SECTION XVIII, PHILOLOGIE
N'est-ce pas parce que, chez ceux qui subissent des mouvements d'esprit, il arrive que, par suite de la froideur de leur nature, ou à cause des humeurs bilieuses qui empêchent la coction complète de l'excrétion de l'esprit, laquelle est aussi trop froide, la pensée, quand elle est mise en mouvement et qu’elle ne s'applique fortement à rien de précis, est arrêtée par le mouvement étranger qui la refroidit ? Et c’est là ce qui fait qu'alors on dort plus aisément. Mais, quand la pensée s'applique attentivement à quelque chose, comme la lecture le fait toujours, les gens sont mis en mouvement par le mouvement qui les échauffe et auquel rien ne s'oppose; et, par suite, ils ne peuvent dormir. Mais lorsque les choses se passent naturellement, et que la pensée se fixe sur quelque objet, et que, devenue aussi forte qu'elle peut l'être, elle ne change pas à chaque instant, il arrive que toutes les matières qui sont aux environs de ce lieu, et dont le repos est précisément le sommeil, s’apaisent égale-
bue la différence qu'il signale entre les lecteurs à leur tempérament respectif. Mais ce n'est pas là l'unique cause. Le même individu peut être plus ou moins bien disposé; la lecture
bable.— La pensée..est arrêtée.
Il résulterait de ce détail que le sommeil serait provoqué par une sorte de refroidissement, venu de l'organisme intérieur.
— La pensée s'applique attenti-
peut être plus ou moins attachante; l'attention qu'elle excite peut être plus ou moins forte, — Des mouvements d'esprit. C'est la traduction fidèle du texte; mais l'expression est bien vague, et il ny a guère d'explication plausible. Quelques commentateurs ont cru qu'il s'agissait ici de l’asthme; mais c'est peu pro-
sement. C'est précisément cette attention qui éloigne le sommeil. L'attention est en partie volontaire; mais elle tient aussi beaucoup à la disposition générale où l’on se trouve. — Aux environs de ce lieu. Le texte n'est pas plus précis. Ce lieu est évidemment le cerveau; mais il aurait été bon de le dire. —
ment. Mais quand l'intelligence s'arrête, et qu'elle est comme fatiguée, ce qui est dans la tête l’alourdit et provoque le sommeil, Quand, au contraire, l'âme ἃ son mouvement naturel, elle ne dort pas; et c’est alors qu’elle vit le plus puissamment. La veille est la seule cause qui nous fait vivre, bien plutôt que le sommeil.
Pourquoi les discussions provoquent-elles la lutte des esprits ?
N'est-ce pas parce qu'elles offrent de nombreuses occasions de vainere ou d’être vaincu ? C’est cette excitation qui nous pousse à aimer la dispute. Si l’on est vainqueur, on se sent d'autant plus vivement porté à discuter, par le plaisir qu'on y trouve; et si l’on est battu, on désire d'autant plus revenir au combat pour prendre sa revanche. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans toutes les autres luttes. Aussi, dans les batailles, les vaincus veulent souvent ne pas cesser le conflit.
Ce qui est dans la téle. L'expression est bien vague encore.
— Elle vit le plus puissamment.
Le sommeil est en effet une sorte de mort passagère, et Homère a bien raison de l'appeler « le frère de la mort ».
L'image est aussi vraie que brillante. Voir plus loin, 8 7, la même question un peu autrement développée et beaucoup plus longuement.
$ 2. Prosoquent-elles la lutte des esprits. Le texte n'a qu'un seul mot : «gymnastiques».— De nombreuses occasions. L'explication est ingénieuse et vraie. On s'anime à la lutte, qu'on soit vainqueur ou vaincu. — Pour prendre sa revanche. Le texte n'a qu'un seul mot, qui a Îles deux sens que j'ai introduits dans la traduction. — Les vaincus.… cesser le conflit. C'estexact.
