CHAPITRE II
Au sommet de la moelle épinière se trouvent quelques centres nerveux qui servent de lien entre le tronc et l'encéphale^ et qui, à ce titre^ méritent une attention toute particulière. La moelle allongée (ou bulbe rachi^ dien) se présente d'abord. Elle renferme des éléments sensitifs, des éléments moteurs et des amas d'éléments centraux qui jouissent de la propriété de transformer les excitations centripètes en impulsions centrifuges.
Ses fonctions sont multiples^ les unes fort vulgaires, les autres des plus nobles. Le bulbe rachidien sert de régulateur aux mouvements involontaires de la déglutition. Sitôt que l'élément chatouille l'ouverture du canal où il doit descendre, le petit appareil, averti par des nerfs, entre enjeu, et par une concaténation d'éléments toujours dociles, la voie s'ouvre, s'élargit, s'assouplit. Chez l'enfant qui presse pour la première fois le sein de sa nourrice, la machine fonctionne déjà.
Ce phénomène et tous les phénomènes semblables
ont trois termes : l*" une excitation est transmise par des éléments dits sensitifs à un centre; 2^ l'excitation ascendante agit comme un régulateur sur Tappareil central et y transforme de Ténergie potentielle en énergie dynamique ; S"" Ténergie dynamique est transmise k des éléments moteurs. Les deux derniers termes ne changent jamais; mais dans le premier^ il est nécessaire de faire des catégories^ suivant que l'excitation externe portée au centre est transmise par le monde externe, ou qu'elle arrive^ soit du dehors^ soit de Tencéphale. Dans le premier cas, la volonté personnelle est abso* lument étrangère aux manifestations de l'activité dynamique; dans le second ces manifestations peuvent être ou instinctives ou volontaires, ou partiellement instinctives en même temps que partiellement volontaires.
Ce que Ton nomme l'expression^ la physionomie^ otlre un exemple saisissant de ces nuances, aussi importantes pour le philosophe que pour Tartiste, La moelle allongée gouverne tous les muscles d'où dépend l'élément le plus important de l'esthétique humaine. Dans le jeu de la physionomie, une part importante est laissée à la volonté, et l'observateur sagace peut voir passer sur un visage^ comme l'ombre rapide des nuages sur le sol, les pensées intérieures, les craintes, les regrets, les passions^ les désirs. Que ne découvre- t-il pas en ce miroir limpide, sous les rougeurs et les pâleurs subites, dans les frémissements éloquents des sourcils, des lèvres, des narines^ dans les inflexions de quelques plis, de quelques rides? Comparez l'arc exquis, onduleux, relevé aux
coins/ de la boucb« de Vénus, et la courbe tendue et renversée de terreur de la bouche de Niobé, La pensée intérieure est comme le potier qui modèle sans cesse ]a fine argile de la statue vivante,
AU'dessous pourtant de cette expression tout épidei;mique, mobile^ inconstante^ qui suit les moindres flux et reflux de la volonté personnelle, gît Texpression involontaire, immanente^ inconsciente, La première n'est que le masque transparent de la seconde, que rien ne peut changer ni celer. Car Thypocrisie la plus savante n'a que des.grimaces : sous ses voiles vains, flottants et déchirés, s'aperçoit toiyours par moments le visage tel que Tont lentement sculpté des forces irrésistibles. Un œil scrutateur aime à chercher parmi les acteurs du monde : sous le maître, le valet, sous le tyran, Tesclave, sous la livrée de Tassurance et de la grandeur, la bassesse native; les Âmes pures glissent sous les apparences et reconnaissent des âmes sœurs à certains traits qui échappent au vulgaire, On peut se donner tout entier dans un regard, dans un involontaire sourire. Vous le verrez toujours, le visage vrai, dans l'abandon du sommeil ou aux heures où la volonté abdique et laisse flotter la pensée dans les brumes de la rêverie : vous le verrez encore sur le cadavre, empreint seulement par la mort d'une nouvelle solennité. Songez à une personne aimée depuis longtemps absente, elle vous apparaîtra tou- JourSi à travers Téloignement et les souvenirs, avec les mêmes traits. L'enfant au berceau a déjà Texprcsfiion, les airs de tête de l'homme : je trouve, en les cherchant, les lignes impériales du commandement, les
LES APPROCHES DU GKRTEAU. ih
froncements oolèresi les Gères courbures du dédain, les immobiles méplats de la sottise, dans ces petits visages laiteux et bouffis.
