DISCOURS DE M. LE BARON DE BARANTE
DIRECTEUR DE L ACADEMIE
Pronoacé dans la séance publique du 28 août 1856,
Appelé pour la première fois à rendre un compte public des actes de vertu que l'Académie a voulu honorer, permettez-moi de répéter quelques paroles que je prononçai en son nom lorsque, il y a beaucoup d'années, les restes mortels de M. de Montyon furent solennellement transférés à l'Hôtel-Dieu de Paris, dont il était le bienfaiteur :
« La pensée de sa vie sera l'honneur de sa tombe : éclairer et secourir l'humanité, telle fut non-seulement sa dernière volonté, mais l'occupation constante de ses longues années. En surcroît du bien qu'il a fait, il a trouvé la renommée qu'il ne cherchait pas. Son nom sera répété d'âge en âge dans nos académies, et le pauvre gardera à jamais sa mémoire. Puisse son exemple être imité! puissent les riches et les heureux du siècle, cédant aux inspirations sympathiques de la pitié, pénétrés du véritable esprit de fraternelle égalité, averti* par l'état de la société, chercher comme M. de Montyon leur contentement et reconnaître leur devoir dans la pratique éclairée de la charité! Que l'amour des richesses
et des jouissances , mobile trop universel de notre époque, s'excuse et s'absolve en n'oubliant pas les souffrances du pauvre et en lui donnant sa portion. »
Lorsqu'il institua des prix de vertu , et prescrivit quïls seraient accordés à des pauvres seulement, M. de Montyon se souvenait sans doute du denier de la veuve, qui avait plus de valeur aux yeux de Jésus que les dons ofTerts par le riche et « pris dans son abondance. »
C'est qu'en effet le riche, lorsqu'il vient en aide aux pauvres, n'a point à s'imposer de privations ; il s'acquitte, pour ainsi dire, d'un devoir ; il obéit à un sentiment général d'humanité; il est louable sans doute, mais rarement on peut dire qu'iJ a fait acte de vertu : la vertu comporte une idée de combat, d'effort, de sacrifice. Le secours accordé au malheur ne suffît pas pour que le bienfaiteur soit charitable. « Qyiand je distribuerais tout mon bien aux pauvres, cela ne servira à rien devant Dieu, si je n'ai point la charité. » Ainsi parle l'Apôtre. Il faut que l'aumône soit inspirée, non point par la compassion, non point par un sentiment de convenance ou de justice, mais par sympathie, par affection, par obéissance à la loi divine. « Aimez votre prochain comme vous-même. » C'est le second commandement, égal au premier : « Yous aimerez Dieu de toute votre âme. »
Depuis l'Evangile, aimer et secourir son prochain est devenu un acte de religieuse adoration : le divin Rédempteur s'étant identifié avec la nature humaine , ayant accepté ses souffrances et ses misères, on a pu écrire sur la porte d'un hôpital : Christo in pauperibus^ « au Christ dans les pauvres, w
Qui se conforme le mieux au précepte évangélique, si ce n'est l'indigent, quand il retranche sur ses ressources nécessaires pour nourrir son frère en pauvreté ;
quand il consacre une part de son travail à le secourir, quand il emploie une part de son temps aie soigner? Ce n'est pas à une émotion passagère qu'il obéit; ce n'est pas qu'il soit, comme le riche, touché et surpris par le spectacle d'une misère à laquelle lui-même est trop accoutumé ; il ne cherche pas non plus l'approbation pubhque, il n'acquerra pas une renommée de bienfaisance et de philanthropie. Non, c'est un instinct du cœur qui l'entraîne à ce dévouement qui ne se lasse point et peut durer toute la vie. Telle est la charité la plus vraie, cette charité qui est la première des vertus chrétiennes, qui ne prétend à aucune récompense, qui ne recherche nulle publicité , qui sans doute ignore qu'il y a une Académie chargée de distribuer des pri::^ de vertu. En effet, messieurs, vous savez, car aucun d'entre vous n'est resté étranger à l'examen qui précède les choix proposés par vos commissions, que jamais ces récompenses ne sont sollicitées par ceux qui les méritent ; leurs titres sont présentés par les autorités locales, par le curé de la paroisse, par des voisins, témoins de leur obscure vertu. Plus d'une fois eux-mêmes sont étonnés que leur charité ait été remarquée et paraisse digne de récompense; leur situation est telle qu'habituellement pour eux le prix est un secours qui vient les aider à accomplir leur bonne œuvre.
Ce n'est donc pas pour exciter une émulation de bienfaisance parmi les classes pauvres, ni pour leur proposer des exemples à suivre, que M. de Montyon a institué les prix de vertu. Ce don modique, distribué à un petit nombre de ceux dont les titres nous sont présentés, ne pourrait certes pas substituer un calcul d'intérêt à une inspiration charitable. Quant à l'honneur de la publicité, ils en sont peu touchés, et ils ont raison. Peut-être ([uelque acte de vertu accompagné de circonstances at-
tendrissantes et romanesques fait-il répéter le nom de son auteur pendant une ou deux semaines, et puis on n'en parle plus et ce nom retombe dans l'oubli.
L'avantage attaché à cette distribution des prix de vertu, c'est d'honorer non point tel ou tel individu, mais la classe entière à laquelle il appartient; de montrer quels sentiments peuvent y régner, quelle noblesse d'âme peut s'y rencontrer, quelle influence y exerce la religion, quels sont les bons eff'ets de l'esprit de famille. C'est dans la religion de la charité que se trouve la réelle égalité et la fraternité des âmes telle que la prescrit et l'inspire la religion chrétienne.
La fondation de M. de Montyon a encore un autre effet salutaire. Il n'a pas seulement donné l'exemple du charitable emploi d'une grande fortune consacrée aux pauvres, qu'à défaut d'héritiers proches il avait reconnus pour sa famille ; mais, par cette distribution des prix de vertu, il a imposé à l'Académie le devoir de publier annuellement le récit d'actes de dévouement et de sacrifices, ou de constance dans les œuvres de charité. iVinsi l'attention publique est appelée sur ces bons exemples ; les esprits, déjà préoccupés des questions du paupérisme, comme parle la science, ou de pauvreté, selon le langage plus simple de la bienfaisance pratique, y puiseront des informations et s'ingénieront de plus en plus à trouver des remèdes au mal. Par un retour sur euxmêmes, lés riches, en voyant les vertus des pauvres, se sentiront amenés ou provoqués à ne pas rester au dessous d'eux, à ne point se borner à de froides aumônes, mais à se mettre en rapport avec ceux qui souffrent, à leur témoigner une affectueuse pitié, à se souvenir qu'ils sont leur prochain.
A vrai dire, nous ne pouvons nous flatter de récompenser la vertu : elle n'a aucun besoin ni de nos prix ni
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de nos louanges. Les actes qu'elle inspire ont eu pour véritable récompense leur accomplissement. Une satisfaction qui ne ressemble nullement à Torgueil réjouit la conscience de celui qui a fait une bonne action. Il lui semble qu'il a seulement obéi à un sentiment d'affection, à un précepte de religion.
Qui de nous avait jamais pensé à décerner un prix aux pieuses filles qui se sont consacrées au service des pauvres et des malades? Elles ont accepté la vertu que nous voulons récompenser pour condition de leur existence ; elles suivent sans relâche ni interruption cette vocation de dévouement ; nous n'avons pas à recueillir les titres qu'elles ont à notre reconnaissance. Ce n'est point tel ou tel acte de vertu, c'est l'emploi de leur vie entière qui mérite notre vénération ; l'habit qu'elles portent est le signe de l'honneur qui leur est dû.
Toutefois, en ce moment, le zèle, le courage de nos sœurs de charité, dont l'institution est en^iée et que veulent imiter toutes les religions et les nations civilisées, ont eu un caractère si admirable, et l'on peut dire si glorieux pour la France, que la pensée nous était venue de consacrer la mémoire des saintes filles qui sont allées mourir en soignant les soldats malades ou blessés. Il nous semblait qu'en inscrivant leur nom sur un marbre qui eût été placé sous les voûtes de Notre-Dame ou des Invalides, nous aurions consacré le souvenir de ce dévouement, et que ce modeste monument aurait, à juste titre, pris place parmi les trophées de la guerre de Crimée. On aurait pu dire comme Jeanne d'Arc : « Elles ont été à la peine, elles doivent être à l'honneur. » En y réfléchissant, l'Académie n'a point pensé qu'il lui fût permis de prendre cette détermination, que n'autorise aucun précédent. « Il eût fallu, disait-on, l'assentissement de l'autorité archiépiscopale pour l'admission du
marbre commémoratif dans une église. Cet assentiment aurait dû être précédé d'un avis demandé à, la supérieure des Sœurs, et peut-être leur abnégation chrétienne aurait résisté à une mention honorifique. » On ajoutait « qu'il aurait fallu demander à l'administration supérieure l'autorisation d'un emploi inusité du fonds spécial de la dotation. » L'autorisation n'aurait assurément pas été refusée : une telle pensée ne s'écarte pas des intentions de M. de Montyon ; lui-même vous a donné, pour être placé dans cette salle, ce buste de madame Ehsabeth, où vous lisez pour toute inscription: « A la vertu, » et assurément il n'a pas cru dérober la dépense de ce marbre au fonds des prix de vertu.
Mais les scrupules de l'Académie lui ont inspiré des regrets ; sa délibération m'a chargé d'en faire mention dans ce rapport. (' Le but moral si justement désiré par les auteurs de cette proposition doit être, a-t-on dit, atteint sous une autre forme, par la désignation pubhque d'un héroïsme dont le principe et la récompense ne sont pas ici-bas. Ces paroles, prononcées et reproduites, seront la véritable inscription dont la noble idée avait été présentée à l'Académie. »
Ainsi que les soldats à qui elles sont allées prodiguer des soins et des consolations, les sœurs de charité seront donc honorées collectivement. Comme eux elles ont fait le sacrifice de leur vie au devoir, et leurs noms resteront inconnus. La récompense ne leur sera pas donnée sur la terre; elles ont choisi la meilleure part.
L'Académie avait à disposer, messieurs, d'une somme de 19,000 francs.
