‹ Les problèmes de l'âmeChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les opérations psychiqaes sont liées à Tentretien, à la vigueur^ à la santé de certains appareils organiques : la connaissance parfaite de ces curieux appareils ne saurait manquer de jeter du jour sur ces opérations elles-mêmes. Tel ouvrier, telle œuvre; telle machine, tel travail. Mais nous ne savons encore que peu de chose sur les instruments délicats qui servent de véhicule et de support au travail vital.

On n'a pénétré qu'à bien petite dislance dans ce monde, où la sensibilité, la volonté, la pensée, célèbrent leur mystique mariage.

Il y a, qui ne le sait aujourd'hui, des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs ; la plupart ont leur terminaison

LAU6EL, — PROBL. DE l'AME. 1

OU leur origine dans la moelle épînière^ qui sert de lien entre ces nerfs et Tencéphale. La plupart des incitations volontaires sont obligées de prendre le grand chemin de la moelle ^avant de se communiquer aux nerfs mMeurt; d'âutro part, los tm^krastiont ne deviennent vraiment sensations qu'en arrivant dans Tencépbale, après leur trajet dans la moelle : celle-ci^ il est vrai^ n^est pas seulement un conducteur, c'est en même temps^ en certaines parties, un foyer par les centres nerveux qui servent aux actions réflexes.

Comme conducteur^ la moelle'est la collection des éléments nerveux, qui mènent au cerveau les impres-^ sions et qui ^fi ramèBent les exciiati6ils motrices ; ces éléments remplissent la substance grise^ placés au centre de la colonne ^t éemés d^ cellules (lerveuses^ armés de prolongements filamenteux ou pôles, qui semblent ou unir les cellules entre elles, ^ou lés unir aux tubes nerveux des diverses fonctions. Le» excitations sensitives se propagent au moyen de la substance grise, sans qu'on ait encore réussi à en suivre le trajet avec une entière précision. Certains anatomistes pensent que chaque ordre d'impressions y trouve des conducteurs différents; les impressions tactiles, sapides^ doulou^ rttises, thermiques, etc., auraient des serviteurs diffé* rents. Il y aurait, pour ainsi dire, autant de télégraphes de systèmes différents qu'il y a d'ordres et peut-être même de nuances de sensations à porter au cer* veau (1). On a été conduit à cette opinion en obser-

' (I) Travaux de SehUT, de Brown-Séqutrd.

L^AIIt ht LA bête; •

Tant qu6, dans certains cas morbides, uw sorte d'anês** thésie ou d'insensibilité à Tégard d'un ordre particulier de sensations coïncide avec la conservation de la sensibilité pour des sensations d^un autre ordre. Mais si la transmission des impressions tient à une rootilité, à dea polarités particulières dea éléments de la substance grise, on peut très-bien imaginer que ces éléments puissent devenir incapables d'exécuter quelques-uns de'leurs mouvements habituels^ tout en conservant la faculté de remplir encore plusieurs fonctions.

Jusqu'ici j^ai regardé la moelle comme un simple appendice du cerveau ; elle a aussi dea fonctions indé* pendantes et joue le rôle de centre nerveux. L'an» cienne philosophie était incapable de dédoubler le» phénomènes volontaires, individuels, qui ont l6 cerveaU: pour centre et pour initiateur^ de cette classe si importante de phénomènes qu'on nomme reflets, et qui ont pour organe principal la substance grise de la moelle (1).

Les choses se passent dans l'être humain comme si,; à côté du cerveau pensant, il y avait d'autres cerveaux^ logés au long du tronc, pensant à notre insu, et com-^mandant à tous les actes de ce que j'appelle la vie spécifique, l.e dualisme de l'homme et de Tanimal, de l'ange et de la bête, n'est point chimère, antithèse, fantaisie : on vous les montre tous deux; voici le cer- Veau> le centre noble, et voilà les centres divers de la

(1) Travaux de Flourena, de R. Whytt^ de Prochaeka^ de Lef ai- ' lôis^ de IfiarshaU Hall^ de Mlffler, ete.

moelle et du système nerveux sympathique ; ici règne la volonté^ là Tinstinct.

