CHAPITRE XI
Parmi des blocs de rocher, sur une terre sèche, ingrate, infertile, sous les coups furieux des vents, les morsures du froid, une pauvre fleur étend ses racines et timidement ouvre vers le ciel sa frêle et tendre corolle : voilà la liberté de Thomme,
Toute société se compose d'individus : la liberté individuelle est donc Télément fondamental, le principe élémentaire de la vie morale des sociétés; mais cette liberté ne puise ses forces que dans un idéal, et cet idéal n'est jamais l'œuvre d'un seul. Il s'opère entre les sentiments de l'individu et ceux de la communauté dont il fait partie des échanges continuels ; on ne peut tracer de règles pour l'homme quand on le relègue dans la solitude du moi. La morale et la philosophie se tiennent ici entre deux abîmes; elles^ ne doivent point noyer l'homme dans l'humanité; elles nedoivent point tenir l'homme hors de l'humanité; antinomie redoutable, qui sous d'autres noms et d'autres formules se retrouve
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aussi dans la politique. Nos grossières théories livrent tantôt l'individu désarmé à ce monstre à mille bras qu'on nomme TÉtat; et tantôt, se jetant vers d'autres extrémités, elles suppriment toute organisation, toute règle, toute loi. Mais Tatome-individu ne veut être ni cristallisé dans un immobile rocher, ni mêlé à une vaine et flottante poussière ; il faut qu'il entre dans un organisme vivant, dont tous les mouvements soient libres, mais coordonnés, dont toutes les parties soient solidaires et se développent en commun. C'est pourquoi l'on ne saurait envelopper l'âme humaine d'assez de solidarités, lui imposer assez de devoirs, car ce qui en apparence la rend esclave est ce qui en réalité la fait libre.
Si la liberté, comme je l'ai dit, ce consiste que dans lâ-Prédomînanqp des pensées sur les instincts, desprincijjès sur les pâssiojis, elle né peut se développer qu'avec l'idéal. L'ignorance égoïste se livre sans frein aux âpres Jouissances de l'instinct; elle remplit l'infini de soi et n'y peut trouver autre chose, elle n'imagine point qu'il y ait d'autre force que cette misérable fraction de la force universelle, qu'elle porte en sa chair, qui la tourmente et l'enchaine à sa fatale destinée. La pensée juge le monde et juge l'homme; elle a une mesure, elle aperçoit la vraie proportion des choses, elle découvre la vanité de l'égoïsme, elle sait trouver d'autres plaisirs que ceux des sens^ elle aperçoit le vrai^ l'infini, réternel.
La vie de l'homme est une lutte : ou la lutte de l'animal contre d'autres animaux, de la férocité contre d'au-
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très férocités, de la voracité contre des voracités aussi affamées^ de Tappétit sans frein contre des appétits également refrénés, ou bien la lutte de rânie individuelle con* tre rame spécifique, du devoir contre la passion. U faut choisir : mais penser qu'on pourra toujours sulvredocilement la pression des désirs, sans rencontrer des désirs rivaux^ que Tordre et Tharmonie puissent naître d'autre chose que de l'obéissance à des idées, c'est se bercer d'une [étrange illusion. Pourquoi une iatm se sacrifierait-elle à d'autres faims ? une soif à d'autres soifs î une vie à d'autres vies ? Ces sacrifices ne sont dus qu'à ces dieux invisibles qui se nomment la justice, la vérité^ l'amour. •
Si l'homme ne se perfectionne qu'en luttant sans cesse contre lui-mémé^ où puisera-t-il pourtant le courage qui lui sera nécessaire dans cette lutte ? N'y aura-t-il pas des moment^ où cet idéal auquel il doit tout sacrifier^ cette idole intérieure et secrète qui lui commande tant de sacrifices, s'obscurciront et s'envelopperont des ombres du doute et de l'ironie ? Ne lui serait-il pas plus commode et plus doux de mener sa vie comme une idylle, et de se livrer sans remords à l'ivresse des faciles plaisirs î
Hélas t quelle âme sainte n'a été parfois troublée paf l'importune pensée que la sainteté est peut-être une duperie If Le spectacle des joies criminelles, deâ tices triomphants, des amours impudiques, Hnsôlentë tranquillité d'un moildé où tout semble mis en placé par le hasard, les flatteries de l'histoire prodiguées! au mensonge, â la vidlence et au crime; les défaillance^
de la vertu, ses angoisses vaines et ses résistances vaincues par la tentation^ la cruelle incertitude et les ironies du sort, les étranges péripéties du drame humain déroutent sans cesse les âmes les plus lucides et les plus vaillantes. Le rameur qui veut remonter le courant lutte longtemps contre les forces qui Tentraînent; mais bientôt^ à bout de forces, il abandonne ses rames et se contente d'interroger encore du regard les horizons fuyants qu'il voulait atteindre.
