‹ Les problèmes de l'âmeChapitre 11 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'idéal est comme un être intérieur qui vit.aiLile-dans de nous; qui nous sert de guide et de juge; qui règle, contrarie, modère les instincts, les passions, les désirs de notre nature animale. A nos intérêts journaliers il oppose des intérêts éternels; à notre humeur changeante, soiî calme inflexible; à nos haines, nos fureurs, nos colères d'un jour, sa sérénité; à notre égoïsme, son impersonnalité ; à nos amours ardentesj il montre le fantôme des désirs assouvis et des souvenirs flétris; il nous console des injustices en nous montrant le néant de nos ennemis. Il nous couvre d'une armure invisible, et nous défend en même temps contre le monde et contre nous-mêmes. Au milieu des hommes, il nous fait dieux, il nous fait libres.

Il n'est pas surprenant que la philosophie confonde perpétuellement l'intelligence et la liberté, car ces deux choses sont aussi indissolublement liées que Tombre et la lumière ; on ne saurait imaginer une vo-

--îAe,^...-.

i24 LA LIBERTÉ.

lonté que rien ne détermine. Que penser d'un professeur de philosophie qui, pour démontrer la liberté humaine^ lève et baisse alternativement le bras en disant à son bras : a Lève-toi^ baisse-toi »? Le plus naïf de ses élèves aperçoit le ressort qui met cette volonté en branle,

La liberté ne consiste point pour Thomme à agir sans raison^ mais à agir d'après sa pw^pre raison. Dans le drame intérieur, confus, rapide, obscur, qui se joue dans ma conscience, il n'y a d'autres acteurs que mes pensées, mes passions, mes espérances, mes craintes, mes notions du droit, de la justice, de la morale, mes inclinations.

Mais si toutes ces forces sont bien miennes, elles ne le sont pas toutes au même degré, et je ne les tiens pas toutes sous la môme dépendance. Les instincts, les appétits spécifiques, font bien.partie de moi-même, mais ils sont logés en moi jcpmme^es hôtes tyranniques'! ils me poussent, me harcèlent, me troublent sans relâche. Ce qui m*appartient en propre, ce sont mes pensées, bien qu'elles ne soient pas absolument indépendantes du monde extérieur ; la métamorphose des sensations en idées ne saurait se comparer à ces cristallisations qui, au sein d'un liquide, ajoutent lenter ment de nouveaux rameaux à un arbre minéral. Si elle n'était autre chose, si l^tre moral se X^rmait et se renouvelait perpétuellement chez Thomme, comme l'être physique, par l'action unique du dehors, si les transformations internes de la sensation n'étaient d'autre nature que les transformations que subissent les ali«

ments matériels dans les organes, Tbomme, à un moment quelconque de son existence, ne saurait être regardé que comme une chose, un produit, une machine, admirable sans doute, mais incapable de régler elle-même ses mouvements, et recevant toujours, soit directement, soit indirectement, les impulsions du monde externe.

Mais est-il vrai que les idées naissent et se dévelop-

penl^fiUixuûae une végétation ordinaire? Sommes-nous,

oui ou non, libres de laisser passer une sensation dans

la nuit du cerveau, comme une fusée qui éclate et se

dissipe en étincelles, ou de la saisir, de I» retenir, de

l^analy ser, d'en extraire un sens, un enseignement?

L^association des idées a des lois, sans aucunr doute;

le monde cérébral à des échos qui ne parlent point au

hasard. Mais la physiologie la plus matérielle ne refuse

point à rhpmme la faculté A' élaborer les sensations; et

ce labeur, cette curiosité, ne témoignent-ils pas d'une

énergie maîtresse d'elle- môiïTe.? Le miroir d*un lac

dormant raisonne-t-il sur les images qu*il reflète ? la

pierre sur son poids? le cristal sur sa forme? le fruit

sur -sa saveur?

