‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 15 sur 43 · DISCOURS DE M. VIENNE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. VIENNE

DIRECTEUR DE l'aCADÉMIE.

Prononcé dans la séance publique annuelle du 10 septembre iSiô.

Un philanthrope, assez opulent pour pouvoir démontrer que la philanthropie n'est pas toujours une vaine théorie ou un calcul de vanité, a voulu ajouter un nouvel éclat à nos solennités académiques. A côté des palmes littéraires que nous décernons aux jeunes écrivains qui nous demandent de la renommée, il a mis dans nos mains des palmes plus modestes pour des êtres obscurs, qui ne se doutent même pas que leurs actes de vertu puissent être révélés par cette renommée dont ils ignorent peut-être le nom. Agents mystérieux de la Providence, on les trouve toujours à la suite ou à la recherche des maux qui affligent Thumanité, pour les atténuer et les combattre; et la main qui les récompense est presque toujours la première à leur apprendre quïls ont fait ce que bien d'autres n'auraient pas fait à leur place.

Cette mission de l'Académie française n'est pourtant pas nouvelle. M. de Montyon n'est pas le premier qui lui ait imposé le devoir de rechercher ces actes de vertu, ces traits de bienfaisance qui honorent leur temps, et dont le monde se pare quelquefois plus qu'il ne mérite.

ANNÉE 1846. i6g

Dès le dix-huitième siècle, des donations fréquentes procuraient à nos ancêtres l'occasion et le plaisir de signaler et de couronner ces nobles actions; les académies étaient alors les seuls corps en possession de ce qu'on appelle aujourd'hui une tribune; et j'aime à croire qu'une pensée morale présidait au choix qu'on faisait de l'Académie française pour décerner ces couronnes..

Cette préférence rappelait aux écrivains ce qu'ils ne devraient jamais oublier : c'est que l'art de bien dire n'est pas un don gratuit de la Divinité ; qu'il apporte avec lui le devoir de bien faire ; et, en nous instituant juges des bonnes actions, on nous commandait de les hispirer par nos écrits, en les encourageant par nos éloges. Telle a été, telle a dû être la pensée philosophique de cette mission, que la munificence de M. de Montyon a perpétuée en assurant la solennelle périodicité de ces concours.

Je me sers à regret de ce mot, messieurs, pour caractériser cette recherche, cet examen comparatif de ces traits de courage, de bienfaisance et de charité qui honorent les classes les plus pauvres de notre société. Il y a concours sans doute, mais seulement entre les autorités qui nous signalent ces âmes d'élite pour qui la nature a été plus généreuse que la fortune. Leur abnégation est entière; leur désintéressement ajoute un charme de plus aux qualités si précieuses dont le ciel les a dotées.

J'entrevois avec douleur le moment où le retentissement de ces solennités en portera la pensée dans ces sphères obscures où se meuvent ces vertus pratiques. Il en résultera peut-être une émulation nouvelle : l'espoir ■d'une proclamation honorable, l'attente, le désir d'une récompense pécimiairj^, multiplieront peut-être ces traits de couiage et de dévouement. L'humanité, la charité, pourront y gagner, mais la charité, la vertu, y perdront

leur pudeur; ou plutôt ce sera encore la charité, ce ne sera plus la vertu, puisqu'on ne fera plus le bien pour le bien lui-même.

La vanité, qui vicie notre atmosphère, qui mine de tous côtés notre corps social, cette lèpre d'une civilisation avancée, pénétrera dans ces âmes candides. L'ambition, la cupidité, les sollicitations, les recommandations, les rivalités, les jalousies, le mécontentement, la plainte, les réclamations, les appels à l'opinion pubhque, cortège fatigant et honteux de tous les concours scientifiques et littéraires comme de toutes les concurrences politiques, viendront altérer la pureté de nos ju^-ements.

Ce temps n'est pas encore venu. Les noms que je vais révéler à votre estime, à votre admiration peut-être, sont purs de toute vanité. Aucune espèce d'égoïsme n a pénétré dans ces âmes où respirent uniquement l'amour de l'humanité, le besoin d'en soulager les misères : et si je suis forcé de vous montrer encore une fois quelle variété le génie du mal met dans ses attaques incessantes contre l'espèce humaine, il est doux, il est consolant de penser que le génie du bien n'est ni moins actif ni moins ingénieux à produire ces mouvements spontanés, ces dévouements infatigables, cette charité active, cette philanthropie pratique dont les classes pauvres nous offrent tant de modèles. Et ne croj^ez pas, messieurs, que les dix-sept personnes que l'Académie a récompensées cette année, à divers degrés et à divers titres, soient les seules que les autorités locales lui aient signalées.

Le peuple et le siècle sont plus féconds en belles et bonnes actions. Cent procès-verbaux nous ont été adressés ; neus avons eu un grand choix à faire. Malgré la munificence de M. de Montyon, parmi tant d'existences méritoires, nous n'avons pu couronner que les

plus dignes ; et le simple récit de ce qu'ont fait les dix personnes auxquelles nous avons décerné de modestes médailles de 500 francs vous fera comprendre ce qu'il faut encore de vertu pour arriver à la moindre de nos distinctions.

Suivez-moi dans un galetas de la rue des Poules, à Paris. Là vit et travaille une couturière du nom d'Anne Billard. Le sieur Léger, son mari, était boulanger; son pain n'était pas toujours payé ; mais ils n'avaient ni l'un ni l'autre le courage d'en refuser à celui qui avait faim. Le nombre de leurs débiteurs insolvables épuisa leurs ressources. La cbarité les fit pauvres ; le mari ne put supporter sa situation, et un cabanon de Bicètre cache aujourd'hui sa malheureuse existence. Anne Billard n'a pour lit qu'un matelas bien mince et une couverture ; elle est sans feu l'hiver ; elle vit de mauvais bouillon, de légumes ramassés souvent au coin des bornes, du pain dont les prisonniers ne veulent plus. Et vous croyez que je vais vous parler de quelque âme charitable qui vient au secours de la pauvre sexagénaire ? Non, messieurs, c'est elle qui va au secours des autres. Le produit de son aiguille lui donnerait des meubles, du bois, une nourriture plus abondante et plus saine ; mais il y a près d'elle une femme plus malheureuse encore, une vieille institutrice, infirme, à qui le travail est interdit.

Anne Billard la soigne, la nourrit pendant quatre ans. Des malades, des pauvres honteux, deviennent ses pensionnaires; un vieux soldat, septuagénaire, père de quatre enfants, chevalier de la Légion d'honneur, est secouru par ses bienfaits ; un ancien serviteur de son ancienne prospérité, un pauvre Polonais, dont elle a même ignoré le nom, sont arrachés par elle à la faim, à

la misère ; et voilà treize ans que cette vie dure, et jamais une plainte ne sort de sa bouche : et quand on s'en étonne, elle fuit les éloges en disant que Dieu le veut ainsi. J'aime mieux ce Dieu le veut que tant d'autres dont l'histoire de nos pères s'est enorgueillie.

Une femme du même caractère habite la commune de Bavincourt, département du Pas-de-Calais : c'est Joséphine CARO^', épouse de Joseph Dre ville, que ses compatriotes appellent la providence de leur village. Elle passe sa vie au chevet des malades, des infirmes et des mourants, arrive partout en même temps que la maladie. Les femmes en couche, les nouveau-nés, reçoivent toujours ses premiers soins ; ceux qui souffrent ou qui craignent sont soulagés ou rassurés par sa venue ; le médecin s'en fie à sa prudence ; elle a deviné l'art de guérir, et ses prescriptions ne sont jamais démenties par l'homme de l'art. Aucune plaie ne lui répugne, aucun danger ne l'arrête. C'est surtout pendant une maladie épidémique que Joséphine Caron a déployé, en 1839, tout ce qu'elle avait de patience, de sensibilité et de courage. Il y a plus de vingt ans que cette charité s'exerce, et ce modèle de toutes les vertus chrétiennes en a aujourd'hui soixante-six.

Le département des Deux-Sèvres nous présente un nouvel exemple de cette charité dans la personne de Suzanne Monnet,, qui habite la commune de Lamothe- Saint-Héraye. C'est en soignant sa pauvre mère, qu'une maladie incurable a retenue longtemps sur un lit de douleur, que cette fille a contracté la noble habitude de soulager les souffrances de ses semblables. Libre à vingtsix ans par la mort de la pauvre infirme, elle a refusé tous les partis qui se sont offerts pour vouer son exisl^ence au pénible métier d'infirmière. Ce n'est pas même

ANNÉE 1846. i69

assez de procurer aux malheureux des soins gratuits : elle les aide de ses faibles ressources, elle quête pour eux quand les fruits de son travail ne peuvent suffire. Le soir, dans sa demeure, elle change de rôle : elle se fait institutrice des enfants du pauvre, et ne les renvoie que pour reprendre un travail nécessaire à sa propre existence. Cette vie, qui dure ainsi depuis vingt ans, peut rendre encore de longs et d'utiles services ; et le ciel l'accordera sans doute aux prières des infortunés, qui lui rendent en bénédictions les bienfaits qu'elle leur prodigue.

Plus près de nous, dans la rue du Yieux-Golombier, vit une autre femme, digne de nos encouragements. Louise Legrand est le reste honorable d'une famille d'artistes. Son père était entrepreneur de peinture. Quatre filles lui étaient nées. Deux étaient mariées; et leurs époux, faits pour entrer dans cette famille patriarcale, vivaient et travaillaient en commun. Père, enfants, petits-enfants, tous rivalisaient de zèle et d'activité. Mais la mort s'abattit sur cette maison ; les infirmités y pénétrèrent. Un des deux gendres devint l'unique soutien de ce qu'il en restait, et il fut lui-même atteint par le malheur. Une faillite lui enleva le fruit de ses économies ; le contre-coup porta sur sa santé, une paralysie fatale pesa sur tous ses membres. Qui va le soigner, le nourrir? Celle qu'il soutenait lui-même par son travail. Elle n'avait presque plus de force; la nécessité lui en rendit. Louise Legrand veille, travaille de ses doigts pour soutenir son beau-frère. Elle s'épuise, elle use depuis six ans ce que le malheur et la fatigue lui ont laissé de courage : elle dévore une vie si utile aux malheureux que Dieu lui a confié, et le moment n'est pas loin peut-être où ces deux infortunés n'auront d'autre ressource que la charité des autres.

iO

Cet esprit de famille, si précieux, si plein de consolations, distingue au pkis haut degré le sieur Jules-François Félix, de Bastia. Il est l'ainé des cinq enfants dun perruquier; il avait dix-neuf ans quand son père mourut, et sans la moindre hésitation, il résolut d'en servir à ses frères et sœurs. Les cinq orphelins n'ayant rien à partager, aucun débat de succession ne troubla leur union fraternelle. Jules-François n'a point désespéré de la Providence ; il a vécu de privations, il a multiplié les faibles ressources de son état par son industrie ; il a élevé, il a établi ses trois sœurs ; il s'est voué lui-même au célibat, comme s'il avait prévu ce que Tavenir lui réservait d'obligations volontaires. En effet, la mort d-e ses beaux-frères lui a rendu ses sœurs, et avec elles sont venus des enfants qu'elles ne pouvaient nourrir. Jules- François ne recule point devant ces nouvelles charges ; il fait face aux besoins de tous, il remplit envers eux tous les devoirs du père de famille. C'en est un peutêtre que ce dévouement ; mais combien de frères s'en abstiennent? La multiplicité de ceux que J^ean-François Félix s'est imposée en fait un acte de haute vertu ; et l'Académie a été heureuse de reconnaître que, dans cette île aux mœurs si énergiques, l'esprit de famille ne se traduisait pas toujours en assassinats et en vengeances.