Dans la vie et dans Tart modernes, l'expression volontaire s'est fait la plus grande place : elle triomphe sur le profil de Dante, dans ces tôtes de Léonard de Vinci, où partout rftme rayonne; dans notre type civilisé de la beauté féminine, si fin« si délicat et mobile, miroir où ^ans cesse scintille et ondoie la passion ; dans le visage tout labouré de pensées d'un Beethoven ; dans ces figures de poètes, d'orateurs, de philosophes, d'artistes, où le génie jette ses reflets mouvants et ses vacillantes lueurs. La statuaire grecque n'accordait presque rien à cette expression personnelle, mais elle laissait éclater dans toute sa noblesse le type humain. C'est pour cela que ses grandes œuvres restent comme des moules éternels. Dans les œuvres d'art, un certain défaut de personnalité peut devenir un attrait. On peut même dire que nulle beauté n'est achevée si elle ne peut supporter le calme et se passer du rayonnement, du tressaillement intérieur.
Chez l'acteur, le centre nerveux de la moelle allongée est soumis à de constantes fatigues, car la mimique altère continuellement l'expression. Dans chaque rôle il faut se faire un nouveau visage ; la mémoire et la volonté ne laissent aucune trêve au régulateur de la physionomie : aussi voit-on au théâtre les visages se flétrir, se rider, se creuser plut vite qu'ailleurs.
N'est-il pas dur de songer que les figures qui nous sont si douces k contempler devront une décadence
plus prompte à ce que notre œil y recherche le plus avidement. Plus rintelligence y rayonne, plus rapide y passe réclair de la pensée, plus promptement elles se« ront consumées par la lumière intérieure^ plus vite se terniront tant de grâces touchantes. L*adoration même contribue à détruire Tidole. L'insensibilité, la sécheresse du cœur^ le vide de l^esprit, sont les vraies eaux de Jouvence ; mais la beauté cruelle qui s*y trempe aura toujours quelque chose à envier même à la décadence de celle qui a su aimer et souffrir.
Le centre nerveux de la moelle allongée ne gouverne pas seulement Vexpremon involontaire; Tinstrumentde la parole est aussi sous sa dépendance : par quoi il faut seulement comprendre que la paralysie de ce centre nerveux entraînerait Timpossibilité mécanique de par* 1er : car pour l'organisme merveilleux qui permet à l'homme de traduire une série de pensées par une série de sons, c'est dans Tencéphale même qu'il faut le chercher. Dans la symphonie du langage^ la moelle allongée n'est point l'artiste, elle n'est qu'un instrument
Le bulbe rachidien a bien des besognes secondaires^ il entre en jeu dans l'éternument, dans la toux, dans le bâillement, dans le cri : mais ces propriétés de détail disparaissent devant la grande propriété physiologique qui lui assigne une place vraiment exceptionnelle parmi les centres nerveux. Il sert de point nodal à tous les mouvements corporels : il renferme en ses profondeurs ce lieu singulier que M. Flourens a nommé le nœud vital. Plongez-y une lame de scalpel, tranchez ce point, et à l'instant cessent tous les mouvements respiratoires
du tronc et de la face. Vous assistez à la mort-foudre : ce petit chaînon brisé, tout s'écroule.
En d'autres temps^ en face d'une telle expérience^ si facile à reproduire et si décisive^ on n'eût pas manqué de loger à ce point singulier le principe de vie, Tâme peut-être. Dans le temple humain, on y eût marqué la place du Dieu. Mais la physiologie moderne ne saurait fixer la vie en un point : elle la voit partout, ne la séparant pas de rétre vivant. Imaginez une machine mise en mouvement par un poids suspendu à un fil ; je coupe le fil, la machine s'arrête. Il n'y a pourtant aucune vertu particulière au lien que j'ai coupé. Admirez les mouvements harmonieux d'un pendule qui se balance autour de son centre. Ce point immobile est une façon de nœud vital pour le pendule^ car si j'y tranche l'attache^ le mouvement circulaire s'arrête. Dans une ma*chine électro-motrice, le contact de deux points métalliques qui ferment le circuit met tous les organes en branle ; ce contact interrompu, tout travail cesse. L'étrange propriété du bulbe rachidien n'est de même qu'une propriété d'accident; elle ne tient point à la présence d'éléments anatomiques particuliers^ elle n'assigne point à ce centre nerveux une vraie souveraineté. Le bulbe est comme un carrefour où passent tous les messages de l'instinct et de la volonté. C'est chose effrayante pourtant qu'à ce point, à ce seul points soit suspendu le poids formidable d'un monde, car l'homme n'est-il pas un monde ?