Accordez à Thomme la faculté d'élaborer ses sensations, et par conséqfuent d'engendrer des idées* sa liberté morale découle de cette précieuse et souveraine ' feculté. En vain demandera-t-on d'où vient à l'homme la volonté d'élaborer des idées ; c'est l'ancienne objection de Hobbes : <i La question n'est point de savoir si l'homme est un agent liitcfi» c'est-à-dire s'il peut écrire^ ou s'empêcher d'écrire, parler ou être silencieux, sui-

ne

C, O Cl •

ISe LA LIBERTÉ.

vant sa volonté; mais si la volonté d'éerire ou la iônté de ne point écrire lui vient de sa propi^ volonté ou de quelque autre chose qui soit en son pouvoir. Je me reconnais libre en ce sens que je puis ^gir si Je veux agir; mais dire que je puis, si je le veua^, wmhir, me semble un propos absurde, » Que répondre h eela ? Sans doute, l'homme pense parce qu'il veut, penser; mais d'où vient qu'il veuille penser? Il faut s'incliner devant ce mystère impénétrable. L'homme penae ^comme la fleur est odorante, comme \è soleil est la* mineux; la raison dernière des choses nous échappe toujours. C'est assez^de montrer dans la peqsée le secours et l'origine de^^otre indépendanç^e spirituelle. La liberté se comprend, la volonté ne se comprend pas. Mais comprénd-on mieux les autrestorces qui remuent le monde? Comprend-on l'attraction t l'affinité? tous les vouloirs inconscients et muets de la nature?

Écoutez encore les amers sarcasmes de Hobbes : a II est vrai, bien peu ont appris de leurs maîtres que l'homme n'est pas libre de vouloir : ils ne trouvent guère cette vérité dans les livres. Ce qu'ils trouvent dans les livres, ce que les poètes chantent sur le théâtre et les bergers sur la montagne^ ce que les pasteurs enseignent dans les églises et les docteurs dans les universités, ce que les gens du peuple dans les mar* chés, ce que tous les hommes dans le monde entier s'accordent à reconnaître est ce que je reconnais moimôme; c'est-à-dire qu'un homme a la liberté d'agir s'il veut agir; mais de savoir s'il a la liberté de vouloir, est une question à laquelle personne ne songe... Une

LÀ UBERTB. 197

toupie qui est fouettée par des enfonts, qui court, qui va d'un mur à l'autre^ qui tourne sur place^ qui va frapper les jambes des gens, si elle avait consdence de sou mouvement, penserait que ce mouvement procède de sa volonté, à moins qu'elle ne sentit qui la fouette. Et un homme est-il plus sage quand il court dans un endroit pour un bénéfice, dans un autre pour un mar* ché^ s'il pense qu'il fait tout cela sans autre raison que sa volonté» et ne sent point les fouets qui déterminent cette volonté ? » ^

On souffire de Tinjuslice de ce langage : car Thomme peut apercevoir les fouets qui tourmentent sa volonté : sa pensée libre peut lui venir en aide contre la tyrannie de. Tunivers et des sens; d'ennemies^ elle peut réduire les ibrces iiaturelles à Tétat de servantes et d'alliées. La philosophie petit se placer à égale distance d'un fatalisme qui dégradé l'homme et d'un mysticisme qui le déifie. Elle ne doit ni méconnaître la liberté humaine^ ni la regarder comme une substance étran« gère en quelque sorte, et capable de jeter dans la balance humaine des poids arbitraires, tantôt j^lus lourds, tantôt plus légers. Elle doit reconnaître dans la vie morale comme dans l'existence matérielle un continuel déterminisme ; mais elle ne peut se refuser à considérer les idées, élaborées par la raison individuelle, comme des déterminants d'une extrême puissance.

Ce redoutable problème de la liberté a de tous temps troublé la raison humaine; la théologie chrétienne, souvent plus perspicace que la philosophie, n'a jamais reconnu à l'âme une indépendance absolue; elle a