Cent deux mémoires lui ont été adressés ; l'an dernier, le concours n'en comprenait que quatre-vingt-quatorze. Quelques-unes des précédentes années ont présenté un chiffre plus élevé. Nous ne pensons pas qu'il y ait à ti-
rer aucune conclusion de la diminution ou de l'augmentation du nombre des actes de charité qui nous sont signalés. Nous ne sommes pas chargés de faire une enquête. Gomme vous le savez, nous ne prononçons pas sur les demandes ou les réclamations de ceux à qui nous accordons des prix. Le plus ou le moins de mémoires qui vous sont envoyés prouve seulement que les administrateurs, les curés ou les compatriotes, témoins des bonnes actions accomplies sous leurs yeux, en: eu plus ou moins d'empressement à les porter à notre connaissance.
Parmi les cent deux mémoires, l'Académie en a distingué vingt-trois, et elle a décerné deux prix, six médailles de 1,000 francs, quinze médailles de 500 francs.
Nous allons dire les noms de ceux que l'Académie fait participer au bienfait de M. de Montyon, et vous raconter brièvement comment ils ont mérité d'être choisis.
Lucie Fiacre, native de Maizey, canton de Saint-Mihiel, département de la Meuse, est âgée de feoixante-huit ans ; elle n'en avait que seize lorsque sa sœur aînée se maria. Leur mère, déjà infirme et âgée, restait seule avec Lucie, qui ne chercha point à se marier, la nourrit par son travail et la soigna avec une tendre assiduité ; elle a rempli ce devoir pendant dix-huit années. La succession maternelle consistait en quelques centaines de francs. Elle se plaça comme domestique chez le sieur Chabert, cultivateur et boucher. Il avait dix enfants. Pour les soigner, pour faire le ménage, pour donner la nourriture au bétail, pour tout le train d une exploitation considérable, Chabert n'avait pour tout domestique que Lucie. Comme sa position devenait de jour en jour plus embarrassée, elle lui remit la modique somme que sa mère
avait laissée. Un gage de 100 francs par an lui avait été promis ; ce gage n'était pas acquitté ; le linge et le petit mobilier qui lui venaient aussi de sa mère, disparurent pièce à pièce pour venir en aide à ses maîtres.
AjDrès douze ans "passés ainsi, Chabert fut déclaré en état de faillite ; la dette qu'il avait contractée envers sa servante fut entièrement perdue.
Il mourut peu après. Sa veuve restait dans la misère ; plusieurs des enfants étaient encore en bas âge. Lucie ne l'abandonna point, l'aida dans ses travaux, lui donna une part de ses vêtements. Grâce à elle, la famille put avoir du pain. Lorsque le fils aîné fut en âge de prendre l'état de son père et de soutenir la famiUe, Lucie ne leur étant plus nécessaire, n'eut pas une autre pensée que de se dévouer à sa sœur, qui était pauvre, qui avait huit enfants, et que le travail de son mari ne suffisait pas à préserver de la détresse. Lucie vint les aider et partager leurs travaux et leur misère.
Sa sœur mourut à la peine ; Lucie continua à consacrer ses soins et ses travaux à cette malheureuse famille. C'est là qu'elle est encore. Son âge et ses forces épuisées ne suffisent plus à son dévouement ; mais elle ne songe pas à y renoncer, et ne croit pas sa tâche accomplie.
Ces détails nous avaient été donnés par M. le maire de Saint-Mihiel ; votre commission a voulu joindre à son exposé le témoignage du curé. Yoici en quels termes il a répondu : « Elle fait depuis longues années l'admiration de ceux qui connaissent une si belle vie ; mais il faut que vous sachiez la modestie angélique de cette bonne fille. J'ai voulu la voir et l'interroger; il ne m'a pas été possible de savoir rien d'elle ; elle souffre quand on lui parle de son angéUque vertu, et la rougeur lui monte au front lorsqu'on lui adresse un éloge. ^)
L'Académie a décerné à Lucie Fiacre un prix de 2,000 francs.
Un autre prix de l,oOO francs est donné aux époux Bricard, de la commune de Botz, arrondissement de Beaupréau, département de Maine-et-Loire.
Les époux Bricard sont métayers d'un domaine qui consiste en six hectares de terre ; ils avaient huit enfants lorsque le frère de Bricard mourut, laissant cinq orphelins. Ils les adoptèrent et les prirent à leur charge. Il n'y avait pas assez de place dans la pauvre maison. Bricard plaça quelques-uns de ses enfants chez des voisins, et n'en continua pas .moins à payer exactement son fermage, sans rien demander à son maître.
Cet acte de charité fut déféré à l'Acailémie ; il fut répondu, tout en admirant la conduite de Bricard, que cette bonne œuvre n'avait encore que trois années de date. U y a deux ans que nous avons ajourné la récompense, et depuis lors les époux Bricard continuent d'élever les cinq orphelins, dont Faîne a onze ans. Pendant ce délai, un nouvel acte de vertu honorait la famille : le plus jeune des cinq garçons de Bricai^d était tombé à la dernière conscription ; son père ne pouvait pas le racheter et se désolait de voir partir son pauvre fils, le seul qu'il eût gardé dans la métairie et qui lui était nécessaire pour la cultiver. Voyant son désespoir, les trois frères aînés ont engagé leur service pour cinq ou six ans chez les maîtres où ils sont; empruntant sur ce gage 2,500 francs, ils sont venus consoler leur père et ont acheté un remplaçant pour leur frère. Un voisin de campagne, en racontant ces faits qu'attestaient aussi les ajuktorités locales, nous écrivait : « Si cet acte de dévouement n'appartient pas à Bricard, il prouve au moins dans quels sentiments il élève ses enfants ; l'Académie
aimera à récompenser ces actes presque ignorés de vertu héroïque dans de pauvres cultivateurs qui croient n'avoir fait tout juste que leur devoir de parents chrétiens. Lorsque la première fois nous avons sollicité pour Bricard une récompense que vous allez sans doute lui décerner, nous lui dimes que nous n'avions pas réussi. — Je vous remercie bien de vos peines, dit-il. Je n'ai rien fait d'extraordinaire pour mériter les secours de ces messieurs de Paris. »
« Je ne sache pas, ajoute' notre correspondant, qu'il y ait rien de meilleur que cette famille dans toute notre Vendée. » Toutefois, il faut dire que ce trait de vertu fait honneur non-seulement à une famille, mais à toute une population qui ne s'est point étonnée de cet acte de vertu.
Parmi les six médailles de 1,000 francs que l'Académie a décernées, quatre sont destinées à récompenser le dévouement de serviteurs qui ont consacré leur existence à soutenir leurs maîtres devenus pauvres ou infirmes ; en renonçant à toute rémunération de leur travail et de leurs soins, ils les ont secourus et nourris. Nous remarquons, chaque année, combien cet acte de charité se produit souvent; il n'en est pas moins touchant et digne de récompense. Cet attachement de l'inférieur pour le supérieur, où l'intérêt n'est pour rien, où l'ordre accoutumé est interverti, où le serviteur est devenu un membre de la famille, présente un exemple attendrissant de la fraternité chrétienne et de l'égalité conquise par la vertu et l'affection.
La première fois que le prix de vertu fut donné, en 1783, ce fut à un dévouement pareil ; par une circonstance bizarre, l'ingratitude du maître éclata en même temps que la vertu du serviteur. Madame de Rivarol
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protesta contre le rapport présenté à rAcadémie et nia le bienfait. Des démarches actives furent faites pour détourner le suffrage des académiciens; mais le dévouement de la pauvre garde-malade fut constaté et avéré. Le prix lui fut décerné, aux grands applaudissements du public.
Depuis lors, chaque année nous a présenté de pareils exemples de vertu. Jamais une si inconcevable ingratitude ne s'est reproduite ; à peine est-elle croyable.
Claire Bmnguier, de Teschez, département de l'Aude, âgée de cinquante-cinq ans, entra à Tàge de dix-huit ans comme bonne d'enfants dans une maison riche. Le chef de cette famille, considéré dans la province, mourut bientôt après en laissant ses affaires dans un si fâcheux état que ses biens furent expropriés. La femme, après avoir fait le sacrifice de sa dot, se vit réduite à la misère. Elle congédia tous ses domestiques. Claire ne voulut point se séparer d'elle, renonçant à tout gage. Emmenée d'abord par son père, qui trouvait ce dévouement insensé, elle lui déclara qu'elle mourrait de chagrin si on la séparait de sa maîtresse et des enfants qu'elle avait soignés. Elle a employé pendant près de quarante ans son temps, son travail et ses forces à les faire vivre. La mère est morte l'année dernière, et Claire reste encore chargée de deux enfants. L'un des deux est paralytique et idiot.
Françoise-Marie Yiguier, du département de l'Hérault, entra jeune au service d'une famille riche, qui en 1839 fut complètement ruinée et se dispersa. Une des filles de la maison vint cacher sa misère à Montpellier. Françoise ne voulut point la quitter, et non-seulement la supplia de la garder gratuitement à son service, mais lui fit accepter 2,000 francs, fruit de ses économies, pour
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acquitter une dette. Bientôt rien ne resta aux deux pauvres filles : les meubles furent vendus. Françoise, sans quitter sa maîtresse, se chargea de donner des soins à une vieille femme aveugle, et le salaire servit à les faire vivre. Cette femme est morte. Françoise a soixante-douze ans; elle ne peut plus travailler; ses journées ne lui valent que quelques centimes, et souvent il n'y a pas de pain à la maison. La médaille de 1,000 francs est à la fois une récompense et un juste secours.
Marguerite ^'eyssier, âgée de soixante-quinze ans, du département de la Lozère, s'était dévouée dès l'âge de douze ans à une famille persécutée pendant le règne de la Terreur. Elle contribua, non sans courir elle-même quelques périls, à sauver ses maîtres. Depuis elle ne les a point quittés, et a servi avec le même dévouement et gratuitement les générations successives de cette famille. En mainte occasion elle a prouvé son affection, son zèle et son courage. Elle a sauvé des, enfants confiés à ses soins qui allaient se noyer, ou qu'elle arrachait à un incendie. En défendant un autre contre un taureau fur rieux, elle perdit un œil. Parvenue à une vieillesse avancée, ses forces et sa santé sont épuisées. Les autorités locales attestent ces faits et recommandent avec instance Marguerite Yeyssier à l'Académie.
