‹ Les Problèmes d'Aristote; (volume 2)Chapitre 2 sur 82 · DES PROBLÈMES · texte numérisé non relu

DES PROBLÈMES

Caractère général du recueil des Problèmes, qui est trop peu connu, quoique fort curieux ; composition de ce recueil ; nomenclature de ses 38 sections, avec le nombre des questions ; conséquences à tirer de ce tableau ; classification imparfaite ; ordre partiel ; répétitions fréquentes ; absence de système ; emprunts à Théophraste ; hypothèse improbable d'une compilation ; causes possibles du désordre des Problèmes ; conformité à la doctrine aristotélique et au style d’Aristote ; spécimens de quelques questions des Problèmes ; observations très exactes sur l'ivrognerie, sur l'éternuement, sur l’are-en-ciel, sur l'origine de la numération décimale, sur le mouvement du cylindre et du cône, sur le partage égal des votes, sur le vol dans les lieux publics, sur la mélancolie, etc.; sens du mot de Problèmes ; preuves de l’authenticité ; Aristote, Théophraste, Cicéron, Sénèque, Pline, Plutarque, Aulu Gelle ; catalogues de Diogène Laëree, de l'anonyme de Mesnage et de l’arabe ; opinions des Modernes, depuis Henri Estienne jusqu'a MM. Bussemaker et Emile Heitz ; analyse des Proverbes inédits, qui sont apocryphes. Conclusions.

Parmi tous les ouvrages d’Aristote, il n'en est pas un qui soit plus curieux que les Problèmes. Sans doute, ce traité n’est pas un des plus importants de la collection générale ; mais par sa forme et son originalité, il mérite

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une attention particulière. Comment est-il si peu connu, et même 51 injustement dédaigné ?

Probablement parce qu'il n’a pas été traduit dans les langues vulgaires, et que, depuis plus de deux siècles, il a cessé d’être l’objet de sérieux commentaires. Celui de Septali, le plus complet de tous, est de 1632; et 1l ne paraît pas que, depuis cette époque, on ait rien fait de considérable. Louis Septali, médecin et professeur de science politique à Milan, avait adopté ce traité pour sujet de ses doctes lecons. Fort habile helléniste, 1] était admirateur passionné d’Aristote, pour l'infaillhibilité duquel 1] ἃ un respect que le Moyen-âge ne dépassait certainement pas. Septali n'a point eu d'imitateurs ni de rivaux. On peut donc croire qu'aujourd'hui les Problèmes d’Aristote paraîtront une œuvre assez nouvelle. François Bacon, malgré son aveugle mépris pour l’Antiquité, ressentait en leur faveur une bienveillance exceptionnelle ; mais malgré cet éloge, très sommaire d’ailleurs, Bacon n'avait pas fait des Problèmes une étude bien approfondie. En tout cas, sa recommandation n’a pas eu de suites ; et le xvin° siècle n’a pas été

DISSERTATION ini tenté, non plus que le nôtre, de vérifier jusqu'à quel point elle était fondée.

Les Problèmes sont-ils authentiques ἢ C'est là un point essentiel à éclaircir. Mais comme ce point est fort obscur et que la solution ne -peut être qu'hypothétique, 1] faut en réserver la discussion, et faire passer, auparavant, l'examen de l’état où se présentent actuellement les Problèmes, d’après la tradition qui est arrivée Jusqu'à nous, et qui sera transmise à nos successeurs, Sans que rien désormais ne.

semble devoir la modifier.

Ce recueil se compose de 38 sections, d’inégale étendue, où les sujets les plus variés sont exposés, sous forme de questions, avec des réponses, plus ou moins développées.

Certaines sections contiennent 67, 64, 62, 58, 50, 42, 41 questions (Sections X, XXVI, XI, I, XIX, IT et V, XXII) tandis que d’autres sections n'en contiennent que 8, 7, 6 et même 3 (Sections XX VIII, VI, XXXVII, XVILetXXX VI). On s’est étonné quelquefois de ces disparates numériques ; mais elles ont dû se produire tout naturellement, selon que l’auteur avait

eu l’occasion de se livrer à des observations

DISSERTATION

sur telle série de faits plutôt que sur telle autre ; ou, même, selon que le sujet prêtait aux

recherches.

Pour qu'on se fasse une idée de la diversité

des questions soulevées et résolues, 1] est bon

de rappeler ici les titres de chacune des 38

sections, et de les embrasser d’un coup d'œil.

