‹ Les Problèmes d'Aristote; (volume 2)Chapitre 4 sur 82 · XX VIII DISSERTATION · texte numérisé non relu

XX VIII DISSERTATION

dinairement ils courent plus de danger que les accusateurs. Si donc ils obtiennent, malgré leurs omissions, l'égalité des suffrages, 1l est bien à croire que, s'ils n'avaient rien omis, ils l’auraient emporté. On peut ajouter que chacun, quandilest juge, préférerait acquitter un innocent plutôt que d’avoir à condamner un coupable, par exemple dans une affaire d’esclavage ou de meurtre. Les faits étant prouvés dans ces deux cas, nous aimerions mieux acquitter, que de condamner, si les faits étaient faux. Quand on ἃ des doutes, on doit se décider pour l'erreur la moins grave. Certainement 11 est regrettable de reconnaître qu'un esclave est un homme libre; mais 1] serait bien plus fâcheux encore de déclarer qu'un homme libre est un esclave. De plus, quand l’un des plaideurs réclame quelque chose et que l’autre conteste, on ne donne pas sur-le-champ l’objet du litige à celui qui le réclame ; mais on le laisse aux mains du possesseur, jusqu'au prononcé du jugement.

Il en doit être de même pour les juges ; et quand les votes s’égalisent, sans que la balance

penche d'aucun côté, le législateur a voulu

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que les choses restassent dans le statu quo.

On peut compter parmi les fautes irréparables les peines sévères qu'on prononce. Si, par exemple, on a condamné injustement et sans le savoir, on ne peut plus rectifier la sentence, quand l’occasion s’en présente. Mais si, au contraire, on ἃ prononcé l’acquittement sans forte raison, mais dans l'espérance que le coupable s’amendra, est-ce une bien grande faute si les juges ont épargné la mort à un tel homme ? S'il recommence plus tard, on peut toujours le punir pour les deux méfaits commis par lui. On peut se rendre coupable dans un accès de colère, par peur, par passion et par une foule de motifs de ce genre, sans qu'il y ait de préméditation. Mais quand on fait une réclamation injuste, c’est presque toujours de propos délibéré qu'on agit. C'est par ce motif que le législateur donne gain de cause au défendeur, quand l'égalité des votes déclare tout à la fois que la réclamation du demandeur est injuste, et que le défendeur a eu tort. Nous-mêmes, dans notre intérieur, nous ne traitons pas autrement les gens qui

nous servent. Quand nous les soupçonnons

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de quelque faute, sans en avoir d’ailleurs la certitude, nous ne sévissons pas sur-le-champ ; et s'il n'y ἃ pas quelque faute nouvelle de commise, nous laissons tomber la chose. Mais celui qui calomnie ἃ toujours prémédité son méfait, tandis que sa victime n'a failli que sous le coup de la nécessité, ou par ignorance, ou par tout autre motif aussi imprévu. L'égalité des suffrages signifie, à moitié tout au moins, que le demandeur ἃ prémédité sa démarche, tandis que l’autre moitié décide que, si le défendeur ἃ été coupable, 1] l’a été sans intention. Du moment qu'il est reconnu que l’un ἃ fait une faute plus grave que l’autre, le législateur a bien raison d’adjuger la cause au moins coupable. Enfin, quand on sait que celui qu'on lèse injustement s’en apercevra, et que cependant on lui fait tort, on est bien plus coupable que si la victime ignore le mal qu'on lui cause. Or, quand on élève une réclamation injuste, on ne peut pas croire que le malheureux qu’on calomnie ignorera le tort qu'on lui fait, tandis que bien souvent on commet une faute en croyant que la victime ne s’en doutera pas. Goncluons

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donc que le demandeur est en ceci plus 1ηjuste que le défendeur.

Une autre discussion, aussi bien conduite que toutes les précédentes, est relative au vol commis dans un lieu public, dans un établissement, dans un bain, dans un marché (section XXIX, $ 14); ce vol est d'autant plus criminel que, dans ces lieux, la nature même des choses laisse nécessairement plus de latitude aux malfaiteurs. Cependant nous ne nous arrêtons pas à cette question, non plus qu à quelques autres qui sont tout aussi remarquables, sur le mouvement simultané des yeux {section XXXI, 8 7), ou sur l'usage hygiénique des frictions {section XXXVII, 8 9). Nous terminerons celte appréciation générale des Problèmes par la question sur la mélancolie.Cette question a une grande importance historique, puisqu'elle a été citée formellement par Cicéron, à une époque où les œuvres d’Aristote venaient d’être apportées à Rome et mises en ordre par Andronicus de Rhodes.

(Section XXX, 81). Pourquoi tous les personnages qui sont devenus illustres, en philoso-

phie, en politique, en poésie, dans les arts,

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ont-ils généralement été mélancoliques ? Et même pourquoi quelques-uns l’ont-1ls été à ce point d’être malades ? On le dit d’abord d’Hercule, dans les temps héroïques ; et 1] semble bien qu'il a eu cette sorte de tempérament.