Madeleine Morisset, de Dinan, département desCotesdu-Nord, présente des titres pareils. Elle est attachée. depuis soixante ans à une famille illustre de Bretagne, mais pauvre, qui compte de glorieux services dans la marine. Cette famille a dû pendant soixante ans à Madeleine son mieux-être intérieur et sa consolation dans les malheurs qui l'ont accablée depuis les mauvaises
époques de la première révolution. Grâce à Tordre, à l'économie qu'elle maintenait dans la maison, grâce à son activité infatigable, ses maîtres ont pu, jusqu'à leurs derniers moments, conserver une supériorité supportable et convenable à leur nom. Elle y a sacrifié à leur insu ses forces, sa santé, et même son modique patrimoine : elle a vendu ce qui lui restait pour payer la sépulture du dernier de la famille. — Après quoi elle s'est consacrée à soigner sa propre sœur paralytique. Mais elle est au bout de ses forces, et vient de donner 100 francs, son dernier pécule, pour la faire admettre à l'hôpital. Tous ces détails nous ont été donnés par les autorités de Dinan, et sont à la connaissance d'un de nos confrères.
Pierre Foissard, ancien couvreur et pompier à Dijon, nous a paru digne d'une médaille de 1,000 francs. Il est âgé de soixante-quatre ans, et a plus d'une fois hasardé sa vie pour sauver des personnes qui allaient périr en se noyant. Il a aussi, à travers les flammes, emporté un enfant que l'incendie allait dévorer. En 1845, il a terrassé un chien enragé au moment où un passant allait en être mordu. A ce généreux courage, dont il a donné tant de preuves, s'ajoute le vertueux dévouement de sa vie entière à ses parents, qu'il a soutenus dans leur pauvreté tant qu'ils ont vécu, puis à des neveux orphelins, qu'il a recueillis, nourris, élevés, assurant leur avenir et leur donnant un état.
Pierre Blanchard 1, âgé de soixante-seize ans, de
1. L'Académie élant instruite que dès le 14 juin dernier, antérieurement à sa décision, le nommé Blanchard était décédé, a décidé que la médaille qui lui avait été conférée, dans l'ignorance de ce fait, était retirée du concours.
Cernay, département du Haut-Rhin, appartient à une famille autrefois riche et considérable de Briançon, qui fut réduite à une extrême pauvreté par les lois révolutionnaires. Resté orphelin et sans ressource, il s'engagea comme mousse à l'âge de douze ans; puis il entra dans l'armée de terre et se comporta honorablement pendant les années qu'il passa au service. Il fut ensuite lieutenant de douanes, et enfin il a travaillé pendant trentesept ans comme ouvrier dans une manufacture à Cernay. Il a été marié et n'a pas eu d'enfants. Il y a plus de vingt ans qu'il a recueilli trois enfants abandonnés. Il les a élevés, nourris, vêtus, soignés, instruits aussi bien que le permettait son humble fortune. Sa tendresse paternelle et ses bons exemples en ont fait d'excellents sujets; ils occupent maintenant des emplois honorables et sont devenus le soutien de leur père adoptif, que son âge a rendu incapable de travail. Il est estimé et respecté de tout le pays. Les autorités locales, les principaux habitants de Cernay, et l'on peut dire la voix publique, l'ont recommandé à l'Académie.
Nous allons maintenant nommer les quinze personnes qui recevront la médaille de 500 francs.
Glaire de Binos, de la commune de Cierp (Haute-Garonne), est la fille de l'ancien seigneur de ce village A l'époque de sa naissance, les événements de la Révolution avaient déjà réduit sa famille à la dernière misère. Lorsqu'elle fut en âge de se marier, elle épousa un paysan qui n'était point riche et vivait de son travail. Elle supporta avec courage et résignation sa mauvaise forlune. Pour suffire aux besoins du ménage, elle se fit sage-femme, et a exercé cette profession avec un désintéressement, une charité, un dévouement pour les pau-
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vres, qui la rendent chère et respectée dans son canton. Depuis onze ans elle a recueilli une cousine de son mari, abandonnée et aliénée ; elle la nourrit et la soigne, imposant des fatigues continuelles à sa vieillesse et des privations à sa misère.
Marie Dominique, couturière à Gahors, département du Lot, a refusé un mariage avantageux pour rester auprès de ses parents et les soigner. Elle a recueilli une sœur devenue veuve et presque aveugle, avec ses trois enfants. De nouveaux malheurs ont mis encore à sa charge deux autres neveux infirmes et en bas âge ; elle accepte ce surcroit de soins et de travail ; elle ne perd pas courage et ne fait entendre aucune plainte ; mais elle devient inlirme et ses forces diminuent. L'autorité municipale s'est adressée à l'Académie, qui a jugé aussi que Marie Dominique méritait un prix.
Angélique Ghesquière, du Quesnoy, département du Nord, âgée de soixante-sept ans. Elle a déjà été signalée plus d'une fois pour un prix par les autorités locales. Elle est une sœur de charité volontaire. Placée depuis onze ans dans un hospice de vieillards, après avoir doté cet établissement du prix de son petit héritage et de son mobilier vendus, elle y a apporté ses soins charitables. Ces détails, qui jusqu'ici n'étaient pas venus à la connaissance de l'Académie, ont déterminé sa décision.
Catherine Guenon, de Lyon, département du Rhône, âgée de cinquante-quatre ans. Elle a sacrifié son patrimoine pour payer les dettes de sa sœur; elle a renoncé à se marier et travaille vingt heures sur vingt-quaire pour nourrir et élever trois neveux et pourvoir à la subsistance d'un frère aliéné.
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Angélique Jonquelle, âgée de quarante-six ans, est née à Servin, département du Nord ; elle y était aimée et estimée de tous les habitants pour sa bonne conduite et sa charité, lorsque, il y a sept ans, elle apprit qu'une amie à elle, mariée au sieur Barré, ouvrier mécanicien, venait d'être atteinte d'aliénation mentale , et qu'ainsi elle ne pouvait plus soigner et nourrir son mari, que le mauvais succès de l'exploitation entreprise par une Compagnie avait ruiné-; il était devenu paralytique par suite de son travail dans une mine inondée. Il avait deux enfants, qui se trouvaient ainsi privés de leur père et de leur mère. Angélique quitta sa famille et son pays pour suppléer son amie, qui ne tarda point à mourir sans avoir retrouvé la raison. Depuis lors elle n'a point quitté le malheureux Barré ; elle lui prodigue les soins les plus pénibles et les plus rebutants, car il est dans un état de si complète paralysie qu'il est incapable de tout mouvement. Depuis sept ans elle a subvenu aux nécessités de cette pau^Te famille ; elle l'a nourrie ; elle a payé les loyers, les médicaments, les médecins, les frais d'apprentissage delà jeune fille. Son travail n'y a point suffi, et elle a vendu le coin de terre que lui avaient laissé ses parents. Maintenant elle est réduite à chercher une place de domestique, pour qu'au moyen de ses gages elle puisse continuer sa bonne action ; les 500 fr. qu'elle recevra de l'Académie n'auront pas un autre emploi.
Clarisse Lefebyre, femme Coûtant, de Yervins, département de l'Aisne, âgée de cinquante-quatre ans, a donné pendant les diverses épidémies l'exemple du plus courageux dévouement. Aucune contagion n'a jamais effrayé sa charité. Il y a quatre ans qu'elle s'est chargée du soin de deux pauvres femmes infirmes, Elle a re-
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cueilli un enfant abandonné ; depuis sept ans elle l'entretient et l'élève.
Marie Leparoux, de la commune de Bouaye, dépai'tement de la Loire-Inférieure, âgée de soixante ans, a employé sa vie entière à nourrir et à soigner son père et sa mère pauvres et infirmes. Ni peines ni privations ne l'ont détournée de ce devoir; elle a toujours refusé de se marier pour ne les point quitter. Grâce à ses soins, sa mère toujours malade a vécu jusqu'à quatre-vingtdouze ans. Elle est respectée et admirée de tous les hâtants de Bouaye.
Marie Penciolelli, de Gorte, département de la Gorse, n'est âgée que de vingt-deux ans ; mais la mort de ses parents a laissé à sa charge cinq enfants en bas âge, qui n'ont d'autre moyen d'existence que le travail de leur sœur aînée. Elle a eu aussi en héritage le soin d'une grand'mère de quatre-vingt-dix ans. Elle supporte cette position pénible avec courage et sérénité : une piété sincère la soutient; elle se refuse humblement à la louange, et trouve encore le moyen de visiter et de consoler les pauvres, leur portant de modiques aumônes. La récompense que nous lui donnons est sollicitée par les principaux habitants de Gorte.
Catherine Delacourt, veuve Maréchal, de Wambaix, département du Nord, a recueilh pendant dix-sept ans une vieille servante infirme qui, dans les dix dernières années, loin de pouvoir faire le moindre service, demandait les soins les plus assidus, tant elle était infirme. Galherine, qui n'est point riche, qui n'a pour faire vivre elle et ses enfants que le travail de ses mains, a accepté cette tâche charitable, qui a duré jusqu'à la mort de cette pauvre femme.
Mélanie Noël, de Montargis, département du Loiret, âgée de cinquante-sept ans, est fille d'un ouvrier marinier qui n'avait d'autre ressource que le prix modique de son travail; Mélanie, sa fille aînée, partagea dès l'enfance la vie laborieuse de sa mère et l'aidait aussi à soigner quatre enfants plus jeunes. Elle eut le malheur de la perdre, après une longue maladie où elle ne quittait point le chevet de son lit. Mélanie devint maîtresse du ménage, et en même temps travaillait de son métier de couturière. Ses trois sœurs se sont successivement mariées, et elle les a vues mourir l'une aj^rès l'autre : elle avait été leur garde-malade, elle demeura la mère de leurs enfants et adopta une de ses nièces. Le père, âgé de soixante-treize ans, n'est plus en état de travailler. Un frère marié, chargé de famille, loin de pouvoir venir à son aide, reçoit d'elle quelques secours. JLa nièce qu'elle avait élevée, et qui commençait à prendre part à son travail, vient de mourir. Tant de malheurs et tant de constance dans la vertu nous ont semblé dignes d'être récompensés.
Marie Garon, de Rouen, département de la Seine-Inférieure, âgée de soixante-quinze ans, est depuis cinquante-huit ans domestique dans la même maison. Pendant vingt-six ans ses services furent rétribués. Ses maîtres furent ruinés ; elle refusa de les quitter et se dévoua à leur malheur. Le jour, elle travaille et gagne de quoi les nourrir; la nuit, elle les soigne dans leurs maladies. Mais elle a vieilli, ses forces sont diminuées, et elle consacre d'anciennes économies pour soutenir les derniers jours de sa maîtresse, qui est âgée de quatre-vingts ans.