cherché dans la grâce un secours pour notre infirmité et nos faiblesses r un auxiliaire pour notre liberté. « Pour faire d'un homme un saint^ dit Pascal^ il faut que ce soit la grâce; et qui en doute ne sait ce que c'est qu'un saint et un homme. » Qu'importe les mots? Ce que la théologie nomme la grâce, nous pouvons l'appeler idéal. Oui, nous portons au dedans de nousmêmes une force mystique^ un ensemble de conceptionSy de pensées, lentement accumulées^ qui sont, notre vraie, notre seule défense confre la tyrannie dgs appétits purement animaux. A, l'Uistincf'^de ^conservation spécifique,' l'idéal oppose l'esprit d'h'éroïsme et de sacrifice; à l'instinct de la propagation, l'inpour pur et platonique, délivré des chaînes de la chair;, à l'égoïsme de la bête la désintéressement, i-.oubii'de soi, la charité chrétienne, Tamour des faibles, des petits,'* des victimes; à l'esprit de domination j'esprit d'ég alité ; à la paresse le devoir; à l'instinct d'imitation l'amour du. progrès; à la religion^des formules la religion personnelle. L'âme individuelle et Tâme spécifique sont sans cesse en lutte, ou plutôt le beau nom d'âme n'appartient qu'à ce qui nous sépare de l'espèce, à ce qui nous fait vraiment nous-mêmes.

On a plus ou moins d'âme : la langue dit hardiment : c( les gens sans âme ». Croit-on que l'idéal soit comme une étoffe taillée en portions égales et distribuée à tous les hommes ? Le noble souci de l'immortalité ne nous émeut-il pas surtout quand nous pensons à quel* ques caractères qui sont pour nous comme les symboles de toute vertu, de toute pureté, de toute gran*

deur? Pourquoi rimmortalité serait -elle acquise à tant d'existences viles? Pourquoi seraient -ils vainqueurs de la mortj ceux qui n'ont jamais su vaincre le plus léger caprice d'un égoisme cruel, sans pitié» sans distraction, sans remords ?

Les actes et même les pensers humains sont soumis à une certaine continuité^ à un enchaînement logiques. Le drame de la vie a une profonde unité. La Irberté n'est point fantaisie; elle ne peut découper un être en plusieurs êtres, coudre des tronçons de vertu, dcvice, de pureté, de luxure, d'avarice, de générosité, de lâcheté, de courage, pour en composer un hommç. La' liberté est la faculté précieuse dont nous îouissons d'opposer sans cesse aux forces animales^ spécifiques de hotre nature les forces de la pensée; c^est aussi la faculté que nous possédons de méditer sur nos sensations, sur le monde, sur les hoïtames, et de travailler à composer, à perfectionner, à achever notre idéal : c'est l'esprit seul qui nous fait libres, et notre indépendance doit se mesurer à la grandeur de ses conquêtes.

Que de pauvres esclaves ne peuvent sortir de la prison de chair! Leur passion, perpétuellement inquiète, est comme ces feuilles de tremble que remue le moindre souffle du vent! lis passent dans la vie, dans rhistoire, comme des acteurs qui récitent un rôle sans le comprendre. Usjgi^lent d'amour et ne savent ce que c'est que l'amour; de Dieu, et Dieu n'est pour eux qu'une terreur ou une espérance, un maître plus puissant que ceux de la terre.

TSw*»«^-. - -a.

L'ignorant, le méchant, entreprennent contre Thumanité, contre la nature et contre Dieu même, une guerre de ruses, d'embuscades, de surprises : jetés sans aucun soutien entre le passé et Tavenir, tremblants, indécis, remplissant le monde entier des chimères de leur égoïsme, ils sont toujours trompés et toujours crédules, toujours esclaves de vanités et d'illusions. Ceux qui veulent échapper à la tyrannie des faits, du temps, du milieu, doivent invoquer le secours de ces puissances muettes et cachées, qui se nomment les idées. Il n'est pas besoin d'être savant, de connaître la formule de toutes les lois naturelles : mais il faut savoir qu'il y a une loi, un ordre ; il faut sentir en son âme une pulsation de Tâme universelle répandue dans le monde ; il faut avoir contracté dans les ténèbres de la conscience l*habitude de voir avec d*autresyeux que les yeux du corps. 11 fapl s'étudier à pénétrer le fond des choses, à chercher une pensée suivie dans la discontinuité des phénomènes* La liberté se réfugie dans le calme de l'idéal, elle y trouve des hauteurs sereines où n'arrive plus la fumée de la bataille humaine. Elle se venge du tyran par le pardon, de l'injustice du sort par le mépris des grahdeuris humaines, des morsures du temps par la contemplation de l'Éternel^ de la douleur par le stoïcisme.