Quelle lumière se répand sur la vie humaine^ quand on se met à y démêler Tœuvre de rinteliigence consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal de Tinstinct, caché aux centres nerveux secondaires? La meule des basses fonctions vitales tourne^ tourne sans jamais s'arrêter ; nous sentons tous au fond de nous-mêmes remuer la lourde pierre ; beauté physique^ courage, ardeur de Tàme, nobles élans, illusions, espérances, tout cède à la lente usure, à l'invincible pression de cette force qui travaille sur nous et sans nous. Gomme Tâme proprement dite se trouve parfois faible devant cette âme-instinct^ qui ne devrait être que servante !

Au théâtre^ on voit quelquefois^ par exemple dans Hamlet, une scène sur la scène : il en est toujours ainsi dans le drame humain. Il y a en nous deux acteurs, Tun qui récite un rôle^ l'autre qui compose le sien.

La science procède toujours par classification^ par élimination. Vous croyez inutiles les détails fastidieux que Tanatomie recueille sur la structure de la moelle épinière et de ses diverses parties, inutiles les observations que la pathologie y rassemble sur les altérations morbides. Mais si Ton arrive à établir un lien entre des éléments définis et des phénomènes déterminés, ne sera-t-on pas acheminé vers la loi-même de ces phénomènes^ n'aura-t-on pas un guide pour en approcher? Le drame humain est un tout indistinct, où la fermen-

tation de la vie mêle incessamment actes^ pensées^ volontés^ instincts, mouvements volontaires, involontaires. Une philosophie qui n'apprend pointa décomposer toutes les parties de cette confuse synthèse, est réduite à jouer avec des mots arbitrairement définis ; ses classifications restent des fils légers que déchire le moindre souffle et qui ne trouvent pas de points fixes où s'enrouler. Elle essaye de déifier l'homme, mais ne sait ni où commence ni où finit le Dieu.

La science positive est-plus humble, trop humble peut-être : elle entre dans les organes de la vie et timidement s'enqniert de leurs fonctions. Suivons-la dans cette colonne nerveuse qui, montant vers la tète, semble lui tendre des échelons successifs pour aller des basses aux nobles fonctions, de la bestialité à l'humanité.

A chacun de ces échelons il y a comme une façon de cerveau, un centre nerveux, vassal du centre nerveux souverain de Tencéphale, mais dans sa province indépendant. Ces petits cerveaux sont autant de mondes qui ont leur vie propre; leur activité sourde, immanente, continue, est révélée de temps à autre par ce que la physiologie nomme un phénomène réflexe ; expression f&cheuse, car la réflexion n'y a précisément rien à voir, et tout s'y passe indépendamment de la volonté.

Dans la substance grise de la moelle, un certain nombre de systèmes sont reliés au monde externe par des nerfs sensitifs, d'une part, par des nerfs moteurs, de Tautre. Dans ce monde externe, je compte ici l'encéphale^ le cerveau noble qui^ pour ces petits cerveaux.

ê L'AME DE hk 6ÉTE;

mil comme m roi éliranger . Dans ces petit» appareils^ montés, ajustés avec le aoin exquis que la nature meta ses œuvres^ ^'emmagasiniez h la faveur de la eircujatîoii du sang» une certaine dose, d'énergie potentielle; toute exisitation partie du dehors et transmise par les nerfs «ensitifs remue, si Ton me permet le mot, le régulateujg de l'appareil;, de potentielle devenue dynamique, un^ fraction d'énergie est mis^ en liberté et agile la partie du corps soumUe & l'empire de ce centre nerveux.

