EN FRANCE
DU COMMENCEMENT DU XIII* SIÈCLE A LA FIN DU XVIIl'
Ayec un appendice sur le prix du froment et sur les disettes depuis Tan 1200 jusqu'à l*an 1891.
L'histoire économique de la France est très loin d'être complète, quoique certaines parties aient été traitées dans des ouvrages qui font autorité, notamment la condition des classes agricoles dans ceux de MM. Doniol et Dareste de la Chavanne. Il y a beaucoup d'autres parties sur lesquelles les historiens n'ont pas composé de grands travaux d'ensemble et sur lesquelles nous ne possédons même que des faits peu nombreux ou des notions médiocrement précises. Ce ne sont pourtant pas les matériaux qui manquent; mais ils sont pour la plupart enfouis dans les archives : il faut avoir de la patience et de la sagacité pour les y découvrir et les en exhumer. Cette
histoire, très ample et très diverse, se présente sous des aspects multiples; elle peut fournir pendant longtemps matière à de nombreux et importants travaux. Certes, l'écrivain qui réussirait à mettre en lumière un de ces aspects aurait plus facilement le mérite de l'originalité que ceux qui cherchent à glaner des nouveautés dans le champ de l'histoire politique.
Je ne veux pas paraître médire de l'histoire politique, puisque la politique gouverne le monde. J'ai cultivé cette histoire et j'en connais l'importance. Mais il est juste, surtout dans le siècle où nous sommes, de proclamer aussi l'importance de l'histoire économique qui fouille les profondeurs de la vie intime et qui fait revivre, avec ses besoins, ses travaux, ses jouissances, ses misères, ses intérêts, un peuple entier, depuis les grands qui occupent les sommets jusqu'à la foule qui s'agite obscurément dans les bas-fonds, et il est bon de signaler aux jeunes historiens les découvertes qu'ils pourraient faire dans un champ encore peu exploré.
L'histoire des prix est assurément un des sujets les plus intéressants de ce genre. En Angleterre, Thomas Tooke a publié A History of prices, dont le premier volume a paru en 1838 et dont le sixième et dernier, écrit par son continuateur W. Newmarch, date de 1888; plus récemment, Therold Rogers, professeur à Tuniversité d'Oxford, a publié en six volumes, riches en documents, A History of agriculture and priées in England. La France ne possède pas encore d'ouvrage aussi étendu sur cette matière. Les monographies sont cependant en grand nombre. Certains points de la question ont été examinés au xvm® siècle, dans les deux ouvrages de Dupré de Saint-Maur (Essai sur les monnaies ou ré-
flexions sur le rapport entre V argent et les denrées et Recherches sur la valeur des monnaies et le prix des den^ rées avant et après le Concile de Francfort); elles l'ont été au XIX® siècle, par M. Michel Chevalier (De la baisse probable de for, 1850), à la suite des découvertes de mines d'or en Californie; et plus tard, au point de vue historique, par M. BioUay [Les prix en 1790, volume publié en 1886). Un seul écrivain, M. Leber, dans son Essai sur f appréciation de la fortune privée du moyen âge (deuxième édition, en 1847), qui avait fait l'objet de deux lectures à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, avait essayé de mesurer de siècle en siècle, depuis la mort de Saint Louis, le pouvoir d'achat de la monnaie ; mais le nombre de documents sur lesquels il avait fondé ses calculs était trop restreint pour donner à ses résultats une autorité définitive. Le problème restait posé, non résolu.
Plusieurs fois, l'Académie des sciences morales et politiques a invité les économistes à aborder par divers côtés ce sujet. Elle l'a fait une première fois par le concours proposé en 4856 et jugé en 1888, à la suite duquel j'ai publié, sous le titre de La Question de For, le mémoire qui avait obtenu le prix ; une seconde fois, par le concours de 1869-1872, dont le sujet portait sur les variations de prix en France depuis un demi-siècle et dont un des deux lauréats, M. de Foville, a publié son mémoire par fragments dans VÉconomiste français; une troisième fois, par le concours de 1884 (prix L. Faucher) sur les variations du prix et du revenu de la terre depuis un siècle, dont M. Daniel ZoUa a été le lauréat ; enfin par les concours de 1888 sur la question des salaires et sur la main-d'œuvre et son prix qui ont valu des récompenses
à MM. E. Chevallier, Villey, Béchaux et à M. Beauregard.