Marguerite Cualus, âgée de soixante-dix ans, de Moulins, département de l'AlUer, mérite au même titre la
même récompense. Elle a servi ses maîtres pendant cinquante-trois ans ; ils sont tombés dans la misère depuis sept ans, et elle n'a pas songé à les quitter. Ils ne peuvent lui payer ses gages, ni même la nourrir ; leur caractère s'est aigri par le malheur ; loin de lui témoigner aucune reconnaissance, aucune affection, ils lui rendent la vie dure par leur mauvaise humeur. Elle n'en ressent aucune irritation ; son dévouement reste le même; elle est douce à leur ingratitude, soutenue qu'elle est par une constante piété.
Joséphine Gagelin , de Besançon , département du Doubs, âgée de quarante-trois ans, est fille d'un pauvre marchand de charbon. Dès sa première jeunesse, elle entra comme domestique, avec un modeste gage, chez un horloger. Après quelques années, son maître ayant fait de mauvaises affaires et n'étant plus en âge de travailler de son état, tomba dans une telle détresse qu'il fut inscrit sur la liste des indigents. Sa situation était d'autant plus malheureuse que sa femme était de mauvaise santé et presque toujours malade. Joséphine n'a point quitté ses maîtres. Avec une courageuse charité, elle a cherché tous les moyens de les nourrir. Elle vendait du fil et des aiguilles ; elle lavait les gants des artilleurs de la garnison : elle faisait des ménages en ville. C'est encore la vie qu'elle mène. Elle n'est point forte et serait souvent arrêtée par la maladies! elle n'était pas soutenue par son vertueux sentiment. Son maître vient de mourir ; la veuve ne peut plus depuis longtemps quitter son lit. Joséphine, après avoir couru tout le jour gagner leur pain, se jette la nuit sur une mauvaise paillasse auprès du lit de sa maîtresse. Chacun l'admire; elle ne sait pas même si on la regarde, et nul ne lui a entendu proférer une plainte.
402 PRIX Dj: VERTU.
Agathe Martin S de Saint-Nicolas, du département de la Meurthe, âgée de soixante-neuf ans, entra à l'âge de vingt ans comme servante chez un notaire. Onze ans après, son maître était complètement ruiné et ne pouvait plus lui payer son faible gage de oO francs. Agathe ne quitta point la famille où elle avait pris ses affections et ses habitudes. Le notaire mourut, laissant dans la détresse sa femme et deux filles jeunes encore. Agathe continua et se consacra à leur service, comme auparavant. Ainsi, voilà quarante "ans d'un invariable dévouement. Le i^rix que vous donnez est à la fois une récompense et un secours.
Rose Pasquer, de Nantes, département de la Loire-Inférieure, est dans sa centième année. Depuis quatre-vingts ans elle est dévouée à la même famille, dont elle s'efforce encore de servir la quatrième génération. -Ses maîtres étaient jadis propriétaires à Saint-Domingue; ils furent complètement ruinés par les insurrections de la colonie. Gomme d'autres riches colons ou négociants que la ville de Nantes vit tout à coup tomber dans la misère, ils passèrent de l'opulence à la plus triste détresse. Pour la cacher et pour échapper aux massacres de Carrier, ils allèrent habiter Tours; leurs descendants y sont encore. C'est une tradition respectée dans la famille que, pendant les premières années de la Révolution, la vieille Rose, par un travail pénible et assidu, soutenait à elle seule les aïeux qui étaient ses maîtres. Depuis lors, la famille a recouvré quelque aisance, et Rose, sans avoir le même mérite, a toujours eu le même zèle et la même
1. L'Académie ayant été informée que, le 2 août dernier, antérieur rement à sa décision, la demoiselle Agathe Martin était décédée, a décidé que la médaille qui lui avait été conférée, dans l'ignorance de ce fait, était retirée du concours.
fidélité. Nous avons jugé qu'il convenait d'honorer l'ex- Irème vieillesse de cette digne femme et de récompenser la vertu du temps passé.
Nous avons espéré, messieurs, que cette nomenclature, accompagnée de notices, auxquelles nous ne pouvions donner plus d'étendue, ne serait pas sans intérêt pour le public qui assiste à notre séance. On imprime chaque année un relevé des actes criminels qui ont été déférés à la justice des tribunaux; nous sommes informés du nombre des vols et des meurtres qui ont affligé la société. Lorsque ce nombre augmente progressivement, nous nous attristons dans la crainte que ce ne soit le symptôme d'une corruption croissante, d'une éclipse des sentiments moraux, d'un oubli de la religion. Notre liste des actes de vertu est moins longue ; mais, ainsi que nous l'avons dit, elle n'est pas, elle ne peut pas être complète. Les magistrats, à qui sont confiés le maintien de l'ordre et la punition des délits, ont pour devoir d'exercer une surveillance exacte, de ne laisser échapper à leurs poursuites aucune action coupable selon la loi. Quant à nous, notre devoir n'est pas de rechercher et de constater tous les traits de charité ou de dévouement accomplis dans l'étendue de la France; nous sommes persuadés qu'il y en a un très-grand nombre qui ne viennent pas à notre connaissance. La vertu ne comporte point la vanité; elle ne sait pas son mérite ; c'est tout naturellement, par une inspiration du cœur et une pensée religieuse, que le dévouement et le sacrifice ont été accomplis. Gela est surtout vrai dans cette classe modestement obscure, dans cette majorité de la société qui se résigne, par habitude, à être peu regardée par la minorité.
Cette liste des prix de vertu n'est donc pas un docu-
ment de statistique; mais nous pensons qu'elle est pourtant un signe satisfaisant de l'état moral du pays, et qu'on en peut conclure que les actes récompensés par nous ont été accomplis au milieu d'une société qui n'a point oublié la loi religieuse et qui conserve dans le cœur des sentiments de sympathie et d'humanité.
C'est ce qui peut être aperçu même dans les récits trop succincts que vous venez d'entendre. Nous ne les croyons pas dénués d'intérêt; nous espérons qu'ils ont été écoutés sans ennui et n'ont pas semblé trop monotones. La foule se presse aux audiences des cours d'assises; les lecteurs abondent pour le compte rendu des procès. Le crime paraît plus dramatique que la vertu; la vie des coupables est variée, mêlée d'incidents imprévus. Ce n'est pas que cette curiosité du vulgaire suppose le moindre intérêt, la moindre pitié pour eux; mais on cherche des émotions, on se porte vers un théâtre où elles sont plus vives, nous pourrions dire plus cruelles, parce qu'elles sont produites, non par l'imagination, mais par la réalité.
Pourrions-nous, toutefois, ne pas être émus par la peinture du malheur et de la souffrance, par les incidents qui jettent une famille dans la misère et la font passer de l'opulence au manque de pain, par les effets que produisent sur la vie privée les événements qui bouleversent toute une nation? Est-ce que les affections de famille, devenant d'autant plus tendres et plus dévouées qu'elles imposent plus de sacrifices, le désintéressement et l'abnégation des vieux serviteurs qui consacrent leur vie entière à nourrir leurs maîtres, le zèle charitable du pauvre secourant un plus pauvre que lui, ou adoptant des orphelins, n'excitent pas en nous un intérêt qui est moins déchirant peut-être, mais plus vrai, plus tendre, et mêlé à des sentiments élevés, à l'admiration et à la
pitié? On a composé des romans sur ces données, et ils ont eu un grand charme pour les lecteurs. L'Académie, en racontant sans détails, sans fictions, sans mise en scène, les actes de vertu qu'elle récompense, ne prétend pas à un succès littéraire. Son espoir, en présentant de tels exemples, est de disposer les cœurs à la charité.
DISCOURS DE M. VITEÏ
DIRECTEUR CE l'ACADÉMTE
Prononcé dans la séance publique annuelle du 20 août 18o7.
Voilà soixante-quinze ans que votre compagnie , à la prière d'un véritable philanthrope, acceptait pour la première fois le difficile devoir que vous remplissez aujourd'hui. En vous confiant la tutelle de cette fondation naissante, dont ses libéralités posthumes devaient, trente ans plus tard, accroître l'importance et assurer la perpétuité, M. de Montyon avait fait preuve d'un rare discernement. 11 avait préféré parmi tous les corps de l'État, dont rien n'annonçait alors l'imminente ruine, et qui tous, pleins de vie et d'honneurs, lui promettaient un patronage également puissant, il avait préféré le seul qui dût survivre ! Son instinct l'avertissait-il qu'en France, où rien ne dure, les lettres ne meurent pas ? Voulait-il, en s'adressant à vous, s'associer à votre sauvegarde ? Je n'en saurais rien dire ; mais que ce fut prévoyance ou hasard, il avait bien choisi : grâce à vous, grâce aux lettres, depuis trois quarts de siècle son œuvre a survécu.
En peut-on dire autant de sa pensée première ? Gardiens de l'institution, vous en dispensez les bienfaits; acceptez-vous aussi les espérances sans limites qui Tac-
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cueillirent à son berceau? En 1782, on était incrédule aux miracles, mais à ceux du passé seulement ; quant à ceux de l'avenir, les miracles de la sagesse humaine, on y croyait avec ferveur. L'émulation surtout passait pour un levier magique avec lequel on était sûr sinon de soulever ce monde, du moins de le moraliser; il n'y fallait qu'un peu de temps, de bon vouloir et de savoir-faire. Chacun marchait à l'âge d'or qu'il voyait devant soi avec autant de certitude que Colomb traversait l'Océan. Comment M. de Montyon n'eût-il pas partagé la croyance commune ? Ne lui disait-on pas que ses prix porteraient dans les âmes tant de bonnes semences que bientôt on verrait germer de toutes parts la charité, le dévouement, l'amour du sacrifice ; que les nobles passions gagnant toujours de proche en proche, et rejoignant leurs bienfaisants rameaux, au bout d'un siècle ou deux les vices et les crimes disparaîtraient de cette terre, comme étouffés par la vertu ?