Rentrons à Paris, pénétrons dans cette échoppe du faubourg du Roule. Cet homme, courbé sur son alêne, est un vieux soldat mutilé par le fer de l'ennemi. En rêvant des dernières campagnes de l'empire, Jacques LoFFER taille et assemble des chaussures. Sa femme, Jeanne-Françoise Baudoin, lui avait donné cinq enfants. L'aîné est loin d'eux, le ciel a rappelé les quatre autres. Ils manquent tous à leur tendresse, et ils leur ont laissé^ si je puis m'exprimer ainsi, un besoin de paternité qui est loin d'être en rapport avec leurs moyens d'existence.

ANNÉE 1846. 17i

Le hasard les met sur la voie d'une de ces malheureuses créatures pour qui la maternité n'est, au contraire, qu'un accident funeste. Elle nourrit en murmurant les tristes fruits de son libertinage, et une fille, objet particulier de son aversion, est en butte aux traitements les plus sauvages. Les époux Loffer demandent cette fille, l'obtiennent, l'élèvent, lui donnent un état, lui inculquent les principes religieux dont ils sont pénétrés euxmêmes.

Une chifionnière, témoin de cet acte de charité, les prie de placer le dernier de ses quatre enfants. « Qui nous empêche de nous en charger nous-mêmes ? dit la femme Loffer. — Sans doute, » répond le vieux soldat; et Philippine Truftaut devient' la sœur de Joséphine Yoyer; elle est élevée dans les mêmes principes. Proprement vêtues, convenablement nourries, elles bénissent leur père adoptif qui partage gaiement avec elles le produit de son travail, et ce qu'y ajoute le bureau de bienfaisance.

Le faubourg Saint-Antoine nous présente dans les époux LoiSEAU les mêmes vertus à récompenser. Mais ceux-ci n'avaient pas besoin de se créer des charges : le ciel leur a donné six enfants et n'en a repris aucun ; ils en avaient déjà trois quand ils vivaient au bourg d'Airaines, dans Farrondissement d'Amiens : et l'état de domestique ou de journalier n'était plus pour Alexandre Loiseau une ressource suffisante. Sa digne femme, Marie- Thérèse-Ludivine Digeon, vient chercher à Paris un nourrisson qui puisse ajouter à ses moyens d'existence. Le fils naturel d'une cuisinière lui est offert; elle l'emporte dans son village ; mais à peine le premier mois lui est-il payé, que la mère de cet enfant meurt à rhôpital Saint-Louis.

Cette nouvelle consterne les époux Loiseau. Ce nourrisson n'est pour eux qu'un embarras de plus ; mais ils ne l'abandonneront pas. C'est en vain que leur propre famille s'augmente, l'orphelin en fait désormais partie. Les besoins, cependant, s'accroissent avec elle. La femme Loiseau se souvient, au bout de trois ans, que la marraine de son nourrisson avait paru jouir de quelque aisance ; elle vient la trouver, lui présente son fds adoptif, et la prie de venir à son aide. La marraine lui parle des Enfants-Trouvés ; et la femme Loiseau, qui ne conçoit pas cette indifférence, reprend à pied, la route de sa province. Cette famille vit maintenant au sein de la capitale, Forplielin est parvenu à sa dix-septième année; et pendant dix-sept ans les époux Loiseau ne l'ont point distingué de ceux qu'il appelle ses frères.

Lajeune Marie-Anne Chopinet, fille d'un tisserand de Donnemarie , département de Seine-et-Marne , avait trouvé un parrain plus généreux. Abandonnée à la charité publique par ses indignes parents, qui s'irritaient de n'avoir mis au monde qu'une pauvre aliénée, elle fut recueillie par ce parrain, tisserand comme son père. Mais la vieillesse anéantit les forces de ce brave homme et de sa digne compagne. Ce n'étaient plus que trois infirmes, incapables de se soutenir l'un l'autre. Qui se chargera de leurs infirmités? C'est un ouvrier du même état, qui a épousé la fille des deux vieillards. Hippolyte Rouy accepte ce fardeau comme une dot ; il ne répudie pas la pauvre aliénée, et la femme Rouy lui continue des soins que l'infortunée ne peut jamais reconnaître. Un nouveau malheur vient s'abattre sur ce ménage. Mariée à un mauvais sujet, à qui son prénom de Philibert avait sans doute porté malheur, la sœur de Rouy meurt, et laisse un fils sur la terre. Un second mariage donne à cet

ANNÉE 1846. i73

homme un nouvel enfant ; mais il oublie tous ses devoirs, il abandonne sa femme et sa famijie. Les époux Rouy n'hésitent point, et ce n'est pas assez pour eux de recueillir le fils de leur sœur : le jeune frère de leur neveu restera-t-il sans pain, sans asile? Non. Ses malheurs sont des titres aux yeux de ces braves gens, iis redoublent d'activité; et cette réunion d'êtres divers, à demi étrangers l'un à l'autre, présente le tableau de la plus unie, de la pins respectable des familles; et leur che!', en recevant les 500 francs que lui adjuge l'Académi?, ne comprendra pas même qu'il ait fait joins que su devoir.

Il y a dans le dévouement des époux Laumoxe, de :':i commune de Yassy, une circonstance nouvelle (;-.ii rehausse le prix de leur sacrifice, en révélant une gra.-î.-o noblesse de caractère. Domestiques d'un entrepren.i-.ji' de travaux publics, ils plaçaient leurs économies ch^-z leur maître; et déjà une somme de 700 francs, péniLl. nient amassée, itait dans leur esprit comme un futur soulagement [ our leur vieillesse. Mais des spéculations malheureuses ruini'ut l'entrepreneur. Obligé de faillir, il meurt: il eîiiporle aux époux Laoio:^î- et 1^3 7C0 fj'ancs qu'ils ont écoiiuinisés, et les gages qu'il leur devait encore. Vous pensez qu'ils vont fuir cette maison en la maudissant. Non, messieurs! Au milieu de cette ruine gémit un enfant infirme : c'est le fils de leur maitre, de celui qui leur a tout enlevé. Eh bien! ils l'adoptent, ils relèvent, ils le nourrissent du fruit de leur travail, et depuis treize ans ils supportent avec un zèle paternel le pieux fardeau qu'ils se sont généreusement im})osé.

J'ai groupé ces quatre ménages pour faire mieux ressortir ce qu'il y a de touchant dans cette vertueuse sym-

iO.

tn PRIX DE VERTU.

pathie qui les distingue, et si nous contemplons avec tant de plaisir dans le monde ces unions modèles, où une heureuse conformité de goûts et de sentiments fixe la paix et le bonheur, quelle estime ne leur devonsnous pas quand cet accord, cette sympathie, tournent au profit de l'humanité souffrante !

Les 500 francs que nous décernons à ces actes charitables en produiront sans doute un nouvel exemple en assurant le mariage de Fanny Muller et de Jean-Pierre Wat, son fiancé, qui fermeront cette série de nos plus modestes récompenses. Fanny Muller appartient au département de la Moselle, mais elle habite Paris depuis son extrême jeunesse.

Domestique dans un hôtel garni, elle s'y faisait déjà distinguer par sa réserve et sa modestie, lorsqu'en 1830 vint y descendre un officier italien, qu'une horrible blessure, reçue depuis seize ans dans les armées françaises, avait mis hors de service. Exilé de son pays natal par les réactions politiques, méconnu par celui qu'il avait défendu au prix de son sang, il eut bientôt épuisé ses faibles épai^nes ; et Fanny Muller, qui aidait tous les jours à le panser, n'apprit sa misère qu'au moment où le maître de Thôtel lui donna congé pour défaut de payement. Cette domestique avait fait quelques économies sur ses gages de 35 francs par mois ; elle les sacrifia surle-champ pour conserver un asile au malheureux banni, dont les souftVances l'avaient intéressée. Elle apprit en l'interrogeant, qu'il était en état de donner des leçons de musique. Elle lui loua un appartement modeste, lui acheta des meubles, le mit à même de trouver des élèves. Au bruit de cet établissement, le jeune fils de l'officier accourut de Londres, où il vivait avec sa mère.

de fut une nouvelle charge pour Fanny Muller : elle l'aeeepta, et pourvut à féducation du fils. Mais un redou-

blement de souffrances enleva bientôt au blessé la faculté de donner des leçons. Fann)- MuUer espéra des temps meilleurs, et emprunta secrètement pour soutenir ses deux protégés. Ces temps n'arrivèrent point. 11 fallut rembourser, et, cette fois, la Providence vint à son secours, mais en lui imposant de nouveaux sacrifices. Elle était promise à un jeune homme de son pays; et Jean- Pierre Wat, qui avait amassé par son travail une somme de 2,000 francs, vint réclamer Taccomplissement de sa jDromesse : elle s'empressa de lui faire part de sa situation, et le jeune homme lui permit sans hésiter de disposer de sa petite fortune en faveur du malheureux dont elle avait adopté la misère. L'exilé est mort après trente ans de douleurs, et par suite d'une amputation trop long temps différée ; mais le trésor de Wat a disparu tout entier, mais le travail de Fanny MuUer sert encore à l'éducation libérale de l'orphelin, et les deux fiancés n'ont plus le moyen de monter leur ménage. Ils vivent séparés l'un de l'autre, travaillant avec ardeur pour réparer leurs pertes volontaires. L'Académie est heureuse de pouvoir les y aider; et le prêtre qui nous a signalé ces deux bienfaiteurs d'un malheureux proscrit pourra bénir l'union de deux êtres si bien faits pour s'entendre.