On pourra tirer de ce tableau, quelque aride

qu'en soit la nomenclature, des conséquences

assez instructives.

. De la voix.

. Des bonnes odeurs.

. Des mauvaises odeurs.

. De la température.

. Mathématiques ; astronomie.

. Des êtres inanimés.

. Des êtres animés.

. Philologie.

. Harmonie musicale.

. Des arbrisseaux et des légumes.

. De la farine et de la pâte.

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De la maladie.

De la sueur.

Du vin et de l'ivresse.

De l'acte vénérien.

De la fatigue.

Des habitudes du corps.

De la sympathie.

Du frisson.

Des meurtrissures.

Faits naturels.

98 questions.

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22, Des fruits et de l'automne. 14 questions. 23. De l'eau de mer. 41 -- 24. Des eaux thermales. 19 — 25. De l'air. 22 ΒΞ 26. Des vents. θέ τες 27. De la peur et du courage. 11 -ς 28. De la tempérance et de la débauche. ὃ — 29. De la justice. 16 — 30. De l'intelligence. 14 — 31. Des yeux. 30 — 32. Des oreilles. 13 --- 33. Du nez. 18 ἘΞ 34. De la bouche. 12 — 35. Du toucher. 10 --- 36. Du visage. 3 — 37. Du corps. 6 -- 38. Des couleurs. 11 ---

Le total de ces questions se monte à 896; 1] est quelque peu différent suivant les divisions qu'on établit, en réunissant certaines questions en une seule, ou à l'inverse, en les séparant. Ces divergences sont insignifiantes.

La première conséquence à tirer de ce tableau, c’est que le recueil n’a rien de systématique. Les sections et les matières se succèdent sans avoir le moindre lien entre elles ; leur seul rapport est de faire partie d’une même collection qui les renferme toutes. Il n'y a pas là de plan d'ensemble. Les sections

sont juxtaposées, et rien de plus.

vi DISSERTATION

Une autre conséquence non moins évidente, c'est que l’auteur de toutes ces observations avait certainement un esprit étendu et fort exact. 51 les sections n’ont qu'une relation factice, 1] n’en est pas de même dans l’intérieur de chacune d'elles. Là ce sont des questions qui s'accordent les unes avec les autres, et qui, sans prétendre à une rigueur scientifique, forment un tout régulier, par l'identité des sujets qu'elles traitent.

Il y a donc 101 deux arrangements : d’abord la réunion des questions qui se rapprochent entre elles, et ensuite le recueil général en sections. Ce second arrangement est arbitraire et confus. Le premier n’a pas ces défauts. Il ne vise pas davantage à organiser une doctrine ; mais nécessairement 1] est mieux coordonné, quoiqu'il ne le soit peut-être pas encore assez pour nous satisfaire.

En poussant l'analyse un peu plus loin, on découvre dans le recueil entier des désordres partiels, qui peuvent nous surprendre, en ce qu'il aurait été très facile de les éviter. Il y ἃ d'une section à l’autre des répétitions abso-

lument inutiles, au nombre de plus de 120.

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Les mêmes questions se reproduisent pour peu que le sujet le comporte. D'autres fois, si les questions ne sont pas identiques, elles se ressemblent du moins tellement qu'il n'y avait aucun motif de les renouveler. Dans un . mémoire exact et savant, M. Prantl, de l’Académie de Munich, a pris soin de faire le dénombrement de toutes ces anomalies (Mémoires de l’Académie de Munich, tome VI, pp. 341-377, 6 juillet 1850). IT a trouvé que 14 problèmes se répétaient sans la plus légère différence ; sept autres ne diffèrent presque point ; un est identique à deux autres, si on les accouple. Enfin 108 offrent les mêmes questions, mais les résolvent un peu autrement. M. Prantl a consigné tous ces détails, quiexigent, pour être compris, une quantité de chiffres, se référant aux sections et aux paraographes.On retrouvera ces indications dans les notes jointes à cette traduction ; et les chiffres cités à leur rang seront plus significatifs.

À y regarder encore de plus près, on voit qu'un même et seul problème contient parfois plusieurs sujets et même des contradictions.

Les contradictions sont encore plus flagrantes

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quand elles sont exprimées d’une section à une autre section, et qu'elles soutiennent successivement le pour et le contre, avec une égale assurance.