Le bulbe rachidien est le prolongement immédiat de la moelle épinière; elle se termine par une protubérance
annulaire, armée des prolongements dits cérébraux tt cérébelleux. Ce centre nerveux est le régulateur de la -locomotion. Ses lésions déterminent des mouvements locomoteurs anormaux et notamment des gyrations en sens divers. Gomme dans le bulbe, il y a dans la protubérance une machine vivante dont tous les organismes «ont coordonnés d'avance et qui se trouve munie d'une certaine provision d'énergie potentielle. Le régulateur qui ralentit ou accélère l'appareil peut être indiiféremment une excitation céphalique de la volonté, ou une excitation externe. Quand je marche, la volonté ne donqe point des ordres directs à tous les muscles qui^ forcément, entrent en mouvement : elle frappe un seul point, et de ce point partent au même instant plusieurs courants moteurs.
Dans ce phénomène complexe la philosophie n'aper* ^it que les deux extrêmes : la volonté, le mouvement de transport. Mais la volonté ne joue point un rôle nécessaire ni permanent : elle sert de force accéléra^ trice ou retardatrice, elle n'est point la force motrice même ; on veut partir, on veut s'arrêter, on veut hâter le pas, on ne veut pas marcher. Pendant la promenade, le pas régulier ne sert qu'à mesurer le temps, et la pensée n'a nul besoin de suivre l'allure du corps. La lopomotion n'est pourtant pas tout automatique ; il y faut un excitant externe à défaut de l'excitant interne» Après l'ablation du cerveau proprement dit, le poisson continue de nager dans l'eau, comme s'il n'avait subi aucune opération ; la grenouille mise dans un bassin nagera jusqu'aux bords, en sortira, et sur terre se tiendra immobile
liE& APPaOGHE» DU GSaVEAU. i9
jiisqu^à cd qu'on l^excite k faire quelques sauts. Ui| pigeon, un lapin, garderont leur station familière ; ils feront seulement quelques pas, si on les pousse^ puis dem^ireront immobiles dans leur attitude accoutumée* La station» qu'on le remarque, n'est, comme disent les géomètres,^ qu'un cas particulier de la locomotion, iîomfne le repos est un cas particulier du mouvement. Aussi la protubérance annulaire gouverne-t-elle les pensions qui impriment au corps sa station normale. L'attitude la plus familière nécessite le concours d'une multitude de muscles et par conséquent de beaucoup d'appareils nerveux, qui pour cette fonction spéciale sont réglés par l'appareil central de la protubérance.
On ne sait trop, en vérité, quel nom donner à la farce qui gouverne la locomotion et la station ? Si pour faire valoir les droits de la volonté on montre Tenfant qui s'étudie à marcher, que d'animaux ne peut-on citer qui, du premier coup, nagent, rampent, volent? Est*ee d'ailleurs la volonté, ou n'est-ce qu'un instinct spéoi* fique qui conduit les gauches efforts de l'enfant ? L'appareil qu'il essaye est déjà achevé dans tous ses linéaments ; l'exercice en fortifie, en assouplit les organes, mais n'y peut rien changer d'essentiel. Chez l'homme, peut^on nier qu'il y ait quelque chose d'inconscient, de non voulu dans la démarche ? «^ Patuit incessu Dea; » quelle différence entre un pas lourd, noueux, terrestre, et certain pas ailé, souple et comme en suspens ? Aussi caractéristiques sont les variétés de la station ou de l'attitude. L'homme s'y révèle presque autant que dans l'expression involontaire. On y reconnaît le soldat, le
marin, le montagnard^ le paysan, l'homme de cabinet. Les grands artistes seuls savent donner à un portrait la bonne attitude ; à travers l'artificiel, ils plongent dans le vrai. Pour eux, voir c'est deviner. Ils savent tout poser. Mais nul parmi les modernes n'a possédé cette faculté au même degré que Michel-Ânge : ses chefsd'œuvre sont le triomphe de V attitude. 11 a donné aux muscles une âme.
La volonté nous sert mal si nous voulons modifier nos attitudes naturelles. La grâce parfaite des mouvements de Tenfance en est la preuve : elle est remplacée par la roîdeur de Tâge mûr, trop préoccupé toujours de Teffet qu'il veut produire. Chaque fois que la personnalité intervient pour modifier la démarche ou la station, il semble qu'elle force le délicat mécanisme qui travaille si bien sous les doigts silencieux et légers de l'instinct. La danse ne charme que quand elle ne fait pas penser à l'effort : fi des contorsions^ des convulsions, des bonds tétaniques^ des frémissements rapides qu'une musique folle a peine à suivre !