Je voudrais abréger, messieurs, et je crains d'abuser de votre patience ; mais ces détails sont une partie nécessaire des récompenses que nous avons à distribuer. La simple nomenclature des personnes qui les obtiennent ne saurait suffire à la rémunération de leurs bonnes œuvres. L'Académie doit justifier d'ailleurs ses préférences ; et vous reconnaîtrez, je l'espère, qu'en graduant la valeur de ses prix, elle a fait une juste appréciation des mérites.

Deux médailles de 1,000 francs ont été votées par elle, et c'est encore à deux femmes qu'elles sont destinées.

Marie-Françoise-MARTiN, née à Harreville, dans la Haute-Marne, habite aujourd'hui notre faubourg Saint- Jacques. Son mari, Nicolas Borlot, n'avait pour toute fortune que ses bras et des crochets de porteur d'eau. Mais il y a dix-huit ans que ses bras sont sans force et sans rapport. Ce fut alors à elle de soutenir un époux infirme ; et, pour se créer une ressource, elle enû^a au service d'un graveur de la marine. Jeu cruel de la fortune ! ce graveur frappé de paralysie et de cécité, n'eut plus lui-même pour vivre que de faibles économies.

Deux ans suffirent pour les épuiser ; mais Françoise Martin n'abandonna point le nouvel impotent que le ciel avait commis à sa piété. Elle fit transporter son ancien maître dans sa modeste demeure, et le produit de deux ménages et de quelques commissions pourvut aux besoins des trois vieillards, car la femme Borlot était déjà sexagénaire. M. Hacq, élève du graveur, voulut s'associer à cette bonne œuvre, en lui assurant une pension mensuelle de 20 francs ; et cette somme fut uniquement employée au soulagement du paralytique. Pendant douze ans la femme Borlot continua les mômes soins gratuits à celui dont elle avait à peine connu la prospérité, et qui n'avait plus même le sentiment de la reconnaissance. La mort du graveur venait à peine d'alléger son fardeau, quune déception nouvelle la replongea dans de nouveaux embarras. Une femme lui confia son enfant moyennant une promesse de 15 francs par mois. Françoise Martin s'en réjouit comme d'un bienfait de la Providence. Mais cette femme disparut : les mois ne furent point payés. Ce fut encore une épreuve de trois années pendant lesquelles les époux Borlot ne démentirent ni leur désintéressement ni leur charité. Lanière de l'enfant n'en avait point douté; mais il faut lui dire que sïl y a seulement quelque bassesse à tromper la cha-

ANiNEE 1846. 177

rite du riche, il y a crime à tromper celle du pauvre. Cette mère vint réclamer son enfant ; mais elle n'a point parlé de sa dette, et les honnêtes vieillards n'ont pas même songé à la lui rappeler : ils ne regrettaient que la présence et les caresses de leur pupille. Les époux Borlot sont aujourd'hui sans pain; le mari est octogénaire, la femme a passé soixante-dix ans. La charité p\iblique est la seule ressource de ceux qui ont si bien pratiqué la charité ; et l'Académie, légataire de M. deMontyon, ne pouvait se dispenser de les comprendre dans la distribution de ses largesses.

Ce n'est pas un seul infortuné qui plaide maintenant pour Bertine Guédin : c'est toute la commune d'Étrée- Blanche, dans le Pas-de-Calais, qui, témoin, depuis quarante-trois ans, de l'admirable conduite de cette fille, nous Ta signalée par Torgane de son maire et de son curé. Bertine est une créature faible, chétive, disgraciée de la nature, qui semble n'avoir songé qu'à son àme ; et cette âme est infatigable pour le bien. Elle s'est imposé la noble mission de soulager les malades, de secourir les malheureux, de pourvoir aux besoins de ceux qui pâtissent. Elle provoque la charité de ceux qui ont quelque chose à donner. Eh ! qui pourrait refuser une parcelle de son avoir à celle qui donne tout ce qu'elle a ? Et ce tout, qu'est-il? 50 centimes que lui procurent, jour par jour, son aiguille et son fer à repasser.

Quand on est habitué à vivre dans les campagnes ; quand on voit ces chaumières basses, enfumées, aux abords si fétides, habitées par des familles mal nourries, mal vêtues, on ne saurait trop admirer ces femmes charitables qui, vivant de privations pour soulager les privations des autres, parcourent ces asiles de la misère

comme des anges consolateurs. En racontant la vie de Joséphine ,Caron, de Suzanne Monnet, j'ai i^conté celle de Bertine Guédin; mais les premières n'avaient que vingt ans d'exercice. Ici la persévérance est plus que doublée, et nous avons doublé la récompense.

Nous la doublerons encore pour Catherine Quéron, du village de Rogny, dans le département de l'Yonne. Un prix de 2,000 francs lui a été décerné, parce qu'il y a eu dans son premier acte de charité une bonté d'àme peu commune, qu'elle a rendu le bien pour le mal, qu'elle a noblement résisté aux exemples de dureté et de bassesse dont son enfance a été victime. Chassée à dix ans de la maison paternelle par une indigne marâtre, elle apprend, deux ans après, que les débordements de cette femme ont ruiné son malheureux père.

L'état de lingère qu'elle s'est donné lui rapportait déjà quelques centimes qui servaient à l'entretien de son aïeule ; elle s'impose des privations pour aider ce père qui l'a laissé opprimer. La marâtre, frappée à son tour par la colère céleste, est en proie à des souffrances aiguës qui la retiennent sur son grabat. Catherine oubUe tout, elle vole auprès de la malade, lui prodigue les soins de la fille la jdIus tendre, soutient ainsi pendant trois ans celle qui l'a tant affligée ; et quand meurt cette malheureuse femme, c'est encore Catherine qui devient la mère des deux enfants auxquels on l'avait sacrifiée. Ces devoirs de famille ;ne suffisent plus à son inépuisable charité: le besoin de soulager des misères devient pour elle un penchant irrésistible.

Une pauvre et nombreuse famille passe dans son village ; le père y est arrêté par une mort subite, la mère par une fièvre ardente ; six enfants en bas âge pleurent autour de cette femme ; ils sont sans pain, sans asile ;

mais Catherine Qiiéron est auprès d'eux. La mère est guérie, les enfants vivent, et cette famille errante peut poursuivre sa route. Pendant le choléra, la charité de Catherine devient de l'héroïsme : elle lui arrache des victimes, elle expose à chaque instant sa propre vie pour sauver la leur. Il serait trop long d'énumérer tout ce qu'on raconte de cette existence si utile, si généreuse. Elle fait plus : le ciel l'a douée d'un rare esprit d'observation; elle étudie les maladies qu'elle soigne, les consultations du médecin ; elle acquiert une science pratique dont elle ose essayer les inspirations. On assure même qu'elle a guéri des malades abandonnés par l'homme de Fart ; et en attendant que la Faculté fasse punir Catherine Quéron de cette audace, l'Académie lui envoie un prix de 2,000 francs pour la récompenser de tant de bienfaits.

Le même prix est accordé aux époux Lucas comme le digne salaire d'une bienfaisance qui ne se lasse point. Vous savez quelle peut être la fortune d'un savetier dont la femme n'a point d'état. Allez au Marais, rue Saint- Claude, n° 7, et vous verrez ce que peuvent le travail, l'ordre et l'économie. Alexandre-Joseph Lucas a une femme et trois «nfants à nourrir; c'est beaucoup, direz vous: mais que penserez-vous quand vous apprendrez que le travail de ce même homme a donné du pain, des vêtements, un toit, à sept orphelins ? Des trois premiers qu'il a recueillis, deux sont morts après quatre ans, le troisième vit d'un état que les époux lui -ont enseigné. Une de leurs voisines meurt dans leurs bras et leur lègue trois autres enfants. Ils ont promis, à son lit de mort de ne pas les abandonner, et, sans regarder au lourd fardeau qu'ils s'imposent, ils remplissent depuis trois ans leur généreuse promesse avec le soin le plus paîer-

nel et le plus religieux. Le bureau de bienfaisance du huitième arrondissement a inscrit ces braves gens au nombre de ses pensionnaires. L'Académie les place au rang de ses lauréats. Je leur demande pardon cependant pour le nom de savetier que j'ai donné à cet honnête homme, quand tous les certificats qui attestent sa belle conduite l'appellent cordonnier en vieux. Chacun cherche aujourd'hui à ennoblir son état en prenant une qualification qu'il croit plus élevée. Pitoyable indice d'une vanité ridicule ! Qu'importent les noms quand les choses restent les mêmes? Le savetier Lucas a trouvé un plus sûr moyen de s'ennoblir ; et puissent ses enfants considérer le brevet qu'il reçoit de nous comme un encouragement à ne pas dégénérer de leur père !

Ils seront fiers aussi de celui qui leur a donné le jour, les enfants de Pierre-François Rétel ; ils lui pardonneront de les avoir oubliés au moment de risquer sa vie pour sauver deux de ses semblables. Dans la commune de Beauquesne, près de Doullens, un ouvrier travaillait à extraire de la pierre d'une carrière de vingt-cinq mètres de profondeur, quand tout à coup un des piliers de la chambre s'écroule, et le malheureux est enseveli jusqu'aux épaules. Son fils était à l'orifice du puits, attendant Tordre de hisser les pierres. Il n'entend que les gémissements étouffés d'une voix qui peut à peine crier au secours. La foule accourt aux cris du jeune homme épouvanté. »0n le lie à la corde, on le descend. Il arrive ; il J^e voit, pour ainsi dire, que la tête effrayée de son père. Il attaque cet amas de pierres... Vaine espérance ! Un nouvel éboulement le couvre lui-même. Ses bras meurtris ne peuvent plus secourir son malheureux père. Sa tête est ensanglantée, et sa voix n'annonce V-qu'avec peine à la foule effrayée qu'ils vont périr tous

ANNÉE 1846. i8i

deux. Cette foule crie, se presse, sonde le précipice de ses regards ; mais personne n'ose descendre. On se montre avec effroi des amas de pierres ébranlées et prêtes à ensevelir les malheureux.