La fièvre de la jeunesse, la chaleur du sang^ la santé, la passion, nous tiennent quelque temps comme dans une perpétuelle ivresse; tout semble possible^ tout semble facile. La vie se colore d'une lumière éblouissante; les regards et les espérances fuient aux plus lointaines distances, et Ton se flatte que les mains pourront suivre ces rapides éclairs. On croit^ on aime^ et la souffrance même a je ne sais quelle ardeur héroïque. Mais les années passent, et mesurant ce qui lui reste et ce qu'il a déjà perdu, l'homme commence à douter de lui-môme. Il voit disparaître les sillages légers des amitiés, des amours. Il voulait remuer un monde, il sent ce monde qui l'écrase et le broie. Toutes ses croyances ont reçu des blessures mortelles ; la haine, l'envie, le mensonge, ont laissé tomber comme une pluie empoisonnée sur toutes les fleurs de son âme. S'il n'a pas lui-même trop souffert, il a vu trop de souffrances pour conserver un bonheur plein, sans remords et sans ombres. La vision d'un monde de paix, de joie, d'amour, est envolée; il n'a plus que le spectacle d'un monde livré à la violence, à la misère sans remède, aux luttes
sans fin. Il s^emporte contre son temps, contre son pays^ contre les hommes ; mais si son équité a survécu à ses illusions, il descend en lui*méme^ et c'est dans sa propre àme qu'il trouve le secret de tous ses mécomptes. «Alors il cesse de se plaindre; et sur cette terre^ autrefois si féconde, pleine de sève et diaprée de tant de fleurs, ne poussent plus que les noirs lis du désespoir.
La morale n'a d'autre sanction que la conscience, d'autre frein que l'idéal; mais si l'ànie est désenchantée, ce n'est point de l'idéal, c*est plutôt de son impuissance à l'atteindre. Ses doutes viennent d'une foi trop vive, ses abattements d'une trop grande ardeur.
Il y a, au reste, bien peu d'âmes que l'expérience conduise jusqu'au désenchantement absolu. La plupart des hommes restent soutenus jusqu'au bout par des espérances prochaines; ils suivent des fantômes toujours renaissants et par eux se laissent conduire jusqu'à la mort. A peine ont-ils le temps de se reconnaître, ils sont emportés pêle-mêle, comme les feuilles sèches par un furieux vent d'automne. Les religions d'ailleurs transportent leurs espérances au delà des confins terrestres. Les dogmes, dès l'enfance, pénètrent dans les jeunes imaginations et deviennent comme une part de l'âme humaine. La foi revêt l'idéal de formes symboliques, capables de toucher les plus simples, les plus ignorants : elle personnifie, elle anime l'invisible.
Par les promesses d'un avenir infini, elle console le croyant des tristesses du présent, de tant de servitudes, d'injustices et de douleurs. Elle donne à la fai-
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blesse un guide^ à la victime une palme invisible, à ^humilité une couronne, à la souffrance des baumes et des breuvages secrets. Elle rapproche les hommes en les courbant sous les mêmes devoirs et en les inclinant tous devant Dieu. Je laisse de côté les formules, les dogmes^ les cérémonies, les prièlres écrites, ce qui varie avec les temps, les âges, la latitude, le tempérament, la culture scientifique ; ce qui reste invariable^ c*est le transport de Tàme hors de cette vie, vers TineontiU; vers rinfini.