M. Prantl remarque en outre que 120 problèmes environ ont emprunté l’idée qu'ils étudient aux ouvrages d’Aristote sur l’histoire naturelle. Nous avons aussi indiqué ces concordances, toutes les fois que l’occasion s’en est présentée. Mais une concordance bien plus frappante encore, quoique d'ordinaire on y ait insisté trop peu, ce sont les emprunts faits à Théophraste par l’auteur des Problèmes, ou à l’auteur des Problèmes par Théophraste.

Ces emprunts sont souvent, de part et d'autre, de simples plagiats, les mots et les expressions étant uniformes. D’autres fois, ce sont des imitations tellement analogues qu'il n'y ἃ point à s y méprendre. Dans la plupart des cas, Théophraste est plus clair et moins laconique. On dirait qu'il commente un thème trop concis. Dans d’autres cas, au contraire, on pourrait supposer que l’auteur des Problèmes a fait un extrait de Théophraste, en l’abrégeant. Il y a plus de cinquante passages de

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cette sorte, où se rencontrent ces étroites relatons. Il est très difficile de les expliquer dans l’un ou l’autre sens. En ceci, on ne doit pas oublier que Théophraste a été le disciple et le successeur d’Aristote, et qu'il a bien pu conserver οἱ s'approprier quelques-unes des théories de son maître. Mais 1] se peut de même que, si Aristote n'est pas l’auteur des Problèmes, cet auteur, quel qu'il soit, ait forüfié ses doctrines de celles de Théophraste.

Il est vrai que l’on prétend que les ouvrages de Théophraste auxquels les Problèmes ont fait ces emprunts, ne sont pas authentiques.

Mais cette hypothèse paraît bien gratuite ; car les fragments de traités attribués à Théophraste sont manifestementdignes de lui, pour les pensées et pour le style. On y reconnaît sans peine toutes les qualités du fondateur de la Botanique. Si donc 1] était prouvé que l’auteur des Problèmes est postérieur à Théophraste, 1l ne pourrait pas l'être de beaucoup, puisqu'il n'est pas moins prouvé, ainsi qu'on le verra bientôt, que le recueil des Problèmes existait à Rome, au temps de Cicéron, tel que

nous l'avons aujourd'hui.

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Que l’auteur des Problèmes soit un compilateur vulgaire, 1] semble impossible de s’arrêter à cette supposition. Un compilateur, même peu adroit, n'aurait pas poussé la nég:li1gence jusqu à laisser tant de répétitions et de contradictions dans l’œuvre qu'il aurait ébauchée. 11 lui aurait suffi, pour les faire disparaître, de la revision la plus superficielle. On peut donc admettre que le désordre même des Problèmes est un indice qu'une main respectueuse les ἃ laissés tels qu'elle les recevait, et qu'elle ne s'est pas cru le droit d'y rien changer, même pour en corriger les fautes les plus saillantes. Et à ce point de vue, on ne peut s'empêcher de se souvenir du récit de Strabon et de Plutarque, sur le destin des manuscrits d’Aristote, possédés d’abord par Théophraste, et allant, avec ses héritiers, s'égarer dans l’Asie-Mineure, jusqu'à ce que Sylla, les enlevant d'Athènes, où Apellicon les avait rapportés, les fasse venir à Rome dans sa bibliothèque. De quelque manière qu'Aristote ait terminé sa trop courte vie, on sait que, forcé de quitter la Grèce en toute hâte, devant

la réaction antimacédonienne, il n’a pas pu

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mettre en ordre ses papiers et ses livres. Les questions que son génie s'était faites sur une multitude de sujets sont-elles le canevas des Problèmes ? Ces formules monotones par demandes et par réponses étaient-elles à son usage et dans ses habitudes de travail ? 1] serait à peu près aussi hasardeux de l’affirmer que de le nier. Mais l'hypothèse qui fait d’Aristote l’auteur des Problèmes aurait l’avantage de dissiper bien des obscurités. Certes, cette hypothèse elle-même est sujette à de fortes objections ; mais elle est en somme moins invraisemblable que toute autre.

En attendant, nous poursuivons notre examen qui continuera à s'appuyer sur un fondement réel, à savoir sur les Problèmes, en les prenant tels qu'ils sont entre nos mains.

Un premier point, qui est incontestable, cest qu'il n'y a rien dans le recueil qui trahisse un temps postérieur à celui d’Aristote. Un faussaire, qui aurait voulu abriter son æuvre sous ce grand nom, aurait infalliblement révélé sa fraude par quelque méprise el par quelque anachronisme. Il n'y ἃ pas

trace de cette supercherie dans les Problèmes.

