‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 38 sur 43 · Optiîîius quisqae maxime gloria ducitur · texte numérisé non relu

Optiîîius quisqae maxime gloria ducitur

CiCÉRON,

Nous savons bien que, ramassant à peine quelques épis dans un vaste champ, nous sommes les glaneurs d'une riche moisson. Mais, en laissant dans l'ombre des milliers de nobles faits qui échappent à la publicité, nous avons l'assurance de servir l'intérêt moral de la société, si nous provoquons l'admiration, la reconnaissance ou la sympathie pour quelques-unes des âmes d'élite qu'elle contient dans son sein ; si nous la portons à rendre un juste hommage à des vertus dont la découverte la console et la rassure, et à concevoir d'elle-même, sur ces nobles exemples, une opinion meilleure et une meilleure espérance. Une misanthropie railleuse est un des plus dangereux penchants des sociétés désabusées par l'expérience et blasées par les progrès mêmes de la civilisation. La Rochefoucauld devient trop facilement le seul moraliste des époques raisonneuses et découragées. Ces anciens frondeurs, qui passent des excès de"" l'indépendance à la paix humiliante de la servitude, sont trop disposés à douter du cœur et de la raison. Plus ils ont d'esprit, comme l'auteur des Maximes, plus ils analysent savamment l'égoïsme, et justifient leurs propres faiblesses par celles qu'ils imputent à leur temps. Il faut donner tort à l'humanité quand on veut donner raison au despotisme.

Nous n'avons que trop de ces censeurs dégoûtés qui, pour absoudre leur politique, condamnent leur siècle et leur pays. Le spectacle des choses historiques ne doit pas cependant détourner nos yeux des régions sociales où le regard de l'histoire ne pénètre pas. Dans cette multitude inconnue fermentent de généreux sentiments qui font acte de présence par le malheur dignement supporté ou noblement secouru. Ce n'est pas dans les conditions médiocres que les vertus se rencontrent le moins. C'est \k(i\iQ\\Qè éclatent sans pompe, comme l'idylle de Des-

préaux. C'est parmi les petits et les faibles que se réfugie quelquefois la dignité de l'espèce humaine.

Cent douze mémoires dûment justifiés ont été adressés à l'Académie par cinquante-huit départements. Un examen attentif et sévère Ta conduite à distribuer entre vingt et une personnes le libéralités de M. de Montyon, et à décerner trois prix, quatre médailles de première classe et quatorze de seconde. Comme toujours notre sexe n'est pas le plus largement partagé. La raison n'en est pas difficile à saisir. Si les anciens avaient donné de telles récompenses, ils les auraient probablement réservées à la fermeté qui brave le malheur : les modernes les destinent surtout à la charité qui le soulage. C'est pour cela, messieurs, que sur vingt-deux marques de distinction accordées par l'Académie, dix-sept ont été obtenues par des femmes. Ces modestes honneurs ne sont-ils pas dus de préférence à la bonté sans orgueil ?

Un jeune homme, qui descend d'une famille jadis proscrite pour cause de religion, était venu à Paris pour y suivre la carrière des arts. Il ne paraissait encore écouter que les goûts légers de son âge, lorsque la vue d'un enfant abandonné par sa mère, en lui rappelant nos devoirs envers la faiblesse et le malheur, le ramena à des idées plus sérieuses et lui révéla sa vocation. M. John BosT résolut alors d'embrasser le ministère évangélique, et, après les études nécessaires, il devint pasteur à Laforce, près de Bergerac. S'il y avait réduit son activité aux devoirs de sa profession, l'Académie, qui n'est point son juge et qui ne peut louer tout ce qu'elle respecte, garderait le silence. Mais des œuvres exceptionnelles ont décidé son suffrage. La première est la création d'un établissement, heureusement nommé la Famille évangélique. Là ont été reçues d'abord des jeunes filles pro-

testantes, sans parents, sans ressources, sans asile. Bientôt il a fallu leur adjoindre celles que des exemples pires que l'abandon exposaient dans leurs familles à de plus graves dangers. En ce moment, quatre-vingtsept jeunes filles, depuis l'âge de six ans jusqu'à l'âge de vingt, reçoivent, au sein de la Famille évangélique^ l'éducation chrétienne et l'instruction nécessaire aux humbles professions qui les attendent. On estime que deux cents élèves ont déjà passé par ce tutélaire apprentissage. L'institution en pleine prospérité est tout entière l'œuvre de la charité que M. Bost a su, par son exemple et ses exhortations, susciter autour de lui et provoquer au loin. Tantôt il a demandé des secours à ses relations antérieures avec Londres et avec Paris ; tantôt, s'adressant à la population environnante, il a obtenu d'elle les marques d'un zèle non moins pur et plus touchant. On a vu les habitants de la commune s'imposer une corvée pieuse et donner le travail de leurs bras et les journées de leurs bestiaux pour seconder la construction d'un établissement auquel on estime qu'ils n'ont pas contribué par là pour moins de 16,000 fr. Le bien qu'a fait faire M. Bost n'est pas la moindre partie du bien qu'il a fait. Entre autres mérites, la charité a celui-ci : elle se gagne.'