Chacune de nos aclîonsi chacune même dé nos pensées est déterminée par un état antérieur ; mais la pensée comme Inaction concourt à modifier notre état et par là rattache le présent à l'avenir. C'est en cela que rien n'est indifférent; la cire humaine est pèrpétuelletnent

Jj

lA LIBERTÉ. ISl

pétrie de nos propres mains. Si Ton se pénètre bien de cette vérité^ on doit arriver à surveiller non-^ulement les actes, mais jusqu'aux manifestations les plus secrètes de la vie cachée. Car la pensée est comme un ouvrier patient, quj modifie en cachette les ressorts de la volonté : longtemps son travail peut rester inaj>erçu, mais il arrive un moment où l'équilibre est changé dans les régulateurs de Inactivité ; la pensée alors éclate^ se fait acte, violence, crime. Non, ce n'est pas sans danger que l'esprit s'arrête com plaisamment à certaines idées , à certaines images : la casuistique a rai* son de compter comme péchés les fautes commises dans 1^ nuit solitaire et sans reflets de la conscience. Il faut toujours nous tenir en garde contre nous-mêmes, estimer que la vertu a une sorte de vie organique, et qu'elle décroît sitôt qu*elle cesse de croître. Le sage se roidit par u n eff ort continuel contre les désirs dont sa raison souveraine a reconnu la fatale et dévorante puissance. 11 trempe perpétuellement sa volonté aux sources delà justice, de la pureté, du vrai.

Il faut songer que nos instincts, nos passions, nos penchants, notre noblesse ou notre infamie, passeront dans le sang de nos enfants; il faut chercher chez nos îemmes autre chose que ce qui charme les yeux, que ce qui satisfait le désir, la vanité, car les caresses do Vamour sont fécondes, et d'un baiser sortent des généi*ations. Il faut aussi, quand notre passion triomphante a fait sortir un être du néant et que la nature nous le livre, faible, nu, argile encorfe tendre et plastique, nous appliquer à faire descendra en lui quelque chose de

notre âme et de noire idéal. Que chacune de vos paroles^ que chacun de vos actes lui soient une leçon ! Que la douceur des regards maternels descende au fond de son être pour y creuser une trace invisible que rien ne puisse plus effacer. Dans Tatmosphère de la pureté, de la joie, de la délicatesse morale^ que la jeune âme s'ouvre comme une plante qui sent les baisers du soleil !

Les forces qui. circulent, comme la sève, dans Tenfant, ne sont point créées par Téducation, mais Téducation peut les incliner en des sens divers et modifie graduellement Téquilibre du tourbillon vivant. Des germes préparés au moment de la naissance, les uns s'étoufferont, les autres vont éclore. Les leçons arides de l'école, sa discipline, les sermons des maîtres, cette histoire des temps passés que Tenfant reconstruit péni blement en perçant Tenveloppe des textes, le travail acharné de la mémoire, les exercices du raisonnement, tout cela n'est pas encore Téducation ; dans nos collèges, mi-couvents, mi-casernes, les enfants sont toujours les meilleurs maîtres : ils se confèrent mutuellement le don de lire dans des âmes humaines; le drame si monotone de leur vie est cependant traversé d'émotions, de convoitises, de jalousies, de haines et de tendresses. Tout est fait pour instruire. Un arbre, une fleur, une nuée qui déchire Tazur, parlent à Tinstinct poétique mieux qu'Homère ou que Virgile. Les sensations répétées et permanentes de Tenfance creusent Tesprit comme un burin.