Trois choses^ on le voit, sont nécessaires à un pl^énomène réflexe : des nerfs sensitifs ou excitateurs, un appareil régulateur central^ des nerfs moteurs. Au centre, tout se trouve disposé, déterminé pour la méta-^ morphose facile des forces; l'appareil fonctionne tout seul au plus frêle contact; point n'est besoin du moi^ de l'intervention de la personne individuelle. Tout est spontané, réglé, fatal. Si quelque volonté y est cachée,

. c'est une volonté qui n'appartient pas à l'ôtre individuel, maidà l'espèce, et qui «e trouve diffuse dans tous ses représentants.

Aussi le mouvement réflexe est-il, avant tout, un mouvement spécifique; c'est l'arme défensive de la bote, le dernier retranchement de la vie menacée dana ^es profondeurs humbles et sacrées. Ce mouvement non

- voulu trahit je ne sais quelle douloureuse, quelle horrible sensitivité, qui survit longtemps aux plus cruelles blessures, à la décapitation môme. Dans nos labora-r toires, nous excitons la vie réflexe sur les tronçons de misérables et chétifs animaux; nous pinçons des gre-« uouillesi des poissons sans tôte; mais quels tiffreux

»peoUelM li lOMnca ne pgurraiit-alto p«ê fêê doDO«r» n elle touintilAit 1% oadavra bumain à ots «xcitanUl Sur rbomme auMÎ bien que sur les animaux aile pourrait fxaltar la vie réflaxai décbatoar Ténargia potantialla amaMéa par la via oomma un praoiaux tréaor au Min da eaa aarvaaux sacgndairas, meUra en branla tea rigula^ taura qui ao détarminant l'action aveugla^ révaillar laa. inatincU oomplétamaot aouatrait» par la décapitation à la aouvarainata da la volonté.

Mais il n'est paa besoin de galvaniser un tronc aana via : Tactivité propre des centrée nerveux dévolue à la vie apécifique ne dure-t-elle paa toute l'exiatence? Si le cadavre privé de téta ae défend encore contre lea attaintea isxtérieures, comme s'il y survivait une sensibilité aripée d'intelligence et de volonté» nous voyoi^ dans une in6^ nité de mouvements vitaux se développer des forces qui n'obéissent point à l'initiative peraonnelle. Parlerai-je seulement des mouvements visibles? du clignement involontaire des paupières occasionné par Tapprocbe imprévue d'un objet, des mouvements étrangement compliquée de l'éternument, de la toux, des vomis* semants, des convulsions^ du chatouillement; dan9 chacun de ces phénomènes^ une excitation est portée à la moelle et y provoque la métamorphose d'une cerr taine dose d'énergie potantiella en énergie dynamique» La routa, la direction de ces efforts dynamiquea eat tracée à Tavanoe. A une impulsion donnée répond tou»* jours une combinaison donnée de mouvements harmoniques. L'excitation externe ne fait, en quelque sorte, qu'ouvrir une barrière à dea foreea toujoura prêtée è

i L'AME DE LA BÊTE.

l'action. Chaque tronçon de moelle a son département moteur. Je fais bondir tout le corps en touchant délicatement un point de la plante des pieds; les enfants entrent en convulsion si leur canal intestinal s'irrite. Il s'établit une sympathie constante entre la sécrétion des larmes et Tirritation de la muqueuse nasale. La bouche se mouille au contact de Taliment. D*un système à l'autre, d'un centre aux centres voisins^ les excitations s'irradient, se reflètent, fluent et se répandent avec une vitesse inouïe^ et dans l'espace clos du corps, toutes sortes de confuses et délicates sympathies s'échangent sans cesse, comme des échos qui resteraient enfermés perpétuellement dans quelque enceinte sans issue.

Tant que dure l'équilibre de la santé^ les actions dynamiques qui règlent les divers centres nerveux sont dans un heureux équilibre.; les muscles antagonistiques extenseurs ou fléchisseurs^ habitués à des tensions normales^ conservent au visage s^l physionomie, impriment au corps les attitudes familières (1). Les régulateurs superposés de la moelle se gouvernent les uns les autres : chacun sert de volonté à celui qu'il domine, jusqu'au régulateur encéphalique qui les domine tous. Que le grand cerveau, le souverain, cesse d'agir, les autres s'exalteront, comme des esclaves déchaînés. L'action modératrice de la volonté ne retiendra plus Tinstinct ; toute lésion de la moelle augmente l'activité involontaire : les poisons qui agissent directement sur ses élé-

(i) Voyez sur la physionomie le livre intéressant de Gratiolet, De la physionomie et des mottvemofUs ^expression.

