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CHAPITRE II

SoMiLUBS. — Fondatioii de Sainte-Pâagie.— Dame Marie Bonneau, Temre du sieur Beauhamais de Miramion, et les chroniques du xvn* nède. — Louis XTV et le refuge de la vertu.

— La veuve Miramion Madeleine convertisseuse a tout prix. •— La débauche remplace la vertu. — L'établissement de Sainte-Pélagie est confirmé par lettres patentes en 1691. — Il devient maison publique en 1789. — Division de Sainte- Pélagie. — Ses cours et ses arbres. — Aspect de la prison.

— Archers du palais , veillez ! — Les prisonniers affermés.

— Engagements réciproques du gouvernement et du fermier général.

Les chroniques du xvii« siècle nous apprennent que c'est à Marie Bonneau, veuve du sieur Beauharnais de Miramion, conseiller au parlement, que nous sommes redevables du sombre monument de la rue de la Clef. Ne trouvez- vous pas, par parenthèse, que cette rue est bien dénommée? Cette dite Marie Boimeau ne fut pas toujours, parait-il, une Lucrèce ; mais les grandes passions, les passions sans frein, ont cela de consolant pour la morale qu'elles usent vite les désirs, et rien de facile comme la pratique des vertus quand le vice n'a plus d'attraits. M"* de Miramion en était là, toujours à en croire les chroniques passablement scandaleuses de la cour du roi Soleil, lorsqu'il

lui prit fantaisie d'établir une maison de refuge pour les virginités en danger du naufrage. Ce projet ne pouvait débenunent être repoussé. Louis XIV, avec un sourire narquois, accorda, en 1665, deux lettres patentes établissant un lieu de refuge dans les bâtiments de la. maison dite de la JPitié.

Comme le pensait Louis XIV, cet établissement prospéra peu. A peine une trentaine de demoiselles, dont la virginité de la plupart n'aurait eu rien à craindre dans le milieu le plus mondain, se rendirent à l'appel de la Madeleine repentante. Le régime austère auquel on les assujettissait ne fut pas longtemps de leur goût; elles secouèrent violemment leur joug. Quelques pauvres petites demoiselles, trop timides pour se plaindre, furent cruellement récompensées de leur feinte vertu : il fallut bientôt en enterrer cinq ou six. Les familles affligées dirent à la veuve Miramion que ses essais coûtaient trop cher à l'humanité, et elles retirèrent leurs filles.

La fondatrice ne se découragea pas pour si peu. Il lui fallait à toute force des conversions. Ce fut aux femmes débauchées et fatiguées du libertinage qu'elle s'adressa cette fois ; elle les reçut dans la même maison, mais dans un corps de bâtiment séparé, qui reçut le nom de Sainte-Pélagie. Le succès couronna l'œuvre de cette étrange convertisseuse.

Plus tard, le nombre de ces filles s'étant considérablement augmenté, elles furent transférées au faubourg Saint-Germain, dans la communauté des Filles de la Mère-Dieu.

Elles n'y restèrent que peu de temps, car l'établissement de Sainte-Pélagie ayant été confirmé par

lettres patentes, en 1G91, elles y furent réintégrées-

Ce n'est que depuis la révolution de 89 que cette maison est devenue maison publique.

Sous Vempire, Sainte-Pélagie servait à renfermer les jeunes gens détenus par l'autorité paternelle, les débiteurs et les prévenus en matières politiques.

Cette prison a servi depuis de maison de correction pour les jeunes détenus actuellement à la Roquette.

Aujourd'hui Sainte^^Pélagie est plus spécialement consacrée aux détenus politiques et aux détenus pour délits de presse, en dehors desquels croupit une multitude de gens tarés, tels que des banqueroutiers frauduleux et autres variétés de parias déjà énumérées, tous condamnés à moins d'un an de détention. Cependant on y voit aussi quelques détenus frappés de condamnations à deux, trois, quatre et môme cinq années. Cette faveur est accordée soit â ceux qu'un égarement a conduits trop loin, mais qui plus tard, après l'expiration de leur peine, sont encore susceptibles d'occuper un rang dans la société, soit à des protégés mystérieux, qu'il a fallu cependant punir. Les condamnés pour affaires de commerce obtiennent assez facilement cet avantage. D'autres, de fieffés coquins, l'obtiennent à force d'incessantes sollicitations.