SECTION XVII, PHILOLOGIE, ὃ 3 29
Pourquoi, dans les discussions oratoires et dans les récits fabuleux, prend-on plus de plaisir à des exemples qu'a des raisonnements ἢ
N'est-ce pas parce qu'on ἃ toujours plaisir à apprendre quelque chose et à l'apprendre vite ? Or, on apprend plus aisément par des exemples et par des fables. Ce qu’on sait déjà, c'est ces choses mêmes; et on les sait particulièrement. Au contraire, le raisonnement est une démonstration trée de principes généraux que nous connaissons moins bien que les détails particuliers. De plus, quand les témoignages sont plus nombreux, notre confiance n’en est que plus grande. Or, les exemples qu'on donne et les fables qu'on raconte sont bien aussi des témoignages ; et l’on se fie très facilement à des témoins. Enfin, on apprend avec plaisir une chose pareille à celle qu'on sait déjà. Or, l'exemple et les fables qu'on imagine
S 3. Dans les récits fabuleux.
Le texte n'est peut-être pas aussi précis ; mais c'est le sens généralement adopté. — Des exemples... des raisonnements.
C'est la même théorie que celle qu'Aristote ἃ exposée dans la Rhétorique, livre 1, ch. 2, livre ἘΠ ΕΙΣ 18.620... δὲ 1Π| "ch 17:
Le mot de Raisonnements est plus général que celui d'Enthymêmes, qui est dans le texte.
Aristote a traité tout au long de l'Enthymême danslaRhétorique; voir la table du second volume
de ma traduction. L'Enthymême est le syllogisme oratoire ; il n'a qu'une seule proposition au lieu de deux, l'autre étant sous-entendue et gardée in petto.— Toujours plaisir à apprendre quelque chose. Voir le début de la Métaphysique, sur la passion de savoir, naturelle à l'homme. — De plus. C'est la seconde raison.— Enfin. C'est la troisième.
— Les fables. Sous forme d'apologues ou sous une autre forme.
— À celle qu'on sait déjà. J'ai ajouté ces mots.
vous montrent une chose toute pareille à celle qu'on connait.
Pourquoi dit-on d'un orateur, d'un commerçant, d'un général, qu'ils sont adroits ; et pourquoi ne donne-t-on pas cette qualification à un Joueur de flûte ou à un comédien ?
N'est-ce pas parce que ces derniers exercent leur talent sans aucune idée d'intérêt, n'ayant d'autre but que le plaisir ? Les autres, au contraire, cherchent à gagner quelque chose. L’orateur, le général, le commerçant ne sont bons qu'à la condition de gagner plus qu'ils n’ont ; et l'adresse consiste surtout à gagner quelque chose qu'on n'a pas.
Pourquoi donne-t-on la préférence au philosophe
contre l’orateur ?
S4. Qu'ils sont adroits. La pensée ne parail pas très juste; mais la différence établie ici entre les diverses professions tient surtout à la nuance de signification qu'a le mot grec. Il semble que ce mot implique l'idée de cupidité. Notre langue ne m'a pas offert la même ressource pour marquer l'opposition. Il est vrai d’ailleurs d'une manière générale que les artistes recherchent la perfection de leur art plus que le Jucre; mais 1] n'est pas tout à fait exact que les orateurs et les militaires soient plus cupides. Ceci ne serait exact que des commercants
dont le but avoué est de s’enrichir. Les joueurs de flûte et les comédiens ne représentent pas très bien les artistes.Le peintre et le sculpteur ne sontpas moins désintéressés dans la recherche du beau, qui excite leurs efforts plus que l'espérance du profit. — A gagner quelque chose. Le général est parfaitement désintéressé quand il cherche à gagner la victoire, dans l'intérêt de sa patrie.— L'adresse consiste surtout... Voilà l'explication étymologique du mot dont le texte se sert, et pour lequel notre langue n'offre pas d'équivalent.