Mais la philosophie est contrainte de chercher, avec les seules lumières de la raison, le destin de Thomme : s*il est fixé à cette terre, pourquoi tant d'ouvriers 8dtit-ils surpris par la mort avant d'avoir fini leur tâche? Notre force, notre énergie, nos dévorantes ambitions sont^elles si peu de chose que Tinsolente nature puisse nous traiter aussi dédaigneusement que ces graines que le vent emporte et dont les unes germent tandis que les autres restent stériles? La multiplication des hommes n'est-elle autre chose que celle de tant d'espèces animales et végétales ? N'y a-t41 aucune diffëri^nce entre l'enfaiit tué en ses jeunes années et la fleur ébrasée par le pied d'un animal ? Dans le train thbnotone et solennel du monde , où se montre le souci de notre bien*étre ou de notre repos ? Les forces ihàtérielles pèsent constamment sur nous de tout leur poids et la vie est un long et dur combat : les quatre cinquièmes de la planète sont couverts par l'inflexible Océan, que les vaisseaux ne traversent qu'au prix de mille périls ; il faut chercher les métauK aux noires
entrailles du sol; les terres sont défendues par les bétes; par la stérilité, par les froids du Nord« par les étouffantes chaleurs des tropiques; ça et là seulement quelques oasis, où la nature est plus clémente, où Tinsecte humain peut vivre d'une vie plus facile; les insectes alors s'en arrachent et s'en disputent tous les fruits. Que sommes-nous? A quoi bon les agitations de cette intelligence dressée devant tous les problèmes^ éprise de beauté, de vérité, de lumière, à quoi bon les luttes de cette volonté sans cesse tordue et pliée par le remords, le désir^ le devoir? Que penser de cette royauté besoigneuse que la nature nous laisse sur la planète ter* restre? Qu'y sommes-nous venus faire? et si nous jetons les regards dans le noir infini du passé, pour^ quoi cette lente évolution des forces créatrices qui, se jouant dans des milliers de formes monstrueuses ou grotesques et de métamorphoses incompréhensibles^ est venue enfin aboutir à notre espèce 7
Ne sommes-nous qu'une lettre jetée dans un alphabet sans commencement ni fin ? Les générations passent comme des sédiments qui, silencieusement, s'accumulent au fond des eaux; les espèces passent comme les générations, les genres comme les espèces, les far milles comme les genres. Et pourquoi 7 Que cherche donc la force créatrice? et si nous nous passons de l'infini du temps dans l'infini de l'espace, comment l'histoire de notre demeure terrestre se rattache- 1- elle à l'histoire des corps innombrables qui remplissent le monde 7 Pourquoi le vide n'est-il traversé d'aucun écho? Pourquoi la sphère sans limite ne darde^^t-elle sur nous
que les rayons de sa poussière lumineuse? Notre philosophie^ notre science, sont pareilles à celui à qui Ton demanderait de juger Shakspeare sur un sonnet ou Beethoven sur une mesure. Au terme de toute connaissance, de toute analyse, s'ouvrent des abimes devant lesquels Tintelligence et Timagination elle-même reculent épouvantées. Les rêves du savant sont parfois pareils à ceux qui flottent devant Tâme d'un moribond, quand toute lumière commence à pâlir, quand le monde extérieur n'apparaît plus qu'à travers des ténèbres de plus en plus opaques, lorsque les flammes intérieures s'éteignent une à une et que la pensée, ivre, vacillante, sans force, se sent elle-même mourir. Cette fière intelligence, qui a tant osé, qui a voulu tout pénétrer et tout atteindre, a des tristesses sans nom et des défaillances sans remède.
Il faut s'arracher aux tentations importunes de l'inconnu, de l'impossible : l'action nous appelle, la grande curiosité doit céder la place à la petite. L'intelligence retombe de la sphère infinie à des sphères bornées. La science, sans aucun doute, ne jettera jamais une pleine lumière sur les mystères de l'âme, de la volonté, de la destinée humaine. Elle ne peut aborder ces grands problèmes .que timidement et par le dehors. Il y a trop de fierté dans Fhumilîté qui arrache à Pascal ces lamentables paroles : « Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moimême. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que }non âme ; et cette partie même de moi
qui pense ce que je dis^ et qui fait réflexion et sur tout et sur elle-même^ ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de Tunivers qui m'enferment, et je me trouve attaché h un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis placé en ce lieu plutôt qu'un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. »
Pour la science, ces infinités ne sont point vides : elles offrent des spectacles toujours nouveaux, toujours divers. Les doutes et les fièvres de l'âme sont comme endormis et calmés par l'insensibilité^ par la sérénité de Téternelle nature. La passion, effarée^ remuante, toujours en lutte, en révolte et aux abois, se calme en face de l'inaltéré, de l'inaltérable. Sous la multitude des phénomènes, la pensée découvre une mesure, un ordre, une loi. La vérité absolue nous échappe, mais nous en recevons comme un reflet lointain, pareil à ces rayons obliques qui, par une trouée de nuages, descendent sur un paysage assombri. Il y a presque autant de douceur à chercher le vrai qu'à le tenir, et le prisonnier qui travaille à son évasion se sent déjà à moitié libre.