A petits pas la physiologie conduit à la psychologie dans ce voyage à travers les centres nerveux. Jusqu'à la protubérance annulaire^ on ne trouve que des conducteurs de sensibilité : dans ce nouveau centre^ l'excitation externe transmise par le nerf semble se transformer en sensation : mais ce n'est pas encore la sensation des philosophes ; au risque de sembler trop subtils, les physiologistes sont obligés de distinguer une sorte de sensation brute de la sensation pure qui, dans les centres nobles, est livrée à l'élaboration de l'intelli-
]LES APPROCHES DU CERVEAU. Si
gence. Jusqu'à la protubérance, le courant excitateur passe dans les cellules nerveuses sans y provoquer aucune résistance de la part de l'animal : dans la protubérance, la résistance commence et par conséquent la sensation. Mais c'est seulement quand le courant aboutit aux centres nerveux nobles, que la sensation se complète et met en branle les régulateurs de la volonté et de l'intelligence. Il n'est guère douteux qu'il y a des nuances, des étapes dans ce phénomène, que la métaphysique n'envisage que dans sa totalité. L'impression se métamorphose plusieurs fois avant de devenir une idée motrice : on peut se moquer d*une sensation qui n'est point sentie, d'une douleur qui n'est point éprouvée; mais si le langage philosophique est trop pauvre^ les faits parlent assez éloquemment. L'ablation du cerveau jusqu'à la protubérance n'abolit ni les mouvements défensifs de la douleur, ni les cris plaintifs (i) : ôtez la protubérance, et la même impression ne pro* duira plus qu'un cri mécanique, artificiel, automatique. Entre le cri qui n'est qu'un bruit et le cri qui implore, supplie, n'y a-t-il point une différence! De même, la sensation obscure et plus ou moins douloureuse qui naît de l'ébranlement de la substance grise de la protubérance n'est pas la sensation finale reçue, élaborée et transformée par l'esprit. Le dernier mystère s'achève dans la région la plus noble du cerveau.
Des expériences faites sur les animaux semblent prouver que la protubérance est le centre de la sensi-
(1) Travaux de MM. Longet, Vulpian.
M iMB kPPViO(SBSB DU CteRTEAtl»
biliM auditive. Privés de toutes les autrei pftrtièe 4a cerveau^ on en a vu montrer encore tous leè eymf plôroes de la frayeur^ quand des bruUs AimtlieM tigntt^ laient un danger.
U est assurément fort diffiolle d'imaginer oommeni la terreur peut se séparer de Tidée du péril : il en fau<^ drait conclure qu'il y a dans Tétre un instinct qui s^t comme d'avant-coureur à TintelUgence du danger.
Toutes les émotions, agréables ou pénibles, parais*^ sent ébranler un centre d'innervation involontaire en même temps qu'un centre d'innervation volontaire. 1) j « certainement dans l'expression habituelle de» émotions^ dans le rire^ dans les larmes, dans les gémisse* oients^ dans le soupir, quelque chose qui se soustrait à l'action immédiate de la volonté. Toute perception se dédouble : ce qui est perdu pour l'instinct est gagné p^r la raison. Chez l'un^ la sensation est plus animale; chei; l'autre^ plus rationnelle. Le rire éclate plus ^te^ plus franc, plus joyeux; les larmes coulent plus prompt tement^ tes sanglots sont plus pleins et plus précipitée obe2 l'enfimt, qui vit d'une vie plutôt spécifique qu'ln^ dividuelle. Moins la sensation fatigue les centres nerveux secondaires qui commandent à l'expression^ k l'attltude, aux mouvements spontanés^ plus durable et pro^ fonde eet la trace qu'elle laisse dans les ténèbres sacrées de la.téte. La sensation joue sur les êtres nalfs^ impres^ Sionnables, enfantins^ comme le vent sur les frêles graminées : les caractères d'une trempe solide s'enveiloppent de calme^ mais le fond y vibre toujours d'une vibration sourde et solennelle.
LES A»RO(«WI fit! CËRTBAIT. ^
Pei^onne ne réussit ponrtftnt à s6 soustraire entièretnent à la tyrannie des centres nerveux secondaires t les courages les plus résolus éprouvent en face d'un grand péril le frémissement involontaire de la chair. Le stoïcien a beau refuser à la douleur un nom, H sent la pointe du glaive qui s'est brisé dans sa chair.