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De l’aveu même de M. Prantl, qui est fort impartial, la doctrine, quand 1] y en ἃ une, est tout aristotélique. Les explications, sans être précisément systématiques, impliquent de toute nécessité certains principes; et tous ceux que ces explications allèguent où supposent, sont généralement ceux d’Aristote.

On peut ajouter que le style est presque partout d’une langue excellente. S'il pèche par quelque endroit, c’est de temps à autre par une concision qui rappelle celle du philosophe. 1] y a bien quelques passages douteux ; mais 115 sont si rares qu'on peut les négliger sans dommage. On objectera peut-être que le style, étant affaire de goût, ne saurait être pris pour une preuve décisive. L'objection a sa valeur, on ne peut le nier ; mais pourtant 1l y a de telles nuances entre les styles qu'on peut les discerner presque à coup sûr. Apparemment le style d’Aristote n'est pas celui de Platon et de Xénophon; le style de Polybe n’est pas celui de Thucydide. C’est une distinction aisée pour peu qu on ait eu un long commerce avec chacun d’eux.Mais, sans remonterà l'Antiquité, notre propre langue ne nous offrirait-elle pas

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autant d'exemples que l’on voudrait ? Le style des Problèmes est-1l le style ordinaire d’Aristote ? Nous répondons par l'affirmation, presque sans hésitation. Les obscurités, qui sont assez nombreuses, s'expliquent fort bien par la rédaction rapide de notes disposées d’abord au hasard des circonstances, et réunies ensuite d’après leurs analogies. Il est bien probable que 51 l’auteur avait pu les reviser à loisir, 1] aurait retranché les répétitions et les contradictions, qu'excuse un premier Jet, et corrigé l'incohérence d'observations faites à de longs intervalles de temps. Aristote, après un classement provisoire, n'aura pas pu en faire un meilleur ; et encore une fois cette supposition est plus acceptable que celle d’un compilateur qui aurait été négligent au point extrême où. nous le voyons.

Mais laissons l'argument tiré du style. En voici un autre, qui est peut-être moins récusable. Parmi toutes ces questions, au nombre de près de neuf cents, il n’y en a que quelquesunes qui puissent paraître, ou futiles, ou erronées. La presque totalité pourrait être posée

encore aujourd'hui, et l’on n’aurait pas à

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s'étonner de les entendre discuter par Îles savants de nos jours. Elles sont en général fort délicates, pour ne pas dire subtiles ; mais à ce titre même elles ne doivent pas nous être trop suspectes, la subülité n'étant pas étrangère au génie aristotélique. C'est que, pour apprécier les Problèmes, 1] faut savoir nettement séparer, si l’on veut être juste, les questions et les réponses. Les faits sont presque tous admirablement observés, et nous ne pourrions pas nous flatter, malgré tous nos progrès, de faire mieux. Mais les explications de ces faits ne sont pas à l'abri de la critique. Nous avouons sans peine qu'elles sont au contraire souvent insuffisantes, quelquefois même ridicules. Mais-pour se préserver d’une exces- . sive sévérité, on n’a qu à se rappeler où en était la science quatre cents ans avant notre ère. Ces théories, qui nous choquent tant, ont régné sans conteste jusqu'au xvii° siècle; et il y a deux siècles tout au plus que la science moderne a secoué définitivement le joug, 51 utile au Moyen-âge.

Remarquons, en passant, que cette exactitude à constater les phénomènes est de toute

DISSERTATION xv évidence dans les Problèmes, comme dans les ouvrages principaux d’'Aristote. C'est une preuve, après tant d’autres, que les Anciens ont observé aussi bien que les Modernes, obéissant instinctivement à la loi qui régit l'esprit humain, et qui lui impose partout et en tout temps une seule et même méthode. L'unique différence entre nous et les Anciens, c’est que nous connaissons beaucoup plus de faits et que nous en comprenons mieux les causes. C'est une gloire que nous pouvons revendiquer légitimement. Mais le procédé est absolument identique; et 1] y aurait iniquité et singulier aveuglement d’amour-propre à élever entre l'Antiquité et nous une barrière qui n'existe point.