En 1892, deux concours ouverts par cette académie ont ramené l'attention sur la question des prix ; Tun, proposé une première fois en 1886 et une seconde en 1889 portait sur l'histoire économique de la valeur et du revenu de la terre du xm® au commencement du xvii® siècle ; Fautre, proposé en 1887, portait sur Thistoire économique de la valeur et du revenu de la terre au xvn® et au xvnf siècle. Un agronome distingué, M. Daniel ZoUa, a obtenu une récompense dans le second concours pour son mémoire, composé principalement à Faide des archives d'établissements religieux ou hospitaliers et renfermant des conclusions très précises. M. le vicomte d'Avenel, un des historiens qui connaissent le mieux les questions économiques, a présenté une œuvre considérable qui lui a valu le prix dans les deux concours; elle se compose de huit volumes in-folio qui contiennent environ 88 000 prix méthodiquement classés, avec indication de la source d'où chacun d'eux est tiré, et quatre volumes in-quarto de texte. La publication des travaux de M. d'Avenel et de M. ZoUa aura sans doute lieu prochainement; elle comblera une des lacunes de notre histoire économique.
En attendant, j'ai pensé qu'il était intéressant de donner à la Société nationale d'agriculture un aperçu des résultats de cette enquête rétrospective. J'en emprunte en grande partie le texte au rapport que j'ai présenté à l'Académie des sciences morales et politiques sur les deux concours, et je me plais à dire que les faits sur lesquels cet aperçu est fondé sont empruntés pour la plupart aux deux mémoires couronnés et au mémoire récompensé.
M. d'Avenel a divisé son étude en quatre parties : l'argent, la terre, le travail, les produits. La division est logique; la terre, en effet, est Tinstrument à Taide duquel le travail de Thomme produit la richesse agricole qu'ensuite rhomme consomme; l'argent, c'est-à-dire la monnaie, est la mesure de la valeur échangeable de la terre, du travail et du produit. -
L'auteur a suivi, avec un sens droit et pénétrant, à travers six siècles, les variations de ces quatre éléments; en les comparant, il a signalé les rapports qui existent entre eux et il a constaté que ces rapports dérivent gênéralement de la nature des choses : ce sont la plupart du temps des lois nécessaires ou du moins des conséquences de l'état économique du pays, ayant une force capable de résister aux efforts par lesquels la politique a maintes fois tenté de les modifier arbitrairement. « Les lois économiques, dit-il, sont plus fortes que les gouvernements ; les lois de maximum des rois absolus n'ont pas fait baisser les salaires au moyen âge et au xvi® siècle ; les lois démocratiques ne créeront pas un minimum au xixe ; c'est du progrès naturel de la richesse et de la civilisation qu'il faut attendre l'accroissement de la rémunération du travail, comme la diminution de l'intérêt du capital. » C'est pourquoi il a pris pour devise d'un de ses mémoires : « Lors même que rien ne serait libre dans un État, le prix des choses demeurerait néanmoins et ne se laisserait pas asservir par quiconque » ; et pour devise de l'autre : « Les ignorants qui reprochent à l'économie politique les lois naturelles
qu'elle constate ressemblent à ces enfants qui, s'étant blessés contre un mur, s'en vengent en le frappant. »
1° L'argent. — Il est évident qu'on ne peut apprécier la valeur d'un revenu ou d'un salaire sans connaître préalablement celle de la monnaie par laquelle ce revenu ou ce salaire est exprimé. On sait que cette dernière valeur dépend de deux conditions : la quantité de métal fin contenue dans l'unité monétaire et la quantité de marchandises qu'un poids de métal fin peut acheter dans un temps et dans un lieu, comparée à celle que le même poids peut acheter dans un autre temps ou un autre lieu. La première est la valeur intrinsèque de la monnaie, laquelle peut, dans la plupart des cas, être fixée avec précision; la seconde est la valeur relative ou pouvoir commercial de l'argent^ lequel n'est pas susceptible d'une détermination précise, mais peut fournir, quand le nombre des éléments avec lesquels il est calculé est assez grand, une évaluation approximative très utile pour l'histoire économique. L'auteur a bien compris cette partie du problème. L'exposé qu'il en fait dans les quatre chapitres consacrés au pouvoir de l'argent, à la monnaie, au taux de l'intérêt et aux valeurs mobilières, au crédit et au commerce de l'argent, atteste un fonds solide de connaissances et un discernement judicieux.