La science a donc raison d'étudier en toute humilité les lois de l'univers et d'en rechercher les applications dans l'être vivant : l'âme fait bien de s'ouvrir à toutes
les impressions^ à toutes les leçons. Comment guérir de Torgueil et de l'égoïsme, si Ton s'enferme dans la prison du mot, si Ton éteint tous les rayons qui viennent y entrer ? Mieux on connaîtra les servitudes de notre espèce, plus facilement sa souveraineté pourra être assurée. Plus on approfondira les obscurités de son origine et de ses développements, plus facilement on la mènera vers de meilleures destinées. Il n^y a point de théories, point de chimères métaphysiques qui puissent tenir contre les faits. Les lois universelles et implacables du monde n'ont pas été changées arbitrairement en notre faveur, et l'énergie dont notre liberté dispose ne trouve son emploi le plus utile qu'en sachant les mettre à profit.
Le monde silencieux, en ses tranquilles métamor-S phoses, n'auraît-il donc rien à nous lui apprendre? Les merveilles de la vie et cette création sans cesse renaissante d'individus, d'espèces et de formes innombrables, ne dira-t-elle rien à notre curiosité ? Si Ton veut savoir quelque chose de Thomme, faudra-t-il le tenir isolé dans une farouche et paresseuse solitude, ou le voir agissant, entouré de ses pareils, de sa famille, de son peuple, de sa race, précédé de ses aïeux et suivi de sa postérité ? Peut-on affirmer que Tidéal qui Tinspire, qui soutient sa liberté toujours chancelante, lui appartienne en entier? Faudra-t-il le sortir de cette atmosphère où il puise toutes ses forces, toutes ses croyances, toutes ses illusions, toutes ses espérances ? L'histoire de l'homme, c'est l'histoire de la famille, la genèse des races, des nationalités, 'de la poésie, des
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sciences^ des aris, des lois morales^ des lois civiles, des doctrines religieuses. Son destin se mêle au destin de rhumanité.
Mais qu'est-ce que la science peut nous apprendre sur le destin de rhumanité ? Que sait-elle de ses origines et de son avenir? Peu de chose. Elle n'a que des inductions, point de certitudes. Elle montre, dans la confuse nuit du passée 4'humanité se dégageant de Tanimalité par un lent effort^ esclave du climat, de la faîm^ des sens; vivant à Tétat de guerre perpétuelle; cruelle par peur et par goût ; jouet de la force, victime de Fignorance. Toutefois de ces hontes mêmes elle rebâtit une gloire. En voyant si loin de nous TÂdam sauvage, le chasseur féroce des premiers jours, ne pouvons-nous prendre pour devise : Quo usque ascen-dam ? Si Thumanité a obéi de tous temps à la loi qui soumet toutes les forces et toutes les formes organiques à une graduelle évolution, cette loi est sans doute encore en vigueur. Lès variations sortent des variations, et rhumanité est bien autrement diversifiée aujourd'hui qu'aux premiers âges de sa vie toute spécifique, esclave et monotone.
La roide exigence des instincts résiste toujours, mais se plie pourtant de plus en plus facilement à la pression des lois, des contraintes religieuses, des nécessités sociales. On peut observer ces métamorphoses dans les générations successives d'une même famille, comme dans rhistoire des peuples : la bête n'est point la même sous tous les temps ni à toutes les latitudes. L'instinct génésique, par exemple, si impatient et cynique chez
certaines races, chez d'autres se voile de pudeur, de réserve, perd son ardeur, passe du rut à Tamour. A peine se fait-iL encore sentir chez certaines natures, raflSnées par une haute culture, décentes, refroidies et toujours maîtresses d'elles-mêmes.
Il en est de même de tous les instincts : les passions les plus délicates comme les plus viles peuvent y tremper, de même que les plantes les plus diverses peuvent croître sur le -même sol; notre cruauté naturelle arrive par une lente et douloureuse inflexion à se retourner sur nous, sur notre propre âme. Le stoïcien, st dur à lui-même, est tendre et faible pour les siens, pour les inconnus, pour les bêtes; le coeur plein de pitié pour les maux inconnus, il pardonne à tous et ne sait pas se pardonner.
De même que les instincts sont soumis à de lentes métamorphoses, les facultés mentales et spirituelles ont une croissance propre, une continuelle floraison. La pensée a aussi son histoire; elle agrandit ses horizons, varie ses méthodes, aiguise ses instruments; si libre qu'elle soit, elle rencontre à toute époque des limites chez les individus, chez les nations et les races diverses.. La machine cérébrale n'est point montée de même façon chez TEuropéen civilisé et chez le sauvage Australien.