Il est amusant quelquefois^ plus souvent triste, dé >oir profaner, au profit des élans les plus vulgaires et les plus grossiers, tant de nobles noms qui devraient rester le privilège exclusif de la vie spirituelle, de cette vie que les mystiques appellent en leur beau langage la vie cachée. Les hommes se trompent eux-mêmes, bien plus souvent qu'ils ne trompent les autres. Combien croient aimer, qui ne savent ce que c'est qu'ai* mer, et qui prennent pour un effort sublime de l'ftmé Pégotste satisfaction d'un appétit sans frein, sans générosité, sans choix. Et parmi ceux qui vivent aux plus hauts étages, en est-il beaucoup qui n'aient jamais senti une tendresse auparavant respectueuse, chevaleresque, oublieuse de tous les bas Instincts, traversée tout d'un coup par une bouffée d'ardeur matérielle et par des images qui les remplissaient de honte et de trouble t
Toute sensation se dédouble, ai-je dit : entendre, écouter, ne sont point une seule et même chose. La protubérance annulaire entend, le cerveau proprement dît écoute. Le premier centre nerveux se livre au son, le deuxième s'en empare. Le premier jouit des sons vagues, indéterminés, sans limite; le second trouve son plaisir, plus idéal que physique, dans la mesure, 1er rhythme, la cadence, les combinaisons méthodiques et
définies; les accords, les gémissements, les soupirs capricieux des vents, le bruit monotone des eaux, les rumeurs de la mer et des bois, ne parlent qu'à une sensibilité toute physique.
Il y a, d'autre part, une musique savante et géométrique, faite pour plaire surtout à Tesprit; la grande musique a quelque chose pour les deux sensibilités, aussi tient-elle Tôtre tout entier sous son charme vainqueur. Tandis que les notes passionnées d'une phrase mélodique se détachent, pures et pénétrantes, les accompagnements, imitant en quelque sorte le vague des grands bruits naturels, les enveloppent d'harmonies plus flottantes et plus indécises, les portent ou plus loin ou plus près, tantôt les laissent saillir avec un accent plus dramatique, et tantôt les ensevelissent dans le flux de croissantes rumeurs. C'est la lutte sublime de Tordre et du chaos.
Les tubercules quadrijumeaux jouent, à l'endroit des phénomènes optiques, un rôle analogue à celui de la protubérance annulaire dans les phénomènes auditifs. Gomme on entend sans écouter, on peut voir sans regarder. Voir n'exige aucun travail mental ; c'est la sensation brute ; regarder est une opération où les centres les plus nobles ont part ; il y faut une certaine fixité, une certaine tension de l'esprit. Les objets matériels tantôt s'emparent de l'intelligence entière, et les dards qui s'en détachent vont percer et remuer les profondeurs mêmes de l'organisme intellectuel ; tantôt ils ne sont plus qu'une sorte de voile confus, un fond sur lequel la rêverie, le raisonnement, le souvenir, pro-
mènent de capricieuses images. Que de fois ne vous êtes-vous pas surpris, ayant lu des pages entières des yeux, sans que les caractères et les mots aient pu vous envoyer autre chose qu'une sensation tout incon* sciente?
Il y a des hommes qui sont toujours comme envelop^ pés d'un nuage, et qui, littéralement, ont des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre. La vision interne leur cache la vision externe ; le tourbillon des réalités passe autour d'eux, sans pouvoir les dis* traire du rêve. Mais si leur conscience, enfermée en son centre obscur, ne laisse rien arriver jusqu'à soi, la sensation ne reste pas moins maîtresse des dehors, des centres nerveux secondaires qui en sont comme des ouvrages avancés.
Chez les petits enfants, il n'y a qu'une sorte de vue inconsciente ; leurs yeux se promènent lentement sur le monde, n'y cherchant que couleur et lumière ; leur regard n'est pas encore dardé par la volonté et reste une sorte de rayonnement vague, indécis, étonné, un reflet du dehors et non du dedans.
Rien n'est plus difficile que d'analyser les phénomènes où l'individualité commence à paraître, où l'instinct confine à la volonté, la vie consciente à la vie inconsciente. Chaque centre nerveux est comme un petit monde, et quels moyens avons-nous de l'explorer, d'en reconnaître les fonctions? Il n'en est que deux, l'anatomie ordinaire et l'anatomie morbide. Le scalpel fouille les divers éléments anatoraiques, en démêle les connexions, les groupements, en étudie les caractères.
LAUGEL. — PROBL. DE L*AHE. 2
ii LË8 APPROCHES Dtî CERVEAU.
L'observation médicale, procédant par induction^ oher^ che à deviner les fonctions des centres divers nerveux, en observant les troubles organiques qui correspon* dent aux lésions qui s^y produisent.
Mais les deux méthodes sont hérissées de difQcuItés : la première se perd dans les descriptions, les minuties ; elle décrit des machines, sans en comprendre les mou«r vements ni le moteur ; la seconde est arbitraire, sans cesse trompée par les secrètes sympathies de Forga* nisme humain, sujette à prendre Taccident pour la règle, les coïncidences pour des rapports.