δ 5. Le philosophe contre
SECTION XVIIT, PHILOLOGIE, ὃ 6 al
N'est-ce pas parce que l’un sait ce qu'est l'injustice, tandis que l’autre sait seulement que tel individu est Ko ; : :
injuste ; l’un sait qu’un tel est un tyran, tandis que l’autre sait ce qu'est la tyrannie.
Pourquoi, lorsqu'on ἃ préféré certaines choses, toutes mauvaises qu'elles sont, y tient-on plus qu'à d’autres choses meilleures ? Ainsi, quand on ἃ choisi une profession de faiseur de tours, de mime ou de joueur de flûte, on y tient plus qu'à être astronome ou orateur.
N'est-ce pas qu'il y a bien de ces gens qui aimeraient à exercer les professions les plus honorables, mais qui s’abstiennent, parce qu'ils se défient d’euxmêmes et croient ne pas pouvoir réussir ? Ou bien, n'est-ce pas parce qu’on préfère toujours les choses dans lesquelles on croit exceller ἢ Quand on ἃ fait
l’orateur. La mème question est reproduite plus loin, sous une forme un peu différente, section XXX, $ 9. On pourrait traduire aussi: « En quoi fait-on une différence entre le philosophe et l'orateur ». Le motgreca les deux significations de Différence et de Préférence.
La philosophie s'occupe essentiellement des généralités; c’est son devoir et son honneur. Ce peut-être aussi sa faiblesse, aux yeux du vulgaire.
8 6. Certaines choses. J'ai conservé le vague du texte ; mais la suite prouve qu'il s'agit
ici des diverses professions, ou occupations, qu’on peut embrasser, — faiseur de tours. C'est le sens exact du mot grec. Il parait que, dansl'Antiquité, cette profession n'était pas plus relevée qu'elle ne l'est de nos jours.
— Mime... joueur de flûte. Même
remarque.— Astronome ou orateur. Au contraire, ces deux professions jouissaient d'une grande estime, que chez nous elles n'ont perdue en rien, parce qu'elles
supposent science et talent.
Les explications données ici sont fort claires par elles -
mêmes.
un choix, on s’y consacre; et l'on sacrifie à son goût des journées entières afin d'arriver à se surpasser soi-même. Enfin, quand on ἃ arrêté tout d’abord sa préférence et qu'on s'y est accoutumé, on se réduit à ne plus pouvoir juger ce qui vaudrait mieux que ce qu'on fait. Le mauvais choix auquel on s’est livré ôte tout discernement à l'esprit.
Pourquoi y a-t-il des gens que le sommeil prend sans qu'ils le veuillent, quand ils se mettent à lire ὃ Et pourquoi d'autres gens, tout en ne voulant pas veiller, le peuvent-ils néanmoins dès qu'ils ont le livre à la main ?