De Tenfance à la décrépitude, la puissance intellectuelle naît, grandit, s'élèv,e à un certaÎQ maximum, et lentement décroît chez tout individu. Chose pareille se produit dans la vie séculaire et multiple des races humaines. Certains esprits, jouets et miroirs d'impres-
sionSy ne savent point abstraire, sont perdus parmi les symboles de l'algèbre ou les figures idéales de la géométrie, n y a une progression naturelle, une hiérarchie dans les facultés. L'image précède le symbole, la poéaie la science. On s'étonne de Timpuissance native de tant de pauvres âmes serviies, dont le vol, lourd, sans force et sans grâce, ressemble à celui d'un [oiseau blessé. C'est un grand effort, trop pénible déjà pour quelques-uns, de gravir les échelons d'un naïf syllogisme, de franchir la distance entre un principe et son application, entre une cause et un effet. Comparer, penser à deux choses à la fois, tourner autour d'un objet pour l'apercevoir à plusieurs points de vue, tous . ne peuvent 1^ fairç.:' il y a des hommes qui sont toujours fascinés par robjèt présent, qui roulent d'impression en impression, comme une pierre inerte, que les choses concrètes tyrannisent, dont l'âme n'a point d'échappées sur l'au delà, sur l'infini. Y a-t-il quelque lien entre les forces instinctives et les forces spirituelles? Il ne saurait en être autrement : car tout se tient dans Tunité vivante de l'être. L'esprit et l'instinct sont comme la lumière et l'ombre ii'un même soleil. Ce n'est peut-être pas faire un rêve trop hardi que d'entrevoir dans les ténèbres de l'avenir une terre où tout le monde a pensera >; où l'esprit, armé de méthodes plus sûres, moins embarrassé d'entraves, de chimères, de terreurs, exercera sur le monde une domination plus complète, plus assurée, plus facile. On. peut se figurer une humanité im)ins animale, moins
esclave de la faim, des appétits matériels, du besoin,
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de la peur, plus heureuse, en un mot ; délivrée par la raison, la science^ la liberté; aussi éloignée de Thumanité actuelle que Platon Tétait du plus vil des Grecs^ ou Jésus du plus lâche des pharisiens.
Mais ce sont là de lointaines espérances : ce jour, s'il doit luire, ne doit point nous éclairer. A peine voyonsnous poindre dans notre nuit quelques pâles lueurs; les étincelles de vérité qui brillent devant la raison sont comme la poussière disséminée des étoiles^ qui ne donne ni lumière ni chaleur. Que faire cependant? De quel côté mener cette courte existence, qui ne nous est comptée que par années et par jours? Rester immobiles, quelques-uns seulement le tentent. Il est des heures où, las de tant d'incertitudes et dinutiles efforts, on voudrait pouvoir sortir de soi-même, cesser d'être acteur pour devenir témoin. Il y a une critique devant laquelle s'effacent toutes les différences et dont le froid contact éteint toutes les passions. L'histoire,' les religions, les langues, les philosophie^, les œuvres d'art, passent devant ses yeux comme de vains tableaux. Toutes les expressions de Tactivité humaine né lui inspirent qu'une curiosité stérile. Elle comprend tout, explique tout, pardonne tout, dédaigne tout. Le silence lui semble la suprême sagesse et le doute la suprême vérité. En voyant l'inutilité des passions humaines, il y a des âmes lasses et blessées qui ne songent qu'à sortir de la mêlée des passions, et qui, à vrai dire, n'en gardent qu'une, qui est l'horreur du vulgaire, du convenu, des idoles de théâtre, des formules, des mensonges, avec lesquels on trompe les multitudes^ ou
plutôt avec lesquels les mnltitudes se (rompent ellesmêmes. Réfugiées dans le mépris et dans une sorte de voluptueux repos, elles laissent l'humanité poser devant elles. Ayant tout mesuré, elle rejettent toute mesure : un bronze grec les iutépesse autant qu'une bataille où Tingt mille de leurs contemporains donnent leur vie en sacrifice ; les discours enflammés d'un orateur politique ne les touchent pas plus qu'une élégie de Catulle ; les lignes d'un dessin excitent autant leur curiosité que les articles d'une constitution. Elles conduisent leur fantaisie hors de tous lescbemins battus, loin des bruits tumultueux, et la laissent rarement poser à terre.