Les rois de France au moyen âge ont souvent altéré les monnaies. Ils le faisaient de deux manières : soit qu'ils missent moins de métal fin dans les pièces neuves qu'ils frappaient tout en leur conservant la même apparence et le même nom, soit qu'ils déclarassent que telle pièce, admise dans la circulation pour un certain nombre de sous, serait reçue dorénavant pour un autre nombre. Voici un exemple théorique de ces deux genres d'alté-
ration : si le roi décidait de tailler vingt livres au marc, c'est-à-dire de fabriquer avec un marc d'argent fin des pièces de monnaie valant en tout vingt livres, tandis qu'auparavant on n'en taillait que dix, il y avait augmentation de moitié de la monnaie, c'est-à-dire abàisèementde 50 p. 100 de la valeur intrinsèque des pièces î si, une autre fois, le roi décidait que telle pièce qui valait le dixième d'une livre serait reçue dorénavant dans le commerce pour le cinquième d'une livre, il y avait encore, sous une autre forme, abaissement de 80 p. 400.
En procédant ainsi, les rois croyaient user de leur droit. Les financiers clairvoyants, comme Nicole Oresme, étaient rares alors. Dans le siècle même où il écrivait, le roi poursuivait le comte de Nevers pour avoir altéré la monnaie, non parce que le fait était blâmable en luimême, mais parce qu'à lui seul, prétendait-il, appartenait le droit « d'abaisser et amenuiser la monnaie ». C'était pourtant un droit que beaucoup de seigneurs avaient exercé librement sur leurs terres et auquel ils ne renoncèrent que peu à peu, à mesure que la royauté devint plus puissante. Au xvii® siècle même, des écrivains faisant autorité sur la matière, proclamaient encore le principe : « Le prince, dit Lebret {Souveraineté du roi) en 1632, a le droit de hausser et baisser le prix de la monnaie, quand ses affaires le désireront. »
A l'abaissement légal ne correspondait pas toujours nécessairement un même abaissement réel dans le commerce. Au temps oîi les rois recouraient fréquemment à l'expédient des altérations, il circulait un grand nombre de monnaies diverses, royales, seigneuriales, étrangères. Les changeurs les pesaient ; le public s'habituait aies prendre pour ce qu'elles valaient et continuait, du
moins pendant un certain temps, à compter par sous et deniers, d'après Tancienne valeur, comme il en avait rhabitude ; on stipulait souvent dans les contrats écrits que la somme serait payée « en monnaie forte ». Il n'est pas vraisemblable en effet, ainsi que le remarque le vicomte d'Ayenel, que Téchelle des prix ait varié autant de fois qu'il a plu à l'administration de faire une opération sur la monnaie et dans des proportions aussi considérables que celles qu'on trouve, par exemple, sous le roi Jean; car, d'après les tables de M. de Wailly, la livre tournois, qui contenait au début du règne autant d'argent fin que 41 fr. 50, descendit jusqu'au poids de fr. 58, pour remonter ensuite brusquement à 11 fr. SO*
Néanmoins le commerce souffrait considérablement de ce désordre ; les textes du temps en fournissent des preuves irrécusables, sur l'examen desquelles l'auteur du mémoire aurait pu insister davantage. J'espère que cette question sera élucidée par le concours que l'Académie a ouvert sur le prix du marc d'argent et dont l'échéance a lieu à la fin de l'année.
La tendance générale qui est résultée de ces altérations a été une diminution graduelle du poids de la livre tournois. Les pièces de monnaie qui représentaient la livre sous saint Louis (1) contenaient, en nombre rond^
(i ) Le denier, qui avait été dans ces siècles antérieurs à celui de saint Louis la monnaie la plus usitée, avait été peu à peu très affaibli, de sorte que la livre de compte qui, sous Charlemagne, représentait vraisemblablement un poids d'argent fin égal à celui de 87 francs (en pièces de 5 francs ; car la monnaie divisionnaire a aujourd'hui un poids moindre), ne représentait plus guère que 17 fr. 60 sous Philippe -Auguste, saint Louis réforma la monnaie, de 1228 à 1270; il frappa des « agnels », monnaie d'or dont la valeur intrinsèque correspond à 14 fr. 25 et des gros tournois en argent d'une valeur intrinsèque de fr. 90 ; il fit frapper aussi des demi-gros tournois et de la monnaie noire, c'est-à-dire des pièces de billon, petits tournois et petits parisis, valant de 7 à 9 centimes. Le gros tournois ayant cours pour 1 sou, la livre tournois (mon-
d'après M. le vicomte d'Avenel, 90 grammes d'argent (moyenne de 1226-1290), autant que quatre pièces de S francs actuelles, et avaient par conséquent un poids en métal fin égal à celui de 20 francs actuels. A la fin du XVI® siècle, elles ne contenaient que la moitié d'argent fin qui se trouve dans une pièce de 8 francs (exactement autant que 2 fr. 87) (1).