La prison de Sainte-Pélagie se divise en trois corps de bâtiment, l'un au nord, l'autre à Totiest, le troisième, dit pavillon des PrinteÉ, à l'est.

Trois cours les séparent; la première, correspondant au premier bâtiment, s'appelle cottr de la Dette ; la seconde, cour de la Préfecture ou dés Travées; la troisième, cour de l'Infirmerie et des Politiques. Ces cours, excessivement humides, ôar tes hautes mu-

railles qui les forment en interdisent l'entrée à tout rayon de soleil, sont parées et embellies de sept ou huit malheureux acacias rabougrie, chétifs, et qui ont toutes les peines du monde à bourgeonner. Je me demande quel crime ont commis ces amants de l'air libre, ces hôtes parfumés de nos boscjuets, pour les incarcérer ainsi? Ont-ils été placés là pour égayer le prisonnier et donner lieu à quelque Picciola d'un nouveau Saintine?

Ce serait une pensée généreuse qu'aurait eue l'administration ; reste à savoir si le but est atteint. Je ne le crois pas. La vue d'un arbre tantôt dénudé, tantôt recouvert de quelques feuilles jaunissantes et tremblotantes, loin de me récréer m'attriste profondément. Ce misérable diminutif de la nature, loin d'être un dédommagement à ma solitude, ne fait qu'accroître mes regrets.

A l'instar des anciens châteaux forts et des prisons d'État, le faite des murs est surmonté d'une plateforme de quatre à cinq pieds de large, avec trois guérites où veillent nuit et jour des factionnaires armés; — ^précaution qui cependant n'a pas empêché quelques célèbres évasions. Je dis célèbres, car il est réellement de toute difficulté de s'évader de Sainte -Pélagie, sans courir les dangers les plus imminents. En effet, outre la surveillance intérieure, qui ne laisse rien à désirer, on a établi autour de la prison un double chemin de ronde que garde un poste d'infanterie.

Derrière la cour de la Préfecture se trouve la chapelle, où tous les prisonniers catholiques, les détenus pour délits politiques et de presse exceptés, sont for-

cément conduits, les dimanches et fêtes, à la messe et à vêpres.

La chapelle est yaste et belle, les offices s'y célè* brent en présence des prisonniers et avec le concours de leurs chants. Ce monument, bâti, quoique non achevé pourtant, à la fin de la restauration, est dû en grande partie aux largesses de S. A. R. Madame la duchesse deBerry,qui, comme si elle eût prévu qu'elle devait partager un jour leur infortune, portait aux prisonniers un intérêt tout spécial. Bien qu'encore un peu nue, la chapelle de Sainte-Pélagie est pourtant embelhe de quelques ornements précieux, dus pour la plupart à la générosité de son aumônier, M. Tabbé CaiUe des Mares, un homme de cœur et d'esprit, un prêtre dans la plus pure acception du mot. Quelques tableaux qui ne sont pas sans prix en garnissent le chœur. Tout autour de la nef, on remarque un chemin de croix peint par un détenu, qui a voulu sans doute expier par ce présent le scandale des œuvres obscènes qui avaient motivé son entrée dans la prison. Nous ne pouvons nommer cet artiste, mais nous dirons qu'il est aujourd'hui enseveli dans le cloître d'une des congrégations les plus austères de France.

Voilà certes une pénitence volontaire qui doit diantrement balancer le graveleux passif de ce peintre sur le grand-livre du Très-Haut.

Enfin un dessus d'autel brodé de la main de l'infortunée duchesse de Praslin, et un orgue donné par M. l'abbé Caille complètent l'ornement de cette enceinte.