Mais tous les hommes ne peuvent se désintéresser de l'humanité. Et c'est même parce que l'immense majorité sera toujours emportée par la passion qu'on peut avoir quelque indulgence pour l'égolsme raffiné qui s'enferme dans l'inertie. Tant que les biens terrestres seront le prix de l'action, il n'y a point lieu de craindre que la baute curiosité, la critique pure, la contemplation scientifique, deviennent la grande alTaire et le souci exclusif de la pensée bumaine. Pardonnons à ceux dont le désintéressement condamne nos agitations, dont la douceur fait contraste avec nos fureurs, dont l'ironie nous oblige quelquefois à rélléchir sur notre foi, sur notre idéal, sur les mobiles secrets de . notre conduite. Comment pourriez-vous les condamner? Ils sont vos juges.
Pour la plupart des hommes, l'action reste un be^ , sfljm elle est aussi le remède le plus sûr contre les maladies de l'ftme. Sitroublées que soicntnotre conscience-
et notre pensée, quels que soient les doutes qui nous assiègent, les inquiétudes qui nous oppressent, quel est celui de nous qui n'a point tout près de lui, à portée des yeux et de la main, un devoir prochain à accomplir ? L'homnne visite quelquefois, il n'habite pas les hauteurs glacées où la terre touche au ciel; il reste dans les vallées, il cultive les plaines, il bâtit sa maison parmi les champs^ le long des eaux courantes. Ainsi la pensée n'est pas toujours soulevée aux hauteurs où toute certitude se vaporise et se raréfie, où les éléments de toute croyance se dissolvent. Elle se rattache le plus souvent aux sensations journalières, à la besogne quotidienne, aux choses visibles et concrètes. L'idéal est comme ces arbres élevés dont on ne peut atteindre la cime, mais dont le tronc s'enfonce en terre par de noueuses et puissantes racines. De tous les côtés notre horizon se perd dans la nuit^ dans le vide, mais autour de nous s'étend le domaine. familier dont tous les chemins sont connus.
L'humanité roule éternellement le rocher de Sisyphe : parce qu'il n'appartient à aucun de nous d'arriver jusqu'au haut de la montagne, parce que la cime s'enveloppe de nuages et ne se laisse jamais apercevoir, refuserons-nous de mettre l'épaule sous le lent fardeau et resterons-nous les bras croisés? Nos incertitudes et nos angoisses ne commencent que lorsque nous cherchons la raison dernière et suprême des choses ; mais, quand il faut choisir, se déterminer, reconnaître le bien, le mal, nous hésitons rarement. Il n'y a point de conscience qui ne se soit enveloppée
d'une armure et comme d'une cristallisation de préceptes^ de croyances^ de doctrines^ d'habitudes, de sentiments, qui la défendent contre le choc hasardeux des événements; pas une où ne soit entrée^ sous une forme ou sous une aufre, la notion du devoir; et le devoir que peut^il être sinon l'obéissance à Tidéal ? Les contours de Tidéal peuvent être plus ou moins mobiles, plus ou moins vagues^ plus ou moins nobles: jamais l'idole ne s'évanouit entièrement. La liberté est sans cesse sollicitée par les incitations de l'instinct, en même temps que par la voix mystique qui résonne dans les ténèbres de la vie cachée. Le remords naît du trouble où nous sommes jetés quand nous nous livrons trop vite à la passion, au désir; quand nous avons été infidèles à nous-mêmes, ou au moins à ce qu'il y a de meilleur en nous.
Ces retours douloureux, cette honte, ces dégoûts qui suivent la faute, témoignent de la puissance de l'idéal. Il importe peu qu'on nous pardonne, si nous ne pouvons nous pardonner. L'absolution ne peut venir du dehors, comme un flot qui lave une tache : son vrai nom est repentir. Quel homme, à quelque temps, quelque peuple, quelque race qu'il appartienne, peut jamais s'arracher du cœur un certain type de perfection, de justice, de vérité relatives? Les voleurs entre eux ont. un code. Le duel, barbare coutume, a ses lois. La guerre cherche à se faire plus humaine. L'idéal prend toutes les formes, tous les noms : religion, coutume, mode, honneur, il se couvre de tous les déguisements. Sa voix est ou plus familière ou plus impé-
rieuse ; il resplendit tantôt dans les limbes lumineux du mystère, et tantôt il nous sollicite par la naïve caresse d'un enfant, par le regard mouillé d'une femme, ou seulement par la muette douceur des choses inanimées.