C'est ce qui ἃ porté les Anciens à nommer, d’après lui, maladie sacrée tous les désordres qu'amène l’épilepsie. On a conservé le souvenir de sa fureur extraordinaire contre ses enfants, et contre lui-même, quand 1l déchirait ses blessures de ses propres mains, avant de disparaître sur l'Oéta. Ce sont là en effet des symptômes fréquents dans les accès de bile noire. Lysandre, le Lacédémonien, a été sujet aux mêmes souffrances, peu de temps avant sa mort. On cite encore Ajax et Bellérophon, l’un qui devint tout à fait fou ; l’autre, qui ne recherchait que les déserts, « se dévorant le cœur loin de la société des humains », comme dit Homère. Bien d’autres héros, si l’on en croit la tradition, ont éprouvé un mal analogue, ainsi que, dans des temps plus rapprochés, Empédocle, Platon, Socrate, et une foule d’autres personnages bien connus. La plupart

des poètes ont été non moins mélancoliques ;

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et l’on en cite un bon nombre qui ont également souffert des troubles que ce tempérament détermine dans la santé. Chez les poètes, leur nature personnelleineline à ces affections.Tous les mélancoliques, presque sans exception, ont cette disposition naturelle. Quelle en est la cause ? Pour nous faire mieux comprendre nous nous servirons d'une comparaison.

Le vin, quand on en boit une grande quantité, nous met surtout dans l’état où nous supposons les gens dits mélancoliques ; 1] modifie nos caractères de cent facons, colère, attendrissement qui fait aimer tout le monde, sympathie universelle, effronterie, etc. Le miel, le lait, et l'eau, et tant d’autres aliments du même genre n'ont pas du tout cette action. On peut se convaincre que le vin opère toutes ces transformations, en voyant combien 1l peut changer les gens qui contractent l'habitude de s’enivrer. 51 on les voit à jeün, 115 sont de sang-froid et taciturnes. Pour peu qu'ils boivent un peu plus qu'il ne faut, les voilà d'une loquacitéquerien n'arrête. Enabsorbantencore plus de vin, ils se mettent à déclamer ; ils sont pleins d'assurance ; et en se laissant aller

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encore davantage, ils sont prêts à tout faire et à tout risquer. Quelques gorgées de plus les portent à insulter tout le monde, et les rendent fous. Enfin, un excès extrême les fait tomber dans l’idiotisme, comme les malades atteints d’épilepsie dès leur enfance, où ceux qui se livrent sans raison à des idées mélancoliques. De même donc qu'une personne peut changer de manière d’être en buvant trop de vin, de même 1] y ἃ des hommes qui, chacun en particulier, ont un tempérament de cette espèce. Ge que l'ivresse produit chez les uns, c’est la nature qui le produit chez les autres. L'un est bavard ; l’autre est agité ; tel autre ἃ les larmes faciles ; c’est la nature qui les a faits ce qu'ils sont. Aussi, Homère met-1il ces paroles dans la bouche du Cyclope: «Je me mets à pleurer, dit-on, quand je suis ivre.» Les uns alors sont pris d’une pitié subite; d’autres sont grossiers ; d’autres, d’un silence morne. D'autres s'arrêtent tout à coup de parler, et c'est ce qu'on remarque surtout chez les mélancoliques, qui ont des extases. Dans ces effusions, l’ivrogne va jusqu’à embrasser sur

la bouche des gens quil n'oserait jamais

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embrasser, quand il est à Jeûn, soit à cause de sa position, soit à cause de leur âge.

Mais le vin ne donne quelque chose de particulier aux gens ivres que pour bien peu de temps, tandis que la nature vous fait ce que vous êtes pour la vieentière. C'est elle qui fait les braves, les silencieux, les bienveillants, les lâches. L'influence du vin et de la nature est donc la même sur les dispositions de chacun de nous. C’est toujours de part et d'autre une chaleur qui se thésaurise dans les organes.

Le liquide absorbé, et le tempérament que donne la bile noire, sont des spiritueux. Aussi les maladies qui affectent la respiration et les hypochondres, sont-elles qualifiées de mélancoliques par les médecins. De là vient encore que le vin pousse les gens aux plaisirs de l'amour. La mythologie ἃ réuni bien justement Bacchus et Aphrodite; et presque tous les mélancoliques sont lascifs et débauchés.

Comme la chaleur que la nature met dans les mélancoliques est toute voisine du siège de l'intelligence, les mélancoliques sont exposés aux maladies qui viennent de la folie ou de

l'enthousiasme délirant. Les Sibylles, les Bac-

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chantes, et tous ceux qui sont inspirés par les Dieux ne sont pas précisément malades ; mais c'est un tempérament qui leur est naturel.

Maracus, le Syracusain, n’était Jamais meilleur poète que quand 1] était hors de lui.

Lorsque la chaleur se précipite avec excès vers le centre, les gens deviennent mélancoliques; mais ils sont plus intelligents, et, sous bien des rapports, ils sont supérieurs au reste des hommes, dans la science, dans l’art, dans le gouvernement des affaires publiques. Ge penchant à la mélancolie produit de grandes différences devant les dangers; et quelquefois alors on ne se ressemble plus à soi-même, sous le coup de la peur. Le tempérament mélancolique, qui esttout ensemble très chaud et très froid, cause toutes ces alternatives. Tantôt froid comme de l’eau, tantôt chaud comme le feu, 1] fait un lâche devant le péril, si, à ce moment, c'est le froid qui domine. 1] ouvre la porte à la peur; et la peur refroiïdit, puisqu'elle fait trembler. Avec un peu plus de chaleur, la peur vous laisse en un état moyen; et alors, bien que le danger soit toujours le

même, on y reste insensible. On peut donc

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