Gomme toutes les sciences dans Tenfance, la physio* logie est encombrée d'observations ou fausses ou incomplètes ; trop souvent Tanatomie croit voir ce qu'elle veut voir : le scalpel se perd dans les délicatesses et les nœuds gordiens des appareils nerveux. Brutalement, gauchement, on essaye les excitants les plus grossiers sur ces merveilles où la vie a abrité son exquise sensi* btlité. Aussi les centres nerveux secondaires dont j'ai dû parler sont-ils encore à beaucoup d'égards des pays inconnus, et l'on ne sait presque rien du rôle de quelques-unes de leurs parties. On est à peu près ignorant des fonctions du cervelet, cette portion visiblement si importante de la masse encéphalique. On sait seulement qu'elle contribue à coordonner les mouvements de \% marche : c'est en quelque sorte un centre d'équilibre. Pour le reste, on n'a que des vues négatives; on sait que le cervelet n'a point de part dans les opérations de la volonté ni de Vintelligence ; et enfin qu'il n'est points comme le croyait Gall, le siège de l'amour physique.
Les lésions les plus profondes de cet organe paraissent ne produire qu'une sorte de désarticulation générale dans les leviers de la locomotion : elles laissent survivre les sens, la vue, rou!e, la sensibilité générale^ et, dit-on, rinstinct générateur.
La curiosité philosophique souffre de la désolante ignorance des sciences expérimentales; elle a pourtant^ ce semble^ quelque profit à tirer de leurs observations incomplètes. Avant de franchir le vestibule de la pensée, elle doit visiter les centres nerveux secondaires rangés symétriquement sur Taxe du corps ou semés en désordre parmi les organes les plus essentiels de la vie. La métaphysique a trop longtemps confondu sous les mêmes mots toutes les fonctions, si variées, de Fétre vivant. Elle les a d'ordinaire aperçues dans leur synthèse^ leur totalité^ leur confusion. Quand elle en a entrepris la classification, elle n'a eu d'autre guide que des idées préconçues et systématiques, et elle n'a point oberché à classer les fonctions par les organes.
Aujourd'hui la science entreprend à son tour de classer les fonctions de Tàme ; mais la localisation des facultés lui échappe encore ; en face d'un organisme nerveux elle n'aperçoit clairement ni de quel travail spécial il est capable, ni comment son action se règle. Chaque organisme particulier est une fonction où il reste pour nous quelques inconnues ; que sera-^e donc da l'organisme entier, synthèse de tous les organismes particuliers? les mystères ne s'ajoutent pas, ils se muitt* plient. Détruisez l'équilibre d'un monde solaire, et tout les soleils seront dérangés. Quelques vérités font pour*
tant saillie et surnagent au-dessus des abîmes ténébreux de la physiologie ; vérités que jamais on n'avait aussi clairement aperçues, et qui n'avaient été devinées que par quelques esprits pénétrants, libres et sans illusion, capables de juger la nature humaine en se plaçant en dehors et au-dessus d'elle.
Le point capital, le point indubitable qui chaque jour est mieux mis en lumière, c'est que l'énergie totale, enfermée dans l'être vivant, a des emplois absolument distincts : qu'une part seulement est au service de l'individu, que le reste va à l'espèce, à la vie inconsciente, instinctive. Il y a dans l'homme des centres d'activité multiples, non pas absolument étrangers les uns aux autres, mais tous capables d'efforts spontanés, indépendants. Il y a parmi ces centres nerveux une certaine hiérarchie.
Dans les étages inférieurs règne une sorte de volontéj^ qui s'ignore elle-même, si même on peut employer le nom de volonté pour une force régulatrice sans conscience, qui travaille aveuglément à conserver le mouvenîenl.vital, à renouveler les éléments anatoniiques, à perpétuer des caractères spécifiques et des formes héréditaires ; à l'étage supérieur seulement, où je n'ai pas encore pénétré, cette volonté sourde et fatale se trouve remplacée par la volonté libre, individuelle, spontanée, pecsûnD£lk* Dans les départements de la vie animale, les impressions externes ne subissent que deux métamorphoses au plus ; ou bien, dans un centre d'activité réflexe, elles se transforment dîrectemeiUen mouvements musculaires, sans éveiller aucune sensibilité, ou
bien elles se transforment en sensations brutes, qui réveillent au fond de Tétre une sensibilité privée encore de conscience et d'intelligence. La troisième^ la dernière métamorphose^ celle de la sensation en idée, n'est accom* plie que dans les centres de la vie supérieur^,