^ Dans tous les temps, sous toutes les civilisations^ à toutes les latitudes, la formule du devoir est la mémei
' Suive» ridéal; soyez vrais, fidèles à vous-mêmes, Commetit trouver le vrai hors de soi, si l'on se ment à soi* même? Si Pactïon et la pensée, au lieu de rester au même étage, se tiennent perpétuellement à distance» comment Tâme, abaissée^ rebellp, humiliée, pourrat-elle connaître la joie? Le mensonge est l'ennemi éternel ; et la nuit la plus dangereuse est celle que nous faisons en soufflant sur les flammes de Tesprit. Nous sommes victimes d'erreurs volontaires autant qu'involontaires; l'égoïsme nourrit toujours quelque fiction qui sert de ministre à ses plaisirs. '
La morale a donc un double objet bien défini ; elle crée premièrement et cherche un idéal ; elle compose un certain type de perfection, de pureté, de justice, de vérité, qu'elle offre à Thumanité comme le soleil de rame. L'idéal trouvé, elle en fait sortir des lois posir tives, journalières, impérieuses. La vérité dont nous sommes possesseurs reste toujours une vérité relative pour la pure intelligence; elle n'en doit pas moins avoir une autorité absolue sur la passion, qui ne peut attendre, qui est pressée, harcelée par la nécessité. Il importe que l'idéal ne devienne jamais une statue immobile, comme les idoles de bois ou d'airain, mais qu'il
ail une sorte de vie, une floraison perpétuelle, des rajeunissements périodiques ; il importe également qu'il inspire toujours quelque créance à Tâme humaine, et ne s'ensevelisse jamais en entier dans nos doutes et nos douleurs. L'esprit ne doit point se contenter d'une foi rigide et sans vie, se nourrir du mensonge perpétuel^des mots, des images, des formules; il ne faut pas cepend&nt, parce qu'on ne sait pas tout, dire qu'on ne sait rien ; parce qu'on ne peut pas tout obtenir, no rien espérer; parce qu'on n'est sûr de rien, tout abandonner.
La nature, la vérité, protestent contre ces extrémités. De même que le feu intérieur se fait jour quelquefois, par de violentes irruptions au milieu des champs de lave depuis longtemps refroidis, les droits sacrés de l'intelligence s'agitent toujours sous ces surfaces paisisibles aplanies par Tobéissance. Le doute remue toujours sous la foi. Mais d'autre part il n'y a point de doute qui ne se rattache encore par quelque côté à une foi : nous avons besoin de croire, d'aimer. Il y a toujours de la douleur dans le sourire du scepticisme. Des profondeurs où sont tombées pêle-mêle toutes les croyances, toutes les illusions, toutes les erreurs, sortent encore, comme des vapeurs légères, la poésie, l'amour, la vague tendresse éprise de l'univers et des créatures, l'espérance invincible qui monte vers l'infini.
J'entends dire : Nous vivons dans un âge critique. Mais quel âge n'a été critique? Le poète favori de notre temps se lamente en ces termes :
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
Le monde n'est ni vieux ni jeune ; et savons-nbus si
* nous sommes venus trop tôt ou trop tard? Nous n'achevons rien ; Thisloire entière n*est qu'un commencernent. Nous ne savons d'où vient l'humanité ni où elle va. Jamais pn ne l'a vue se reposer dans un système polifcMlue, social et religieux, parfait, iramuatJle, inattaquable, a(;hevé : nous ne pouvons vivre de la vie du passé. De ce long drame enveloppé d'ombres, il ne reste guère pour l'esprit que quelques tableaux immobiles et décolorés, quelques décors que repeint de temps à autre la main des historiens. Mais nous pouvons affirmer que les passions que nous sentons remuer en nous ont aussi remué ces générations sans nombre que l'histoire prosterne aux pieds de quelques noms, de quelques idoles. La vérité a de tout temps soulevé le masque du mensonge, elle a de tout temps interrompu le monologue insolent du despotisme, discuté les lois, nargué le pédantisme des écoles, séparé dans les religions le divin et le terrestre, l'idéal et le symbole.