En face de la maison de la Famille évangélique?>'élève une excellente école. Le maître qui la dirige lui a été donné par M. Bost. Un soir, il rencontre uq pauvre colporteur accablé de son fardeau, et que sa faiblesse rendait impropre à sa profession. Il l'aborde, le soutient, le recueille chez lui, et, après quelques entretiens, il lui reconnaît une aptitude plus élevée. Il croit voir en lui l'étoffe d'un instituteur populaire : mais l'instruction manque ; il faut trouver des personnes bienfaisantes qui se réunissent pour placer le jeune homme dans une école

normale. M. Bost sait les découvrir, et, au bout de trois ans d'études, il rappelle à lui un bon maître, auquel il confie les enfants delà paroisse.

Lorsqu'on s'approche de l'enfance pour l'assister, on rencontre trop souvent un navrant spectacle : celui de ces tristes infirmités qui dégradent la nature humaine, qui l'atteignent dans son plus noble caractère, la raison. Plusieurs de ces pauvres enfants en qui l'intelligence est comme obstruée par les organes, et qui semblent à jamais privés des moyens de remonter au rang des créatutures libres et morales, étaient envoyés pour trouver un asile dans la Famille êvangélique. Mais la misère même de leur existence et la nature de leurs maux ne permettaient pas de les mêler à l'enfance saine et à la jeunesse valide. Ne pouvant se décider à les repousser, M. Bost les recueillait dans sa maison ; il les y laissait vivre en paix dans une liberté sans péril ; mais désespérant d'élever leurs instincts et de ranimer leur raison, il se désolait de ne leur sauver que la vie : lorsqu'un soir, pendant qu'on chantait un cantique, il surprit sur les lèvres d'une pauvre idiote un son inarticulé mais harmonique. 11 conçut aussitôt l'idée que la musique réussirait peut-être à faire ce que n'avait pu faire la parole, et il entreprit de rendre l'enfant sensible aux accords de Yharrdoniuni L'expérience n'échoua pas. Cette âme engourdie sembla s'éveiller à ces sons réguliers. Bientôt ils furent répétés avec effort ; des syllabes, des mots, se firent entendre ; en même temps la santé se raffermit ; l'àme prit le dessus avec la vie. Après deux ans, l'idiote avait disparu ; ce n'était plus qu'un enfant tardivement développé. M. Bost ne pouvait s'en tenir à ce premier succès, et il résolut de généraliser l'expérience. Alors il se rappela ces mots de l'Evangile de saint Jean :

« Il y a à Jémsalem, près de la porte des Brebis, la

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piscine qui est nommée en hébreu Bethesda. Elle avait cinq portiques, dans lesquels étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux, de ceux dont les membres sont desséchés, qui tous attendaient le mouvement de l'eau ; car un ange du Seigneur descendait en certain temps dans cette piscine et remuait l'eau*. »

Peut-être ne faut-il que construire la piscine, et la main divine remuera l'eau salutaire que la charité y aura versée. C'est animé par cette espérance que M. Bost part pour se procurer les ressources dont il a besoin, et bientôt il peut réunir, avec leurs directrices, vingt-cinq enfants longtemps jugés incurables, dans une maison de charité qu'il appelle du nom propice de Bethesda. Peu à peu l'établissement s'est agrandi, et il renferme aujourd'hui cinquante-cinq petites filles affligées de ces maux repoussants qui ont cessé d'être désespérés. La tenue de la maison, les résultats obtenus, ont excité l'admiration des visiteurs éclairés dont nous avons les témoignages. Il semble désormais qu'en présence de ces infirmités cruelles la charité et la science avaient pris à tort le découragement pour l'impuissance.

Mais le bienfait ne pouvait demeurer restreint aux enfants d'un seul sexe. Chaque jour on demandait place pour déjeunes garçons également infirmes. A eux aussi il fallait un lieu de soulagement, d'éducation et de paix. Siloé est le nom de la piscine nouvelle que le ministre de l'Evangile a consacrée à cette œuvre de régénération physique et morale, et Siloé s'ouvre non loin de Bethesda*.

1. Jean, V, 2-4. Les traductions ordinaires disent Beihsdiia, (maison de pèciie). Bethesda. qui so lit dans le texte, est un mot syriaque qui signifie maison de charité.

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