Le frère de la première victime recule lui-même devant ce péril imminent, lorsqu'un maître maçon qui travaillait près de là demande la cause de ces clameurs. C'est François Rétel, le père de trois enfants en bas-âge; mais leur souvenir ne vient point glacer son intrépidité ; il prend la corde à son tour, il est au fond de cet abîme ; le fils n'a que la force de lui montrer la tête de son père. Rétel s'élance ; il essaye de soulever une pierre qui pèse sur l'épaule du malheureux ouvrier ; elle résiste ; elle pèse quatre cents, n'importe! Réîel revient à la charge; il la soulève, il la renverse, il arrr.che les autres ; il ramène le père auprès de la corde, il revient au fils et l'emporte à son tour. Mais le père est sans mouvement. Rétel craint d'être venu trop tard ; il demande de l'eaude-vie ; et quelques gouttes suffisent pour ranimer le mourant. Un fort panier descend; il l'y place, il Je lie, et une première victime est dérobée à la mort ; le fils est remonté à son tour. Rétel ne reparaît que le- dernier; et au moment où la foule le salue de ses acclamations un nouvel éboulement se fait entendre ; une minute plus tard, le sauveur des deux ouvriers eut payé de sa vie le courageux dévouement qui le signale à l'admiration publique. Mais, grâce au ciel, l'Académie a pu l'en récompenser, et un prix de 3,000 francs sera le juste salaire de cette belle action.

Nous nous occupions de lui, messieurs, quand la cata strophe de Fampoux est venue effrayer la France entière. Un homme s'était distingué dans ce désastre. C'est Benoît HocQ, l'un des conducteurs du convoi, qui s'est précipité sur les wagons submergés pour en arracher

U. C. i'fii de l'eiiiu H

les voyageurs. Ceux quil a pu sauver se sont empressés d'attester sa belle conduite, que la voix publique nous avait déjà fait connaître ; et en votant pour ce conducteur une médaille de 1,000 francs, nous nous sommes associés à leur reconnaissance.

il nous reste à vous parler du vieux soldat qui nous a paru mériter le premier prix de 4,000 francs. II se nomme Jean-Baptiste Miller. Il est maître bottier au 5^ régiment de chasseurs. Ce sont encore des orphelins recueillis, nourris, élevés par un ouvrier qui n'a que ses bras pour fortune. Je vous ai signalé bien des actes de cette nature; mais ceux-ci sont accompagnés de circonstances qui leur donnent un nouveau relief.

Le premier de ces orphelins est recueilli parmi les débris sanglants et glacés de la fatale campagne de Russie ; et telle est l'excellence de l'éducation que Miller lui donne, que ce jeune homme est aujourd'hui officier supérieur dans un régiment de ligne. Le second est demandé comme un bienfait à une famille indigente de Toulouse; et il dessert aujourd'hui une paroisse du diocèse de Viviers. Un troisième est pendant treize ans l'objet de ses soins ; il lui enseigne son état, et la bonne conduite de ce jeune pupille en fait un maître cordonnier de régiment. Ce sont enûn deux petits enfants soustraits à la brutalité de leur père, mauvais soldat de son coi'ps, homme sans mœurs et sans principes, et nourris pendant plus de vingt ans de bons sentiments et de bons exemples. Le garçon sert aujourd'hui dans l'artillerie, et la fdle sera un jour convenablement établie. Elle a}>partient aux époux Miller, non- seulement par les soins qu'ils lui ont prodigués, par l'éducation qu'elle en a reçue, mais parce qu'ils l'ont rachetée à beaux deniers complants du mauvais père, qui après l'avoii' abandon-

née dans son enfance, l'avait enlevée à son bienfaiteur dans le seul but d'en obtenir une rançon. Nous avons vu dans cette vie d'un ouwier militaire, d'ailleurs recommandable à d'autres titres, une charité exercée avec intelligence, le désir constant de transformer en citoyens utiles des êtres que la misère aurait livrés peut-être aux entraînements du vice ; et nous avons placé le vieux soldat en tète de ce concours.

Redisons maintenant, en l'honneur de M. de Montyon, que sans lui ces beaux exemples seraient perdus pour nous. Cette portion du peuple ne serait connue peutêtre que par le récit des brutalités, des audiences de cour d'assises, des châtiments ou des supplices qui font l'aliment éternel de nos feuilles publiques. Nos rapports annuels viennent heureusement nous en distraire et donner à l'étranger une plus juste idée de notre nation. Sans doute, en vous révélant ces traits de vertu et de bienfaisance, je vous ai révélé bien des misères, puisque ce sont ces misères mêmes qui les ont suscités. Mais ne prenons point ces souffrances du peuple, ces belles actions des hommes du peuple pour texte d'une vaine déclamation contre les classes plus heureuses. Je plains les écrivains qui cherchent la popularité au détriment delà société elle-même. L'inégalité des conditions dans l'ordre social est la suite nécessaire de l'inégalité des caractères dans l'ordre de la nature.

Constatons, au contraire, que toutes les classes de la société rivahsent de zèle, luttent d'intelligence et d'efforts pour adoucir les misères du pauvre. M. Yillemain vous fait un éloquent tableau du caractère charitable de notre époque. Je ne redirai pas ce qu'il a si bien dit; mais jamais le superflu du riche n'a été plus activement prodigué à l'indigent. Louons cette noble émulation, cette

action incessante de la philanthropie, qui, malgré le ridicule de quelques exagérations et l'odieux de quelques hypocrisies, n'en travaille pas moins utilement à l'amélioration de l'espèce humaine, au rapprochement des nations et des classes, au bien-être de tous.

Discorns de m. de togqueville,

DIRECTEUR DE l'acADÉMIE

ProRonce ('a:.s la séance publique annuelle du 22 j aille! 1847.

Entre de? livres utiles aux mœurs et des actes de vertu, la liaison est naturelle : les uns mènent aux autres ; et le talent de bien dire serait peu de chose, s'il ne conduisait les homme à bien faire. Le vénérable Montyon, dont nous sommes en ce moment les exécuteurs testamentaires. Ta senti. A^Drès avoir fondé des prix pour récompenser les auteurs des livres moraux, il en a fondé d'autres dans le but d'honorer les actions vertueuses, et il a voulu que tous ces prix fussent décernés le même jour, afin de mieux montrer le lien étroit qui les unit entre eux.

M. le secrétaire perpétuel vient de vous cntvetenù* des premiers dans son éloquant et ingénieux langage ; mon devoir est maintenant de vous parler des seconds.

Le tâche, messieurs, est plus douce encore à remplir et plus facile. La meilleure manière d'honorer la vertu sera toujours de l'imiter; mais quand on ne peut le faire, ce qui convient, du moins, le mieux, pour lui rendre hommage, c'est d'en parler simplement.

Parmi les différents traits de vertu qui sont arrivés à la connaissance de l'Académie, il y en a un qui a été placé par elle bien au-dessus de tous les autres, et auquel elle a cru devoir accorder une distinction particulière.

La femme modeste qui en est l'auteur est une pauvre servante des environs de Buzançais, nommée Madeleine PiRODEAU. Restée veuve d'un bûcheron appelé Blanchet, après un an de mariage, au moment où elle venait d'accoucher de son premier enfant, elle allait être livrée sans ressources aux horreurs de le misère, lorsqu'une dame âgée et respectable de la ville de Buzançais, nommée madame Chambert, mit l'enfant de la veuve Blanchet en nourrice et la prit elle-même à son service. Elle y était depuis neuf ans, lorsqu'éclatèrent, au mois de janvier dernier, les troubles dont la cherté des grams fut la cause et peut-être l'occasion, et qui eurent une fin si tragique pour leurs victimes et pour leurs auteurs.

Jamais insurrection ne se montra dès l'abord sous des traits si sauvages : des rumeurs vagues, comme il arrive toujours à l'approche des événements funestes, parcouraient depuis quelque temps le pays, et excitaient les craintes sans leur donner encore d'objets précis. Des menaces de pillage, d'incendie et de meurtre étaient proférées contre la classe entière des propriétaires, désignés sous le nom générique de bourgeois. On racontait qu'un vieillard avait dit : « J'ai déjà vu deux révolutions ; à la troisième je mets ma faux à l'envers, et alors medheur aux bourgeois ! »

Ces voix menaçantes qui sortaient du milieu du peuple, sans qu'on vit jirécisément d'où elles partaient, avaient d'avance porté la terreur dans les âmes et rempli les cœurs les plus courageux d'appréhensions sinistres.

Parmi les riches de Buzançais, plusieurs ayaient été particulièrement désignés aux violences populaires. Madame Chambert et son fils étaient de ce nombre. La veille de l'émeute, on était venu avertir leurs domestiques. « Si vous "essayez de défendre vos maîtres, leur avait-on dit, vous serez tués. »

Le 14 janvier, le tocsin sonne. La foule, déjà assemblée, se précipite vers une grande usine qui est placée à la porte de Buzançais. Les propriétaires de ce vaste établissement sont chassés et maltraités. La maison est pillée ; on y met le feu.

Excitée par ce premier acte, l'insurrection poursuit son chemin. Elle entre dans la ville et fait subir à pkisieurs maisons qui se trouvent sur son passage le même sort.

Cependant la plus profonde terreur régnait dans Buzançais, non cette terreur mêlée d'énergie qui tourne bientôt le désespoir en courage, mais ce sentiment mou, égoïste et inintelligent qui s'empare si souvent, dans 'les révolutions, des âmes honnêtes et timides, et qui porte les bons citoyens à s'enfermer chez eux et à y attendre leur sort.

En un moment, la ville entière est au pouvoir de l'insurrection et à sa merci.

C'est après plusieurs scènes de dévastation, dont le récit, passant de bouche en bouche, grossissait en courant, qu'une troupe furieuse se présente enfin à la demeure de M. Chambert.

Celui qui la conduit, le nommé Yenin, entre le premier. 11 pénètre jusqu'à une salle où se tenaient en ce moment madame Chambert et son fils. « Je suis le chef des brigands, » dit-il.

M. Chambert avait un domestique qui lui était très affectionné, appelé Bourgeau. Cet homme se jette courageusement sur Yenin et le terrasse. La foule entre.