Nous ne voudrions pas insister plus qu'il ne convient sur le mérite de toutes les observations consignées dans les Problèmes ; mais parmi les questions qu'ils agitent, 1l faut en choisir quelques-unes comme spécimens, afin de dissiper tous les doutes, s’il peut en subsister encore. Il est d’autant mieux de combattre le préjugé qu'il est plus répandu et

plus invétéré.

χῷ DISSERTATION

Ainsi, dans la section III, 88 5 et 26, l’auteur se demande pourquoi les ivrognes sont atteints de tremblement, et pourquoi le tremblement augmente chez eux à mesure qu'ils boivent davantage. Le fait est positif, et l’observation est aussi exacte que fréquente. La question vaut donc la peine d’être discutée.

Voici la réponse. Le vin par lui-même est échauffant, et c'est d'ordinaire le froid qui fait trembler plus que toute autre impression. On a vu cependant bien des ivrognes qui ne prenaient que du vin pour toute nourriture, trembler 51 violemment qu'ils échappaient aux mains de ceux qui essayaient de calmer leur agitation, et qu'on pouvait les asperger d’eau chaude sans qu'ils en sentissent rien. Le tremblement ne vientquederefroidissement, et le refroidissement se produit, soit parce que la chaleur du dedans estsuspendue par le froid extérieur, comme en hiver, soit que la chaleur naturelle vienne à s’éteindre sous l’influence de son contraire, qui est le froid, et sous l'influence de l’âge, comme dans la vieillesse. Elle peut encore s’éteindre par une cha-

leur étrangère, qui serait excessive, par

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exemple sous l’action d'un soleil ardent, ou celle d’un feu qui nous brûle. C'est précisément ce qui se passe chez les gens qui s’enivrent. Mais 1l semble que c'est tout le contraire qui devrait se passer en eux, puisque le vin cause tant de chaleur. C'est que les contraires peuvent bien produire un même effet ; seulement, ils le produisent autrement. Le tremblement de l’ivrogne provient d’un défaut de chaleur, mais spécialement d’un défaut de chaleur naturelle. La matière qui est faite pour entretenir la chaleur dans chacun de nous étant détruite, la chaleur disparaît nécessairement. Les choses sans vie en sont là, comme on le voit par une lampe dont la lumière s'éteint lorsque l'huile est consommée ; et comme on le voit aussi par les êtres vivants, pour qui la vieillesse amène le même désordre. La preuve que cette affection chez les ivrognes et chez les vieillards tient à un refroidissement intérieur, c'est qu'ils tremblent sans que la température extérieure ait rien de plus rigoureux.

Dans la section X, 88 20 et ὅθ, l’auteur demande pourquoi l’homme est presque le

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seul animal qui éternue, ou du moins pourquoi l’homme éternue plus que les autres animaux. Est-ce parce qu'il a de larges vaisseaux dans lesquels doivent passer le soufle et l’odorat, et que ces vaisseaux étant remplis d’air déterminent l’éternuement, pour se soulager ? La question est de peu d'importance sans doute ; mais l’observation est juste et délicate. L’auteur y est revenu à plusieurs reprises ; et 1l s'efforce de l'expliquer. Il remarque d’abord que ce qui prouve la largeur des vaisseaux chez l'homme, c'estque, parmi les animaux, 1] est un de ceux dont l’odorat est le moins développé ; des vaisseaux plus étroits lui donneraient des sensations plus vives. L'auteur ajoute que l’homme éprouve le coryza, ou le:

rhume de cerveau, plus souvent que tout autre animal. Ce qui fait cette différence, c’est que la chaleur se concentre vers la région du cœur, et tend naturellement à s'élever. Or, chez les autres animaux, par exemple chez les quadrupèdes, la chaleur ne peut se diriger, par son mouvement propre, qu'entre les épaules de l'animal ; là elle se divise, une parte allant vers le cou et la tête, et l’autre partie allant

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dans le rachis et dans les lombes, parce que tous ces organes sont placés sur une même ligne droite, et opposés à la base qui porte l'animal. Cette assiette du corps étant donnée, les liquides s’y répartissent partout régulièrement, en avant et en arrière. Au contraire, dans l’homme, qui repose, comme les plantes, tout droit sur sa base, la chaleur se dirige très abondamment et avec violence vers la tête; et en y parvenant, elle échauffe et dessèche les vaisseaux que la tête contient. Dans cette disposition, les vaisseaux de la tête reçoivent les liquides plus aisément que les vaisseaux placés au-dessous du cœur. Les liquides, qui sont légers et mal digérés, y suivent la chaleur ; ils remplissent les vaisseaux dans lesquels ils entrent, etils y causent des écoulements et des éternuements. Le bruit qu'on fait en éternuant est produit par l'air, qui se porte avec force dans le nez. Après l’homme, ce sont les oiseaux qui ont le plus souvent le coryza, parce que ce sont eux qui se rapprochent le plus de la forme humaine.