N'est-ce pas parce que, quand les gens ont des mouvements d'esprit, il arrive qu’à cause de la froideur de leur nature, ou à cause de la froideur des humeurs bilieuses, qui empêchent les résidus de l'esprit de recevoir la coction nécessaire, la pensée est bien mise en mouvement; mais comme elle ne se fixe à rien, c’est l'autre mouvement qui l'emporte ? Aussi, en changeant d'idées fréquemment, ces gens-là dorment plus vite; car l'intelligence succombe. Si, au contraire, on applique fortement son esprit à un sujet fixe, ce
S 7. Que le sommeil prend. Voir plus haut, 8 1, ia même question, traitée un peu plus brièvement. J'adopte ici la variante que l'édition Firmin-Didot propose, d'après la traduction de Gaza, et qui est conforme au texte du ὃ 1, ci-dessus.—Des mouvements d'esprit. Plus haut,
δ 1, on a remarqué ceite expression trop vague ; elle est répétée ici, sans que rien vienne l'éclaircir. L'auleur a sans doute voulu désigner par là une certaine attention de l'esprit, qui est mis en mouvement. Nous renvoyons au commentaire du $ 1, tout insuffisant qu'il est. —
SECTION XVIII, PHILOLOGIE, ὃ 7 99
que fait la lecture, on reçoit un mouvement intellectuel, qui ne rencontre point d’obstacle ; par suite, on ne peut pas dormir. Mais quand les choses sont dans l’ordre naturel, et que l'esprit s'arrête à un seul objet, et qu'il ne change pas à tout instant, il se calme, ainsi que toutes les autres parties de cette région dont le repos est précisément le sommeil. Quand une pièce essentielle vient à s'arrêter, comme dans une déroute, toutes les autres pièces sont naturellement portées à s'arrêter aussi ; car selon les lois de la nature, ce qui est léger monte ; ce qui est pesant descend. Lors donc que l'âme a son mouvement naturel, elle ne dort pas ; et c'est là son état véritable. Mais quand elle s'arrête et qu’elle se fatigue, l'entendement s’altère; et les parties corporelles, montant en haut vers la tête, y produisent le sommeil. Il semblerait que la lecture dût empêcher de dormir. Mais ce n’est pas parce que la pensée s'exerce alors réellement; car c'estsurtout dans ces moments que l’âme a le plus de force. Quant à l’insomnie, elle vient uniquement de ce que l’âme change. Les pensées qui causent l’insomnie sont celles où l'âme s'inquiète et s'efforce d’éclaireir ses doutes, mais non celles où elle contemple l’objet qui
Quand une pièce essentielle... ties
corporelles montant en
Ce détail n’est pas dans le ὃ 1, et l'on ne voit pas bien qu'il soit nécessaire ici. — Comme dans une déroute... C'est aussi l'image dont Aristote se sert dans les Derniers Analytiques, livre IT, ch. 19, $ 6, pour expliquer la formation de l’universel dans l'intelligence. — Les par-
T. II
haut. Cette explication du sommeil ne serait pas acceptée par la physiologie contemporaine.
Mais il est exact, d'une manière générale, que l'état naturel de l'âme, c'est la veille et l’activité.
Les dernières réflexions de ce ὃ sont très justes, ét elles n'ont pas besoin d’éclaircissements.
l’oceupe; car les unes font divaguer, tandis que les autres pensées ne le font pas.
Pourquoi, dans les discussions ardentes, ne se laisset-on pas aller à la prolixité ?
N'est-ce pas parce qu'alors le raisonnement n'est qu'apparent ? Or, le syllogisme se réduit à des termes très brefs; et pour peu que la discussion se prolonge, le paralogisme devient parfaitement clair, au bout de quelque temps. Alors, on peut reprendre les concessions qu'on avait faites.
SE
Pourquoi, dans les récits qui nous sont faits, préférons-nous ceux qui se bornent à un seul objet, plutôt que ceux qui en touchent plusieurs ?
N'est-ce pas parce que nous nous attachons de préférence aux choses que nous comprenons le mieux, et que nous y trouvons plus de plaisir ? Or, une chose bien définie nous est plus facile à connaître qu’une
δ 8. À la prolixité. L'observation est délicate et vraie, bien qu'elle ne soit pas sans excep- Uon ; mais la passion, quand elle est en lutte, est concise, parce qu'elle cherche à se soulager.— Le raisonnement... le syllogisme.
Le texte grec n'a que ce dernier mot, qui a les deux sens.—W'est qu'apparent. Le texte n'est pas aussi formel ; mais l'idée de paralogisme, exprimée un peu plus bas, justifie cette traduction. Ce
$ est d’ailleurs trop concis ; et l'auteur aurait dû développer davantage sa pensée.
δ. 9. Dans les récits qui nous sont faits. Septali trouve ce $ tellement clair qu'il croit n'avoir pas à le commenter. Mais, en approuvant la pensée de l'auteur grec, il en prend occasion pour mettre le poème du Tasse fort au-dessus de celui de l’Arioste, qui n'a pas la même unité. C'est affaire de goût.