Il y a bien véritablement non-seulement un abîme moral, mais encore un détroit physique entre les deux mondes de la conscience et de ^inconscience, de Tidée et de ranimalité. Ces deux univers sont bien séparés, bien qu'ils demeurent sans cesse en communication, Dirai-je que le premier est l'esclave du second^ ou le se* cond Tesclave du premier ? A celui qui me fera cette question je demanderai moi-même : Vivez-vous dans la chair ou vivez- vous dans Tesprit? Ouvrez- vous votre être^ comme une hôtellerie banale^ à toutes les sensations, sans chercher à les retenir, à les asservir, à en extraire des idées, des lois, des enseignements ? Ne surnagez-'^s jamais au-dessus des choses concrètes, pour vous élever vers les abstractions? Livré aux mouvements vils et confus du monde animal^ menez-vous votre vie comme Tannée mène les mois et les saisons? Vos pensées et vos émotions, devenues de simples reflets^ se suivent-elles du matin au soir^ de la jeunesse à Tâge mûr,, de Tâge mûr à la vieillesse, déterminées, uniformes, rhythmées^ comme les flux de la mer^ le lever quotidien de» astres^ le retour des moissons? Quand, vous naissez^ votre vie peut- elle être écrite d'avance ; quand vous mourez, mérite-t-elle d'être écrite ? Ne sentezrvous d'autres besoins, d'autres désirs, d'autres appétits que ceux de cette multitude qui naît, vit, fourmille, fait
l'amour^ tue^ mange, lutte, mer d'hommes qu'un vent inexorable pousse à des rives inconnues? Êtes* vous homme, comme le serpent est serpent^ comme le chacal est chacal ? Vous laissei-vous porter joyeusement sur la marée montante de la force, de la santé ? Votre gaieté est-elle puissante^ bestiale, retentissante^ et se fait-elle place partout; bruyamment^ sans vergogne^ et sans merci t Votre faim^ votre soif, vous serablent-elles des fonctions sacrées? Vous complaisez- vous, avec une joie pleine et âpre dans la possession des choses matérielles, champs, bois, maisons^ métaux, pierres 1 Votre avarice étend-t-elle la main sur le plus lointain avenir et est-elle jalouse de ceux qui ne sont pas encore nés ? Vous est-il aisé de considérer vos misérables intérêts comme le pôle et le centre des affaires humaines, de clouer toutes vos ambitions, vos ardeurs, vos espérances, sur un mince espace î N*étes-vous occupé qu^à parer votre demeure, une prison, et votre terre, un tombeau? Subissez-vous ^si docilement les leçons et les pressions de l'instinct, que vous ayez fini par en confondre les incitations ou tendres ou fougueuses avec vos propres volontés? Groye^fr-vous choisir, quand vous êtes choisi, vous sentezvous libre quand vous êtes conduit ? Trouvez-vous que tout soit bien dans votre temps^ votre pays^ votre hémisphère? Craignez-vous d'être seul ? Avez-vous besoin de marcher en troupeau et de mêler votre voix au formidable unisson d'une foule ? Avez-vous une haine native pour eeux qui osent chercher Téternel^ Tau delà, l'absolu, et dont la main hardie fait sonner creux les idoles de théfttre, devant lesquelles s'agenovilUe la
LES APPROCHES DU GERYEAU. »i
faiblesse humaine 1 Souffrez-vous de toute blessure faite à Ferreur, au mensonge, à la bêtise, en une fibre chère et secrète 1
La vanité spiritualiste sied mal à ceux qui aiment complaisamment le vieux train du monde : la pensée n'est pas la vraie souveraine de ceux qui n'ont jamais ressenti le mal douloureux de Tinconnu^ dû nouveau, du meilleur^ et qui n^ont jamais vu se dresser au terme de leurs efforts le doigt dérisoire du doute. Heureux, faut*il dire, ou malheureux ceux qui vivent de la vie cachée 1 qui ont vu se lever à côté d'eux comme un spectre d'eux-mêmes^ qui jamais ne les quitte et qui regarde avec un énigmatique sourire et des yeux pleins de pitié leurs peines et leurs plaisirs i
A.UX cris aigus, âpres et dissonants du combat de la vie^ ils répondent par un murmure : A quoi bon ? Quand tous regardent la terre, ils regardent le ciel. Ils ne sont pas seulement acteurs, ils osent être témoins. Ils écoutent le bruit de l'humanité, comme on écoute le bruit des eaux ou des vents. Ils sentent venir à eux la vibration des mondes les plus éloignés^ des événements qui ont fui dans les nuits du passé. Prophètes, ils s'inclinent sur les choses futures. Ils pensent,
Mais quoi ! pour faire les plus grands^ les plus con* stants efforts afin de se dégager des étreintes de Tanir malité, on n'en porte pas moins sans cesse au flanc le fer douloureux de Tinstinct, de la souffrance, de la pas^ sion^ de Tappétit brutal. Les élus que ravit la vision des idées pures, qui ont faim et soif de vérité, qui savent comprendre les harmonies de Tordre universel, ne
peuvent échapper à la sourde, lâche et muette tyrannie des sens, des organes^ des incitations spécifiques. L'âme pensante ne peut détruire les âmes inférieures qui remuent la béte. Ceux qui s'abusent le moins sur les mobiles des actions humaines, et qui savent le mieux reconnaître la griffe féline sous les caresses de Famour^ le féroce instinct de conservation sous le courage, le parasite sous Tami, la livrée du despotisme sous le manteau du tribun^ l'homme sous le prêtre, ceux-là^ s'ils sont sincères, doivent sentir en leurs propres veines circuler des gouttes du poison d'égoisme mêlé au sang même de notre espèce. Le moraliste aperçoit mieux que les autres combien il est loin de la sainteté. Le critique, dont la vie se passe à fouiller Fâme humaine et qui s'est fait comme une seconde vue pour descendre' dans les ténèbres de la vie cachée^ n'est pas forcément un grand caractère.