Mais cependant ils souffrent du coryza moins

que l’homme, parce qu'ils ont presque toujours

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la tête basse pour prendre leur nourriture sur le sol. Ne peut-on pas encore expliquer l’éternuement par la dimension du nezde l'homme, qui est proportionnellement très court? Le liquide en s’y échauffant devient bien vite de l'air, tandis que chez les autres animaux la longueur du nez fait que le liquide s’y refroidit, avant d’en sortir.

A propos de l’éternuement, l’auteur recherche pourquoi, de tous les bruits qui sortent de notre corps, celui-là est le seulqui soitaccueilli par de bonnes paroles, qui en font une chose presque divine. C’est probablement parce que ce bruit vient de la tête, c’est-à-dire, du lieu le plus sacré de toute la personne humaine.

Cette opinion de l'Antiquité a laissé des traces jusque chez nous, après plus de deux mille ans ; et nous saluons toujours l’éternuement par un « Dieu vous bénisse », dont on gratifie son voisin. (Section XXXIII, 8 10.)

Autre exemple d’une observation bien faite, qui ἃ de plus l’avantage de réfuter une erreur fort répandue, à ce qu'il paraît, chez les paysans de la Grèce. (Section XII, 8 3.) On prétendait que, quand un arc-en-ciel se produit, tous les

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arbres qu'il abrite contractent une bonne odeur. Est-ce vrai? Est-ce faux? Et, si ce phénomène est vrai, quelle en peut être la cause ? Une première chose qui est évidente, c'est que ce ne sont pas tous les arbres qui deviennent ainsi odorants, ΠῚ toutes les fois que l’arc-en-ciel paraît ; car on a pu constater fréquemment que, malgré l’arc-en-ciel, il n’y avait pas le moindre changement dans les arbres. Et même lorsque le phénomène 58 produit, ce n'est pas pour toutes les essences d'arbres. Néanmoins il suffit que le fait se réalise une fois par hasard pour que cette opinion s’accrédite. En tout cas, ce serait indirectement qu'on pourrait attribuer à l’arcen-ciel une influence de ce genre, puisque l’arc-en-ciel n’a rien d’une substance, et qu'il nest qu'une réfraction accidentelle de Ja lumière. Mais cette prétendue action n’atteint jamais, comme on le dit, une forêt entière, dans quelque état qu'elle soit; car elle ne touche pas les arbres verts ; et elle ne se produit pas non plus par des temps de sécheresse., Aussi, les bergers s’accordent-ils à dire

que cette bonne odeur ne se répand réellement

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qu'après les pluies qui suivent l’arc-en-ciel, et qu'elle est sensible surtout pour le genèêt, pour le nerprun, c'est-à-dire, pour les arbres dont les fleurs sont déjà odorantes. La même chose absolument se passe sur toute la surface de la terre. Les régions sous le soleil ont une odeur plus agréable que celles de l’Ourse ; les régions d'Orient, plus que celles du Midi. 1] paraît donc certain que, pour les arbres que l’arc-en-ciel recouvre, rien ne 56 manifeste, s'il n’y ἃ pas d’eau. Dès qu'il y en a, le bois qui en est imprégné, et qui l’élabore par sa chaleur propre, exhale la vapeur qu'il contient. Il ne faut pas d’ailleurs que la pluie soit trop forte ; car alors elle éteindrait toute chaleur dans le bois. Mais, en général, les pluies qui tombent après l'Iris ne sont pas très abondantes ; elles sont plutôt de force médiocre. S'il y a plusieurs arcs-en-ciel, l'odeur n'est pas plus sensible ; et souvent même elle est plus faible. 1] est donc probable que, comme on ne voit rien d’'extraordinaire que l'arc-en-ciel, on suppose que c’est lui qui produit la bonne odeur des bois.

Une question plus grave, c’est l’origine de

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la numération décimale (section XV, 8 3).