Effrayé à sa vue et au souvenir des menaces qui lui ont été faites la veille, Bourgeau s'enfuit. M. Ghambert, qui était allé ctiei^cher un fusil pour défendre son domestique, reparait à la porte. Yenin se précipite sur lui ; le coup pari; Yenin tombe. Ghambert fuit. Il se retire de chambre en chambre, toujours poursuivi. Une foule en fureur s'attache à ses pas, brisant les meubles sur son passage. Il s'élance hors de sa demeure; elle s'élance après lui. Il se réfugie chez un voisin, elle l'y suit; il s'y cache, elle le découvre, elle l'en arrache. L'en voilà maître. Les coups se croisent alors sur le corps de ce malheureux avec une aveugle furie. Il meurt en s'écriant : « Grâce, mes amis! » Un homme répond du sein delà foule : (( Tu n'as plus d'amis ! »

Il se trompait, messieurs : au milieu de cette ville livrée tout entière par la peur à la violence, et où chacun semblait ne songer qu'à soi, une âme intrépide et fidèle veillait sur ce que Ghambert avait eu de plus cher, sur

A Li vue de ces hommes qui envahissaient la maison de ses maîtres et dont on racontait déjà tant de crimes, le servante de madame Ghambert, Madeleine Blanchet, se trouble d'abord et s'évanouit.

Admirez un instant ici, messieurs, avec nous le conti aste que présente le courage moral dont la source n'est que dans l'âme et ce courage presque physique qui naît e t s'éteint au milieu de l'irritation du moment. Remarquez comme ces deux physionomies sont distinctes, quoique souvent on les confonde.

Bourgeau, le domestique de M. Ghambert, cède d'abord à un premier mouvement d'indignation et d'énergie imprudentes; il attaque le chef de l'attroupement et le renverse. Bientôt après, le cœur lui manque et il s'enfuit.

Le premier mouvement de Madeleine Blanchet est, au

ANNÉE lSi7. 189

contraire, de s'abandonner à sa terreur : Elle tremble, elle pleure, elle se trouve mal. Revenue bientôt à elle, cette pauvre servante demande ce que sont devenus ses maîtres : elle apprend qu'on égorge le fils, qu'on va tuer la mère. Une force intérieure élève aussitôt son cœur au-dessus de cette tempête. Son trouble cesse, son âme se rassérène et se rassoit tout à coup. Sa résolution est prise : elle s'élance vers le lieu d'où elle entend partir les cris de sa maîtresse.

Cette dame respectable et infirme était alors exposée aux plus grandes indignités et aux plus grands périls. Elle était entourée par une foule en désordre, toute tachée de vin et de sang, le sang de son fils. Des injures grossières, des cris de mort, retentissaient de tous côtés à ses oreilles : sur toutes les figures l'aspect de la haine ; sur toutes les lèvres l'outrage; nulle part un regard ami ou protecteur. C'est en ce moment que Madeleine Blanchet, se frayant péniblement un chemin, arrive enfin jusqu'à elle. Elle la rassure d'abord, en s'associant à sa destinée; puis elle entreprend de la sauver. D'un bra's elle la soutient ; de l'autre elle écarte les assaillants et 'se fait jour à travers la foule, dont les flots, resserrés dans un espace étroit, devenaient plus dangereux en se heurtant. Elle parvient ainsi, après beaucoup de temps et avec des efforts inouïs, à conduire ou plutôt à porter madame Chambert jusque dans la cour. C'est là que l'attendait le plus grand péril. En voyant madame Chambert sur le point d'échapper, la rage de ceux qui la suivaient arrive à son comble. Un coup l'atteint ; d'autres le suivent : elle est renversée. De sanglants exemples nous Font trop appris ; malheur à qui tombe devant une populace en fureur ! Déjà on se précipite vers elle avec les mêmes cris de mort qui ont accompagné la chute de son fils.

« Va-t'en, ma pauvre fille, murmure madame Chaimbert ; c'est ici que je dois mourir ; va-t'en ! »

Madeleine était bien loin de lui obéir : « Tous ne tuerez ma maîtresse, s'écrie-t-elle, qu'après m'avoir tuée moi-même. » En disant ces mots, elle couvre madame Chambert de son propre corps. Un homme brandit un coutelas au-dessus de sa tète. Plusieurs femmes la frappent.

Tandis que de ses deux mains elle essaye de parer les coups qui sont destinés à sa maîtresse, elle en appelle à haute voix à la justice, à la générosité des assaillants, avec cette éloquence naturelle que Fesprit ne fait pas découvrir, mais qui se révèle tout à coup aux grands cœurs dans les grands périls.

Deux hommes touchés de ce spectacle se décident enfin à intervenir. Avec leur aide, Madeleine parvient à relever sa maîtresse, à protéger sa fuite. Elle la dépose enfin dans une maison amie, et l'y cache. Qui le croirait, messieurs? Madeleine ne se renferme pas avec elle dans cet asile. Elle le quitte aussitôt. Elle rentre dans cette demeure encore humide du sang de M, Chambert, et dont elle-même vient de s'échapper avec tant de peine. La maison était alors livrée au pillage. Que vient-elle y faire ? Cette servante intrépide croit qu'elle n'a pas rempli tous ses devoirs en sauvant sa maîtresse, si elle ne s'efforce de préserver la proi^riété que celle-ci a commise à sa garde. C'est à cette seconde tâche qu'elle se dévoue. Tantôt elle arrache des mains des meurtriers des objets précieux dont ils s'étaient emparés; tantôt, par un vertueux larcin, elle les leur dérobe. Quand elle les a mis en sûreté, elle revient. Les injures ne l'humilient pas, les menaces ne lui font pas peur, les mauvais traitements ne la rebutent point. Elle ne se retire qu'au bout de plusieurs heures, quand tout ce qui n'a pu être

« ANNÉE iS47. 191

préservé par elle a été enlevé ou détruit par l'émeute. Cet acte a moms.d'éclat sans doute, mais a-t-il moins de vraie grandeur? Ne se rencontre-t-ilpas, au contraire, quelque chose de particulièrement méritoire dans cette vertu qui ne se lasse point par un premier effort, qui passe immédiatement de l'accomplissement d'un devoir principal à l'accomplissement d'un devoir secondaire, et qui, ayant fait le plus, ne se trouve pas quitte envers elle-même tant que le moins reste à faire ?

Ces traits nous paraissent admirables, messieurs ; ils ont toujours paru tout simples à celle qui en est l'auteur. Elle n'a jamais eu, depuis, l'idée de s'en enorgueillir ni de s'en vanter.

Lorsque Madeleine Blanchet parut dans la cour d'assises assemblée pour juger les coupables de Buzançais, on lui demanda ce qu'elle avait vu. Elle le raconta avec une brève et nette simplicité. Puis elle se tut. Elle avait tout dit, excepté ce qui ne se rapportait qu'à elle. « Mais, dit le président, les témoins nous ont appris que vous aviez couvert votre maîtresse de votre corps et que vous l'aviez ainsi dérobée aux coups des assassins : estce vrai? — Oui, monsieur, répond simplement Mader leine. — On vous a entendue vous écrier qu'on vous tuerait avant de pouvoir tuer votre maîtresse : est-ce vrai? — Oui, monsieur, » réplique Madeleine avec la même brièveté ! Rien de plus, pas un mot à travers lequel on puisse voir percer l'orgueil qui jouit enfin de son triomphe, ou la fausse modestie qui ne s'est tue que pour pouvoir ensuite mieux parler.

Frappé de la simple et modeste grandeur de cette fille du peuple, le président prononce ces paroles mémorables, qui resteront comme le dernier mot sur ce sr,nglant drame :

« S'il s'était trouvé dans Buzançais, dit ce magistrat,

i92 PRIX DE VERTU,

vingt hommes seulement qui eussent Je cœur de cette femme, aucun des malheurs que non. Jeplorons n'aurait eu lieu. »

Cela est vrai, messieurs : Madeleine s'imaginait n'avoir accomph qu'un acte honnête, elle avait fait une action subhme. Elle avait donné à ses concitovens un grand exemple, et, nous ne craignons pas d'ajouter, une sévère leçon.

L'Académie a voulu créer, cette année, un prix exceptionnel de 5,000 francs; elle y a joint une médaille d or Elle accorde l'un et l'autre à Madeleine Blanchet Cette distmction ne surprendra personne, excepté peut-être celle qui en est l'objet.

Dautres prix de moindre valeur ont été décerné^ par l'Académie à d'autres personnes dont le mérite , san. être aussi éclatant, est encore digne de nos respects.

Un prix de 2,000 francs est donné à un brave jeune homme de la commune des Sablons, département de la Gironde, nommé Pierre Égreteau, qui a arraché successivement un grand nombre de personnes à la mort.

Un homme se noyait dans la rivière dlsle, Égreteau le sauve au péril de ses jours. Cela fait naître cliez lui une espèce de vocation à laquelle depuis il a été fidèle.

Peu après il retire un autre homme du fond d'un marais où celui-ci allait disparaître. Plus tard, une rivière débordée enveloppe tout à coup la malle de Bordeaux : la voiture est submergée ; le postillon coupe les traits des chevaux et s'échappe. Le courrier et un vovageur se voient sur le point d'être engloutis. Pierre Égreteau survient et le sauve. En 1845, une inondation envahit plusieurs villages; Pierre parvient à retirer des eaux trois familles. En Î843, un père et sa fille traversaient tous

ANNÉE 1847. i93

les deux un gué dangereux. Le vieillard passe heureusement, la jeune fille est entraînée par le courant. Pierre Égreteau se trouvait sur la rive. Il s'élance, et l'enfaM est rapportée pleine de vie aux pieds de son

père. ^

Ces aventures se sont si souvent reproduites dans la vie de Pierre Égreteau, qu'on dirait que cet homme a embrassé la profession héroïque de sauver ses semblables, et que la Providence, venant en aide à son courage, Ta muni d'une sorte d'instinct particuher et sûr qui lui fait sentir de loin le péril, et qui Tamène avec certitude sur le Ueu même où des malheureux vont périr.

Un autre prix de 2,000 francs est accordé aux époux

Renier.

Les époux Renier ont eu autrefois quelque fortune ; ils exerçaient, dans un quartier populeux de Paris, un commerce de charbon et de bois. Le mari était rangé, la femme économe, la boutique achalandée. Ils auraient dû s'enrichir ; il n'en était rien pourtant. Les époux Renier avaient une passion qui les entraînaient à des dépenses plus grandes que leurs ressources ; car toutes les passions vraies et vives sont naturellement un peu aveugles et imprudentes. Ces braves gens avaient la passion de la bienfaisance. Au lieu de vendre leurs marchandises, il leur arrivait bien souvent de les donner pour rien. On comprend qu'à ce compte ils devaient avoir beaucoup de pratiques et peu de profit. Parmi les pauvres familles de leur voisinage, celle-ci manquait de charbon pour préparer ses aliments, cette autre de bois pour se chauffer au milieu d'un hiver rigoureux. Madame Renier ne pouvait résister à la vue d'un si pénible spectacle. « Peut-on laisser, disait-elle, des malheureux mourir

i94 PRIX DE VERTU.

de froid, quand on a un chantier à sa disposition ! » La charité faisait alors taire l'esprit du négoce, et la marchande se transformait en sœur hospitalière.