L'AME DE LA BÊTE. d

ments régulateurs^ comme la strychnine, produisent d'horribles convulsions tétaniques.

L'énergie qui sort des centres nerveux se renouvelle parla nutrition. Que le sang n'arrive pas assez vite, qu'il s'appauvrisse seulement^ que les globules rouges y diminuent^ et l'activité instinctive se relâchera promptement^ après quelques efforts spasmodiques et vains. Elle expire quand la circulation est totalement interrompue ; le fleuve de vie doit réparer constamment et baigner les petits organismes d'où rayonnent les mouvements instinctifs. Sur le cadavre décapité^ l'injection du sang^ en rétablissant artificiellement la circulation^ rétablit aussi l'excitabilité des centres nerveux. Elle ranime les instincts défensifs, ressuscite la vie basse et toute spécifique du tronc^ y rétablit pour un moment toutes les dépendances interrompues. Chaque partie de la moelle a donc une sorte de vie propre indépendante^ bien que^ dans l'état ordinaire, elle reçoive de ses voisines des contre*coups et des propulsions continuelles.

La grande colonne^ où sous la cuirasse des vertèbres sont cachés les centres nerveux de Ja vie animale, répond par sa double symétrie à la symétrie des organes ou des membres qui en reçoivent le mouvement Mais, outre tous ces petits cerveaux de l'animalité, le corps renferme encore d'autres centres nerveux , semés comme au hasard. Dans les amas ganglionnaires du grand sympathique gît quelque chose de plus bas encore que l'instinct spécifique^ je ne sais quelle force directrice vouée aux plus vulgaires fonctions de la

vie. Des filets sont jetés en tous sens de l'un à l'autre

iO ^*AI1£ DE LA BÊTE.

et rattachent aussi les deux systèmes. Les nerfs du grand sympathique tiennent surtout sous leur dépendance (1) les canaux par où circule le sang; ils en règlent le calibre en reserrant ou relâchant au gré des régulateurs centraux les fibres musculaires de la tunique des vaisseaux. Cette puissance formidable leur asservit les phénomènes de nutritioui de sécrétion et d'excrétion, ce qu'il y a par conséquent de plus profond, de plus intime dans les lentes métamorphoses .de Tôtre,

L'homme choisit ses aHments; mais avant même que la déglutition les ait entraînés, ils ne lui appartiennent plus. Ce qui pour Tun deviendra force, plaisir^ bien-être, sera pour l'autre poison^ maladie, douleur. La force nerveuse^ commandant à l^énergie musculaire^ conduit Taliment esclave de laboratoire en laboratoire, et le suit dans toutes ses métamorphoses. Étrange yoyage, aussi bizarre que celui d'une comète qui irait de cieux en cieux^ ici abandonnant une partie de sa substance, ailleurs ramassant des poussières cosmiques et des débris de monde. Nous sommes à la fois trop familiers avec ces merveilles et trop ignorants ; nous digérons^ nous dormons tous les jours sans savoir ce que c'est que digérer et dormir. La vraie servitude est celle qui s'ignore et qui ne souifre pas du joug, Celui qui vit dans la chair ne sent plus la tyrannie du maître intérieur, de Vespèce qu'il porte en lui. Il croit vivre pour le moi, et il ne vit que pour elle. Son corps

(i) TrsvMx de 6IaD4« Btmard.

est le vase fragile où une certaine dose d'énergie n'est employée qu'à conserver et à perpétuer une forme spécifique; la nature le jette un moment dans la foule des êtres vivants, comme Timprimeur pose un caractère sur sa planche.

m^tiimtmmm*>f*'mmmmmmm

Page 1