J'ai vu bien des lieux, bien des choses dont ma mémoire n'a plus le moindre souvenir : j'aperçois toujours

la flèche Eârdie de la cathédrale qui dominait mon collège. Que de fois mes yeux l'ont contemplée, que de fois ils ont suivi le vol circulaire des corbeaux qui montaient jusqu'à sa pointe : je ne puis y penser encore aujourd^ui sans éprouver je ne sais quelle tension presque douloureuse vers^le ciel^ vers l'infini. Il reste ainsi dans chaque esprit un certain nombre de souvenirs et d'images, qui sont comme les jalons de l'esprit, les souverains invisibles de la pensée. Heureux qui possède^ dans le nombre^ l'image de quelque figure pure, digne de recevoir le tribut d'hommages et de regrets perpétuels! Notre nature inquiète et jalouse se méfie toujours des vivants, elle ne peut se méfier des morts : ce sont des amis qui ne demandent rien^ des juges qui ne peuvent punir^ des arbitres absolument désintéressés. Il y a peu d'hommes, et je parle des meilleurs^ auxquels puisse suffire la notion abstraite du devoir; s'ils gardent au fond d'eux-mêmes le culte d'une personne chère^ son image peut devenir dans le temple de leur conscience une statue de l'idéal. Quand leur âme se trouble, quand de la lie remuée des passions sortent les basses convoitises, les ignominieuses pensées, la blanche statue se lève et dissipe les visions du mal.

Toutefois, l'être vivant, l'être animé, qui parle et qui se meut sous nos yeux, est encore la force qui sollicite le plus puissamment la volonté. Les philosophes parlent sans cesse de la liberté humaine ; mais aucune liberté n'est solitaire : elle est sans cesse sollicitée^ pressée, foulée par d'autres libertés. L'homme

LAUGEL. — PROBL. i)E l'aME. 8

est une goutte d'eau^ Thuinanité une iner. La volonté ; n*est point une idole inaccessible qui rende ses oracles" dans le silence; elle reçoit perpétuellement les impulsions du dehors; elle roule comme U pierre d^un tor* rent parmi d'autres pierres. Quand elle ne subit point la brutale tyrannie des ordres, des menaces^ elle obéit aux influences muettes d'une douce pr^sence^ d'un regard^ d'un geste^ d'un sourire'. L'aimant frémit et os* cille entre les pôles qui l'entourent et qui dégagent leur magnétisme variable. ^

• Dans la foule des volontés humaines, chaque volonté, comme par une sorte d'attraction, s'entoure d'un groupe ; elle ne peut s'isoler tout à fait, mais avec quelques alliée, elle s'empare d'un petit domaine et- cherche à le clore. La famille est le centre d'attraction élémentaire; l'homme, la femme, se cherchent tout d'abord, comme Tacide et la base; ils se soudent, se complètent. On ne peut bien connaître l'espèce si on ne Tétudie dans le drame continu de cette vie double* si l'on n'observe ce que deviennent ces libertés greffées sur d'autres libertés, ces âmes fondues en d'autres âmes. Que de fois, hélas! la servante du désir devient la mal-' tresse de l'çsprit. Choisir oU subir une compagne indigne de soi, c'est faire le premier pas Vers la décadence et la ruine morales; car à toutes les forces inconscientes et fatales qui détournaient la volonté de l'idéal, vont s'en ajouter de nouvelles, plus humbles quelquefois, plus suppliantes, mais plus tenaces. L'égoisme, qui avait honte de lui-mémë, va, transporté sur un être nouveau et se trolnpant stir ses fins, dëve-

U UBERTÉ. 135

nir plus impitoyable. L'être bas^ pendu k Tètre grand, rentratnera : il chassera les amis, dignes de ce nom, et gardera les parasites ; il traversera les grands desseins par les caprices, portera un trouble perpétuel dans une âme jadis sereine^ harcèlera^ fatiguera» usera cette volonté autrefois souveraine. Il lui laissera peut-être tous les attributs visibles de la souveraineté; mais le roi*esclave ne saura bientôt plus même vouloii^. La passion uxorieuse, flattée^ caressée^ enveloppée de per* fides douceurs j de rampantes tendresses, sera sans cesse ramenée aux pieds de la cruelle idole; tout ce qui pourrait la distraire disparaîtra comme sous un toucher invisible* Ainsi que Teau ronge le rocher, la volonté féminîno roïTgera la volonté masculine. Les vertus même de Thomme achèveront sa ruine; sa générosité^ en accordant le pardon à toute*s les injures et en cédant à toutes* les exigences; sa loyauté, en Taveuglant sur toutes les ruses; sa fidélité, en Péloignant de femmes qui pourraient arracher le bandeau de ses

yeux.