On sait de quel réveil furent suivis ces beaux rêves ! et quelle leçon châtia cet orgueil ! Alors ce fut une autre thèse. D'un excès on passa dans l'autre. On s'était tout promis de l'homme et des moyens humains, on n'en voulut plus rien attendre. L'utopie était morte, on lui fît son procès. Offrir à la vertu les récompenses de la terre, la renommée, l'éclat, la vaine gloire, n'était-ce pas la corrompre, la dessécher dans sa racine? Lui décerner des prix, des médailles, de l'argent, quelle profanation ! Peu s'en fallut qu'on ne vous accusât d'empoisonner les âmes par vos imprudentes largesses ; qu'on ne vous sommât de répudier un legs profane, de cesser vos enquêtes, d'abdiquer votre juridiction, de détourner vos indiscrets regards du sanctuaire de la conscience humaine.
Qu'avez-vous opposé, messieurs, à cette véhémence?
Vous avez, sans vous émouvoir, continué de donner vos prix, redoublant seulement de vigilance et de soinspour ne les donner qu'aux plus dignes. Sans désavouer votre mandat, vous en avez fixé sagement les limites. La vertu n'est pas votre justiciable, vous le savez, vous l'avez dit en toute occasion. Il ne vous appartient pas plus de lui donner sa récompense que vous n'avez pouvoir de la créer. M. de Montyon, s'il était de ce monde, en conviendrait tout le premier. Mais qu'importe cette métaphysique? Avez-vous donc à disserter sur l'essence de la vertu ? Ce n'est pas de théories qu'il s'agit, c'est de bonnes actions. Faut-il les honorer, leur rendre un public hommage? Vaut-il mieux pour la gloire des principes garder un respectueux silence, condamner à l'oubli les plus touchants exemples d'héroïsme ou de charité, de peur d'interrompre la paix intime et solitaire des cœurs d'éhte à qui nous les devons ? Vos éloges les troubleront peut-être ; mais si vous avez la chance de faire éclore, en les importunant, quelque bonne pensée, quelque action généreuse, ces nobles cœurs se plaindront-ils d'un moment d'embarras ou d'ennui ? N'est-ce pas un nouveau sacrifice, un supplément d'abnégation que sans trop de scrupule on peut demander à la vertu ?
De telles questions, messieurs, sont pour vous dès longtemps résolues ; l'expérience a parlé. Le bien que vous avez fait vous donne la mesure du bien que vous pouvez faire. Non-seulement on lit avec empressement dans nos campagnes et dans nos villes, sous le toit du laboureur et au foyer de l'artisan, les comptes rendus de vos concours, les livrets que vous distribuez, chaque année, à si grand nombre d'exemplaires ; mais cette publicité déjà considérable, bien supérieure à celle de beaucoup de bons livres, presque égale à celle des mauvais, devient insuffisante; si bien que l'industrie privée vous
demande aujourd'hui d'entreprendre à ses frais une réimpression. D'où vient cette faveur à des récits dépourvus dïntérêt romanesque, sans incidents, sans coups de théâtre, simple énumération d'actions admirables sans doute, mais la plupart obscures et un peu monotones? Leur attrait n'est-il pas dans ce contentement involontaire, dans ces sympathiques émotions qu'excite un témoignage de respect et de reconnaissance rendu pubUquement à la pauvreté vertueuse? Vous pouvez donc, sans crainte, donner carrière à vos éloges, dût en souffrir un peu la modestie de vos lauréats.
Passe pour les éloges, dira-t-on ; mais l'argent ! L'argent, messieurs, à qui le donnez-vous? Jamais en réalité à ceux qui de vos mains le reçoivent directement. Yous avez beau n'offrir vos récompenses qu'à la pauvreté seulement, ainsi que M. de Montyon l'exige ; vos pauvres trouvent toujours de plus pauvres qu'eux-mêmes, et c'est à ceux-là que descendent les bienfaits que vous répandez. Ne craignez pas qu'on vous accuse de tarifer le désintéressement, de salarier le sacrifice ; personne ne s'y méprend, pas plus vos lauréats eux-mêmes que le public qui les connait. On sait qu'entre eux et vous il est un fidéi-commis tacite, qu'ils sont les trésoriers de M. de Montyon, les intègres dépositaires, les ingénieux distributeurs de sa féconde charité.
Cette pauvreté volontaire, qui ne peut accepter les trésors de ce monde que pour les transmettre à d'autres, vous la trouvez, à des degrés divers, chez tous ceux que vous couronnez : le dédain du bien-être et l'oubli de soimême, c'est le fond même de la vertu ; mais il est de ces âmes en qui l'abnégation et le dépouillement prennent un tel caractère de persévérance et d'énergie qu'elles s'élèvent, on peut le dire, à la hauteur de l'héroïsme.
Si je vous disais, messieurs, qu'une femme d'une nais-
sance honorable, accoutumée dès sa jeunesse aux douceurs de la vie, et possédant une fortune qui l'assurait de les goûter longtemps, prend un jour la résolution, nonseulement de mourir au monde, de se dévouer tout entière au soulagement des malheureux, mais de tout leur abandonner, tout, sans réserve, sans exception, le nécessaire comme le superflu; si j'ajoutais que cette résolution s'est accomplie, que depuis quinze années tous les établissements charitables qui manquaient à la contrée ont été construits et dotés du seul produit de cette fortune devenue tout entière la propriété des pauvres, et que la donatrice, bientôt réduite à coucher sur la dure, s'imposant les mêmes privations, vivant de la même vie que les malheureux qu'elle soulage, mais ne se résignant pas à n'avoir plus rien à donner, s'est faite mendiante, seule et dernière chance de faire encore l'aumône, que penseriez-vous, dites-moi? Ne vous semblerait-il p-as que je parle et d'un monde et d'un siècle bien éloignés de nous? qu'il me vient en mémoire quelque antique légende des premiers temps de notre foi ? Peut-être cherchez-vous de quelle sainte matrone, béatifiée par l'Église au nom des pauvres reconnaissants, j'ai voulu vous rappeler la vie ? Eh bien ! messieurs, ne cherchez pas : c'est de nos jours, à cette heure même, dans un chef-lieu de souspréfecture d'un de nos départements, à Saint-Yrieix, en Limousin, que vous trouverez l'héroïne de cette moderne légende. Son nom, vous le saurez bientôt, pour peu que vous traversiez la ville ou le pays qui l'environne : l'orphelinat, la salle d'asile, l'ouvroir, l'école des jeunes filles pauvres, la maison des vieillards indigents, sont là pour vous le dire ; et c'est surtout dans la reconnaissance, dans la vénération, dans un certain étonnement respectueux des populations que vous le trouverez profondément gravé. Le voyageur qui vient à Saint-
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Yrieix pour la première fois, s'il descend des voitures publiques, sera, selon l'ancien usage, qu'un nouveau mode de transport commence à rendre moins fréquent, entouré de malheureux sollicitant sa charité ; sïl ne remarque pas dans ce groupe une femme de cinquante ans, à l'aspect digne et sévère, qui lui tend noblement la main ; s'il est distrait, s'il songe à ses affaires, s'il passe en écartant la pauvre femme, ou même en la repoussant peut-être, aussitôt il lira dans les regards des spectateurs, dans les yeux des femmes et des enfants surtout, je ne sais quel avertissement qui semblera lui dire : « Monsieur, prenez donc garde ; c'est madame Fleurât! » Et chacun à l'envi lui dira le mystère de cette charitable mendicité, chacun lui fera le compte des bienfaits qu'a versés sur la ville cette indigente incomparable, sans parler des trésors de patience et de bonté qu'elle y répand encore tous les jours. On lui racontera la gêne qu'elle endure, les humiliations qu'elle brave pour obéir à Dieu et servir son prochain ; en un mot, on lui en parlera comme on pouvait parler des saintes de leur vivant. Une sorte d'auréole semble entourer son nom ; chacun lui voue un culte intérieur, et ceux mêmes qui dans les premiers temps ne pouvaient croire à la persévérance de cette vertu surhumaine, depuis qu'ils l'ont vue toujours grandir et ne faiblir jamais, en sont les plus zélés, les plus fervents admirateurs.
Ce nom encore obscur, bien qu'entouré de tant de bénédictions, doit retentir dans cette enceinte. L'Académie aime à se faire l'écho de ces acclamations unanimes de la reconnaissance populaire ; elle est surtout jalouse de proposer au monde, en regard d'affligeants spectacles dont rougit notre temps, de tels exemples de grandeur et de pureté morale, exemples faits en vérité pour apprendre aux plus pessimistes à ne désespérer de rien.
Le prix Montyoïi, le seul prix qui sera décerné cette année, est offert à madame Fleurât ; ou, pour mieux dire, vous dotez de 2,000 francs de plus les établissements charitables et les pauvres de Saint-Yrieix.
Les vertus de madame Fleurât avaient dans ce concours un grand nombre d'émulés ; aussi l'Académie distribue-t-elle, outre ce prix unique que personne ne pouvait partager, vingt-huit accessits ou médailles. Dois-je faire le récit de tous les dévouements que ces médailles récompensent? dire à cjuel' titre chacune d'elles est accordée? Ce long cortège d'édifiantes actions ne laisserait dans vos esprits qu'une trace confuse. Vous auriez, je n'en doute pas, la bonne grâce d'écouter; mais, dans l'intérêt même des lauréats et de l'institution, mieux vaut ne pas vous mettre à cette épreuve. Malgré moi, par égard pour vous, j'abrégerais, j'irais trop vite, je laisserais dans l'ombre des détails qui ont droit au grand jour de la publicité. Le livret du concours peut seul donner sans trop de laconisme toutes ces biographies une à une. Le livret se répand en France et va de ville en ville, s'adressant à l'auditoire de chaque lauréat ; il parle à ceux qui les connaissent, qui tous les jours les admirent, à ceux qu'ils ont eux-mêmes obligés, secourus: tandis qu'ici, ne l'oublions pas, on parle seulement à l'auditoire de tout le monde.
Je vous demanderai pourtant la permission, messieurs, de faire une exception, et de vous dire dès aujourd'hui quelles sont, dans ces vingt-huit médailles, celles^que l'Académie a mises au premier rang, entraînée à cette préférence par des efforts de charité plus grands et plus durables, par des preuves plus éclatantes de courage et d'abnégation.
Dans cette répartition des médailles de première classe, notre sexe, il faut s'y résigner, est encore cette
fois, selon sa constante coutume, le moins bien partagé : sur sept médailles il en a deux. Parlons d'abord des cinq autres.