Dans leur maison habitait un homme livré à toutes les misères physiques et morales dont la maladie, la pauvreté, Fisolement, peuvent accabler la vieillesse. Un tel malheur placé si près d'eux avait des attraits irrésistibles pour les époux Renier. Le vieillard devint un membre de leur famille. Il mourut près d'eux sans s'être jamais aperçu des durs sacrifices qu'il leur imposait.

Près des époux Renier vivait un jeune ménage qui cachait avec soin, sous des dehors décents, une grande pauvreté. Le mari écrivait, et, quoique dans un siècle où les lettres donnent souvent plus de profit que de vraie gloire, il avait grand'peine à faire vivre sa jeune femme du produit de sa plume et à en vi^Te lui-même. Une longue maladie survint, et avec elle les créanciers, puis les huissiers, puis la saisie. On ne lui laissa bientôt rien que la vie; encore le désespoir et la misère allaient en abréger le cours, lorsque ce spectacle attira les regards des époux Renier.

Ceux-ci se contentèrent d'abord de payer quelques dettes qui restaient encore au jeune ménage. Puis la tentation devenant plus forte à mesure qu'ils y cédaient davantage, ils conçurent le désir d'attirer ces malheureux chez eux et de les y loger. Mais la place manquait; voici comment ils y pourvurent. Quand j ai dit que Renier n'avait qu'une passion, la bienfaisance, j'exagérais un peu ; il en avait encore une autre, messieurs, qui, bien que fort petite en apparence, devient très-tyrannique quelquefois. Il avait la passion, ou, si l'on veut, la manie de la botanique ; il faisait depuis longtemps une grande collection de plantes, et il aspirait secrètement

ANNÉE 1847. i9o

à la gloire de composer enfin un bel herbier. Un appartement était consacré à cet usage ; il en emportait toujours la clef avec lui, de peur qu'on ne lui dérobât son trésor. L'herbier fut sacrifié pour sauver le pauvre ménage. Le sacrifice est petit, dira-t-on; mais le sentiment qui l'a fait faire ne Test point, et peut-être que Dieu, qui sait le fond des cœurs et qui voit si bien que la grandeur des affections humaines est rarement en proportion de la grandeur de l'objet qui les fait naître, tiendra plus de compte à ces pauvres gens de s'être privés par charité de leur herbier que d'avoir abandonné tout le reste.

Quand la vertu a une fois pris l'allure vive de la passion, elle ne recule pas devant les entreprises ardues. Le difficile la tente, le rare l'aiguillonne, et dans ses caprices sublimes, on la voit souvent préférer le bien qui est loin d'elle à celui qu'elle peut accomplir aisément. Les époux Renier découvrirent un jour, sous un hangar, au milieu d'ordures et d'immondices, un pauvre idiot qui semblait parvenu à ce comble de misère où l'homme ne comprend plus même qu'il est malheureux. Quels étaient son nom, ses parents, son histoire? Nul ne le savait, il l'ignorait lui-même. Ce spectacle ne les rebuta point. Ils entreprirent de réunir et de diriger les rayons épars et divergents de cette faible inteUigence, et ils y parvinrent. L'idiot aperçut bientôt avec plus de clarté le spectacle du monde, dont il n'avait eu jusque-là qu'une vue confuse et troublée. Il comprit, pour la première fois, une partie de ce qu'il n'avait fait encore que voir. Il apprit du moins ce qu'il faut savoir pour gagner sa vie en travaillant. On pourrait presque dire que les époux Renier ont plus fait pour lui que Dieu même, car ils lui ont donné l'intelligence, tandis qu'avant de les connaître il n'avait que la vie.

Nous pourrions vous citer, messieurs, quelques autres traits également touchants : le temps nous force de les écarter; qu'il nous suffise de dire que la vie entière de M. et de madame Renier en est remplie.

Pour pouvoir venir en aide aux malheureux, ils achevèrent de déranger leur petite fortune. On les vit prendre d'abord sur le superflu, puis sur l'utile, puis sur le nécessaire. Ils sont aujourd'hui presque aussi pauvres que ceux qu'ils ont secourus jadis.

L'Académie a voulu montrer à ces époux vertueux que la Providence ne les oubliait pas, tandis qu'ils s'oubliaient eux-mêmes, et qu'elle leur ménageait, sans qu'ils le sussent, pour leurs vieux jours, une petite épargne.

La vertu de Pierre-Hubert Jacoillot s'est surtout exercée dans les limites de la famille. Jacoillot est par sa mère le petit- neveu d'un ancien ministre de la guerre sous la République. Son père était un cultivateur riche de la commune de Coulmier-le-Sec, en Bourgogne. La mère de Jacoillot étant morte, son père se remaria bientôt, quoiqu'il eût déjà de nombreux enfants. Il épousa une femme pauvre. Cette union imprudente dérangea d'abord et bientôt ruina de fond en comble la fortune de cette famille. Lorsque le père de Jacoillot mourut, tous ses biens étaient saisis ; ils furent vendus sans pouvoir couvrir les dettes. A peine eut-il fermé les yeux, que sa femme et les enfants qu'il avait eus de sa seconde union étaient chassés de sa demeure par les créanciers. Cette pauvre veuve, malade et entourée de ses petits enfants en bas âge, était sans asile. Jacoillot la recueillit, elle et ses huit enfants. Il la nourrit, il les éleva. Tous ses amis, qui, comme il arrive souvent, donnaient plus volontiers des conseils que des secours, le pressaient de se marier ; il croyait leur fermer la bou-

ANNÉE 18i7. 197

che en disant : « Si je me marie, qui prendra soin des enfant- de mon père, qui nourrira ma belle-mère ? » Pour cet homme courageux et honnête, la réponse était, en effet, sans réplique. Quand les enfants furent élevés, il ne se reposa pas ; ses sacrifices changèrent seulement d'objet. Après avoir sauvé de la faim les enfants de son père, il continua ci se dévouer pour préserver la bonne renommée que son père avait eue : il paya toutes ses dettes.

Aujourd'hui Jacoillot a atteint le terme de ces deux grandes entreprises ; mais elles ont remph et usé sa vie. Sa santé, profondément altérée par les privations et les excès de travail, ne lui permet plus de grands efforts. Il est resté fort pauvre ; il restera désormais tel. Cet aspect sombre de Tavenir ne l'attriste point : il a l'âme sereine, le cœur content, le propos joyeux. Il ne regrette rien et ne craint rien. Accoutumé à braver volontairement la pauvreté, il ne la redoute pas davantage quand elle devient inévitable. Mais ses concitoyens dont il est tout à la fois l'ami et l'exemple, la redoutent pour lui. Ils se sont unanimement adressés à l'Académie pour lui signaler cette rare vertu. L'Académie, messieurs, les a entendus ; elle n'a jamais cru pouvoir mieux remplir les intentions de M. de Montyon qu'en décernant un prix de 2,000 fr. à Jacoillot.

C'est aussi sur une sorte de cri pubhc qu'une distinction pareille a été accordée à la veuve Gambon.

Depuis dix-sept ans, cette sainte femme est la consolation et le soutien de tous les pauvres de Nanterre.

Compatir aux misères de l'humanité, les soulager quand par hasard on les rencontre, prendre sur son superflu pour venir au secours de ceux qui n'ont rien, une telle conduite mérite sans doute qu'on l'honore;

mais se consacrer tout entier à soulager le malheur, l'étudier et le suivre obstinément sous les formes diverses et innombrables que Dieu lui a permis de prendre sur la terre, s'en rapprocher sans cesse pour l'embrasser et l'adoucir, braver, pour arriver jusqu'à lui, les glaces de l'âge, les souffrances de la maladie, et la peur de la pauvreté, pire que la peur de la mort, cela ne mérite pas seulement notre estime, messieurs, mais nos hommages. La charité ainsi comprise touche à l'héroïsme. C'est ainsi que l'a toujours entendue la veuve Gambon. On peut dù"e qu'il n'y a pas de malheureux dans son voisinage qui n'ait reçu d'elle des secours : celui-ci des médicaments, celui-là du pain, cet <iutre l'éducation. On disait à un médecin de Nanterre : « La veuve Gambon vous accompagne donc souvent aux lits des malades ? — Jamais, répondait-il : elle s'y trouve toujours la première. »

La charité délicate et ingénieuse de madame Gambon ne s'arrête pas aux limites de la vie; elle suit, en quelque sorte, les malheureux au delà.

On ne sait pas assez combien l'idée d'être jeté dans la terre comme un fardeau inutile, sans les derniers é.g-ards qui se doivent à la dépouille d'un homme, est cruelle pour le pauwe, auquel tout manque à l'heure suprême, jusqu'à un linceul et à un cercueil, et on ignore combien cette image funeste trouble et empoisonne souvent ses derniers moments.

Madame Gambon le savait, et elle ne se croyait pas quitte envers le malheureux auquel elle avait fermé les yeux, si elle ne lui avait assuré de modestes funéraill^. Madame Gambon touche à l'extrême vieillesse ; elle est atteinte d'infirmités cruelles. Ces obstacles rendent pour elle l'exercice de la bienfaisance plus pénible, mais non moins actif. Elle ne s'est jamais plainte que de

n'être pas assez riche ; c'est la plainte du siècle. Messieurs, plût au ciel que tous ceux qui la font entendre de nos jours fussent comme cette pieuse femme, et qu'ils ne souhaitassent avec tant d'ardeur la richesse que pour se procurer comme elle de sublimes plaisirs I

Pour subvenir à sa charité, madame Gambon a pris chaque année sur son petit patrimoine. Elle possédait quelques champs de terre, fruits des économies et des labeurs de plusieurs générations. On sait quel est l'attachement ardent, et quelquefois aveugle que le petit propriétaire foncier porte à sa terre. La veuve Gambon s'est cependant décidée à vendre, chaque année, tantôt un champ, tantôt un autre. Mais, dissipatrice avec prudence, elle ne se ruine que lentement, de manière à ne pas réduire tout à coup ses pauvres à la misère. Quand sa bourse est vide, elle va puiser dans celle des autres, en les intéressant aux infortunes qu'elle ne peut plus soulager elle-même ; et lorsqu'enfm l'argent lui manque entièrement, il lui reste encore pour les malheureux de chaudes et consolantes sympathies, cette richesse inépuisable des bons cœurs. Frappé de ces vertus, le comité de bienfaisance de Nanterre a voulu la nommer dame de charité. Madame Gambon est la veuve d'un simple vigneron. Ce titre de dame de charité effaroucha d'abord sa simplicité et sa modestie : elle refusa longtemps de l'accepter, mais le peuple de Nanterre trouva moyen de lui assigner, sans la consulter, un nom plus modeste, mais plus doux, qui rappelait tout à la fois les bienfaits de cette miséricordieuse femme, et les soins maternels, plus précieux souvent que les bienfaits, qu'elle savait y joindre. Il l'a nommée, et il la nomme encore : la mère de bon secours.