Si cette âme déchue est quelquefois agitée par de

sourdes révoltes, ou si quelque parole, si le contact

soudain de la grandeur morale, si le spectacle fortuit

d'un amour vrai y jettent le trouble et y remuent des

fibres paralysées, ce réveil ne sera pas long. Ne faut-il

pas qu'il revienne chaque soir à ce lit conjugal, qui est

le tombeau de son honneur î C'est là qu'on lui souffle

des paroles empoisonnées; chaque baiser éteint une

volonté, les bras tendres étouffent lentement des idées ;

là, dans le silence de la nuit, dans la douceur familière

ilm-Zr ^^*S^Sff^«» T

d'un asile où ^'arrive aucune voix^ se murmurent les ignobles marchés, lie sommai laisse tomber son manteau noir : Dalila, coupe les cheveux à Samson I

C^est grande sottise et gsar\de lâpheté de choisir une compagne ignorant^, inïj^rieùrô'; Ceux qui font ce calcul ignorent -la(puiséance^ l'invulnérabilité de Tignorance,^la coptàgion de la bassesse. Ils croient gouverlier et ils sont gouvernés. Leut liberté perd graduellement ses forces, parce que leur idéal dé jour en jour s'obscurcit, se déforme. Malheur aux peuples chez qui les deux sexes ne reçoivent point même culture morale ! Le mariage y devient libertinage; la femme, qui se sent avilie, avilit Tépoux. Quand pour elle, pour ses plus vains et insolents capricefs, pour ses plus folles chimères, il a trahi ses amitiés, ses serments, ses principesj sa foi, cette foi masculine qui était son orgueil et son privilège) elle .est trop. vengée. ' . Supposez pourtant deux âmes, Ayant bu aux mêmes sources et éprises du même idéal, et liyrez-lçs Tune à Tautré. Leurs forces vne s'ajouteront pas, elles se mul- -tiplieront. Quelle joie de traverser la vie comme deux alliés ! Quelle douceur de tenir près de soi une. statue vivante de Tidéal, d'entendre toujours le vrai d'une bouche adorée, de le lire dans un œil pur et profond, de presser une main loyale, une main qui sache guider autant que retenir, de trouver après chaque combat une récompense ! Si la lutte a été trop rude, si tes armes ont été brisées sous les coups, si le nombre a accablé ton courage, si la rage, la colère, le mépris, ont trop gonflé ton cœur, retourne, pauvre soldat

vaincu^ à celle quiV*ainle : elle pansera tes blessures, elle te fera j{e ses deux bras un collier plus précieux que le collier de la victoire. Tu sentiras près d'elle une paix profonde^ la paix du ciel^ la joie ineffable qui se dégage de la confiance absolue, de la fidélité^ de la chasteté. Ah ! pouvoir d'un ménie coup d*aile s'élever à des hauteurs. où meurent tous les bruits^ planer dans le doux oubli; dans le silence, sentir du front, des lèvres, ' des mains, glisser jusqu'au cœur une volupté sans nonm, qui efface les limites visibles de notre être et nous entraîne dans l'infini, mais dans un infini qui n'est point vide et où partout on sent une molle et forte attache \ De .telles amours sont comme un rôve ; les indifférents les regardent sans les comprendre, avec le sentiment confus qu'il y a là un mystère. Inspiratrice, consolatrice I Ija femme peut l'être,' si elle a les mêmes espérances, les mêmes dessein^, les mômes pensées, les mêmes aî^ivation^ que Thomipe :^rahgère, parlant une autre langue, adorant d'autres dieux, elle n'est qu'une concubine ; son empire n'en est pas moins granà, mais- il dégrade au lieu d'élever ; il perd au lieu de sauver: il plie l'âme masculine au joug d'idées jné- . prisées, il incline la raison sous l'instinct et l'habitude; il obtient les abdications les plus honteuses et les capitulations les plus viles. Entre les deux époux il laisse un fantôme, le mensonge.