Plusieurs auteurs ont essayé de calculer le pouvoir de l'argent d'après le prix du blé, parce que le blé est une marchandise dont la nature n'a pas ôhangé et qui peut être considérée (avec d'autres céréales), comme le fonds principal de l'alimentation végétale en France. Ce prix ne suffit pas; le blé fournit en effet un indice approximatif de ce pouvoir, à condition toutefois de pas prendre
naie de compte; car il n*y avait pas de pièce d'une livre) équivalait à 89 gr. 87 d'argent à 9/10 de fin; c'est le poids de 18 francs (exactement 17 fr. 9735). On peut donc dire que la livre tournois en argent avait au temps de saint Louis la valeur intrinsèque de 18 francs.
Mais, en monnaie d'or, la valeur comparée n'est pas la même ; il fallait un poids d'or égal à celui qui est contenu dans 22 fr. 79 pour faire une livre tournois, parce qu'alors le rapport entre l'or et l'argent était de 1 à 12,22 au lieu d'être, comme dans le système monétaire actuel de la France (pour la pièce de 5 francs seulement), de 1 à 15,5.
Voir pour cette question les Études sur le régime financier de la France avant 1789 par M. Ad. Vuitry, tome I, p. 443 et suiv. M. de Wailly, dans les tables qui accompagnent son Mémoire sur les variations de la livre tournois depuis le règne de saint Louis jusqu'à l'établissement de la monnaie décimale, a indiqué tous les changements des monnaies et calculé en monnaie actuelle la valeur de la livre tournois en monnaie d'argent et en monnaie d'or et, en outre, la valeur moyenne déduite du cours légade l'argent et de l'or. Cette dernière moyenne a été de 20 fr. 26 de 1258 à 1278. Le vicomte d'Avenel ne pense pas qu'il faille compter d'après cette moyenne, parce que l'usage de la monnaie d'or était très restreint. Aussi les moyennes de la valeur moyenne de la livre qu'il a calculées diflfèrent-elles quelque peu de celles de M. de Wailly (voir, à l'Appendice, les tableaux I et III) .
(1) Voir en appendice le tableau no 1 qui présente, par périodes de ving-t-cinq années, la valeur intrinsèque de la livre tournois, de 1200 à 1600, et l'exprime en monnaie actuelle, c'est-à-dire en francs et centimes, à raison de 1 fr. pour 4 gr. 50 d'argent fin.
Pour faciliter aux lecteurs la comparaison des prix, le vicomte d'Avenel les a exprimés partout dans ses deux mémoires en monnaie actuelle.
au hasard une année quelconque où le blé peut avoir été vendu très cher ou très bon marché, et de calculer sur une période a$sez étendue pour fondre dans une moyenne générale les prix exceptionnels des disettes ou des récoltes surabondantes* Néanmoins le vicomte d'Avenel a raison de dire que le blé ne fournit qu'un indice très imparfait. En effets indépendamment des variations annuelles, les variations du prix moyen du blé par périodes à travers les siècles sont loin de correspondre à celles de Tensemble des marchandises. Sans doute le blé subit, comme tout ce qui se vend et s'achète, rinfluence générale de la valeur de la monnaie ; mais il subit, en outre, des influences qui lui sont propres, comme celles qui résultent de la législation commerciale, des perfectionnements de la culture et du rapport de la production avec la consommation; si ces influences n'existaient pas, il serait incompréhensible qu'on ne le payât pas plus cher aujourd'hui qu'au xvi'' siècle.
Pour trouver le véritable pouvoir de l'argent, il faudrait prendre }a totalité des produits qu'une population consomme et des services qu'elle échange, attribuer à chacun un coefficient proportionnel au prix de l'unité multiplié par la quantité d'unités consommées et former de tous ces coefficients une moyenne qui représenterait le pouvoir de l'argent à un moment et dans un lieu donnés. En opérant de même pour un autre temps ou pour un autre lieu, on obtiendrait une moyenne du même genre ; le rapport des deux moyennes serait le rapport du pouvoir commercial de l'argent dans les deux cas : car ce pouvoir est une chose toute relative, un terme de comparaison.