Marie Beauget est une pauvre femme âgée de soixantedeux ans; elle en a passé quarante-trois à servir ou plutôt à secourir une autre femme presque aussi pauvTe qu'elle, qui vient tout récemment de mourir dans ses bras, infirme et centenaire, ou peu s'en faut. Cette respectable dame, d'une noble famille de Saint-JeandWngely, ne possédait que six cents francs de rente, dernier reste de ses biens perdus à la Révolution. A peine k son service, Marie sentit pour elle l'attachement d'une fdle : orpheline et sortant d'un asile religieux qui avait recueilli son enfance, il lui fallait une famille. Dieu lui avait fait un cœur d'ange : elle conçut à dix-huit ans la résolution de consacrer sa vie à sa maîtresse. Nonseulement elle ne reçut jamais rien de celle qui l'avait prise à gages, mais elle lui donna toujours. Comme le vieux Caleb du poëte écossais, elle mettait son orgueil à ne pas laisser voir que sa noble maîtresse manquât de quelque chose ; elle cachait aux autres sa misère, elle la cachait surtout à elle-même, lui persuadant qu'au marché tout se vendait à bien bas prix, qu'avec 600 francs on pouvait payer une servante, vivre encore passablement et recevoir sans rougir les visites d'anciens amis moins maltraités de la fortune. C'était en passant les nuits à travailler en cachette que la pauvre Marie justifiait ses pieux mensonges et comblait les lacunes de ce maigre budget. Un accident cruel, qui priva sa maîtresse de l'usage de ses membres, vint apprendre à Marie un nouveau genre de dévouement. Infirmière admirable, elle parvint à calmer les souffrances de celle qui l'appelait sa fille, et eut la joie de prolonger cette précieuse
vie jusqu'à un terme inespéré. Puis, quand elle resta seule, une dernière tâche devait être remplie ; elle fit un dernier effort, rassembla ses dernières ressources, et des honneurs modestes, mais dignes et touchants, furent rendus à sa chère maîtresse. L'Académie s'impose un devoir plus facile en consacrant au souvenir de cette pieuse fidélité une médaille qu'a déjà décernée d'avance la ville entière de Saint-Jean-d'Angely.
Entre l'histoire de Marie Beauget et celle de Rose Lepetit vous ne trouverez point de grandes différences. Ces saintes vies n'ont d'autre tort que de se ressembler un peu. Chez Rose Lepetit le dévouement s'exerce encore : c'est un vieillard octogénaire, sourd, à moitié aveugle, couvert d'infirmités, qui réclame ses soins, Il est ruiné depuis trente ans ; sa fidèle servante n'a d'autre salaire, elle aussi, que le plaisir de faire le b~ien ; elle aussi s'est imposé longtemps de laborieuses veilles pour adoucir tant de maux. Elle est vieille aujourd'hui, épuisée de fatigue, mais son zèle ne s'éteint pas : la charité la rend ingénieuse ; ce qu'elle ne peut plus faire, elle sait le demander; elle obtient de la compassion ce que ses forces lui refusent. Est-il besoin de dire qu'à Valognes comme à Saint-Jean-d'Angely l'admiration est unanime, et que tous les habitants sollicitent la récompense si justement acquise à Rose Lepetit?
Même fidélité, même cœur, mêmes trésors de dévouement chez ces trois autres femmes que vous récompensez ainsi, toutes trois du nom de Marguerite, trois sœurs, pour ainsi dire, de nom, de race et de vertu. Toutes trois, au temps de leur jeunesse, il y a quarante ou cinquanic ans, s'attachèrent d'autant plus A leurs maîtres qu'ils devenaient plus malheureux ; toutes trois, n per-
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dant leurs maîtres, ont comme adopté leurs enfants ; elles les font vivre et les élèvent. L'une, Marguerite Lacroix, demeurant à Murât (Cantal), pour se charger des orphelins que lui a légués sa maîtresse, se dépouille de tout et vend jusqu'à ses hardes; puis, n'ayant plus de pain à leur donner, elle se met en condition, se loue à leur profit, d'autant plus infatigable qu'elle ne travaille pas pour elle. L'autre, Marguerite Duhand, demeurant à Bayeux (Calvados), subit les mêmes charges et dans des conditions plus dures, s'il est possible ; le fils de ses maîtres est idiot, épileptique, incapable de gagner sa vie, et voilà dix-sept ans qu'elle le soigne, le nourrit, sans le perdre de vue ni la nuit ni le jour. La troisième, Marguerite Maillet, demeurant à Baume les Dames (Doubs), n'a de mémoire que pour les bienfaits; elle oublie que son maître, vieux militaire dont les souffrances avaient aigri Thumeur et troublé la raison, Fa presque blessée à mort dans un de ses accès ; qu'à servir ce dangereux malade elle a gagné une cruelle et incurable infirmité. Tout cela n'est rien pour elle : elle ne voit qu'une veuve et des enfants dans la misère, également hors d'état de se passer de ses soins et de les lui payer ; elle les leur donne. La mort du vieux soldat a éteint la pension qui faisait vivre sa famille ; elle y supplée par des prodiges de travail et parvient même à affranchir ses pauvres maîtres de quelques dettes, seul héritage que leur père leur eût laissé.
Ce sont là trois admirables vies : on a beau dire que ce genre de vertu doit être le plus facile et naître, pour ainsi dire, sans culture dans les cœurs, par la raison que chaque année il s'en présente à vous de plus fréquents exemples, vous persistez à l'accueillir avec prédilection, et jamais vous ne sauriez trop faire pour le propager plus encore ; mais vous n'ouliUez pas non plus
cet autre dévouement en quelque sorte plus viril, qu'aucun lien d'affection, d'habitude ou de reconnaissance ne prépare et n'entretient, sublime élan de l'âme qui nous fait braver la mort par pur amour de nos semblables. Telle est la vocation de Pierre Bladviel, cultivateur des environs de Figeac. Il est bon fils, bon mari, bon père, ne vit que pour les siens, ne travaille que pour eux : on lui donnerait une médaille pour ses seules vertus domestiques ; mais quand le Lot est débordé, quand on entend les cris d'un marinier que les flots entraînent, alors Bladviel ne connaît plus ni père, ni femme, ni enfants ; sourd à leurs cris, insensible à leurs larmes, il s'échappe, saute dans un bateau, se lance sur le torrent à travers les arbres déracinés et les débris flottants qui, comme une avalanche, menacent de l'engloutir; les spectateurs sont dans l'angoisse, les mariniers les plus hardis s'écrient qu'il est perdu ; mais tout à coup il réparait déposant sur la rive le malheureux qui se noyait. Par la nuit la plus noire, par le froid le plus vif, comme aux ardeurs d'un ciel brûlant, Bladviel est toujours prêt. C'est Dieu, dit-il, qui lui commande ces terribles sauvetages : quand il entend sa voix, il se sent plus qu'un homme. Quinze personnes en dix-huit ans ont dû la vie à Bladviel, quinze frères qu'il n'avait jamais vus.
Ainsi, messieurs, ce n'est, vous l'entendez, qu'après un long apprentissage, et sur des preuves répétées d'une héroïque abnégation, que vous décernez à cet homme le prix qui lui est dû. Tous en usez toujours ainsi : vous cherchez avant tout ces nobles persévérances. Pour s'élever jusqu'à l'honneur d'être récompensé par vous, ce n'est pas trop d'une vie entière de sacrifices et d'oubli de soi-même. D'où vient donc que, sans hésiter, certains d'avance d'être applaudis de tous, vous allez, pour la première fois peut-être, vous départir de vos pru-
dentés règles et placer vos chevrons sur Thabit d'un enfant? Le mot de cette énigme vous sera bientôt dit.
N'avez-vous pas tous souvenir qu'en décembre dernier les pilotes du port d'Agde aperçurent en mer, vers le déclin du jour, un navire d'environ cent tonneaux, la goélette la liejrrise, qui faisait voile vers le port? La mâture semblait en désordre et les lianes du navire portaient la trace d'un choc violent, d'un récent abordage. Quand les pilotes approchèrent, ils virent avec étonnement que le bâtiment marchait tout seul, pour ainsi dire; du moins le pont semblait désert : ni capitaine, ni timonier, ni matelot. On n'apercevait qu'un mousse, allant, venant de tribord à bâbord, passant de la barre aux amures, et faisant à lui seul tout le service d'un équipage. Dans un coin du navire on voyait bien aussi un pauvre homme couché, pâle et tremblant, hors d'état de se tenir debout. Bientôt la Rej^rise entrait à Agde, et la ville apprenait que, trente-six heures auparavant, la nuit, par une de ces épaisses brumes qui font s'entre-heurter les navires en pleine mer comme les passants dans nos étroites ruelles, ce petit bâtiment, étant au large, avait subi le choc d'un grand brick de fort tonnage ; que le capitaine, épouvanté, croyant sentir couler bas sa goélette, s'était élancé sur le brick en s'accrochant aux cordages et appelant à lui tout son monde. Deux matelots et deux novices l'avaient aussitôt suivi. Pourquoi ce jeune mousse, de tous le plus agile, n'avait-il pas imité leur exemple? C'est qu'il y avait à bord un malheureux, incapable de se sauver. Perret, c'était le nom du mousse, s'était senti saisi de compassion ; la vue de ce malade l'avait comme enchaîné et rendu immobile. L'enlever dans ses bras, il n'en a pas la force; 1 abandonner, le laisser mourir seul, c'est pour lui plus
impossible encore : il reste donc. Dans le premier moment, il en fait Taveu, lorsque les deux navires se séparèrent après un craquement efîro^'able, quelques larmes lui échappèrent; il se crut à son dernier jour et recommanda son âme à Dieu; mais, au bout de quelques secondes, lorsqu'il vit que le bâtiment, malgré ses avaries, flottait toujours et pouvait naviguer, un courage surnaturel s'empara de ce jeune cœur. La mer était houleuse et le vent fraîchissait; comment ses petits bras suffiront-ils à la manœuvre ? Cette réflexion ne lui vient pas ; il dispose les voiles, s'élance au gouvernail. Son pauvre compagnon ne peut lui prêter secours ; mais il est vieux marin; Perret l'écoute, le consulte, se laisse guider par lui. Soumis et confiant, ses yeux brillent d'espoir : il reverra sa mère, sauvera son camarade, sauvera son navire. Cette pensée double ses forces et d'un eiifant de treize ans fait un matelot consommé.
