'appellent, mes livres inutiles ; ma vie, heureusement et laborieusement remplie, arrêtée à ce seuil de fer ! Malheureux ! malheureux ! que de bonheurs perdus ! Quoi donc ! être enfermé si longtemps dans ces quatre murailles où se lisent, effacés à demi, les noms des prisonniers qui m'ont précédé ! Plus de serviteurs I un geôlier! Foyer sans feu, lampe éteinte à neuf hem-ès, le verrou tiré sur moi ! Vous riez de cela, jeunes gens.«. Avec toute votre imagination, vous ne sauriez inventer une plus grande misère.

« Encore une fois, on a bien fait de ne pas rire plus longtemps d'une prison de soixante jours. Un Thug lui-môme, un vrai Thug, en serait touché jusqu'aux larmes ! Dans notre métier, d'ailleurs, la prison est trop souvent ime preuve de courage, et voilà pourquoi elle nous inspire un certain respect qui ne s'accorde guère avec le rire et les chansons. »

Charmante la mélodie, cher maître, ravissante de sentimentalisme, mais fausse en diable en ce qui concerne MM* Duvernois, Fonvielle et consorts, qui* au pavillon des Princes, ont pu recevoir leurs amis, lire leurs livres et laisser toute la nuit leurs lampes allumées.

Appliquées aux quelques détenus pour délits politiques ou de presse non priviligiés qu'on jette de temps en temps dans la fosse commune de la dette ^ ces paroles sont à peu près exactes.

Orj d'autiie part, ouyionhlQ Nain jwme de la même

époque, et extrayons-eu les ligues suivauies d une lettre adressée par un rédacteur de ce journal à M. Castagnary :

<K Vous connaissez, mon cher ami, ce mot de Proudhon : « Après les bourreaux, je ne sais rien de plus haïssable que les martyrs. » Ainsi dit, le mot est cruel et injuste ; appliqué aux victimes pour rire, qu'il est vrai ! Nos confrères Duvernois et Fonvielle subissent-ils une peine si dure qu'elle leur crée des immunités, qu'on soit obligé d'être de leur avis, qu'il soit indécent de les plaisanter ? M. Duvernois lui-môme ne le pense pas, puisque du pavillon des Princes, il envoie tous les jours des articles à la Liberté j se plaçant ainsi lui-môme dans le droit commun. Ce pavillon des Princes, ainsi nommé depuis longtemps parce qu'il a toujours été réservé aux privilégiés, aux aristocrates de l'emprisonnement, vous y étiez il n'y a pas un an, mon cher Castagnary, avec notre ami Floresco; j'en connais aussi les détours. — Qui est-ce qui n'a pas été un peu en prison? — Et vous savez comme moi combien il est difficile de s'v

déguiser en martyr. »

Ici, au rebours de M. J. Janin, exactitude en ce qui coneerne MM. Duvernois et Fonvielle, mais inexactitude complète* quant aux considérations générales. Si le rédacteur du Nain jaune connaît des aristocrates du pavillon des Princes qui se déguisent en martyrs, il a certes raison de leur rire au nez. Pour ma part, je n'ai jamais eu le déplaisir d'en rencontrer.

Je me suis tiouvé en contact avec des vétérans de l'exil, des casemates , de Mazas et de Sainte-Pélagie.

Ces rudes pionniers de la démocratie auraient pu. à juste titre, je crois, faire parade de leurs états de service et se déguiser en martyrs ^ sans qu'on y trouvât trop à redire ; ils n'y songeaient, pardieu, pas. Ils enduraient leur peine, comme chacun doit le faire en pareil cas, sans forfanterie, sans abattement non plus, avec cette satisfaction intime que donne aux âmes fortement trempées la conscience du devoir accompli.— Qui est-ce qui n'a pas été un peu en prison? se demande le rédacteur du Nain jaune, — Vous, monsieur, sans doute ; car y aller en visiteur, ce n'est pas y aller. On ne voit d'une prison, quelle qu'elle soit, que le côté pittoresque. Votre hôte, le prisonnier, refoule pour im instant sa tristesse ou son ennui; il vous reçoit le sourire aux lèvres, vous sablez avec lui quelques bouteilles de Rœderer, vous riez, vous chantez, et finalement vous sortez ravi, enthousiasmé, et criant sur tous les toits que Sainte- Pélagie est décidément un lieu de plaisance.

C'est ce qui est arrivé à mon ami Gabriel Guillemot, à qui je me vois forcé de faire un petit procès pour son article publié dans le Charivari du 16 septembre 1866, Ce qu'il y a de contrariant en ceci, c'est que l'article incriminé est on ne peut plus gracieux pour moi. Enfin, passons. La condamnation qui frappera Guillemot ne sera pas terrible,. car des circonstances atténuantes plaideront en sa faveur dans soij article même :

a II n'y a pas bien longtemps, un de nos bons amis y a passé tout, ua mois, dans ce pavillon des PHn^ ces.

<t Le crime pour lequel ou l'avait enfermé élaii de ceux qui laissent la conscience tranquille» le sommeil calme et l'estomac libre.

« Nous allions le voir, nous déjeunions dans sa cellule, celle du haut, tout à fait là-haut, sous les toits, — sous les plombs, — d'où l'on découvre Vincennes,le donjon, le bois touffu, et par delà, loin, loin, toute la campagne.

« Nous buvions d'excellents vins, nous fumions d'excellents cigares, nous montrions nos verres à Champagne aux sentinelles, qui riaient ; nous causions librement, — plus librement que partout ailleurs nous n'eussions pu le faire, — et la journée s'écoulait si promptement que le gardien était obligé de nous mettre à la porte le soir.

« A ces parties-là, nous avions pris tout de suite un plaisir extrême. Nous nous faisions une fête de déjeuner et de dîner sous les verrous.

a En approchant de la prison, nous affections de demander le chemin à tous les passants, heureux et fiers que nous étions d'avoir un ami détenu. »

M. Guillemot se hâte d'ajouter : « Qua^id je dis Sainte-Pélagie, mettons, pour ne rien exagérer : le pavillon des Princes.

« Le détenu qui habite un mois le pavillon des Princes soupire après une réintégration nouvelle de quinze jours.

« Remarquez les chiffres. Il n'est question, bien entendu, que des prisonniers à courte échéance, et assez riches pour se procurer toutes les petites douceurs delà vie, »

Ici, à part le soti^ir après une réintégration non- "Délie de quinze jours, M. Guillemot est dans le vrai, et je le condamne à venir me voir tous les jours, s'il m'advient jamais de m'acheminer une nouvelle fois vers la rue de la Clef.

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