L'Académie accorde 2,000 francs à madame Gambon. 11 serait exact de dire, messieurs, qu'elle les donne aux

pauvres de Nanterre, car c'est dans les mains de ceux-ci que cet argent se trouvera bientôt.

Le principe de la vertu est partout le même ; mais la physionomie de la vertu varie sans cesse, suivant les temps et les lieux. Il n'y a rien qui ressemble moins à madame Gambon, cette pieuse veuve dont nous venons de raconter l'histoire, que l'homme dont nous allons parler.

Fit\NCEScni est hardi, vigoureux, énergique. Il exerce un profession fort pacifique, mais il habite une contrée où l'artisan lui-même est familiarisé avec l'usage des armes, et a toujours sous la main son fusil à côté des instruments de son travail.

Franceschi est Corse. Il est né dans ce singulier et beau pays auquel nous donnons depuis si longtemps nos lois sans pouvoir lui donner complètement nos idées et nos mœurs ; pays de sauvages vertus et de crimes sauvages, dans lequel chaque famille conserve le souvenir des injures plus précieusement que les titres de propriétés ; où tout est stable et immobile, surtout la haine, et où, en dépit du christianisme et de la civilisation, la vengeance paraît encore le premier des droits et le pjus impérieux des devoirs.

En tout pays, le rôle de concihateur, quoique fort digne d'estime, est assez ingrat; mais en Corse il est, de plus, très-difficile, et souvent Tort dangereux. Pour l'exercer, il ne suffit pas seulement d'avoir un cœur bienveillant et honnête, il faut encore un esprit ferme, un caractère éprouvé et une âme intrépide.

France >chi s'est plusieurs fois dévoué à cette mission conciliatrice.

Un jour, un de ses voisins, nommé Micaeili, est assas-

siné par les frères GiafTeri. La famille Micaelli prend aussitôt les armes.

L'un des frères GiafTeri est tué. Sa sœur combat à sa place et est tuée à son tour.

C'est alors que Franceschi s"interposant, au péril de sa vie, entre ces passions furieuses, parvient à amener entre les familles, sinon une réconciliation, au moins la paix.

En 1840, le meurtre de M. Monti avait mis du sang entre deux familles de Gorte ; la guerre était ouverte. La mort planait déjà sur plusieurs tètes, Franceschi et quelques autres gens de bien interviennent et font déposer les armes.

Il est facile, dira-t-on, de faire bon marché de la haine des autres. Il faudrait voir cet homme de paix dans sa propre cause. L'y voici:

Un des parents de France-chi, le sieur Mattei, venait de succomber, dans une rixe, sous les coups d'un de ses voisins. Les parents du mort s'assemblent aussitôt. Franceschi se joint à eux, mais non pour partager leurs fureurs. La maison de l'homicide est entourée, le meurtre va être vengé par le meurtre. Franceschi seul s'y oppose. C'est à la justice, dit-il, à prononcer ; il faut lui livrer le criminel, mais non l'assassiner. Ceci, messieurs, nous paraît fort simple. Mais, en Corse, de pareilles doctrines semblent encore fort étranges et quasi déshonnêtes. La famille Franceschi résiste ; il insiste, elle murmure. Après avoir menacé le meurtrier, on le menace lui-même. Il persévère, et il l'emporte enfin, grâce à cette autorité qu'obtiennent les hommes d'un courage éprouvé et d'une énergie reconnue, quand ils conseillent la modération. Le meurtrier est donc remis dans ses mains, et il l'emmène dans sa propre maison.

Mais ici la scène change. Les parents du coupable ne

se soucient pas plus d'avoir affaire à la justice que ceux du mort. S"il avait paru fort intempestif à ceux-ci de s'en remettreraux tribunaux pour obtenir une vengeance qu'ils tenaient déjà dans leurs mains, il paraissait trèsimprudent et fort inutile à ceux-là d'attendre un arrêt de la justice pour sauver un ami qu'ils pouvaient mettre eux-mêmes en liberté.

Us s'arment donc à leur tour, enveloppent la maison de Franceschi, demandent à grands cris qu'on leur délivre leur proche, et menacent, en cas de refus, de donner l'assaut. Mais Franceschi tient bon ; il brave les menaces ; il repousse les attaques. La gendarmerie du voisinage, avertie de ce qui se passe, arrive enfin, le délivre et le décharge de son prisonnier.

L'Académie, messieurs, a vu dans l'ensemble de cette conduite de la grandeur; elle a jugé que les plus difficiles, et par conséquent les plus louables ^e toutes les vertus, sont celles qui s'exercent à l'encontre des préjugés de son temps et au rebours des passions de son pays. Elle pense qu'il y a un vrai mérite à s'élever audessus de la peur de l'opinion commune, cette dernière faiblesse des âmes intrépides. Elle accorde une médaille de 1,000 francs à Franceschi.

Les vertus qui l'ont déterminée à accorder la même distinction aux époux Carbo sont moins viriles et plus modestes, mais elles méritent également d'être signalées.

Les époux Carbo sont deux vieillards qui ne vivent que du travail de leurs mains, et qui, à l'âge où ils sont arrivés, commencent même à trouver grand'peine à en vivre. Ils habitent, à Grenoble, une de ces vastes maisons peuplées d'ouvriers qui forment, dans les villes industrieuses, comme un monde à part, où une même

pauvreté a rendu toutes les conditions égales. Celle-ci contenait près de trois cents locataires.

La charité pouvait, sans en sortir, rencontrer un échantillon de presque toutes les misères humaines.

C'est là que les époux Carbo, quoique très-pauvres eux-mêmes, n'ont cessé de venir en aide à la pauvreté de leurs voisins, distribuant à quelques-uns d'entre eux de petits secours et de grandes consolations à tous. Mais c'est principalement vis-à-^is des enfants renfermés dans ce triste séjour que leur bienfaisance aimait à s'exercer. lis avaient autrefois perdu une fille unique en bas âge, et peut-être le souvenir de cette paternité, sitôt évanouie, avait-il incliné leur âme à s'occuper de l'enfance et à compatir à ses malheurs. Le cœur, d'ailleurs, est comme l'esprit : i] a ses spécialités, dans lesquelles il aime à se renfermer. Un enfant naturel avait été abandonné par sa mère. Les époux Carbo le recueillirent; ils rélevèrent; et quand il fut en âge de travailler, il leur vint l'ambition de l'envoyer à Lyon apprendre un éi.at lucratif. Mais comment se procurer l'argent nécessaire pour mettre à exécution une si grande entreprise ? Le mari se défit de quelques-unes de ses hardes. Sa femme (pourquoi ne pas entrer dans ces détails ? il n'y a pas de détails vulgaires quand ils servent à faire mieux connaître une action peu commune, et la vertu relève tout ce qu'elle fait faire), sa femme vendit la plupart de ses propres chemises. L'enfant partit donc, emportant ainsi dans son modeste bagage une bonne part de la garde-robe de ces pauvres gens. Au lieu de reconnaître, par sa bonne conduite, de si touchants bienfaits, il les paj^a d'ingratitude. Bientôt il quitta son nouveau maître, et se livra au vagabondage, sans que, depuis, les époux Carbo aient entendu parler de lui. Un si mauvais début ne les dégoûta point de la bienfaisance. Ils adoptèrent le frère

du voyageur; il était abandonné, comme le premier, do sa mère. Ils gardèrent celui-ci près d'eux et relevèrent. Ils lui donnèrent une bonne éducation et lui firent apprendre un état ; et c'est aujourd'hui un honnête ouvrier.

Plus tard, une voisine des époux Garbo meurt à l'hôpital ; c'est là qu'allaient mourir d'ordinaire les habitants de cette maison vouée à la misère. Elle laissait dans son galetas désert une petite fille et un garçon de neuf ans. Les époux Garbo donnèrent asile à l'une et à l'autre. Plus tard encore, une jeune fille de quatorze ans venait de perdre sa mère ; son père lui était inconnu. Elle était donc seule sur la terre, assez âgée pour comprendre le malheur, trop jeune encore pour le combattre. Les époux Garbo l'introduisent à leur misérable foyer ; elle y e^rt encore aujourd'hui.

L'Académie a été touchée de cette vive et féconde charité, éclatant au milieu du dénùmentd'un pauvre ménage, qui lui-même eût eu un si grand besoin que la charité lui vint en aide. Il est rare que l'extrême pauvreté ouvre le cœur; d'ordinaire, elle le resserre, et celui-là est doublement compatissant qui, au milieu des étreintes cruelles de la misère, peut encore s'occuper des maux d'autrui.

Hortense Fagot, dont il nous reste maintenant à parler, est née dans le sein d'une de ces familles infortunées où la pauvreté, la maladie et l'inconduite semblent s'unir. Sa mère, depuis longtemps atteinte d'une de ces cruelles affections de poitrine qui font apercevoir la mort de si loin, n'en travaillait pas avec moins de courage ; mais son mari venait d'ordinaire lui enlever, le soir, le peu d'argent qu'elle avait gagné dans la journée, pour l'aller dépenser en orgie, et il ne rentrait au logis que pour la battre. Cinq enfants en bas âge achevaient ce complet

ANNÉE 18i7. £05

tableau des misères humaines. Lorsque la pauvre mère se sentit enfin mourir, elle fit venir sa fille aînée auprès de son lit : c'était Hortense; elle avait seize ans. Elle lui donna ses derniers conseils : c'était, hélas ! son seul héritage.

Elle lui recommanda longuement ses frères et ses sœurs, lui dit qu'elle était désormais leur seul appui (le père avait entièrement abandonné sa famille depuis peu), et lui fit jurer de leur servir de mère. Vous allez juger, messieurs, si cette vertueuse fille a bien tenu son serment.

La mère d'Hortense avait laissé quelques dettes ; l'aîné des quatre enfants confiés à sa garde n'avait pas quatorze ans. Hortense, dans cette extrémité, ne s'adressa point à la charité publique ; elle ne demanda de ressources qu'à l'ordre et au travail. Voici comment elle s'y prit. Entendez ces détails, messieurs ; ils sont dignes d'être écoutés par une assemblée, quelque grande qu'elle soit, quand elle est composée de gens de bien.