Il est matériellement impossible que le régulateur central de l'être échappe à son étroite solidarité avec les centres secondaires; et pour ne parler que des plus humbles^ il est visible que les régulateurs du système du grand sympathique exercent une action despotique sur les opérations les plus hautes de l'intelligencè^et de la volonté. En gouvernant la circulation, ils exercent une influence indirecte sur l'esprit. 'Ce n'est pas qu'ils lui^ dictent à voix haute et distincte telle où telle pçnsée, telle ou telle volonté; mais en tenant sous leur dépenpance les nerfs vaso-moteurs de la circulation encéphalique, ils déterminent en quelque sorte la température et le ton du monde cérébral. Des.pressions inconsciente?.
inconnues, arrêtent ou précipitent sans cesse l'essor de rénergie humaine. Un je ne sais quoi tend et détend perpétuellement le ressort de la pensée. Aunlessous de la volonté roule un courant caché d'émotions, d'aspirations vagues mais tyranniques^ d'affinités remuantes, de sous-entendus hypocrites. La maison de verre à tra» vers laquelle l'esprit regarde l'univers change à notre insu de couleur. Comme nous noustransformons, tout se transforme. Le prisme invisible tourne surtout avec vitesse devant la femme, l'enfant, le poète, l'anémique. Sur ces claviers délicats, les touches rebondissent plus promptement sous les moindres pressions.
Mais outre ces influences fugaces et capricieuses qui déiE^outent toute prévoyance, qui troublent sans cesse les opérations psychiques, il est des actions plus profondes, plus permanentes, liées à l'activité des centres nerveux secondaires. Une force secrète, opérant par contre-coup sur des départements circonscrits du centre cérébral, y opère souvent des ravages continus, et y détermine des troubles durables. Tantôt la vie intellectuelle est seule atteinte; elle se trouve poussée dans des dii*ections fatales, et ne peut plus échapper à l'obsession de certaines pensées; Tespril, s'aiguisant dans un sens, de tous les autres côtés devient obtus. D'autres fois, le ressort de la vie volontaire se brise ; l'âme n'est plus comparable qu'à un^ vaisseau démâté, sans boussole ni gouvernail, lourd jouet de tous les vents et de tous les flots. Mais les centres secondaires asservissent surtout la 'sensibilité : tantôt ils la paralysent et tantôt ils l'irritent. Parfois ils l'hébétent et l'avilissent; parfois
ils lui prêtent une délicatesse morbide et 8e jouent de ses tourmente.
Étranges mystères ! entre quels écueils la pensée^ la volonté, la sensibilité^ ne sont-elles pas entraînées! partout des pièges, partout des toiles invisibles qui se tendent, des abtmes qui s'entr'ouvrent, A ce petit réduit qui sert d'asile à la vie individuelle, aboutissent des foreea sans nombre : celles qui promènent les astres dans les oieuz et celles qui impriment à Tatome organique ses mouvements invisibles^ celles qui soutiennent les molécules organiques dans un équilibre toujours mobile, celles qui président à la naissance mystérieuse du moindre élément anatomique^ oelles qui se jouent dans les métamorphoses de la vie embryonnaire, celles qui rattachent le présent au passé, Flndividu à Tespèce, et oelles enfin qui sur cette trame tissée par réternité tendent des fils nouveaux et dessinent des contours imprévus. Dans ce microcosme est ^)aché toute science humaine : en ces bornes étroites Renferme le moi, ce qui nous fait véritablement ce quê nous sommes : espérances, ambitions^ vues de Téternel^ du divin, de l'absolu^ rêves d'amour immortel^ suprêmes joies et suprêmes douleurs. Tout est là : et ce frêle instrument, si fragile que la nature Ta caché entre de rudes parois osseuses, a des frémissements qui traversent le temps et Tespace et se répandent à travers toutes les infinités.