Je ne m'étendrai pas sur les péripéties de cette navigation. Le jour fut bien long à venir! Le vent poussait à la côte d'Espagne ; il fallait résister pour s'écarter le moins possible du lieu témoin de l'abordage, seule chance de recevoir du secours. Ce brick, auteur du mal, voudrait peut-être le réparer! Il reviendrait au jour naissant ; on se mettrait à sa remorque : voilà ce qu'on espérait à bord de la Reprise. Mais l'attente fut vaine. La journée se passa, et le brick ne vint pas. Il continuait paisiblement sa route et entrait vers le soir à Marseille. Cependant la nuit tomba, et les fatigues redoublèrent. Le lendemain, trois bâtiments parurent à l'horizon ; aucun d'eux ne voulut comprendre les signaux du petit navire. Par bonheur, le ciel fut plus clément : le vent tourna, souffla du sud. En manœuvrant avec prestesse on pouvait être avant la nuit en vue d'un port de France. Dans de pareils moments l'équipage le plus complet
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n'est que tout juste assez nombreux. Perret est seul, mais il se multiplie : il court de vergue en vergue ; toutes ses voiles, même les plus hautes, se développent coup sur coup, se gonflent sous la brise et poussent le navire comme par enchantement. Il était temps : l'effort était suprême ; notre navigateur était à bout de forces. A le voir, on ne le croirait pas. Il est radieux, il aperçoit la terre, qui peu à peu sort des eaux et grandit devant lui.
Yoilà, messieurs, ce que vous saviez tous, un fait de mer aussi extraordinaire ne pouvait demeurer inconnu ; mais savez-vous aussi en quels termes modestes , énergiques et simples, ce brave enfant, une fois à terre, raconta ce qu'il avait accompli? Capitaine par intérim, il devait faire devant le tribunal de commerce son rapport de relâche. Dans ce rapport, qu'il faudrait mettre tout entier sous vos yeux, pas un mot de reproche à ceux qui l'ont abandonné ; tout l'honneur de sa belle conduite attribué aux conseils de son vieux compagnon ; à chaque mot on sent une âme aussi honnête que forte, un cœur aussi chaud que sincère. Après cette lecture on ne s'étonne pas d'apprendre que, depuis deux ans qu'il navigue pour le commerce, Perret n'a rien gardé pour lui du produit de ses salaires, qu'il atout envoyé à Quiberon, dans la pauvre cabane où sa mère, à grand'peine, élève trois autres enfants. Cherchez un bon sentiment qui lui manque ; compatissant au malheur, généreux, dévoué, docile à l'expérience, dur à la peine, intelligent et intrépide ! La récompense est-elle prématurée, et, sans désobéir à M. de Montyon, auriez-vous pu laisser en dehors du concours tant de bonnes et solides vertus ?
Il est vrai que la découverte ne vous en apparlicnt pas ; vous n'en avez pas les prémices. Sans parler du pubhc, qui s'est pris pour ce noble enfant d'une juste
admiration, d'autres faveurs sont descendues sur lui. Ne craignez pas, messieurs, que les vôtres, en venant les dernières, excèdent la mesure, encore moins qu'elles soient superflues ; elles ont un caractère qu'aucune autre n'efface. Perret le comprendra, à Brest, dans cette école des mousses dans laquelle il vient d'être admis ; ses compagnons d'école le comprendront à son exemple. Les croix d'honneur que vous donnez s'obtiennent à double titre : pour être appelé à Paris, pour être admis, complimenté, encouragé chez son ministre, et même en plus haut lieu, il suffit d'être brave, d'avoir risqué sa vie à sauver ou son navire ou son drapeau ; pour être adopté par vous, il faut à la bravoure joindre un autre courage, le courage du bien et de l'humanité. Ne craignez pas que votre lauréat en perde la mémoire : vos médailles obligent. Perret se rappellera toute sa vie à quels dignes émules vous l'associez aujourd'hui , en quelle noble et sainte compagnie vous l'avez introduit. Il deviendra, nous l'espérons, un Jean Bart, un Duquesne : il restera toujours un fils de M. de Montyon.
Récit des actions vertueuses pour lesquelles des rjiédailles ont été décernées par l'Académie dans la séance publique du 20 août 1857.
Félicité Béeler, âgée de cinquante-cinq ans, demeurant à Ghâteauneuf (lUe-et-Yilaine). — Fille d'un militaire mort à la Martinique peu de temps après sa naissance, elle reçoit de sa mère de tendres soins et une bonne éducation. La reconnaissance lui inspire un dévouement passionné pour sa mère. Elle refuse de se marier pour ne pas s'en séparer, lui procure une sorte d'aisance par un travail forcé, dont le produit s'ajoute à leur médiocre
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fortune. Puis, de sa mère, son dévouement se porte sur tous ceux qui souffrent et qu'elle peut soulager; sans cesse au chevet des malades, s'imposant des veilles fatigantes, pansant les plus rebutafites plaies, rendant à la santé de pauvres enfants infirmes, soutenant contre la misère, pendant plus de douze années, un vieux et malheureux ménage, recueillant une pauvre orpheline qu'elle élève et à laquelle elle apprend un état, ne perdant pas un jour sans faire du bien ou soulager une infortune, Félicité Béeler est depuis quarante ans la sœur de charité et la providence de sa commune.
Simon Bo^'TEMPS, âgé de cinquante-trois ans, demeurant à Paris, rue Saint-Antoine, 101. — Ouvrier orfèvre, connu dans son quartier et dans son corps d'état par sa vie charitable. Indépendamment de beaucoup d'autres bonnes œuvres, il a recueilli trois enfants, un garçon et deux filles. Le premier a été pourvu de tout à ses frais pendant huit ans, mis en apprentissage et en état de gagner sa vie. Des deux filles, l'une qu'il avait rencontrée mourante de faim, a été nourrie par lui et élevée jusqu'à Tàge de seize ans, puis il l'a rendue à la famille de la mère ; l'autre est aujourd'hui âgée de dix ans : il l'a définitivement adoptée. Cet homme excellent, dont la santé s'est affaiblie, et qui a toujours consacré ses épargnes au soulagement des autres, est aujourd'hui hors d'état de suffire â ses propres besoins. Ses confrères les orfèvres adressent à l'Académie une touchante recommandation en faveur de Simon Bontemps.
Marguerite Catany, âgée de cinquante-huit ans, demeurant à Angoulème (Charente). — Comme Félicité Becler, Marguerite Catany, avant de se consacrer au
service des malheureux, s'était dévouée pendant de longues années à ses parents infirmes et peu fortunés. Elle aussi a sacrifié à l'accomplissement de ce pieux devoir un mariage avantageux. Sa charité s'est ensuite reportée sur une nièce et trois enfants abandonnés, sans pain et sans asile. Elle les a recueillis, a dépensé pour les élever toutes ses épargnes ; après quoi, s'étant créé, à force de travail, de nouvelles ressources, elle les a épuisées en faveur d'un pauvre homme dont la justice allait saisir les meubles. Telle a été, depuis l'âge de treize ans, la vie exemplaire de cette charitable fille.
Veuve Chopart, dite Babet, âgée de soixante-quinze ans, demeurant à Paris, rue Cassette, 8. — Pendant vingt-six années de dévouement, de respect et d'affection, la veuve Chopart a servi la même maîtresse, pauvre dame qui possédait à peine de quoi suffire à ses besoins, et qui se trouva bientôt dans l'impossibilité de payer à sa servante les faibles gages qu'elle lui avait promis. Celle-ci ne lui en resta pas moins fidèle, ne voulut jamais la quitter, l'entoura des soins les plus touchants et les plus assidus, l'aida de son travail et chercha les moyens les plus ingénieux de lui cacher à elle-même sa misère. Cette constance, ce dévouement exemplaire, ont excité l'admiration de tous ceux qui connaissent Babet Chopart, et inspiré une vive sympathie aux amis de son ancienne maîtresse, témoins de son zèle affectueux et désintéressé. Ce sont ceux qui ont porté à la connaissance de l'Académie ce touchant exemple de piété et de fidélité domestique. Le grand âge de la veuve Chopart et de cruelles infirmités, suite évidente des privations qu'elle s'est volontairement imposées, lui donnent un titre de plus à la récompense si justement acquise à sa noble conduite.
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Noël FoNTA, instituteur, âgé de quarante-cinq ans, demeurant à Roquefort (Ariége). — Déjà sous-oiTicier et sur le point de passer officier, Fonta, en apprenant que son oncle et sa tante, vieux et infirmes, sont tombés dans la misère et l'isolement, abandonne l'espoir d'un avancement et d'un état assurés, et se dévoue à remplacer son oncle comme maître d'école, en lui laissant tout ce qu'il gagne. Pour ajouter quelque chose à son modeste salaire, il va donner, à de grandes distances, après les heures d'école, des leçons dans les villages environnants, et finit ses laborieuses journées en rapportant à ses pauvres parents tantôt du bois qu'il a ramassé, tantôt quelques aliments qu'il a obtenus par charité. Quant à lui, il ne mange que du pain noir, et pendant dix années il mène cette rude vie, sans compter tous les soins qu'il donne à ces deux vieillards , accablés d'infirmités dégoûtantes. Infatigable dans son dévouement, Fonta, même avant la mort de son oncle et de sa tante, adopte trois orphelins en bas âge, ses parents éloignés ; il a pourtant lui-même trois enfants qu'il a peine à nourrir. Enfin, pendant l'épidémie cholérique de 1854, il a sans cesse exposé sa vie près des malades et enseveli ceux que ses soins n'avaient pu sauver. Aussi excitet-il une admiration respectueuse chez tous ses concitoyens.
Marie Four, âgée de quarante-six ans, demeurant à Bourg- Argental (Loire). — Marie Four, pauvre ouvrière, n'ayant pour exister que le fruit d'un travail peu rétribué, n'a pas craint cependant de prendre à sa charge une de ses compagnes, que la misère et les infirmités les plus affreuses empêchent de travailler. Loin de se rebuter des soins incessants qu'il lui faut prodiguer à la pauvre infirme, Marie, pour ajouter quelque chose à son modeste
salaire, travaille encore une partie des nuits. Et ce dévouement si charitable dure depuis vingt-quatre ans ! Une telle persévérance a excité l'admiration de la population de Bourg-Argental et des pays voisins.