Bien fous sont ceux qui veulent relâcher le i liens de la famille ! Effort vam, d'ailleurs! Là reste la molécule primordiale, l'élément constitutif de toute f.ociété. Telle famille, tel pays. La vertu ne descend pas comme une

idâ U LIBERTÉ.

rosée du souverain sur les individus; elle monU, comme une vapeur, des humbles foyers. Dans la nature, point de loi salique : les droits des mères sont dans leur lait, dans leur lEang.

- J'ai montré la volonté sollicitée sans relâche par les appétits animaux, retenue d'autre part par mille chatnes invisibles que forgent la famille, l'éducation^ le monde, la politique, l'esprit de corps, et détournée par mille mains impérieuses ou tendres. Quand on parle de liberté, on est trop tenté de songer à soi/ mais nous ne sentons plus le joug que nous sommes habitués à porter, nous n'avons pas conscience de nos servitudes, et l'orgueil nous cache nos faiblesses. Combien plus aisément on les aperçoit chez les autres; c'est en contemplant rhumanité entière, livrée à ses travaux, à ses instincts, à ses passions et menant sa vie monotone, que l'on peut mieux sentir de quel prix est le secours que réducation, que les institutions, que la loi, peuvent apporter à nos misères. Les sociétés humaines ne s'organisent qu'en vertu de certaines idées; plus ces idées se raj)prochent de la justice, plus elles' s'en inspirent, phis seront libres les hommes qui vivront sous leur égide. Car la liberté humaine ne saurait consister à défier vainement les lois universelles, mais bien plutôt à s'en servir : elle ne doit pas être en révolte, mais en harmonie avec la nature des choses. C'est à qe point de vue qu*on peut dire que la science délivrera l'humanité; non point une science uniquement occupée du monde végétal et minéral, ni même la science de la vie, mais la science dernière, la science de l'âme.

"' «fa ■ 'Ms zsBsxs^mm^m^ammm^mm^Kmmm

U UBBRTÉ. iS»

Rien ne résiste à Tidée : elle plie lentement les résis* tances les plus tenaces ; elle adoucit les ardeurs physiques et transforme les forces inconscientes qui sont logées en notre nature. Comparez le vil sauvage, gourmand, glouton, sale^ lâche, sensuel, jalolix, esclave des sens, à ces types qui sont comme les fleurs] les plus exquises des grandes civilisations. Pour se réconcilier avec rhumanité, il faut songer à ce qu'elle peut devenir ou regarder une de ces figures prophétiques qui se rencontrent dans la multitude humaine, comme des témoins de notre future grandeur et de la légitimité de nos aspirations.

Toutefois on ne peut espérer que toutes les âmes puissent se délivrer seules de la servitude : la sainteté est Teifort sublime de quelques individus. Il y a çà et là des âmes assez vivaces, assez robustes pour donner, ail milieu de la corruption et de l^avilissement généra], le spectacle d'une volonté maîtresse d'ellemême et toujours libre parmi tant d'esclaves du désir animal;, des appétits aveugles. ^

La plupart des âmes ont besoin d'être portées et sou^ tenues par des âmes voisines. Comment l'idéal chrétien, de la chasteté naltrait-il parmi des miïsulmans ? Gomment la fleur délicate de l'honneur pourrait-elle grandir chez des peuples corrompus par une longue tyrannie? Comlnent le culte du beau pourrait-il se répandre chez des nations vouées à une vie misérable, besoigneuse et précaire ? Où a=t-on vu la servitude porter les mêmes fruits que l'indépendance, et l'ignorance que la science? La plupart des hommes ne dépassent point le niveau

de leur temps, de leur race, de leur pays, de la cité, de la famille. C'est d'un effort commun, par une coalition de toutes les forces, que Thumanité peut s'élever péniblement vers la liberté morale. Le monde n'est point fait pour les solitaires ; c'est ensemble qu'il faut combattre et vaincre. C'est en appelant tous les hommes indistinctement à la vérité que la doctrine chrétienne s'est montrée si supérieure aux religions jalouses de l'antiquité. L'homme ne sera vraiment libre que quand l'humanité sera libre.

Page 1