Aiu premiers jours 4u carême, les babiUiats de

Sainte-Pélagie sont invités, tous les ans, par leur bien-aimé pasteur, à ime souscription volontaire qu'il a établie dès 1843 et qui a pour objet le pain bénit à offrir à la fin de la sainte quarantaine. Cette souscription de Tagape fraternelle est toujours couverte avec plaisir et empressement par les détenus. Le denier des plus pauvres se réunit à de plus riches offrandes, et n'en donne pas moins droit à une part égale au banquet de tous. Arrive la fête de Pâques : la chapelle est parée avec soin, des tapisseries et des fleurs ornent son sanctuaire, et au milieu de la nef s'étalent majestueusement deux immenses corbeilles revêtues d'un drap d'or et contenant le pain offert par la générosité de chacun des détenus. Toute l'administration de la prison, directeur en tête, ainsi que quelques étrangers, assistent à la messe de Pâques. lie peloton d'infanterie de garde au poste de la prison garnit en armes les degrés de l'autel et la rampe de dix-huit marches qui séparent la nef du sanctuaire. La présence de cette troupe et le roulement du tambour communiquent à la fête cette physionomie militaire que nous aimons tant à voir en France rehausser l'éclat de toutes nos solennités.

Un de nos confrères du Siècle , rendant compte en 1863 d'une pareille fête, révélait en ces termes par trop touchants l'emploi que font la plupart des prisonniers de leur pain bénit ; « Les prévenus de Sainte- Pélagie se cotisent pour présenter le pain bénit du jour de Pâques. Et ne croyez pas qu'ils mangent ce pain bénit, dont ils pourraient se régaler ce jour-là, puisque chacun des assistants à la grand' messe a sa brioche de 25 centimes ; c'est à peine s'ils y touchent, ils la

conservent avec le buis bénit et ils l'envoient à leur famille, à une mère, à une épouse, à une fille, à une sœur. C'est le pain de la captivité, c'est le souvenir de l'infortune, le présent du malheur. Il sera bien reçu : arrosé de larmes au départ, il sera arrosé de larmes en arrivant; il sera mangé avec les larmes, mais des larmes de consolation et d'espérance dans l'avenir. »

Ajoutons que le jour de Pâques, sur la demande de M. l'aumônier toutes les punitions sont levées.

La cour de l'Infirmerie sert uniquement aux détenus privilégiés du pavillon de l'Est, qui peuvent à loisir y gagner rhumes et rhumatismes depuis le matin jusqu'au soir ; elle sert aussi à quelques malades, qui obtiennent de s'y promener deux ou trois heures par jour, spectacle peu récréatif et complètement inutile. Je n en dirai pas autant delà spéculation dont les prisonniers de certaine sorte sont l'objet.

Le gouvernement afferme à un entrepreneur général, pour une période de temps déterminée, tous les prisonniers renfermés dans les maisons de détention qui sont sous sa dépendance.

Les conditions de ce bail à ferme sont stipulées réciproquement comme suit : L'État fournit, avec les individus à exploiter, les locaux et tout le matériel qui les compose, d'après un inventaire qui en est dressé. De plus, il paye 36 centimes par jour pour chaque prisonnier, et il concède, en outre, les produits de la canêine.

On appelle cantine un quartier spécial affecté à la vente de certaines provisions autorisées par les règlements. Tous les employés de l'administration parti-

culière de chaque prison mise ainsi en fermage sont aux frais et à la charge du gouvernement.

L'entrepreneur général, de son côté, s'engage à nourrir, à vêtir et à entretenir tous les prisomiiers à lui concédés, n'importe le nombre, le sexe et l'âge ; moyennant ce, il a le droit de les employer à tels travaux qu'il juge convenable, et, afin de rendre cette exploitation le plus lucrative possible, il sous-afferme à des entrepreneurs particuliers son droit de fermage.

Alors commence le rôle de la spéculation : on organise des travaux, on forme des ateliers de toute sorte, à la convenance des entrepreneurs, et l'on distribue la tâche à chaque détenu.

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