Hortense place d'abord sa sœur cadette, enfant de quatorze ans, en apprentissage, et ne la rappelle au logis que quand elle sait assez bien travailler pour aider à la vie commune. Elle l'institue alors la ménagère. Elle obtient, pour les deux enfants qui suivent celle-ci, l'entrée delà manufacture où elle travaille elle-même. Quant au quatrième, elle se charge d'en faire un excellent ouvrier en lui apprenant le tissage à la mécanique, dans lequel elle excelle, et bientôt il peut se placer avantageusement dans un atelier d'une ville voisine. Grâce à l'admirable économie qu'Hortense introduit dans la maison, non-seulement on ne fait point de dettes, mais on épargne quelque argent. Cet argent-là est d'abord consacré à acquitter les dettes qu'avait laissées la mère de famille. Les dettes n'étaient pas grandes, mais te fonds

destiné à les amortir était fort petit ; on mit quatre ans à se débarrasser de cette lourde charge. La dette éteinte enfin, Hortense n'employa pas le léger superflu qui en résultait à accroître Taisance commune ; elle le plaça à la caisse d'épargne. Elle prit un livret pour elle-même. Elle voulut que chacun de ses frères et sœurs en prît un. Sur ces livrets, on ne devait pas voir figurer sans doute des sommes considérables ; mais les enfants s'habituaient ainsi à l'épargne.

gN'y a-t-il pas, messieurs, quelque chose de singulièrement touchant et réjouissant pour le cœur, dans le spectacle offert par la prospérité de ce petit ménage, composé entièrement d'enfants, et si sagement conduit par une jeune fille à peine hors de l'enfance?

Tous les faits que nous venons de raconter sont confirmés par les habitants les plus recommandables de Bolbec. Des dames de charité, des ecclésiastiques, des négociants , en ont témoigné à l'envi. Ces personnes respectables ont joint à leur attestation la copie du compte des recettes et des dépenses tenu par Hortense. C'est le budget complet de cette répubUque enfantine. On y voit que, pendant les dix derniers mois, le travail de la communauté a produit 1,279 francs; sur cette somme, on en adépensé 1,000 pour pourvoû* aux besoins de toute espèce ; 144 ont été placés à la caisse d'épargne, et 135 ont été gardés par la ménagère pour parer aux nécessités imprévues. L'Académie vient ajouter 1,000 fr. à ce petit trésor.

Nous venons de vous montrer la vertu, messieurs, sous des aspects divers. Nous avons fait passer sous vos yeux plusieursde ses vivantes images, depuis cette héroïque servante de Buzançais jusqu'à cette autre femme dont je viens de tracer le portrait, cette jeune fille si

courageuse aussi dans sa lutte opiniâtre et heureuse contre l'adversité. En accordant des prix aux auteurs de ces actes si méritoires, ne croyez pa:s que l'Académie ait prétendu les récompenser, ni même leur donner des imitateurs. Non, messieurs, l'Académie n*a point de telles pensées. Non, ce ne'^sont point les académies qui peuvent rémimérer la vertu ou la faire naître ; les gouvernements, ces grands instruments du bien et du mal sur la terre, y sont presque toujours eux-mêmes impuissants. C'est Dieu qui récompense la vertu, et c'est Dieu qui la donne.

Et cependant, messieurs, gardez-vous de croire que ce que nous venons de faire soit vain.

Une nombreuse assemblée qui, dans ce siècle d'incessante et souvent de cupide industrie, ne se réunit que pour jouir du plaisir que donne la vue des bonnes actions, qui s'attendrit au malheur des plus pauvres citoyens, qui s'émeut en pensant à leurs mérites, qui expose ceux-ci à nos regards et les signale de préférence à l'admiration publique, il y a là, messieurs, un noble spectacle pour le pays. Ce spectacle est grand, et en même temps il est utile. C'est ainsi, en effet, qu'on encourage la vertu et qu'on la suscite, non pas en distribuant à quelques lauréats de l'argent ni même des couronnes, mais en donnant aux esprits le goût du beau, qui conduit si naturellement au goût de l'honnête ; aux âmes, l'amour des jouissances pures et saines qui les fortifient au lieu de les amollir, en faisant voir pour le peuple ces vives et efficaces sympathies sans lesquelles les classes élevées seraient indignes démarcher à sa tête, et en rendant enfin un volontaire et éclatant hommage à l'égalité dans sa forme la plus légitime et la plus nécessaire, l'égalité que doit créer une même vertu entre tous les gens de bien.

Récit des actions vertueuses pour \lesquelles des médailles ont été données ]}ar V Académie dans la séance publique de 1847.

MÉDAILLES DE MILLE FRANCS

Anne Montaud, femme Ghabbert, domiciliée à Castres (Tarn). — Une jeune fille infirme et réduite à mendier, 'Catherine Bellier, avait été recueillie par la charité de la femme Montaud. Celle-ci, sur le point de mourir, recommanda sa protégée à sa fille Anne Montaud. Anne accepta avec joie ce triste héritage. La petite mendiante devint sa compagne. Rien ne put depuis l'en séparer; pas même le mariage, cette grande épreuve de la vie des femmes. Anne ne prit un époux qu'à la condition de garder avec elle celle que le malheur et la maladie avaient faite sa sœur. Bientôt cependant les infirmités dont celle-ci était atteinte s'accrurent et la réduisirent à l'impossibilité, non-seulement d'être utile à sa bienfaitrice, mais de pouvoir s'aider elle-même. Ce qui rend particulièrement touchante la charité qu'exercent les pauvres gens, c'est l'obligation où ils sont d'en pratiquer par euxmêmes les plus pénibles, et souvent les plus rebutants devoirs. Le riche peut ne prendre de la bienfaisance que les douces jouissances qu'elle procure, le pauvre seul en connaît les charges et les rigueurs. Quand Catherine Bellier fut atteinte de cette maladie si cruelle, ce fut Anne Montaud qui dut s'imposer l'obligation de la soigner ; car dans ce pauvre ménage il n'y avait point de servante, ou plutôt Anne Montaud devint elle-même la servante de lamendiante. Etqu'onne croie pas qu'un si pénible effort ne se soit soutenu que quelques moments, il a duré vingt-cinq ans.

L'Académie a été touchée à la vue de cette charité héréditaire qui se continue avec tant d'ardeur et une si

grande persévérance dans des positions si diverses et qui résiste obstinément pendant un quart de siècle, à la gêne et au dégoût. Elle accorde à Anne Montaud une somme de 1,000 francs.

Henri-Jean Goecke, chef de musique du 52^ régiment de ligne, au fort de Romainville, arrondissement de Saint-Denis (Seine). L'Académie décerne également une médaille de 1,000 francs à un jeune homme qui, pour faire son devoir, a triomphé des tentations et des excitations de sa profession et de son âge. Henri Goecke est entré dans l'armée comme enfant de troupe. A quinze ans, son talent précoce en fit un musicien de régiment; il commença alors à toucher une petite solde. Au lieu de se l'approprier, il fut la porter aussitôt à sa famille. Son talent augmentant, ses appointements augmentèrent aussi, mais non ses dépenses. Tout ce qu'il recevait continua à passer dans les mains de son père, vieux soldat chargé de huit enfants en bas âge. Quand celui-ci vint à mourir, abandonnant sa jeune famille sans ressource, Henri Goecke la recueillit : il devint le seul appui de ses frères et de ses sœurs ; il les appela autour de lui : seul il les soutint, les éleva. Il a aujourd'hui vingt-cinq ans ; il n'a pas encore pensé à lui-même. Un si rare exemple méritait d'être signalé, car la jeunesse n'a guère moins de mérite à savoir résister à ses passions que la vieillesse à ses besoins.

MÉDAILLES DE CLXQ CENTS FRANCS

L'Académie distribue, cette année, six médailles de 500 francs.

La première est accordée à Duhamel, vieux soldat de l'Empire, qui n'a pas perdu ses halâtudes de courage en

rentrant dans la vie civile. Il a sauvé, en s'exposànt seul au plus grand péril, la vie à un de ses compagnons de travail , surpris au fond d'une mine par un éboulement.

La seconde et la troisième médaille sont accordées à deux femmes respectables, Madeleine Barreau, femme Loriot, et Jeanne-Marie Deravallet. La première estune pauvre paysanne âgée de ■ quatre-vingts ans, dont la modeste carrière s'est écoulée au milieu de bonnes œuvres obscures, mais répétées et méritoires. Dans tout le pays qu'elle habite, on se recommande à ses prières comme à celles d'une sainte. L'autre a consacré toute sa vie à un seul acte de bienfaisance ; mais elle s'y est livrée avec un dévouement admirable. Pendant trente et un ans, elle n'a cessé de soigner un pauvre infirme, resté sans ressource et sans asile.

L'Académie accorde la quatrième et la cinquième médaille à deux vertueuses domestiques qui, après avoir fidèlement servi leurs maîtresses dans la prospérité, sont devenues leurs amies et leur soutien dans le malheur. L'une, Catherine De&roches, est attachée depuis trentedeux ans au service d'une dame respectable qui, après avoir occupé longtemps une position aisée, est tombée dans la misère, à ce point que non -seulement elle a du renoncera entrenir des domestiques, mais qu'elle en a été réduite à accepter, dans un hôlel de Paris, une place de portière. Catherine ne l'abandonna pas dans cette extrémité ; elle voulut partager le nouvel asile que la pauvreté assignait à sa maîtresse. Elle y est encore, cherchant à donner à celle-ci, par des soins empressés, quelques illusions sur l'humilité de sa fortune présente.

ANNÉE 18i7. 211

L'autre, la veuve Ozanne, est restée pendant vingtdeux ans au service de mademoiselle de Grailles. En 1830, cette demoiselle s'étant trouvée à peu près sans ressources, la veuve Ozanne lui remit, pour l'aider à vivre, la somme de 1,500 francs, seules économies de son travail. Elle l'a soignée depuis, avec un dévouement sans égal, dans de longues maladies, et c'est elle qui vient de lui fermer les yeux.

La sixième et dernière médaille est donnée à mademoiselle Marie -Reine Rousseau, dont toute la vie n'a été qu'un long et laborieux exercice de la vertu, et qui, après avoir refusé d'accepter une petite fortune dont des héritiers naturels avaient besoin, est arrivée très pauvre à la vieillesse.

Page 1