La maladie du doute n'est pas la maladie de notre siècle ; le doute est aussi ancien que l'homme, car il n'est que la liberté de la pensée. Comme le plongeur qui se jette dans une eau dormante y soulève des rides, ^ l'âme humaine ne peut embrasser un idéal sans le : troubler ; elle ne saurait chercher le repos sans faire un effort. Toute époque est orgapique, toute époque est critique. Toute civilisaliori- fait des ruines et élève
* ^des monuments. Le travail est Je lot ^B Thomme, tra-
vail des mains, travail de Tesprit. On ne peut pas plus
se débarrasser des angoisses de la conscience et de l'esprit, que de celles de la faim et de la soif. La pensée dévorante ne connaît pas le repos. 11 n'y a point de Josué qui puisse arrêter le soleil motal. Toutes nos ardeurs, toutes nos espérances vont à„ quel que chosç d^connu. Ce je ne sais quoi, où ne le cherchons-nous? dans la solitude et les muettes confidences de la nature, dans la nuit remplie de mouvantes images, dans le froid regard des statues de pierre , dans les embrassements désespérés de Tamour, dans les plaintes et les murmures de la musique, dans le calme solennel des églises, où les âmes se courbent sous le toucher du mystère.
Songez à la vie sombre, étrange, de Tenfant qui n'a' pas encore vu le jour ; à ses mouvements lents, pénibles, comprimés. Que sent-il en sa nuit, emporté par une volonté étrangère, et pourtant liée à sa volonté naissante par une douloureuse tendresse; nourri d'une autre vie, recevant seulement des échos, des contrecoups du monde infini qui l'enveloppe et qu'il doit un jour connaître; victime de fautes qu'il n'a noint commises, .et recevant, molécule ^> molécule, aton^ par atome,' l^héritage d'Un long 'passé, formes, instincts,* énergie, tempérament? Cet embryon, c'èist Thumanité qui traîne la chaîne des siècles, de la lourde animante, et marche les yeux éblouis à un avenir inconnu. La métamorphose dure toujours, combien lente et douloureuse et sanglante ! Où l'homme s'attacherat-il? où fixera-t-il sa foi? Que ce soit au vrai, à cel^ seul qui est, à cela seul qui dure. Le mensonge, l'il-
lusion, les vanités enfantées par Tégoïsme, nous tiennent plongés dans des ténèbres volontaires! Toujours gonflés de chimères, gorgé§ et pleins d'eux-mêmes, la plupart des hommes sont pareils à des larves qui refuseraient de sortir de leur prison temporaire. Jouets du hasard, de la force, ils ont peur de la vérité, qui seule pourrait les protéger contre la force et le hasard ; esclaves, ils ont peur de la liberté.
Le destin est obscur/ le dévoir ne Test point. Il faut chercher le vrai, ilfaut aimer le vrai. En vain nous* voudrions nous tromper nous-mêmes, nous né pouvons tromper l'éternité; s'il nous plaît de dire à cette pierre, à cet animal : « Tu seras mon dieu » ; ce dieu ne pourra rien pour notre faiblesse. Nous. pouvons faire notre dieu de nous-mêmes, mais la volonté n'a point le pouvoir de donner à l'âme le bonheur parfait, le repos absolu, les jouissances sans refnords, sans fatigues, sans troubles. Un peuple peut se donner des constitutions politiques, et les proclamer parfaites : elles ne sauraient Tarréter sur la pente de la décadence ^ si elles ne sont fondées sur les règles de la justice. Une nation peut croire qu'elle grandit sous la tyrannie; elle ne s'avilit pas moins et n'en prépare pas moins sa ruine. L'homme peut user de sa liberté pour se détruire, et pourquoi un peuple n'en pourrait-il faire autant? Mais grandir dans Tinfamie, trouver la santé dans le poison, prospérer dans Tincurie, voilà ce qui ne se peut. Il y a une injustice apparente dans les afiaires humaines qui fait d'innocentes victimes et écrase les individus ; mais, dans le train général du monde, on
sent une force secrète qui asservit graduellen:ent la force à la vérité, et,' après de longues contestations, lui i livre la puissance.
Il y a des victoires plus redoutables que la défaite, des triomphes plus douloureux que Toubli. L'esprit a aussi son honneur ; les fausses gloires, les fausses renommées vont se perdre dans le mépris; la fausse grandeur n'a qu'un éclat passager. La petite habileté finit toujours par se prendre elle-même aux pièges qu'elle a tendus.
La pauvreté, Tobscurité, la] souffrance physique, ne sont point les plus grands des maux, pour les' nations non plus que pour les individus. La vraie honte, c'est d'élre infidèle à àoi-même, de ne point tenir sa conduite j \ au niveau de son idéal; le vrai malheur, c'est l'obscur- : * cissement graduer des lumières de la vie cachée, la
paralysie de la conscience, l\veuglemerit de la raison, '. • la mort de l'àme.