Pourquoi tous les peuples, les barbares aussi bien que les Grecs, comptent-ils par dix et non par tout autre nombre, par exemple par cinq, et ne redoublent-ils pas cinq, en disant cinq et un, cinq et deux, comme on dit dix et un, onze; dix et deux, douze ? Et pourquoi n’allant pas au delà de dix se bornent-1ls à multiplier sans cesse ce nombre ἢ En effet, tout nombre, quel qu'il soit, n'est Jamais que celui qui le précède, auquel s'ajoute un, deux, ou tel autre nombre. On s'arrête à dix pour compter tout le reste. Ce ne peut pas être un effet du hasard, puisque tous les peuples en sont là, et qu'ils y sont toujours. Or, un fait qui se répète en tout temps el partout n'est pas un hasard ; c'est un fait essentiellement naturel. Gette constance ne ent-elle pas à ce que dix est un nombre complet, en ce qu'il ἃ toutes les formes que peut prendre un nombre ἢ En effet, on y trouve le pair, l'impair, le carré, le cube, la longueur, la surface; c'est le premier des composés. N'est-ce pas encore parce que la

décade est un principe qui représente la

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somme de un, deux, trois et quatre? Les cubes de ces quatre nombres ne forment-ils pas dix fois dix, ou cent ἢ Et n'est-ce pas d’après ces nombres que tout l'univers est organisé, si l’on en croit les Pythagoriciens ? Mais cette numération par dix ne tient-elle pas à ce que tous les hommes ont dix doigts ; et qu'ayant pour eux le vote d’un nombre qui leur est propre, ils ont compté tous les autres objets par ce même nombre ? Il y a une peuplade de Thraces qui ne compte que jusqu’à quatre ; c'est la seule; et elle est semblable aux enfants, dont la mémoire ne peut aller plus loin, et qui n’ont pas besoin d'en savoir davantage.

Après une question arithmétique, on peut rappeler une question de géométrie, qui n'est pas moins heureusement résolue (section XVI, S δ). Pourquoi un cylindre qu'on pousse va-t-il toujours en ligne droite et décrit-1l toujours des droites, par les cercles qui le terminent ? Pourquoi le cône se meut-1l cireulairement, son sommet restant en place, et pourquoi décrit-1l un cercle horizontal ? Tous

deux cependant se meuvent en cercle; mais

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sur la surface du sol, le cylindre ne trace que des droites, tandis que le cône y trace des cercles, attendu que les cercles qui composent le cône sont inégaux, et que les plus grands vont toujours plus vite, bien qu'ils aient le même centre. Tous les cercles qui sont dans le cône se meuvent bien en même temps, mais d'une façon inégale ; et il en résulte que les plus extérieurs parcourent dans le même temps plus d'espace et décrivent une ligne plus grande. C’est ce qui fait aussi que leur mouvement est circulaire. Tous sont placés sur la même droite ; mais comme cette droite se‘meut circulairement, les points qui la forment ne parcourent pas tous une ligne égale dans le même temps, bien qu'ils soient tous également sur une ligne droite. Dans le cylindre, au contraire, tous les cercles étant égaux eb n'ayant qu'un même centre, tous les points quitouchentlesol sont musensemble; et les cercles ayant tous la même vitesse quand 115 roulent, parce que le cylindre est partout égal en roulant sur le sol et que tous les points décrivent ensemble chacun leur cercle, 1l en

résulte que toutes les droites tracées sur Ia

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surface sont égales. Ils les ont décrites en touchant la surface, étant tous égaux et tous animés de la même vitesse. Ge sont des lignes droites qui sont tracées sur une même ligne, qui se meut tout droit; et le cylindre, en les suivant, se meut lui-même en ligne droite. Il n'y ἃ d’ailleurs aucune différence à ürer le cylindre dans la position où 1] ἃ tout d’abord touché la surface, ou à le faire rouler sur luimême. Ce sera toujours par une ligne égale et pareille que les points du cylindre toucheront la surface, soit qu'on le traine, soit qu'il roule.

On retrouverait dans une foule d’autres questions la même sagacité d'analyse que dans celles qu'on vient d'exposer ; par exemple, l'explication du jeu de la clepsydre, selon qu’on ouvre où qu'on bouche un de ses trous {secton XVI, 8.8), l'indication des effets que la lecture produit sur le sommeil, en le provoquant ou en l’éloignant {section XVIII, 8 7); la perte des navires en pleine mer et par un beau temps {section XXIII, 8 δ), la couleur de la mer selon les régions et les côtes (section XXII,

δ 6). Nous passons sur ces questions ; mais il

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