Le procédé que je viens d'indiquer ferait connaître
la quantité moyenne de marchandises quelconques qu'un poids d'argent peut acheter, c'est-à-dire le pouvoir commercial de Vargent. Toutefois, il est insuffi, sant pour donner une idée exacte du bien-être qu'aune époque donnée une personne pouvait se procurer et du rang qu'elle pouvait tenir dans la société avec une*certaine somme d'argent ; car il ne tient pas compte de la somme des besoins à satisfaire, laquelle se modifie pour chaque temps et pour. chaque condition de la vie sociale, suivant les moyens de satisfaction des individus et l'état général de la civilisation économique. Ce dernier côté du problème, que Ton pourrait nommer le pouvoir social de V argent^ est encore beaucoup plus complexe et plus difficile à déterminer que les autres ; M. d'Avenel ne Ta pas abordé. Je me borne à l'indiquer sans entreprendre de l'examiner ici : la recherche du pouvoir commercial est déjà une entreprise ardue.
Le vicomte d'Avenel s'en est tiré à son honneur. Il a montré, par de nombreux exemples, que le pouvoir commercial de l'argent diminuait, c'est-à-dire que les prix de la plupart des marchandises augmentaient ainsi que ceux des salaires et du loyer des terres, du commencement du xni*^ siècle jusque vers la fin du xiv® (1 200-1 390) ; puis, que ce pouvoir augmentait, c'est-à-dire que les prix diminuaient, pendant le xv^ siècle (1376-1475); ensuite qu'il était à peu près stationnaire à la fin du xv* siècle (1478- 1500); enfin qu'une diminution nouvelle, c'est-à-dire une augmentation des prix, se produisait pendant le xvi* siècle. Cette dernière diminution a été très rapide et très considérable, puisque M. d'Avenel assigne à l'argent un pouvoir de 6 en 1500 et de 2 et demi seulement ep 1600 : ce qui signifie qu'avec un kilogramme
d'argent fin on achetait 6 fois en 1500 et 2 fois et demi en 1600 autant de marchandises qu'aujourd'hui.
Les variations de la livre tournois n'ont pas été aussi fréquentes dans les temps modernes, excepté toutefois durant le ministère de Law, qu'elles l'avaient été au moyen âge. Cependant la valeur intrinsèque de cette livre, qui était de 2 fr. 35 en 1602, s'est abaissée peu à peu jusqu'à fr. 90 en 1789. Le vicomte d'Avenel évalue le pouvoir commercial de l'argent à 2 et demi dansi le dernier quart du xvi* siècle et il lui assigne le même taux pendant la première moitié du xvii® siècle, quoiqu'il signale une hausse sensible au commencement du siècle, ainsi que je l'avais fait dans La Question de for. Ce pouvoir tombe, suivant lui^ à 2 dans la seconde moitié, puis se relève à 3, de 1701 à 1750, et retombe à 2, de 1750 à 1790. Le vicomte d'Avenel pense que le système de Law, qu'il qualifie de « colossale mystification », n'a eu, ainsi que les altérations de monnaie du roi Jean, qu'une très faible influence «ur le cours des marchandises, excepté à Paris.
Les capitaux mobiliers sont devenus, depuis le XVI® siècle, et ont continué dans les siècles suivants à devenir plus abondants. En conséquence l'intérêt de l'argent a baissé. Du temps de Savary, le gros commerce trouvait à emprunter à 6 ou 7 p. cent; au xvnf siècle, le revenu des biens mobiliers est estimé par l'auteur à 5 p. cent et celui des immeubles à 3 et demi, taux qui me semble être un peu au-dessous de la réalité.
Le vicomte d'Avenel remarque avec raison que la France était fort en retard sous le rapport des institutions de crédit. Pendant que l'Italie avait de grandes
banques dé dépôts depuis le moyen âge, Amsterdam depuis 1609, Hambourg depuis 4619, Londres depuis 4694, le commerce parisien, rendu timide par la folle expérience de Law, a dû attendre jusqu'au règne de Louis XVI pour avoir une caisse d'escompte.
Voici l'échelle du pouvoir commercial de l'argent tel que rétablit M. le vicomte d'Avenel (4 représentant le pouvoir actuel) :
lool 1575 . .
De telles moyennes prêtent assurément à la critique. Il ne serait pas difficile de leur opposer des prix qui ne rentreraient pas ou ne sembleraient pas rentrer dans leur cadre ; mais pour qu'une objection contre ces moyennes eût quelque poids, il faudrait prouver que l'es prix qu'on leur opposerait ne seraient pas eux-mêmes exceptionnels. En attendant les critiques et jusqu'à revision, je pense que les moyennes de Fauteur doivent être adoptées de préférence à celles de Leber et à celles que j'ai données moi-même dans Une méthode pour mesurer la valeur de P argent et dans La Question de For.
2* La terre. — Voulant déterminer le prix et le revenu des terres au moyen âge, le vicomte d'Avenel a cru qu'il était nécessaire de donner d'abord une idée