Veuve GÉRARD, née Catherine Georgel, demeurant à Saint-Biaise (Vosges). — Mère de trois enfants, la veuve Gérard, quoique peu fortunée, a recueilli et élevé deux orphelins, ses neveux, qu'elle a mis à même de gagner honorablement leur vie. Consacrant sa vie à secourir ses semblables, elle a recueilli chez elle pendant plusieurs années une pauvre fille qu'elle a sauvée de la cécité par des soins incessants. Depuis onze ans sa demeure sert d'asile à un vieillard aveugle, âgé de quatre-vingt-seize ans, dont elle soutient l'existence. Chacun à Saint-Biaise admire la conduite de la veuve Gérard, que les malheureux n'implorent jamais en vain.
Barbe Guillet, âgée de soixante-dix ans, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure). — Excellente servante, qui s'est dévouée volontairement pendant plusieurs années au service d'une ancienne maîtresse devenue infirme et tombée dans la misère ; elle a sacrifié ses jours, ses nuits, le produit de son travail, 300 francs d'économies et un mobilier qu'elle a vendu pièce à pièce, pour faire vivre cette maîtresse, qui ne la récompensait de tant de sacrifices que par de continuelles impatiences, souvent même par des injures, tristes conséquences de douleurs vives et opiniâtres. A la mort de cette infortunée, Barbe ne se croit pas encore libre, et chaque jour elle prélève sur ses premiers besoins tout ce qu'elle peut en distraire pour payer les dettes laissées par sa maîtresse. Barbe Guillet est l'objet du respect et de la vénération des habitants de Nantes, qui tous connaissent et son dévouement et sa charité.
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Marie Jacob, âgée de soixante-six ans, demenrant à Pierreflite (Allier). — A vingt-cinq ans, négligeant les plaisirs de son âge, elle recueillit malernellenient chez elle cinq neveux et nièces orphelins et comme elle dans la misère ; redoublant de travail, elle accepta courageusement la rude tâche de les élever honorablement. Sa persévérance eût été couronnée de succès, et chacun de ces enfants, doté d'un état, serait parvenu à gagner sa vie, si la mort ne les avait tous frappés successivement au terme de leur éducation. Aujourd'hui, cette pauvre Marie, sexagénaire et infirme, recommence son œuvre de charité en recueillant et élevant un enfant de deux ans que lui a laissé un de ses neveux enlevés si malheureusement.
Anne Lehic, âgée de quarante- neuf ans, demeurant à Mesanger (Loire-Inférieure). — Servante depuis seize ans chez un officier de santé père de sept enfants, dont trois sont frappés dïdiotisme ; depuis dix ans elle subvient par son travail à tous les besoins de cette famille. Il y a cinq ans, son maître, étant devenu impotent et ne pouvant lui payer ses gages, voulut la congédier ; mais elle refusa d'abandonner les trois idiots, objets de ses soins dévoués et affectueux. Elle a déjà assuré l'établissement de plusieurs des enfants, et aujourd'hui encore elle continue à s'épuiser de travail pour soutenir l'existence de ceux qui restent à la charge de ce malheureux père. Le pauvre infirme ne cesse de raconter en pleurant les soins pieux dont Anne Lehic l'entoure et l'affection filiale dont elle lui prodigue de si touchants témoignages.
Marie Neveu, âgée de soixante et un ans, demeurant à Sedan (Ardennes). — Marie Neveu est aussi une ser-
vante dont le zèle s'accroît à mesure que sa maîtresse devient plus malheureuse, à mesure que des infirmités plus cruelles viennent fondre sur elle. Ces infirmités sont si repoussantes que des sœurs de charité même en ont été rebutées. Seule Marie a persévéré dans les soins les plus dévoués et les travaux les plus fatigants, pour soutenir et prolonger les jours de cette infortunée, qui vient d'expirer en la laissant impotente et sans ressources.
L'admiration de ses concitoyens a réclamé pour Marie cette récompense d'une vie d'abnégation.
Catherine Piézel, âgée de trente-six ans, demeurant à Vézelise (Meurthe). — Après deux années de services rétribués, son maître, ne pouvant plus la payer, lui procure une bonne place. A la mort de son premier maître, elle n'hésite pas un instant à abandonner cette heureuse position pour revenir au chevet de son ancienne maîtresse, tombée dans la plus affreuse misère, frappée de paralysie et de folie. Depuis onze ans Catherine persévère dans cet acte de charité si désintéressé, et soutient sa maîtresse par des soins et des travaux les plus dévoués.
Rose Raffin, âgée de soixante-six ans, demeurant à Saint- Germain-des-Fossés (Allier). — Cette servante fidèle et dévouée est attachée depuis cinquante ans à la même famille. Ses maîtres s'étant ruinés, Rose n'a pas craint la misère et le travail ; elle a redoublé de dévouement. Aucun sacrifice ne lui coûte pour soutenir ses maîtres et alléger le poids de leur infortune. Dans les maladies qui ont accablé cette famille, elle a fait preuve d'un dévouement éclairé. Encore aujourd'hui elle continue son œuvre de bienfaisance au milieu de l'admiration de ses concitoyens.
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Marguerite Tacone, âgée de soixante-seize ans, demeurant à Nantes (Loire-Inférieure). — Depuis vingtdeux ans Marguerite sert la même famille ; deux ans après son entrée dans cette maison, le malheur vint frapper ses maîtres, et la misère la plus grande fut leur partage. Marguerite, au lieu de les abandonner, se met avec une nouvelle ardeur à l'ouvrage, cherche des travaux, et comme le prix de ses journées, hélas î bien faible, suffisait à peine à l'entretien de la famille, elle y suppléait par le travail dont elle s'acquittait pendant les nuits. Une telle vie de sacrifices ne pouvait échapper à l'attention publique, et l'admiration de ses concitoyens est venue la désigner à l'Académie et demander pour elle une médaille si bien méritée.
Pierre Terrât, âgé de soixante-cinq ans, demeurant au Logis-Neuf, à AUauch (Bouches-du-Rhône). — Pierre Terrât est un domestique dévoué pendant trente et un ans à un maître qui ne lui a jamais payé de gages et auquel il a sacrifié tout son avoir, consistant en une somme de 800 francs. Depuis deux ans Pierre s'est loué à un autre maître pour faire vivre, des gages qu'il reçoit, son premier maître, réduit à la misère la plus complète et accablé d'infirmités. Ce long acte de vertu a excité l'intérêt général.
Etienne ViAL, garde champêtre, âgé de cinquante-huit ans, demeurant à Thuélins (Isère). — Depuis l'âge de treize ans et pendant quarante-cinq années Vial a toujours été un modèle de piété filiale et fraternelle. Il a soutenu sa famille par des travaux continuels, et il a donné de nombreux exemples de courage, de générosité et de charité. Tantôt, au péril de sa vie, il sauve celle d'un jeune homme qui se noyait; tantôt, quoique presque
mourant de faim lui-même, il rend à l'existence plusieurs de ses concitoyens qui périssaient d'inanition pendant la dernière disette. Enfin, lorsque, dans ses fonctions de garde champêtre, il lui arrive un jour d'être blessé grièvement, il implore lui-même et obtient la grâce de celui qui l'avait frappé.
Cette vie d'abnégation, de courage et de charité, méritait une récompense que l'Académie est heureuse de décerner à Etienne Yial.
Marie Voisin, âgée de soixante-dix ans, demeurant à Placé (Sarthe). — Marie Voisin est une servante courageuse et dévouée, qui pendant quarante années a servi sans gages ses maîtres malheureux. Loin de les abandonner quand ils sont tombés dans la misère, ses soins, ses travaux et ses veilles ont redoublé pour les aider dans leur infortune. Cette généreuse conduite se continue encore aujourd'hui et a mérité à Marie Voisin l'estime et l'admiration de ses concitoyens.
Marie Fontbonne, âgée de cinquante ans, demeurant à Lyon (Rhône). — Servante pendant vingt-neuf ans, elle a fait vivre de ses gages sa mère infirme. A ce devoir bien rempli elle a ajouté le mérite d'avoir pris à sa charge une nièce et un neveu en bas âge. Bien plus, depuis six ans, ses maîtres étant ruinés et leurs meubles vendus, elle a employé ses économies à les leur racheter, et ce qui lui reste elle l'emploie, ainsi que le fruit de son travail de jour et même de nuit, à les soutenir dans leur misère.
C'est ainsi que depuis vingt-trois ans, constamment dévouée à tous ceux qui souffrent et qui ne peuvent reconnaître une si belle conduite, elle s'est trouvée à son insu désignée par ses concitoyens comme un modèle de charité et d'abnégation.
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Marie Odine, veuve Toperieux, âgée de soixante ans, demeurant à Paris, quai de la Tournelle, 21. — Ce qu'il y a de plus remarquable dans la longue et belle vie de la veuve Toperieux, c'est qu'après avoir prolongé, par sa piété filiale, les jours de sa mère jusqu'à un âge très-avancé, elle a dévoué par reconnaissance trentequatre ans de sa vie à un ancien protecteur de ses parents. Ce maître, qu'elle s'était choisi, étant tombé dans la misère, elle l'entoure de soins, lui laisse ignorer sa position malheureuse, et pendant vingt ans, aidée de sa sœur, elle pourvoit, à force de travail et de' veilles, à tous ses besoins. A la mort de son maître, elle a couronné une vie consacrée à la reconnaissance en vendant tout ce qu'elle possédait pour le faire enterrer avec un appareil convenable, continuant ainsi à tromper sur sa détresse les amis du bienfaiteur de sa famille.
Jean-Baptiste-Joseph Andaxson, âgé de soixante ans, demeurant à Olonne (Vendée). — Receveur-buraliste à Olonne, il a exposé ses jours en arrachant à un incendie une mère et ses trois enfants. Le danger était si grand que lui seul a osé tenter ce sauvetage, qu'il a trois fois renouvelé. A la troisième tentative il est tombé asphyxié avec le dernier enfant, qu'il n'a pu trouver qu'à tâtons , tant la fumée était intense et d'une épaisseur étouffante. Il a rendu à la mère, sauvée la première, son fds encore vivant, mais tellement brûlé et étouffé qu'il a bientôt expiré comme ses deux frères. Ce triple dévouement, dont l'inutilité même fait encore plus apprécier le mérite en montrant tout le danger que courait Andanson, est encore admiré et cité par les témoins de cette affreuse scène de désolation.